LES BONS ANGES

Les Juifs, a l'exception des saduceens, admettaient et honoraient les anges, en qui ils voyaient, comme nous, des substances spirituelles, intelligentes, et les premieres en dignite entre les creatures.

Les rabbins, qui placent la creation des anges au second jour, ajoutent qu'ayant ete appeles au conseil de Dieu, lorsqu'il voulut former l'homme, leurs avis furent partages, et que Dieu fit Adam a leur insu, pour eviter leurs murmures. Ils reprocherent neanmoins a Dieu d'avoir donne trop d'empire a Adam. Dieu soutint l'excellence de son ouvrage, parce que l'homme devait le louer sur la terre, comme les anges le louaient dans le ciel. Il leur demanda ensuite s'ils savaient le nom de toutes les creatures? Ils repondirent que non; et Adam, qui parut aussitot, les recita tous sans hesiter, ce qui les confondit.

L'Ecriture Sainte a conserve quelquefois aux demons le nom d'anges, mais anges de tenebres, anges dechus ou mauvais anges. Leur chef est appele le grand dragon et l'ancien serpent, a cause de la forme qu'il prit pour tenter la femme.

Zoroastre enseignait l'existence d'un nombre infini d'anges ou d'esprits mediateurs, auxquels il attribuait non seulement un pouvoir d'intercession subordonne a la providence continuelle de Dieu, mais un pouvoir aussi absolu que celui que les paiens pretaient a leur dieux[1]. C'est le culte rendu a des dieux secondaires, que saint Paul a condamne[2].

[Note 1: Bergier, Dictionnaire theologique.]

[Note 2: Coloss., cap. II, vers. 18.]

Les musulmans croient que les hommes ont chacun deux anges gardiens, dont l'un ecrit le bien qu'ils font, et l'autre, le mal. Ces anges sont si bons, ajoutent-ils, que, quand celui qui est sous leur garde fait une mauvaise action, ils le laissent dormir avant de l'enregistrer, esperant qu'il pourra se repentir a son reveil.

Les Persans donnent a chaque homme cinq anges gardiens, qui sont places: le premier a sa droite pour ecrire ses bonnes actions, le second a sa gauche pour ecrire les mauvaises, le troisieme devant lui pour le conduire, le quatrieme derriere pour le garantir des demons, et le cinquieme devant son front pour tenir son esprit eleve vers le prophete. D'autres en ce pays portent le nombre des anges gardiens jusqu'a cent soixante.

Les Siamois divisent les anges en sept ordres, et les chargent de la garde des planetes, des villes, des personnes. Ils disent que c'est pendant qu'on eternue que les mauvais anges ecrivent les fautes des hommes.

Les theologiens admettent neuf choeurs d'anges, en trois hierarchies: les seraphins, les cherubins, les trones;—les dominations, les principautes, les vertus des cieux;—les puissances, les archanges et les anges.

Parce que des anges, en certaines occasions ou Dieu l'a voulu, ont secouru les Juifs contre leurs ennemis, les peuples modernes ont quelquefois attendu le meme prodige. Le jour de la prise de Constantinople par Mahomet II, les Grecs schismatiques, comptant sur la prophetie d'un de leurs moines, se persuadaient que les Turcs n'entreraient pas dans la ville, mais qu'ils seraient arretes aux murailles par un ange arme d'un glaive, qui les chasserait et les repousserait jusqu'aux frontieres de la Perse. Quand l'ennemi parut sur la breche, le peuple et l'armee se refugierent dans le temple de Sainte-Sophie, sans avoir perdu tout espoir; mais l'ange n'arriva pas, et la ville fut saccagee.

Cardan raconte qu'un jour qu'il etait a Milan, le bruit se repandit tout a coup qu'il y avait un ange dans les airs au-dessus de la ville. Il accourut et vit, ainsi que deux mille personnes rassemblees, un ange qui planait dans les nuages, arme d'une longue epee et les ailes etendues. Les habitants s'ecriaient que c'etait l'ange exterminateur; et la consternation devenait generale, lorsqu'un jurisconsulte fit remarquer que ce qu'on voyait n'etait que la representation, qui se faisait dans les nuees, d'un ange de marbre blanc place au haut du clocher de Saint-Gothard.

"Plusieurs ont doute, dit Loys Guyon[1], si les anges qu'on appelle autrement intelligences, qui sont composez de substances incorporees, ministres, ambassadeurs et legats de Dieu, avoyent des corps humains ainsi qu'il se trouve escrit au dixiesme chapitre des Actes, de la vision d'un ange qui fut envoye a Corneille, et qui parla a luy. Par les discours qu'il fait a ses amis, une fois il l'appelle homme, autrefois ange. Moyse pareillement appelle indifferemment maintenant anges, maintenant hommes, ceux qui apparurent a Abraham, estans vestus de corps humains. Et comme aussi en plusieurs autres passages de l'Escriture Saincte, il se trouve de telles choses.

