IX.—FOURBERIES ET MECHANCETES DU DIABLE
L'argent qui vient du diable est ordinairement de mauvais aloi. Delrio conte qu'un homme, ayant recu du demon une bourse pleine d'or, n'y trouva le lendemain que des charbons et du fumier.
Un inconnu, passant par un village, rencontra un jeune homme de quinze ans, d'une figure interessante et d'un exterieur fort simple. Il lui demanda s'il voulait etre riche; le jeune homme ayant repondu qu'il le desirait, l'inconnu lui donna un papier plie, et lui dit qu'il en pourrait faire sortir autant d'or qu'il le souhaiterait, tant qu'il ne le deplierait pas; et que s'il domptait sa curiosite, il connaitrait avant peu son bienfaiteur. Le jeune homme rentra chez lui, secoua son tresor mysterieux, il en tomba quelques pieces d'or… Mais, n'ayant pu resister a la tentation de l'ouvrir, il y vit des griffes de chat, des ongles d'ours, des pattes de crapaud, et d'autres figures si horribles, qu'il jeta le papier au feu, ou il fut une demi-heure sans pouvoir se consumer. Les pieces d'or qu'il en avait tirees disparurent, et il reconnut qu'il avait eu affaire au diable.
Un avare, devenu riche a force d'usures, se sentant a l'article de la mort, pria sa femme de lui apporter sa bourse, afin qu'il put la voir encore avant de mourir. Quand il la tint, il la serra tendrement, et ordonna qu'on l'enterrat avec lui, parce qu'il trouvait l'idee de s'en separer dechirante. On ne lui promit rien precisement; et il mourut en contemplant son or. Alors on lui arracha sa bourse des mains, ce qui ne se fit pas sans peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblee, lorsqu'en ouvrant le sac on y trouva, non plus des pieces d'or, mais deux crapauds!… Le diable etait venu, et en emportant l'ame de l'usurier, il avait emporte son or, comme deux choses inseparables et qui n'en faisaient qu'une[1].
[Note 1: Caesarii, Hist. de morientibus, cap. XXXIX Mirac. lib.
II.]
Voici autre chose: Un homme qui n'avait que vingt sous pour toute fortune se mit a vendre du vin aux passants. Pour gagner davantage, il mettait autant d'eau que de vin dans ce qu'il vendait. Au bout d'un certain temps, il amassa, par cette voie injuste, la somme de cent livres. Ayant serre cet argent dans un sac de cuir, il alla avec un de ses amis faire provision de vin pour continuer son trafic; mais, comme il etait pres d'une riviere, il tira du sac de cuir une piece de vingt sous pour une petite emplette; il tenait le sac dans la main gauche et la piece dans la droite; incontinent un oiseau de proie fondit sur lui et lui enleva son sac, qu'il laissa tomber dans la riviere. Le pauvre homme, dont toute la fortune se trouvait ainsi perdue, dit a son compagnon: Dieu est equitable; je n'avais qu'une piece de vingt sous quand j'ai commence a voler; il m'a laisse mon bien, et m'a ote ce que j'avais acquis injustement[1].
[Note 1: Saint Gregoire de Tours, livre des Miracles.]
Un etranger bien vetu, passant au mois de septembre 1606 dans un village de la Franche-Comte, acheta une jument d'un paysan du lieu pour la somme de dix-huit ducatons. Comme il n'en avait que douze dans sa bourse, il laissa une chaine d'or en gage du reste, qu'il promit de payer a son retour. Le vendeur serra le tout dans du papier, et le lendemain trouva la chaine disparue, et douze plaques de plomb au lieu des ducatons[1].
[Note 1: Boguet, Discours des sorciers.]
"M. Remy, dans sa Demonolatrie[1], parle de plusieurs personnes qu'il a ouies en jugement en sa qualite de lieutenant general de Lorraine, dans le temps ou ce pays fourmilloit de sorciers et de sorcieres: ceux d'entre eux qui croyoient avoir recu de l'argent du demon, ne trouvoient dans leurs bourses que des morceaux de pots casses et des charbons, ou des feuilles d'arbres, ou d'autres choses aussi viles et aussi meprisables."
