VIII.—PACTE AVEC LE DIABLE. MARQUE DES SORCIERS.

Un auteur anonyme[1] nous a conserve l'engagement pris par Loys Gaufridy envers le diable:

[Note 1: De la vocation des magiciens et magiciennes, etc. Paris,
Ollivier de Varennes, 1623, in-12.]

"Je, Loys prestre, renonce a tous et a chascun des biens spirituels et corporels, qui me pourroient estre donnez et m'arriver de la part de Dieu, de la Vierge, et de tous les saincts et sainctes: et principalement de la part de Jean Baptiste mon patron, et des saincts apotres Pierre et Paul et de sainct Francois. Et a toy, Lucifer, que te voy, et scay estre devant moi, je me donne moy-mesme, avec toutes les bonnes oeuvres que je ferai, excepte la valeur et le fruit des sacrements, au respect de ceux a qui je les administreray, et en cette maniere j'ay signe ces choses et les atteste."

Lucifer prit de son cote a l'egard de Loys Gaufridy l'engagement suivant:

"Je Lucifer, promets sous mon seing, a toy seigneur Loys Gaufridy prestre, de te donner vertu et puissance, d'ensorceler par le soufflement de bouche toutes et chacunes les femmes et les filles que tu desireras: en foy de quoy j'ay signe Lucifer."

Suivant Bodin[1], "Magdeleine de la Croix, native de Cordoue en Espagne, abbesse d'un monastere, se voyant en suspicion des religieuses, et craignant le feu, si elle estoit accusee, voulut prevenir pour obtenir pardon du pape, et confesse que des l'age de douze ans, un malin esprit en forme d'un More noir la sollicita de son honneur auquel elle consentit et continua trente ans et plus, couchant ordinairement avec luy: par le moyen duquel estant dedans l'eglise elle estoit elevee en haut et quand les religieuses communioient apres la consecration l'hostie venoit en l'air jusqu'a elle, au veu des autres religieuses qui la tenoient pour saincte, et le pretre aussi, qui trouvoit alors faute d'une hostie."

[Note 1: Demonomanie.]

"On voit a Molsheim, dit dom Calmet[1], dans la chapelle de saint Ignace en l'eglise des PP. Jesuites une inscription celebre qui contient l'histoire d'un jeune gentilhomme allemand, nomme Michel Louis, de la famille de Boubenhoren, qui ayant ete envoye assez jeune par ses parents a la cour du duc de Lorraine pour apprendre la langue francoise perdit au jeu de cartes tout son argent. Reduit au desespoir il resolut de se livrer au demon, si ce mauvais esprit vouloit ou pouvoit lui donner de bon argent: car il se doutoit qu'il ne lui en fourniroit que de faux et de mauvais. Comme il etoit occupe de cette pensee, tout d'un coup il vit paraitre devant lui comme un jeune homme de son age, bien fait, bien couvert, qui lui ayant demande le sujet de son inquietude lui presenta sa main pleine d'argent, et lui dit d'eprouver s'il etoit bon. Il lui dit de le venir retrouver le lendemain. Michel retourne trouver ses compagnons, qui jouoient encore, regagne tout l'argent qu'il avoit perdu, et gagne tout celui de ses compagnons. Puis il revient trouver son demon, qui lui demanda pour recompense trois gouttes de son sang, qu'il recut dans une coquille de gland: puis offrant une plume a Michel il lui dit d'ecrire ce qu'il lui dicteroit. Il lui dicta quelques termes inconnus qu'il fit ecrire sur deux billets differens[2] dont l'un demeura au pouvoir du demon et l'autre fut mis dans le bras de Michel au meme endroit d'ou le demon avoit tire du sang. Et le demon lui dit: Je m'engage de vous servir pendant sept ans, apres lesquels vous m'appartiendrez sans reserve. Le jeune homme y consentit, quoique avec horreur, et le demon ne manquoit pas de lui apparaitre jour et nuit sous diverses formes, et de lui inspirer diverses choses inconnues et curieuses, mais toujours tendantes au mal. Le terme fatal des sept annees approchoit, et le jeune homme avoit alors environ vingt ans. Il revint chez son pere: le demon auquel il s'etoit donne lui inspira d'empoisonner son pere et sa mere, de mettre le feu a leur chateau et de se tuer soi-meme. Il essaya de commettre tous ces crimes: Dieu ne permit pas qu'il y reussit, le fusil dont il vouloit se tuer ayant fait faute jusqu'a deux fois, et le venin n'ayant pas opere sur ses pere et mere. Inquiet de plus en plus, il decouvrit a quelques domestiques de son pere le malheureux etat ou il se trouvoit, et les pria de lui procurer quelques secours. En ce meme temps le demon le saisit, et lui tourna tout le corps en arriere, et peu s'en fallut qu'il ne lui rompit les os. Sa mere qui etoit de l'heresie de Suenfeld, et qui y avoit engage son fils, ne trouvant dans sa secte aucun secours contre le demon qui le possedoit ou l'obsedoit, fut contrainte de le mettre entre les mains de quelques religieux. Mais s'en retira bientot et s'enfuit a l'Islade d'ou il fut ramene a Molsheim par son frere, chanoine de Wirsbourg, qui le remit entre les mains des PP. de la Societe. Ce fut alors que le demon fit les plus violens efforts contre lui, lui apparoissant sous la forme d'animaux feroces. Un jour entre autres le demon sous la forme d'un homme sauvage et tout velu jetta par terre une cedule ou pacte different du vrai qu'il avoit extorque du jeune homme, pour tacher sous cette fausse apparence de le tirer des mains de ceux qui le gardoient et pour l'empecher de faire sa confession generale. Enfin on prit jour au 20 octobre 1603, pour se trouver en la chapelle de sainct Ignace, et y faire rapporter la veritable cedule contenant le pacte fait avec le demon. Le jeune homme y fit profession de la foi catholique et orthodoxe, renonca au demon, et recut la sainte Eucharistie. Alors jettant des cris horribles, il dit qu'il voyoit comme deux boucs d'une grandeur demesuree, qui, ayant les pieds de devant en haut, tenoient entre leurs ongles chacun de leur cote l'une des cedules ou pactes. Mais des qu'on eut commence les exorcismes et invoque le nom de sainct Ignace les deux boucs s'enfuirent, et il sortit du bras ou de la main gauche du jeune homme presque sans douleur et sans laisser de cicatrice, le pacte qui tomba aux pieds de l'exorciste. Il ne manquoit plus que le second pacte qui etoit reste au pouvoir du demon. On recommenca les exorcismes, on invoqua sainct Ignace et on promit de dire une messe en l'honneur du sainct: en meme temps parut une grande cigogne difforme, mal faite, qui laissa tomber de son bec cette seconde cedule, et on la trouva sur l'autel."

