§ VI.

La Cryptographie au dix-neuvième siècle.

Les grands événements dont l'Europe a été le théâtre depuis une soixantaine d'années, ont fait sentir de plus en plus l'utilité de l'écriture chiffrée.

Dans le cours des opérations militaires, les ordres, les dépêches, sont très-fréquemment interceptés; il peut en résulter les conséquences les plus graves. L'ennemi apprend de la sorte des choses qu'il est d'un intérêt immense de lui tenir cachées: si le sens des lettres dont il s'empare est caché sous un mystère qu'il ne peut percer, il n'a plus entre les mains qu'un chiffon de papier qui ne lui est d'aucun secours.

Quelques lettres de l'empereur Napoléon, écrites dans le cours de ses campagnes et publiées dans divers ouvrages historiques, montrent que deux chiffres, le grand et le petit, étaient en usage parmi les généraux français pour correspondre entre eux et avec l'état-major général. D'un autre côté, il est certain que beaucoup de dépêches importantes n'ont jamais été chiffrées. L'Histoire de la guerre de la Péninsule, par le colonel anglais Napier, renferme un grand nombre de lettres écrites par le roi Joseph, par des maréchaux, par des ambassadeurs, par le ministre de la guerre à Paris; ces lettres, remplies de détails importants, furent interceptées par les guérillas et saisies avec les voitures de la cour lors de la bataille de Vitoria. Si on avait eu la précaution de les mettre à l'abri sous un procédé cryptographique habilement choisi, elles n'auraient jamais figuré à la suite des récits d'un adversaire des armées françaises.

Nul doute qu'à l'heure actuelle les diplomates n'aient encore, pour leurs communications les plus intimes et les plus secrètes, recours à l'art du chiffre. Nous ne saurions dire quels sont maintenant les systèmes qui obtiennent la préférence, mais nous pensons qu'ils ne s'imitent pas de ceux dont nos pères faisaient usage et qu'il nous reste à faire connaître. Il est difficile d'imaginer en ce genre quelque chose de mieux que ce qui a déjà été découvert.

Nous avons à passer en revue les écrivains qui ont successivement exposé les mystères de la Cryptographie.

CHAPITRE II.
AUTEURS QUI ONT ÉCRIT SUR LA CRYPTOGRAPHIE.

§ Ier.

L'abbé Trithème.

Le premier auteur qui ait traité ex professo et en détail l'art d'écrire en chiffres fut le célèbre Trithème, mort en 1516, abbé de Saint-Jacques à Wurtzbourg. Polygraphe actif, historien, biographe, auteur d'un grand nombre de livres ascétiques, il ne nous appartient que comme ayant mis au jour deux ouvrages, l'un sur la Polygraphie, l'autre sur la Stéganographie (Steganographia, hoc est, ars per occultam scripturam animi sui voluntatem absentibus aperiendi certa). La Polygraphie fut publiée pour la première fois à Oppenheim, en 1518, deux ans après la mort de l'auteur; elle a souvent été réimprimée durant le siècle qui suivit sa mise au jour. Il en existe une traduction française par Gabriel de Collange, sous le titre de Polygraphie et universelle escriture cabalistique, avec la clavicule, etc. (Paris, 1541. 4o). Ce mot de Polygraphie ne doit point s'appliquer, comme d'usage, à des mélanges d'écrits de différents genres ou sur divers sujets: Trithème veut seulement enseigner à écrire un même mot, de plusieurs manières. Il donne des alphabets nouveaux, composés, soit de lettres étrangères les unes aux autres, soit de caractères de convention. Quant à la Stéganographie, les expressions bizarres qui y abondent firent prendre ce traité pour un livre de magie, et telles furent les clameurs de quelques individus faciles à épouvanter, que le comte palatin Frédéric II, surnommé pourtant le Sage, livra aux flammes le manuscrit autographe qui se conservait dans sa bibliothèque.

Il est impossible de ne pas convenir que, surchargés de détails inutiles, accablés d'une foule de réflexions mystiques, de considérations allégoriques, et se traînant sous le poids d'une immense érudition cabalistique qui étale hors de tout propos les rêveries creuses et les imaginations folles des vieux rabbins[1], les ouvrages de Trithème sont des lectures les plus indigestes et les plus pénibles auxquelles on puisse se condamner. Il faut du courage et de l'attention, pour démêler au milieu de toutes ces digressions et de toutes ces rêveries les procédés de Cryptographie qu'indique l'abbé de Saint-Jacques.

Essayons de donner une analyse succincte des quatre livres dont se compose la Stéganographie.

Le premier livre comprend trois cent soixante-seize répétitions de l'alphabet formé de vingt-quatre lettres; à chaque lettre correspond un mot de la langue; le tout forme un total de neuf mille vingt-quatre mots. Afin de faire bien comprendre ce système, il convient de transcrire quelques-uns de ces alphabets; nous reproduirons le premier, et nous y joindrons trois autres pris au hasard (les 23e, 216e et 319e).