[Note 1: Diverses lecons, t. II, p. 9.]

"Tous theologiens catholiques tiennent que ces anges avoyent des corps humains, lesquels Dieu par son seul commandement leur avoit cree impassibles, sans aucune matiere prejacente, et si tost qu'ils avoyent exploite ce qui leur avoit este enjoint, les corps revenoyent a rien, comme ils avoyent este crees de rien. Et quant a leurs vestemens, la Saincte Escriture les dit estre ordinairement blancs et reluisans. Les evangelistes rendent tesmoignage, qu'il y avoit une esmerveillable splendeur aux vestemens de Jesus-Christ, quand il fut transfigure en la montagne saincte, et la manifesta sa gloire a trois de ses disciples. Ils en disent autant des anges qui ont este envoyez pour tesmoigner la resurrection de Jesus-Christ.

"Tout ainsi que Nostre-Seigneur s'accommode jusques a nostre infirmite, il commande a ses anges de descendre sous la forme de nostre chair, aussi seme-il sur eux quelque rayon de gloire, a fin que ce qu'il leur a commis de nous commander, soit receu en plus grande certitude et reverence et ne faut douter que les corps semblables a ceux des humains sont donnez aux anges, aussi tost les habillemens se reduisent a neant, et eux remis en leur premiere nature, et que toutesfois ils n'ont este sujets a aucunes infirmitez humaines, pendant qu'ils ont estez veus en forme d'homme. Et voila comme le doute de plusieurs sera oste touchant les corps des anges, et leurs vestemens. Aussi que si ces anges n'avoyent des organes, comme les autres hommes, ils ne pourroyent parler ni faire autres fonctions humaines, comme firent ceux qui osterent la grosse tombe et pierre qui estoit sur le sepulchre de Jesus-Christ.

"Il faut aussi noter la difference qu'il y a entre l'ame raisonnable et intelligence ou angelique nature. Parce que l'ame raisonnable est unie au corps et ensemble font une chose qui est l'homme, combien qu'elle puisse subsister a part ou separement. Mais la nature angelique n'est point unie au corps, mais sa creation porte de subsister par soy. Toutesfois extraordinairement pour un peu de temps, et encore fort rarement Dieu cree quant il lui plait un corps humain de rien a ses anges, qui retourne a rien."

"Simon Grynee, tres docte personnage, estant alle, dit Goulart[1], l'an 1529, de Heidelberg a Spire, ou se tenoit une journee imperiale, voulut ouyr certain prescheur, fort estime a cause de son eloquence. Mais ayant entendu divers propositions contre la majeste et verite du fils de Dieu, au sortir du sermon, il suit le prescheur, le salue honorablement, et le prie d'estre supporte en ce qu'il avoit a dire. Ils entrent doucement en propos. Grynee lui remonstre vivement et gravement les erreurs par lui avancez, lui ramentoit ce qu'avoit accoustume faire sainct Polycarpe, disciple des apostres, s'il lui avenoit d'ouyr des faussetez et blasphesmes en l'eglise. L'exhortant au nom de Dieu de penser a sa conscience et se departir de ses opinions erronees. Le prescheur demeure court, et feignant un desir de conferer plus particulierement, comme ayant haste de se retirer chez soy, demande a Grynee son nom, surnom, logis, et le convie a l'aller voir le lendemain pour deviser amplement, et demonstre affectionner l'amitie de Grynee, adjoustant que le public recueilleroit un grand profit de ceste leur conference. Outre plus il monstre sa maison a Grynee, lequel delibere se trouver a l'heure assignee, se retire en son hostellerie. Mais le prescheur irrite de la censure qui lui avoit este faite, bastit en sa pensee une prison, un eschaffaut et la mort a Grynee: lequel disnant avec plusieurs notables personnages leur raconta les propos qu'il avoit tenus a ce prescheur. La dessus on appelle le docteur Philippe, assis a table aupres de Grynee, lequel sort du poisle, et trouve un honorable vieillard, beau de visage, honorablement habille, inconnu, qui de parole grave et amiable, commence a dire que dedans l'heure d'alors arriveroyent en l'hostellerie des officiers envoyez de la part du roy des Romains, pour mener Grynee en prison. Le vieillard adjouste en commandement a Grynee de desloger promptement hors de Spire, exhortant Philippe a ne differer davantage. Et sur ce le vieillard disparoit. Le docteur Philippe, lequel raconte l'histoire en son Commentaire sur le prophete Daniel, chapitre dixiesme, adjouste ces mots: Je revin vers la compagnie, je leur commande de sortir de table, racontant ce que le vieillard m'avoit dit. Soudain nous traversons la grande place ayant Grynee au milieu de nous, et allons droict au Rhin, que Grynee passe promptement avec son serviteur dedans un esquif. Le voyans a sauvete, nous retournons a l'hostellerie, ou l'on nous dit qu'incontinent apres nostre depart, les sergens estoyent venus cercher Grynee."

[Note 1: Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 129.]