[Note 1: Traite sur les apparitions des esprits et sur les
vampires, ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc.
, par le
R.P. dom Augustin Calmet, abbe de Senones. Nouvelle edition, Paris,
Debust aine, 1751, 2 vol. in-12.]

[Note 2: Il y avait en tout dix lettres, la plupart grecques, mais qui ne formeront aucun sens. On les voyoit a Molsheim dans le tableau qui represente ce miracle.]

On parlait beaucoup chez les anciens de certains demons qui se montraient particulierement vers midi a ceux avec lesquels ils avaient contracte familiarite. Ces demons visitent ceux a qui ils s'attachent, en forme d'hommes ou de betes, ou en se laissant enclore en un caractere, chiffre, fiole, ou bien en un anneau vide et creux au dedans. "Ils sont connus, ajoute Leloyer, des magiciens qui s'en servent, et, a mon grand regret, je suis contraint de dire que l'usage n'en est que trop commun[1]."

[Note 1: Histoire des spectres, liv. III, ch. IV, p. 198.]

Honsdorf en son Theatre es exemples du 8e commandement, cite par Goulart[1], dit que: "Un docteur en medecine s'oublia si miserablement que de traiter alliance avec l'ennemi de nostre salut, qu'il avoit conjure et enclos dans un verre d'ou ce seducteur et familier esprit lui respondoit. Le medecin estoit heureux es guerisons des malades et amassa force escus en ses pratiques: tellement qu'il laissa a ses enfans la somme de vingt-six mille escus vaillant. Peu de temps avant sa mort, comme il commencoit a penser a sa conscience, il tombe en telle fureur que tout son propos estoit d'invoquer le diable, et vomir des blasphemes horribles contre le Sainct-Esprit. Il rendit l'ame en ce malheureux estat."

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. II, p. 624.]

Goulart[1] rapporte d'apres Alexandre d'Alexandrie[2] l'histoire d'un prisonnier qui, ayant appele le diable a son secours, avait visite les enfers:

[Note 1: Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 535-538.]

[Note 2: Au livre VI, ch. XXI de ses Jours geniaux.]