[Note 1: Ch. IV, ann. 1705, cite par dom Calmet, dans le Traite sur les apparitions des esprits, t. I, p. 271.]
"Le R.P. Abram, jesuite, dans son Histoire manuscrite de l'Universite de Pont-a-Mousson, rapporte, dit dom Calmet[1], qu'un jeune garcon de bonne famille, mais peu accommode, se mit d'abord a servir dans l'armee parmi les goujats et les valets: de la ses parens le mirent aux ecoles, mais ne s'accommodant pas de l'assujettissement que demandent les etudes, il les quitta, resolu de retourner a son premier genre de vie. En chemin il eut a sa rencontre un homme vetu d'un habit de soie, mais de mauvaise mine, noir et hideux, qui lui demanda ou il alloit, et pourquoi il avoit l'air si triste: Je suis, lui dit cet homme, en etat de vous mettre a votre aise, si vous voulez vous donner a moi. Le jeune homme croyant qu'il vouloit l'engager a son service, lui demanda du tems pour y penser; mais commencant a se defier des magnifiques promesses qu'il lui faisoit, il le considera de plus pres, et ayant remarque qu'il avoit le pied gauche fendu comme celui d'un boeuf, il fut saisi de frayeur, fit le signe de la croix, et invoqua le nom de Jesus; aussitot le spectre disparut. Trois jours apres la meme figure lui apparut de nouveau, et lui demanda s'il avoit pris sa resolution: le jeune homme lui repondit qu'il n'avoit pas besoin de maitre. Le spectre lui dit: Ou allez-vous? Je vais, lui repondit-il, a une telle ville qu'il lui nomma. En meme tems, le demon jetta a ses pieds une bourse qui sonnoit, et qui se trouva pleine de trente ou quarante ecus de Flandres, entre lesquels il y en avoit environ douze qui paroissoient d'or, nouvellement frappes, et comme sortant de dessous le coin du monnoyeur. Dans la meme bourse il y avoit une poudre que le spectre disoit etre une poudre tres subtile. En meme tems il lui donnoit des conseils abominables pour contenter les plus honteuses passions, et l'exhortoit a renoncer a l'usage de l'eau benite et a l'adoration de l'hostie qu'il nommoit par derision ce petit gateau. L'enfant eut horreur de ses propositions, fit le signe de la croix sur son coeur; et en meme temps il se sentit si rudement jette contre terre qu'il y demeura demi mort pendant une demi heure. S'etant releve, il s'en retourna chez sa mere, fit penitence et changea de conduite. Les pieces qui paroissoient d'or et nouvellement frappees, ayant ete mises au feu, ne se trouverent que de cuivre."
[Note 1: Traite sur les apparitions des esprits, t. I, p. 272.]
Le diable engage quelquefois a faire des oeuvres de piete.
"L'an 1559, dit Bodin[1], le dix-septieme jour de decembre, au village de Loen, en la comte de Juilliers, le cure osa bien interroguer le diable, qui tenoit une fille assiegee, si la messe estoit bonne et pourquoy il poussoit et contraignoit la fille d'aller soudain a la messe, quand on sonnoit la cloche. Satan respondit qu'il vouloit y aviser. C'estoit revoquer en doute le fondement de sa religion et en faire juge Satan. Or Jean de Sarisber, en son Policratic, livre II, chap. XXVI, parlant de ses beaux interrogatoires, dit: Les malins esprits sont si rusez, qu'ils feignent avec beaucoup de sollicitude qu'ils ne font que par force ce qu'ils font de leur plein gre. On diroit qu'ils sont contraints, et ils font qu'on les tire des lieux ou ils sont, en vertu des exorcismes: et afin que l'on n'y prenne garde de si pres, ils dressent des exorcismes comme au nom du Seigneur, ou en la foy de la saincte Trinite ou en la vertu de l'incarnation et de la passion, puis les suggerent aux hommes et obeissent aux exorcistes jusques a tant qu'ils les ayent envelopez avec eux en mesme crime de sacrilege et peine de damnation."
[Note 1: Demonomanie, livre III, ch. dernier.]