Andre Honsdorf[1] raconte l'histoire suivante de l'apparition d'un ange a une pauvre femme:

[Note 1: En son Theatre d'exemples, cite par Goulart dans son
Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 130.]

"L'an 1539, au commencement de juin, une honneste femme veufve, chargee de deux fils, au pays de Saxe, n'ayant de quoi vivre en un temps de griefve famine, se vestit de ses meilleurs habits, et ses deux fils aussi, prenant son chemin vers certaine fontaine, pour y prier Dieu qu'il lui pleust avoir pitie d'eux pour les soulager. En sortant, elle rencontre un homme honorable, qui la salue doucement, et apres quelques propos, lui demande si elle pensoit trouver a manger vers cette fontaine? La femme respond: Rien n'est impossible a Dieu. S'il ne lui a point este difficile de nourrir du ciel par l'espace de quarante ans au desert les enfans d'Israel, lui seroit-il malaise de sustanter moi et les miens avec de l'eau? Disant ces paroles, de grand courage et d'un visage asseure, ce personnage (lequel j'estime avoir este un sainct ange) lui dit: Voici, puisque tu as une foy si constante, retourne et rentre en ta maison, tu y trouveras trois charges de farine. Elle revenue chez soy, vid l'effect de ceste promesce."

"L'an 1558, suivant Job Fincel[1], advint a Mechelrode en Allemagne, un cas merveilleux, confirme par les tesmoignages de plusieurs hommes dignes de foy. Sur le soir, environ les neuf heures, un personnage vestu d'une robe blanche, suivi d'un chien blanc, vint heurter a la porte d'une pauvre honneste femme, et l'appelle par son nom. Elle estimant que ce fust son mari, lequel avoit este fort long-temps en voyage lointain courut vite a la porte. Ce personnage la prenant par la main lui demande en qui elle mettait toute la fiance de son salut? En Jesus-Christ, respond-elle. Lors il lui commande de le suivre: dont faisant refus il l'exhorta d'avoir bon courage, de ne craindre rien. Quoy dit, il la mena toute la nuit par une forest. Le lendemain, il la fit monter environ midi sur une haute montagne, et lui montra des choses qu'elle ne sceut jamais dire ni descouvrir a personne. Il luy enjoint de s'en retourner chez soy et d'exhorter chacun a se detourner de son mauvais train: adjoustant qu'un embrasement horrible estoit prochain et lui commanda aussi de se reposer huit jours dans sa maison, a la fin desquels il reviendroit a elle. Le jour suivant au matin, la femme fut trouvee a l'entree du village et emmenee en son logis, ou elle resta huit jours entiers sans boire ni manger… disant qu'estant extremement lasse, rien ne lui estoit plus agreable que le repos; que dans huit jours l'homme qui l'avoit emmenee reviendroit et lors elle mangeroit. Ainsi avint-il: mais depuis ceste femme ne bougea du lit, le plus de temps souspirant le plus profond du coeur et s'escriant souventes fois: O combien sont grandes les joies de cette vie-la! o que la vie presente est miserable! Quelques-uns lui demandant si elle estimoit que ce personnage vestu de blanc qui lui estoit ainsi aparu, fust un bon ange ou plustost quelque malin esprit, lequel se fust transforme en esprit de lumiere? elle respondoit: Ce n'est point un malin esprit, c'est un sainct ange de Dieu, qui m'a commande de prier Dieu soigneusement, d'exhorter grands et petits a amendement de vie. Si on l'interrogoit de sa creance: Je confesse (disoit-elle) que je suis une pauvre pecheresse; mais je croy que Jesus-Christ m'a acquis pardon de tous mes pechez par le benefice de sa mort et passion. Le pasteur du lieu rendoit tesmoignage de singuliere piete et humble devotion a ceste femme, adjoustant qu'elle estoit bien instruite et pouvoit rendre raison de sa religion."

[Note 1: Au troisieme livre des Miracles, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. I, p. 135.]

Goulart[1] rapporte encore l'histoire d'une femme qui, le cerveau trouble, etait descendue par la corde en un puits pour s'y noyer et avait voulu se jeter ensuite a la riviere et qui lui declara "qu'en ces accidens un homme vestu de blanc, et de face merveilleusement agreable lui aparoissoit, lequel lui tenoit la main, et l'exhortoit benignement et comme en souriant, d'esperer en Dieu. Comme elle estoit dedans le puits, et je ne scai quoi de fort pesant lui poussoit la teste pour la plonger du tout en l'eau, et taschoit lui faire lascher la corde pour couler en fond: ce mesme personnage vint a elle, la souleva par les aisselles, et lui aida a remonter, ce qu'elle ne pouvoit nullement faire de soy-mesme. Aussi la consola-t-il au jardin, et la ramena doucement vers sa chambre, puis disparut. Le mesme lui vint a la rencontre, comme elle approchoit du pont et la suivoit de loin jusques a ce qu'elle fust de retour."

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 138.]