"Le seigneur d'une villette en la principaute de Sulmona, au royaume de Naples, se monstroit avare et superbe en son gouvernement: de telle sorte que ses pauvres sujets ne pouvoyent subsister, ains estoyent estrangement gourmandez de lui. Un autre homme de bien au reste, mais pauvre et mesprise, battit rudement pour quelque occasion certain chien de chasse appartenant a ce seigneur, lequel griesvement irrite de la mort de son chien, fit empoigner et emprisonner ce pauvre homme en un cachot. Au bout de quelques jours les gardes qui tenoyent toutes les portes diligemment closes, venans a les ouvrir selon leur coustume, pour lui donner quelque peu de pain, ne trouverent point leur prisonnier en son cachot. L'ayans cerche et recerche par tout, sans pouvoir remarquer trace ni apparence quelconque d'evasion, finalement rapporterent ceste merveille a leur seigneur, qui de prime face s'en mocquoit et les menacoit, mais entendant puis apres la verite, ne fut pas moins estonne qu'eux. Au bout de trois jours apres ceste alarme, toutes les portes des prisons et du cachot fermees comme devant, ce mesme prisonnier, sans le sceu d'aucun, aparut renferme dedans son precedent cachot, ayant face et contenance d'homme esperdu; lequel requit que sans delai l'on le menast vers ce seigneur, auquel il avoit a dire choses de grande importance. Y ayant este conduit, il raconte qu'il estoit revenu des enfers. L'occasion avoit este que ne pouvant plus porter la rigueur de sa prison, vaincu de desespoir, craignant la mort, et destitue de bon conseil il avoit appelle le diable a son aide, a ce qu'il le tirast de ceste captivite. Que tost apres le malin en forme hideuse et terrible lui estoit apparu dedans son cachot, ou ils avoyent fait accord, suyvant lequel, il avoit este desferre et tire non sans griefs tourmens hors de la, puis precipite en des lieux souterrains et merveilleusement creux, comme au fond de la terre, ou il avoit veu les cachots des meschans, leurs supplices, tenebres et miseres horribles, des sieges puants et effrayables: des Rois, Princes, et grands Seigeurs, plongez en des abysmes tenebreux: ou ils brusloyent au feu ardent en des tourmens indicibles: qu'il avoit veu de Papes, Cardinaux, et autres Prelats magnifiquement vestus, et autres sortes de gens, en divers equipages, affligez de supplices distincts, en des goufres fort profonds, ou ils estoyent tourmentez incessamment. Adjoustant qu'il y avoit reconnu plusieurs de sa conoissance, notamment un de ses plus grands amis d'autrefois, lequel l'avoit reconu, et enquis de son estat: le prisonnier lui ayant raconte que leur pays estoit en main d'un rude maistre, l'autre lui enjoignist qu'estant de retour il commandast a ce rude seigneur de renoncer a ses tyranniques deportemens: et declarast que s'il continuoit sa place estoit marquee en certain siege prochain qu'il monstra au prisonnier. Et afin (dit cest esprit au prisonnier) que le seigneur dont nous parlons adjouste foy a ton rapport, di lui qu'il se souvienne du conseil secret et du propos que nous eusmes ensemble, lors que nous portions les armes en certaine guerre, et sous les chefs qu'il lui nomma. Puis il lui dit par le menu ce secret, leur accord, les paroles et promesses reciproques: lesquelles le prisonnier raconta distinctement les unes apres les autres, par leur ordre, a ce seigneur, lequel fut merveilleusement estonne de ce message, s'esbahissant comme il s'estoit peu faire que les choses commises a lui seul et qu'il n'avoit jamais descouvertes a personne, lui fussent deschifrees si hardiment par un pauvre sien sujet, qui les representoit comme s'il les eust leuees dedans un livre. On adjouste que le prisonnier s'estant enquis de l'autre avec lequel il devisoit es enfers s'il estoit possible et vrai que tant de gens qu'il voyoit si magnifiquement vestus, sentissent quelques tourmens? L'autre respondit qu'ils estoyent bruslez d'un feu continuel, pressez de tortures et supplices indicibles, et que tout ce parement d'or et d'escarlate n'estoit que feu ardent ainsi couloure. Que voulant sentir si ainsi estoit, il s'estoit aproche pour toucher ceste escarlate; que l'autre l'avoit exhorte de s'en departir; mais que l'ardeur de feu lui avoit grille tout le dedans de la main laquelle il monstroit tout rostie, et comme cuite a la braise d'un grand feu. Le pauvre prisonnier ayant este relasche, paroissoit a ceux qui l'aborderent s'en retournant chez soi comme un homme tout hebete, qui n'oid ni ne void goutte, tousjours pensif, parlant fort peu, et ne respondant presque point aux questions qu'on lui faisoit. Son visage au reste estoit devenu si hideux, son regard tant laid et farouche, apres ce voyage qu'a peine sa femme et ses enfans le reconurent-ils: et le reconoissant, ne fut question que de cris et de larmes, le contemplant ainsi change. Il ne vescut que fort peu de jours apres ce retour, et avec beaucoup de difficulte peut-il pourvoir a ses petites afaires, tant il estoit esperdu."

