§ II.

Des artifices employés par quelques auteurs pour déguiser leurs noms.

Il a été de mode parmi certains auteurs du seizième siècle de déguiser leurs noms sous une devise qui les couvrait du manteau d'une anagramme plus ou moins ingénieuse, plus ou moins exacte.

Le Formulaire fort récréatif de tous contratz... fait par Bredin, Lyon, 1594.

Les mots Bonté ny soit, sont en guise de signature à la fin de l'avis au lecteur; on croit y reconnaître le nom anagrammatisé de l'auteur: Benoist (du) Troncy.

Noël du Fail, auteur de deux écrits dont les anciennes éditions sont vivement recherchées des bibliophiles (les Propos rustiques et les Baliverneries d'Eutrapel), cacha son nom sous l'anagramme de Léon Ladulfi; Nicolas Denisot, conteur et poëte contemporain d'Henri II, donna ses écrits sous la signature du comte d'Alsinois. Le chevalier de Cailly, dont les spirituelles épigrammes ont reparu dans la jolie Collection des petits classiques françois (1825, 9 vol. in-16), n'eut guère l'intention de se dérober sérieusement aux regards du public lorsqu'il se présenta sous le nom d'Aceilly.

Il serait facile de multiplier pareils exemples; nous signalerons Ancillon, signant du nom de Ollincan son Traité des eunuques; nous mentionnerons Amelot de La Houssaye, d'Orléans, qui ne déguise guère la paternité de ses pesants commentaires sur Tacite, en les donnant comme l'œuvre du sieur de La Mothes Josseval d'Aronsel; nous retrouverions dans Philippe Alcripe, sieur de Neri, auteur d'un recueil facétieux devenu rare (la Nouvelle Fabrique des excellens traits de vérité), le nom de Philippe Le Picar, sieur de Rien; nous ne saurions surtout oublier l'immortel auteur du Gargantua et du Pantagruel, maître François Rabelais, qui a changé son nom en celui d'Alcofribas Nasier.

Les plus impénétrables de ces pseudonymes sont peut-être ceux que des membres d'académies italiennes se décernèrent, obéissant ainsi à une mode qui dura un instant pendant le siècle dernier. On ne se douterait qu'Euforbo Melesigenio désigne Calazo; c'est sous le nom d'Eritisco Pilenejo que Pagnini livra aux presses élégantes de Bodoni sa traduction d'Anacréon.

Un pauvre comédien qui termina ses jours par une mort volontaire, Caron, auteur et éditeur de livrets facétieux, recherchés des bibliomanes, s'amusait à avoir recours à l'artifice peu mystérieux de la disposition rétrograde des mots. Il donna un de ses écrits comme l'œuvre du bonze Esiab-luc et comme ayant été imprimé à Emeluogna.

Un moine italien, François Columna, auteur d'un roman bizarre et obscur dont les anciennes éditions sont vivement recherchées à cause des figures sur bois qui les embellissent, a caché son nom et le secret de son cœur dans une phrase qu'on retrouve, en écrivant, à la suite les unes des autres, les lettres initiales de chacun des chapitres de cet ouvrage:

POLIAM FRATER FRANCISCUS ADAMAVIT.

L'auteur d'un de ces romans de chevalerie qui firent tourner la tête à Don Quichotte, l'historien de Palmerin d'Angleterre, s'est également servi d'un acrostiche du même genre; il l'a consigné dans des stances placées au commencement du premier volume et dont voici l'interprétation: Luis Hurtado, autor, al lector da salud.

Un petit poëme de la fin du quinzième siècle, le Messagier damours, révèle par un acrostiche placé dans les huit derniers vers le nom de l'auteur, Pilvelin.