"Jean Wier recite, continue Bodin[1], qu'il a veu une fille demoniaque en Alemagne, laquelle interrogee par un exorciste, Satan respondit qu'il faloit que la fille allast en pelerinage a Marcodur, ville eslongnee de quelques lieues, que de trois pas l'un elle s'agenouillast, et fist dire la messe sur l'autel Saincte-Anne, et qu'elle seroit delivree, predisant le signal de sa delivrance a la fin de la messe. Ce qui fut fait, et sur la fin de la messe, elle et le prestre virent un fantosme blanc, et fut ainsi delivree."
[Note 1: Demonomanie, livre III, dernier chap.]
"Nous avons vu un autre exemple, dit Bodin[1], de Philippe Woselich, religieux de Cologne en l'abbaye de Kructen, lequel fut assiege d'un demon, l'an 1550. Le malin esprit interrogue dit a l'exorciste, qu'il estoit l'ame du feu abbe, nomme Mathias de Dure, pource qu'il n'avoit paye le peintre, lequel avoit si bien peint l'image de la Vierge Marie, et que le religieux ne pouvoit estre delivre s'il n'alloit en voyage a Treves et Aix la Chapelle, ce qui fut fait; et le religieux ayant obei fut delivre."
[Note 1: Demonomanie, livre III, dernier chap.]
Bodin[1] cite encore cette histoire, "notoire aux Parisiens, advenue en la ville de Paris, en la rue Sainct-Honore, au Cheval rouge. Un passementier avoit atire sa niepce chez luy la voyant orpheline. Certain jour la fille priant sur la fosse de son pere a Sainct-Gervais, Satan se presente a elle seule, en forme d'homme grand et noir, lui prenant la main et disant: M'amie, ne crain point, ton pere et ta mere sont bien. Mais il faut dire quelques messes et aller en voyage a Nostre Dame des Vertus, et ils iront droit en paradis. La fille demande a cet esprit si soigneux du salut des hommes qui il estoit: Il repondit qu'il estoit Satan, et qu'elle ne s'estonna point. La fille fit ce qui lui estoit commande. Quoy fait il lui dit qu'il faloit aller en voyage a Sainct-Jacques. Elle respondit: Je ne scaurois aller si loin. Depuis Satan ne cessa de l'importuner, parlant familierement a elle seule faisant sa besogne, lui disant ces mots: Tu es bien cruelle; elle ne voudroit pas mettre ses cizeaux au sein pour l'amour de moy. Ce qu'elle faisoit pour le contenter et s'en despecher. Mais cela fait il lui demandoit en don quelque chose, jusques a de ses cheveux, dont elle lui donna un floquet. Quelques jours apres il voulut lui persuader de se jetter dedans l'eau, tantost qu'elle s'estranglast, lui mettant au col a ceste fin la corde d'un puits; mais elle cria tellement qu'il ne poursuivit point. Combien que son oncle voulant un jour la revancher fut si bien battu, qu'il demeura malade au lict plus de quatre jours. Une autre fois Satan voulut la forcer et conoistre charnellement, et pour la resistance qu'elle fit, elle fut battue jusques a effusion de sang. Entre plusieurs qui virent cette fille fut un nomme Choinin, secretaire de l'evesque de Valence, lequel lui dit qu'il n'y avoit plus beau moyen de chasser l'esprit qu'en ne lui respondant rien de ce qu'il diroit: encore qu'il commandast de prier Dieu, ce qu'il ne fait jamais qu'en le blasphemant et le conjoignant tousjours avec ses creatures par irrision. De fait Satan voyant que la fille ne lui respondoit rien, ni ne faisoit chose quelconque pour lui la print et la jetta contre terre, et de puis elle ne vid rien. M. Amiot, evesque d'Auxerre et le cure de la fille n'y avoyent sceu remedier."
[Note 1: Au 3e livre de la Demonomanie, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables.]
