§ VI.

Des alphabets factices.

Vigenère, dans son Traité des chiffres, Duret, dans son Trésor des langues, et divers autres anciens auteurs ont donné des modèles d'alphabets attribués à divers personnages célèbres de l'antiquité la plus reculée; M. Nodier s'exprime à cet égard de la façon suivante:

«Les alphabets factices de Salomon, d'Apollonius et même d'Adam ne sont pas si méprisables qu'on se l'imagine, et je n'entends pas par là qu'ils annoncent une grande puissance d'invention, mais seulement qu'ils remontent à une haute antiquité et qu'ils révèlent en partie le secret d'une des opérations les plus curieuses de l'esprit humain. Ce qui donne du prix aux recueils rares où ces alphabets se rencontrent, c'est qu'on ne les a jamais reproduits depuis que l'on a fait de la grammaire positive, parce qu'ils n'appartiennent à aucune langue dont il soit resté des traditions. Comme débris d'une langue de convention qui a existé, dont nous avons perdu la clef et qui ne le cédait peut-être en rien aux langues caractéristiques de Dalgarno, de Wilkins et de Leibnitz, ces traits grossiers parlent à notre intelligence avec un tout autre pouvoir que les pierres de Denderah.»

Formés de signes aux contours bizarres et aux formes singulières, ces caractères, qui sont, en général, des transformations de l'alphabet hébreu, n'ont, d'ailleurs, on le comprend de reste, aucune authenticité. L'alphabet d'Énoch, celui de Moïse et celui de Salomon sont de pure invention, tout comme celui dont un magicien célèbre, Honorius le Thébain, se servit, dit-on, pour écrire ses livres de sorcellerie. Vigenère a conservé les lettres sous lesquelles cet insigne sorcier (qui n'a jamais existé) dissimulait les arcanes les plus profonds de la nécromancie. Nous croyons inutile de reproduire ces signes étranges, auxquels quelques anciens auteurs conseillent de recourir pour chiffrer, mais dont personne ne fait usage depuis bien longtemps.

On peut assimiler aux alphabets factices les figures bizarres dont les recueils de secrets magiques sont remplis, et les mots inventés à plaisir et qu'on donnait comme possédant des propriétés surnaturelles et comme renfermant un sens ignoré du vulgaire. Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet, qui demeure étranger aux idées scientifiques; nous transcrirons seulement comme échantillon une phrase prise dans un livre de sortiléges et qui restera sans doute toujours inintelligible:

«Magabusta Berenada Surmistaras. Gorisgatpa Helotim Latintas aciton aragiaton Amka jaribai untus gilgar Selingarasch.»

CHAPITRE V.
DU RÔLE DE LA CRYPTOGRAPHIE DANS LA LITTÉRATURE.

§ Ier.

Artifices imaginés pour déguiser des dates.

Il est juste de rapporter à la Cryptographie les artifices qu'ont employés quelques scribes du moyen âge afin de dissimuler, sous une forme énigmatique plus ou moins ingénieuse, la date des manuscrits qu'ils transcrivaient. En voici un exemple que fournit un des manuscrits français de la Bibliothèque impériale de Paris.

Ce livre fut tout parfait
Eu jueillet, comme trouverez:
Pour le savoir dimynuerez
Ces diverses lignes par trait.
Vous prandrez la teste d'un moyne,
De deux cordeliers, d'un chanoyne;
Et puis un () party en dux.
Vous lairrez la teste Jhesus,
Sainct Jehan, sainct Jacques et Jacob,
Et prendrez un X à cop.
Puis adjoustez en ceste ryme
Ung

prince en algorithme:
Si congnoistrez qu'il fut parfait
Le XXIIIe jueillet.

On voit que l'auteur indique, par les initiales de plusieurs mots, des lettres ayant une valeur numérique en chiffres romains, pour former par leur réunion l'année de l'achèvement de sa transcription. Il s'est plu à présenter cette indication d'une manière énigmatique par un jeu assez goûté de son temps.

La tête d'un Moyne, (M) mille.

Y ajouter celles de deux Cordeliers et d'un Chanoine, (CCC) trois cents.

Puis, un O partagé en deux, (CC) deux cents.

Laisser de côté les têtes de Jhesus, de sainct Jehan, de sainct Jacques et de Jacob (4 à soustraire).

Prendre ensuite un X (10).

La difficulté consiste à savoir ce que signifie ung N prise en algorithme. Ce dernier mot, évidemment altéré pour les besoins de la rime, est algorisme, algorismus, que le dictionnaire de Du Cange explique par arithmetica, numerandi ars. La lettre qu'il s'agit de considérer numériquement est un N, lettre qui ne joue point en latin le rôle d'un chiffre. D'après la forme que lui donne le manuscrit, on voit qu'elle joue, peut se décomposer en un V et un I, ce qui donne en chiffres: VI (six). Maintenant, en additionnant ces différents nombres, 1000, 300, 200, 10 et 6, puis en retranchant 4, on trouve 1512.

Une date semblable, composée par le chanoine Charles de Bovelle, est citée dans la Notice de M. du Sommerard sur l'hôtel de Cluny.

D'un mouton et de cinq chevauxM. CCCCC
Toutes les têtes prendrez,
Et à icelles sans nuls travaux
La queue d'un veau vous joindrez,V
Et au bout adjouterez
Tous les quatre pieds d'une chatte:IIII
Rassemblez, et vous apprendrez
L'an de ma façon et ma date.
————————
M. CCCCC. V. IIII
(1509)

Pareilles inventions ne furent pas, d'ailleurs, la propriété exclusive des copistes antérieurs à l'invention de la typographie; quelques volumes imprimés au quinzième siècle offrent des particularités du même genre; mentionnons-en deux exemples:

Le Doctrinal du temps présent, de Pierre Michault, imprimé à Bruges, par Colard Mansion, s'adresse ainsi au lecteur:

Un treppier et quatre croissans
Par six croix auec sy nains faire.
Vous feront estre congnoissans,
Sans faillir, de mon miliaire.

Ce quatrain indique l'année 1466: M. CCCC. XXXXXX. III III.

Un petit volume très-rare, le Passe-temps et le Songe du triste, publié à Lyon, s'annonce comme ayant été mis au jour:

L'an de trois croix, cinq croissans, ung trépier.

Ce qui signifie 1530, les figures étant rangées de droite à gauche: XXX. CCCCC. M.