Crespet[1] decrit la marque dont Satan frappait les siens:

[Note 1: De la hayne de Sathan, p 244.]

"Or afin qu'on cognoisse que ce ne sont point songe il est tout evident, que la marque de Sathan sur les sorciers est comme lepreuse, car pour toute pointure d'alesnes et picqueures, le lieu est insensible, et c'est ou on les eprouve vraiment estre sorciers de profession a telle marque car ils ne sentent la pointure non plus que s'ils etaient ladres et n'en sort jamais goutte de sang, voire jamais on ne peut faire jecter l'arme pour tout supplice qu'on leur puisse inferer."

"Avec ce caractere ils recoivent la puissance de nuire, de charmer, et en font aussi participans leurs enfans si couvertement ou expressement, ils donnent consentement au serment et alliance que leurs peres ont faictes avec les diables, ou bien de ce que les meres ont soubs cette intention dedie ou consacre leurs enfans aux demons des qu'ils sont non seulement naiz mais aussi conceuz, et advient souvent que par les ministeres de ces demons quelques sorciers ont este veu avoir deux prunelles en chaque oeil, et d'autres le pourtraict d'un cheval en l'un, et double prunelle en l'autre. Ce que s'est faict pour servir de marque et caractere de l'alliance faicte avec eux. Car les demons peuvent en graver et effigier sur la cher du tendrelet embrion tels ou semblables lignes et lineamens."

"Ces marques, disait Jacques Fontaine[1], ne sont pas gravees par le demon sur les corps des sorciers, pour les recognoistre seulement, comme font les capitaines des compagnies de chevaux-legers qui cognoissent ceux qui sont de leur compagnie par la couleur des casaques, mais pour contrefaire le createur de toutes choses, pour montrer sa superbe, et l'authorite qu'il a acquise sur les miserables humains que se laissent attrapper a ses cautelles et ruses pour le tenir en son service et subjection par la recognoissance des marques de leur maitre. Pour les empescher en tant qu'il luy est possible, de se desdire de leurs promesses et serments de fidelite, parce qu'en luy faisan banqueroute, les marques ne demeurent pas moins tousjours sur leurs corps, pour, en cas d'accusation servir de moyen de les perdre a la moindre descouverte qu'il s'en puisse faire."

[Note 1: Discours des marques des sorciers et de la reelle possession, etc., par Jacques Fontaine. Paris, Denis Langlois, 1611, in-12, p. 6.]

"Un accuse nomme Louis Gaufridy, qui venoit d'etre condamne au feu… estoit marque en plus de trente endroits du corps et principalement sur les reins ou il avait une marque de luxure si enorme et profonde, esgard au lieu, qu'on y plantoit une esguille jusques a trois doigts de travers sans appercevoir aucun sentiment ny aucune humeur que la picqueure rendit."

Le meme auteur etablit que les marques des sorciers sont des parties mortifiees par l'attouchement du doigt du diable.

"Vers 1591, on arreta comme sorciere une vieille femme de quatre-vingts ans, mendiante en Poitou. Elle se nommait Leonarde Chastenet. Confrontee avec Mathurin Bonnevault, qui soutenait l'avoir vue au sabbat, elle confessa qu'elle y etait allee avec son mari; que le diable, qui s'y montrait en forme de bouc, etait une bete fort puante. Elle nia qu'elle eut fait aucun malefice. Cependant elle fut convaincue, par dix-neuf temoins, d'avoir fait mourir cinq laboureurs et plusieurs bestiaux. Quand elle se vit condamnee pour ces crimes reconnus, elle confessa qu'elle avait fait pacte avec le diable, lui avait donne de ses cheveux, et promis de faire tout le mal qu'elle pourrait; elle ajouta que la nuit, dans sa prison, le diable etait venu a elle, en forme de chat, "auquel, ayant dit qu'elle voudrait etre morte, icelui diable lui avait presente deux morceaux de cire, lui disant qu'elle en mangeat, et qu'elle mourrait; ce qu'elle n'avait voulu faire. Elle avait ces morceaux de cire; on les visita, et on ne put juger de quelle matiere ils etaient composes. Cette sorciere fut donc condamnee, et ces morceaux de cire brules avec elle[1]."

[Note 1: Discours sommaire des sortileges et venefices, tires des proces criminels juges au siege royal de Montmorillon, en Poitou, en l'annee 1599, p. 19.]