Goulart raconte, d'apres Hugues Horst[1] que, "l'an 1584 au marquisat de Brandebourg furent veus plus de huict vingts personnes demoniaques qui proferaient choses esmerveillables, conoissoyent et nommoyent ceux qu'ils n'avoyent jamais veus: entre ces personnes on en remarquoit qui longtemps auparavant estoyent decesdez, lesquels cheminoyent criant qu'on se repentist et qu'on quittast les dissolutions en habits, et denoncoient le jugement de Dieu, avouans qu'il leur estoit recommande de par le souverain de publier, maugre bongre qu'ils en eussent, qu'on s'amendast et qu'ainsy les pecheurs fussent ramenez au droit chemin. Ces demoniaques faisoyent rage par ou ils passoient, vomissoyent une infinite d'outrages contre l'eglise, ne parloient que d'apparitions de bons et de mauvais anges; le diable se monstroit sous diverses semblances; lorsque le sermon se faisoit au temple, il voloit en l'air avec grand sifflement, et parfois crioit: Hui, Hui: semant par les places des esguillettes des pieces de monnoye d'or et d'argent."
[Note 1: Hugues Horst, Histoire de la dent d'or de l'enfant silesien.]
"En la province de Carthagene, dit Goulart[1], quand le malin esprit veut espouvanter ceux du pays, il les menace des huracans[2]. De fait quelques fois il en suscite de si estranges, qu'ils emportent les maisons, desracinent les arbres et renversent (par maniere de dire) les montagnes sans dessus dessous. Oviedo raconte que une fois en passant sur une montagne de la terre ferme des Indes, il vid un terrible mesnage. Cette montagne (dit-il) estoit toute couverte d'arbres grands et petits entassez espais, l'un sur l'autre, l'espace de plus de trois quarts de lieue, et y en avoit beaucoup d'arrachez hors de terre avec toutes leurs racines, qui montoyent autant que tout le reste. Chose si espouvantable que seulement a la voir elle donnoit frayeur a tous ceux qui la regardoyent comme jugeans que c'estoit la plustost une oeuvre diabolique que naturelle." (Somm. de l'Inde occidentale, chapitre II.)
[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. II, p. 772.]
[Note 2: Ouragans.]
Erasme rapporte dans ses epitres cette histoire recueillie par un auteur anonyme[1]:
[Note 1: Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux
auteurs, Paris, Jean de Bordeaux, 1571, 2 vol. in-18, p. 336.]
"Mais cecy est trop plus que veritable que naguere elle (Schiltach a huit lieues de Fribourg) a este presque toute bruslee l'an 1533, le jeudy avant Pasques, et comme cela est advenu, voicy comme on l'a depose veritablement devant le magistrat, ainsy que je l'ay ouy reciter a Henry Glarean: c'est que le diable faisant signe en sifflant en quelque certaine maison, du hault d'icelle, il y eut un hostellier se tenant en icelle qui estimant que ce fut quelque larron, monta en hault mais n'y trouva personne, et soudain il oyt le mesme signe plus hault encore que la premiere fois, il y remonte, pour suivre, et empoigner le larron s'il le trouvoit par cas d'adventure; mais y estant, il ne voit rien, trop bien entendit-il le sifflet sur le feste de la cheminee: ce qui lui feit penser que c'estoit quelque illusion et ruse diabolique, et pour ce il encouragea les siens et feit appeler les ecclesiastiques: voicy deux prestres arrivez qui font leurs exorcismes et adjurations, il respond et confesse franchement quel il estoit, et enquis a quelle fin il estoit la venu ne faignit de respondre que c'estoit pour bruler toute la susdite ville. Les gens d'eglise se mirent a l'adjurer, et le menacer, mais il dit qu'il ne craignoit point leurs parolles ny menaces a cause que l'un d'eux estoit paillard et tous les deux larrons. Peu de temps apres, il prit et porta sur la cheminee une femme avec laquelle il avoit hante l'espace de quatorze ans, quoyque tous les ans elle allast a confesse et receut le sainct sacrement, a laquelle il mit en main un pot a feu, et luy commande de l'espandre. Cas merveilleux, elle l'espand, et tout sur l'heure, toute la ville fut arse et reduite en cendres, par le fait du diable, s'aidant du ministere de cette sorciere, et laquelle fut depuis aussi bruslee."
Camerarius[1] ajoute a propos de l'incendie diabolique de Sciltac ou Schiltach que "le feu tomboit ca et la sur les maisons, en forme de boulets enflammez, et quand quelques-uns couroyent pour aider a esteindre l'embrasement chez leurs voisins, on les rappelloit incontinent pour secourir leurs propres maisons. On eut toutes les peines du monde a empescher qu'un chasteau basti de pierre de taille, et assez loin de la ville ne fust consomme de cest embrasement. J'ay entendu les particularitez de cette terrible visitation de la bouche propre du cure du lieu et d'autres habitans dignes de foy, qui avoyent ete spectateurs de tout. Le cure me racontoit que ce malin et cruel esprit contrefaisoit au naturel les chants, ramages et melodies de divers oiseaux. Plusieurs qui me tenoyent compagnie, s'esbahissoyent avec moi de voir que ce cure avoit comme une couronne entour ses longs cheveux qu'il portoit a l'antique, toute de diverses couleurs, et disoit que cela lui avoit este fait par cest esprit, lequel lui jetta un cercle de tonneau a la teste. Il adjoustoit que le mesme esprit lui demanda un jour et a quelques autres s'ils avoyent jamais ouy crailler un corbeau? Que la dessus cest ennemi avoit crouasse si horriblement que tous tant qu'ils estoyent demeurerent si esperdus que si ce ramage infernal eust dure tant soit peu plus longtemps, ils fussent tous transsis de peur. Outre plus, ce vieillard affirmoit, non sans rougir, que souventes fois cest ennemi de salut deschifroit a lui et aux autres hommes qui l'accompagnoient, tous les pechez secrets par eux commis, si exactement que tous furent contraints de quiter la place et se retirer en leurs maisons: tant ils estoyent confus."
[Note 1: Dans ses Meditations historiques, ch. LXXIV, cite par
Goulart dans son Thresor d'histoires admirables.]
"Un jour, dit Flodoard (historien, ne a Epernay en 894, et qui a ecrit l'histoire de l'eglise de Reims), un jour, saint Remi, archeveque de Reims, etait absorbe en prieres dans une eglise de sa ville cherie. Il remerciait Dieu d'avoir pu soustraire aux ruses du demon les plus belles ames de son diocese, lorsqu'on vint lui annoncer que toute la ville etait en feu. Alors la brebis devint lion, la colere monta au visage du saint, qui frappa du pied les dalles de l'eglise avec une energie terrible et s'ecria: Satan je te reconnais; je n'en ai donc pas encore fini avec ta mechancete!
"On montre encore aujourd'hui, encastree dans les pierres du portail occidental de Saint-Remi de Reims, la pierre ou sont tres visiblement empreintes les traces du pied irrite de saint Remi.
"Le saint s'arma de sa crosse et de sa chape comme un guerrier de son epee et de sa cuirasse, et vola a la rencontre de l'ennemi. A peine eut-il fait quelques pas qu'il apercut des gerbes de flammes qui devoraient, avec une furie que rien n'arretait, les maisons de bois dont la ville etait batie et les toits de chaume dont ces maisons etaient couvertes. A la vue du saint, l'incendie sembla palir et diminuer. Remi, qui connaissait l'ennemi auquel il avait affaire, fit un signe de croix, et l'incendie recula.
"A mesure que le saint avancait en faisant des signes de croix, l'incendie lachait prise et fuyait, comme fascine devant la puissance de l'eveque; on aurait dit un etre intelligent et qui comprenait sa faiblesse. Quelquefois il se raidissait; il reprenait courage; il cherchait a cerner le saint dans une enveloppe de feu, a l'aveugler, a le reduire en cendres. Mais toujours un redoutable signe de croix parait les attaques et arretait les ruses.
"Force de reculer ainsi, de lacher succcessivement toutes les maisons qu'il avait entamees, l'incendie vint s'abattre aux pieds de l'eveque, comme un animal dompte; il se laissa prendre et conduire a la volonte du saint, hors de la ville, dans les fosses qui fortifient encore Reims. La, Remi ouvrit une porte, qui donnait dans un souterrain; il y precipita les flammes, comme on jette dans un gouffre un malfaiteur, et fit murer la porte.
"Sous peine d'anatheme, sous peine de la ruine du corps et de la mort de l'ame, il defendit d'ouvrir a jamais cette porte. Un imprudent, un curieux, un sceptique peut-etre, voulut braver la defense et entr'ouvrir le gouffre. Mais il en sortit des tourbillons de flammes qui le devorerent et rentrerent ensuite d'elles-memes dans le trou ou la volonte toujours vivante du saint les tenait enchainees…"
"Voila bien le demon de l'incendie; voila bien, comme le fait remarquer M. Guizot, dans la preface de Flodoard qu'il a traduit, une bataille epique, aussi belle que la bataille d'Achille contre le Xante: Le fleuve est un demi-dieu, l'incendie est un demon. C'est aussi beau que dans Homere[1]."
[Note 1: M. Didron, Histoire du diable.]
Goulart[1] rapporte, d'apres Godelman[2], une histoire qui montre le dangereux fruit des imprecations: "Un gentil-homme ayant convie quelques amis, et l'heure du somptueux festin venue, se voyant frustre par l'excuse des conviez, entre en cholere, et commence a dire: Puisque nul homme ne daigne estre chez moi, que tous les diables y vienent. Quoy dit, il sort de sa maison, et entre au temple, ou le pasteur de l'eglise preschoit, lequel il escoute assez longtemps et attentivement. Comme il estoit la, voici entrer en la cour du logis des hommes a cheval, de haute petarure tout noirs, qui commandent au valet de ce gentil-homme d'aller dire a son maistre, que ses hostes estoyent arrivez. Le valet tout effraye court au temple, avertit son maistre, lequel bien estonne demande avis au pasteur. Icelui finissant son sermon conseille qu'on face sortir toute la famille hors du logis. Aussi tost dit, aussi tost execute: mais de haste que ces gens eurent de desloger, ils laisserent dedans la maison un petit enfant dormant au berceau. Ces hostes, c'est-a-dire les diables, commencent a remuer les tables, a hurler, a regarder par les fenestres, en forme d'ours, de loups, de chats, d'hommes terribles, tenans es pattes des verres pleins de vin, des poissons, de la chair rostie et bouillie. Comme les voisins, le gentilhomme, le pasteur et autres contemployent en grand frayeur un tel spectacle, le pauvre pere commence a crier: Helas, ou est mon enfant! Il avoit encore le dernier mot en la bouche, quand un de ces hostes noirs apporte en ses bras l'enfant aux fenestres et le monstre a tous ceux qui estoyent en rue. Le gentil-homme tout esperdu, se prend a dire a celui de ses serviteurs auquel il se fioit le plus: Mon ami, que feroi-je? Monsieur, repond le serviteur, je remettrai et recommanderai ma vie a Dieu, puis au nom d'icelui j'entrerai dans la maison, d'ou moyennant sa faveur et son secours, je vous rapporteray l'enfant. A la bonne heure, dit le maistre, Dieu t'accompagne, t'assiste et fortifie. Le serviteur ayant receu la benediction du pasteur et d'autres gens de bien qui l'accompagnoyent, entre au logis, et aprochant du poisle ou estoyent ces hostes tenebreux, se prosterne a genoux, se recommande a Dieu, puis ouvre la porte, et void les diables en horrible forme, les uns assis, les autres debout, aucuns se pourmenans, autres rampans contre le planche, qui tous accourent a lui crians ensemble: Hui, hui, que viens-tu faire ceans? Le serviteur suant de destresse, et neantmoins fortifie de Dieu, s'adresse au malin qui tenoit l'enfant, et lui dit: Ca, baille moy cest enfant. Non feray, repond l'autre: il est mien. Va dire a ton maistre, qu'il viene le recevoir. Le serviteur insiste, et dit: Je fai la charge que Dieu m'a commise, et scai que tout ce que je fai selon icelle lui est agreable. Pourtant a l'esgard de mon office, au nom, en l'assistance et vertu de Jesus-Christ, je t'arrache et saisi cest enfant, lequel je reporte a son pere. Ce disant, il empoigne l'enfant, puis le serre estroittement en ses bras. Les hostes noirs ne respondent que cris effroyables et ces mots: Hui meschant, hui garnement, laisse, laisse cest enfant: autrement nous te despecerons. Mais lui mesprisant leurs menaces sortit sain et sauf, et rendit l'enfant de mesmes es mains du gentil-homme son pere. Quelques jours apres tous ces hostes s'esvanouirent, et le gentil-homme devenu sage et bon chrestien, retourna en sa maison.
[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 290.]
[Note 2: En son traite De magis, veneficis, etc., liv. I, ch. I.]
Le diable aime a punir les mechants: Job Fincel[1] rapporte que "l'an 1532, un gentil-homme aleman cruel envers ses sujets, commanda a certain paysan de lui aller querir en la forest prochaine un grand chesne, et le lui amener en sa maison, a peine d'estre rudement chastie. Le paysan tenant cela comme impossible, part en souspirant et larmoyant. Entre dedans la forest, il rencontre un homme (c'estoit l'ennemi) qui lui demande la cause de sa tristesse? A quoy le paysan satisfit, l'autre lui ayant commande de s'en retourner, promet de donner ordre que le gentil-homme auroit bien tost un chesne. A peine le paysan estoit de retour au village que son homme de la forest jette tout contre la porte du gentil-homme et en travers un des plus gros et grands chesnes qu'on eust peu choisir, avec ses branches et rameaux. Qui plus est cest arbre se rendit dur comme fer tellement qu'il fust impossible de le mettre en pieces, au moyen de quoy le gentil-homme se vid contraint a sa honte, fascherie et dispense de percer sa maison en autre endroit et y faire fenestres et portes nouvelles."
[Note 1: Cite par Goulart, Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 540.]
On trouve sur le chapitre des malices du diable des legendes bien naives. Il y avait a Bonn, dit Cesaire d'Heisterbach, un pretre remarquable par sa purete, sa bonte et sa devotion. Le diable se plaisait a lui jouer de petits tours de laquais: lorsqu'il lisait son breviaire, l'esprit malin s'approchait sans se laisser voir, mettait sa griffe sur la lecon du bon cure et l'empechait de finir; une autre fois il fermait le livre, ou tournait le feuillet a contretemps. Si c'etait la nuit, il soufflait la chandelle. Le diable esperait se donner la joie de mettre sa victime en colere; mais le bon pretre recevait tout cela si bien et resistait si constamment a l'impatience, que l'importun esprit fut oblige de chercher une autre dupe[1].
[Note 1: Caesarii Heisterb. Miracul. lib. V, cap. LIII.]
Un historien suisse rapporte qu'un baron de Regensberg s'etait retire dans une tour de son chateau de Bale pour s'y adonner avec plus de soin a l'etude de l'Ecriture sainte et aux belles-lettres. Le peuple etait d'autant plus surpris du choix de cette retraite, que la tour etait habitee par un demon. Jusqu'alors le demon n'en avait permis l'entree a personne; mais le baron etait au-dessus d'une telle crainte. Au milieu de ses travaux, le demon lui apparaissait, dit-on, en habit seculier, s'asseyait a ses cotes, lui faisait des questions sur ses recherches, et s'entretenait avec lui de divers objets, sans jamais lui faire aucun mal. L'historien credule ajoute que, si le baron eut voulu exploiter methodiquement ce demon, il en eut tire beaucoup d'eclaircissements utiles[1].
[Note 1: Dictionnaire d'anecdotes suisses, p. 82.]
Cassien parle de plusieurs esprits ou demons de la meme trempe qui se plaisaient a tromper les passants, a les detourner de leur chemin et a leur indiquer de fausses routes, le tout par malicieux divertissement[1].
[Note 1: Cassiani collat. VII, cap. XXXII.]
Un baladin avait un demon familier, qui jouait avec lui et se plaisait a lui faire des espiegleries. Le matin il le reveillait en tirant les couvertures, quel que froid qu'il fit; et quand le baladin dormait trop profondement, son demon l'emportait hors du lit et le deposait au milieu de la chambre[1].
[Note 1: Guillelmi Parisiensis, partie II, princip., cap. VIII.]
Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le diable. Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vetus de blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur coupaient les cheveux proprement, et s'en allaient apres les avoir repandus sur le plancher[1].
[Note 1: Pline, lib. XVI, epist. arg. 7.]