aJésus,l'amour.
ble Dieu,la dilection.
cle Sauveur,la charité.
dle modérateur,la révérence.
ele pasteur,l'obéissance.
fl'auteur,le service.
gle rédempteur,le zèle.
hle prince,la mémoire.
ile fabricateur,le souvenir.
kle conservateur,la souvenance.
lle gouverneur,la faveur.
ml'empereur,l'affection.
nle roi,la loi.
ole recteur,la foi.
ple juge,l'espérance.
ql'illustrateur,le commandement.
rl'illuminateur,la recordation.
sle consolateur,la parole.
tle Seigneur,la connaissance.
ule dominateur,le saint.
xle créateur,l'amitié.
yle psalmateur,la promesse.
zle souverain,l'ordonnance.
&le protecteur,la bienveillance.
afragiles,Europe.
bmisérables,Candie.
cingrats,Hongrie.
dignorants,Panonie.
einiques,Pologne.
finjustes,Germanie.
gmalheureux,Saxe.
hmalicieux,Helvétie.
iobstinés,Suède.
kperdus,Italie.
lpécheurs,Romanie.
mcriminels,Lombardie.
nvolontaires,Espagne.
ovains,Andalousie.
pmauvais,Castille.
qdétestables,Gaule.
rabominables,Bretagne.
sdamnables,Normandie.
timmondes,Aquitaine.
uindigents,Guyenne.
xpauvres,Gascogne.
ypusillanimes,Auvergne.
zpervers,Bourgogne.
&abjects,France.

Vous pouvez, au moyen de ces alphabets, exprimer votre pensée d'une façon inintelligible pour les non initiés, et voici comment: Écrivez d'abord sur un morceau de papier, que vous détruirez ensuite, ce que vous voulez faire savoir, et traduisez, en posant pour la première lettre le mot qui lui correspond dans le premier alphabet; pour la seconde lettre, cherchez dans le second alphabet le mot à côté duquel elle est placée; ainsi de suite. On a de la sorte une suite de mots qui ne présente qu'une série de non-sens, mais, si notre correspondant est muni (comme il doit l'être) de la copie exacte des alphabets dont vous avez fait usage, il n'aura nulle peine à découvrir le sens qui se cache sous cette enfilade de mots, étonnés de s'y trouver placés dans une série bizarre.

Trithème rend ceci fort clair au moyen d'un exemple; nous allons le reproduire exactement: Un méchant vous demande une lettre d'introduction auprès d'un de vos amis avec lequel il veut se lier. Vous avez des motifs pour ne pas repousser cette prière; d'un autre côté, vous voulez transmettre des renseignements exacts sur votre recommandé. Vous le chargez alors de remettre à celui qu'il va trouver, un écrit qui présente les phrases suivantes:

«Le Roi universel exornant les corps manifeste aux languissants sûreté immortelle avec ses sanctifiés en béatitude Amen. La charité incompréhensible évangéliquement dénoncée aux hommes, reluctante d'exhortation, réduit les injustes bannis aux choses profanes, faisant de vilipender la recordation du Rédempteur des cieux et aussi la compagnie de la volupté ineffable que poursuivre. Parquoy, ô immondes, soutenez pureté et serez recueillis aux règnes des déifiés et là perpétuellement prédestinés. Abolissez donc les dissimulations de cette charnalité, puisqu'estes heureusement compris aux exaltations du modérateur tout voyant.»

Cherchez à quelle lettre du premier alphabet correspond le premier mot de cette oraison polygraphique, et vous trouvez la lettre n à côté du mot le roi. Passant au second alphabet, vous verrez que le mot universel signifie e. Au troisième alphabet, vous remarquerez la lettre v à côté du mot exornant. Au quatrième alphabet vous noterez la lettre o comme étant en regard de les corps: et le cinquième montrera un v dans la même ligne que le mot manifeste. En continuant de la sorte, vous trouverez que la phrase ci-dessus se traduit exactement par:

«Ne vous servez de ce porteur, car il est menteur et larron.»

Trithème explique qu'avec ce système on peut s'exprimer très-facilement dans quelque langue que ce soit, il en fournit des exemples pour l'italien et le latin; la phrase suivante:

«Imaginez, terriens immondes, très-vite se ruinent terriennes, ardemment fraudes avez; glace faillirez, présumerez, malheureux, etc.»

Signifie tout simplement: Te moneo, amice, ne in hoc negocio immisceas.

L'auteur fait remarquer:

Qu'il ne faut jamais «qu'en aucun ordre et rang alphabétique une diction soit doublée, répétée, réitérée, ni mise en écrit par deux fois.»

Qu'il ne faut pas qu'il y en ait d'oubliées ni d'omises.

On ne doit prendre qu'un seul mot dans chaque alphabet, et il est essentiel de ne pas laisser passer un seul alphabet sans y prendre une expression.

Les mots qu'on traduit en langage polygraphique doivent être écrits tout au long, sans abréviation, distinctement et dûment séparés.

Il va sans dire que l'individu avec lequel vous correspondez de la sorte doit posséder un recueil d'alphabets exactement et de tout point semblable à celui dont vous faites usage. Chacun peut composer en ce genre un livre analogue à celui de Trithème, et il est bon que les rois et princes en possèdent un certain nombre, afin de s'entendre avec leurs ambassadeurs et leurs généraux, d'une manière qui ne soit pas uniforme.

On peut aussi convenir qu'on changera ou transportera l'ordre des mots contenus dans chaque alphabet, et ces transpositions, qu'il y a moyen de varier à l'infini, augmentent beaucoup la difficulté qu'offre le déchiffrement d'une lettre écrite selon la méthode polygraphique.

Il serait possible qu'on trouvât des inconvénients à recourir, soit à la langue française, soit à tout autre idiome, pour la formation des alphabets. Trithème a prévu cette difficulté; il s'est efforcé de la résoudre, en composant des alphabets qui offrent des mots qui, n'appartenant à aucun dialecte, peuvent servir de langue universelle. C'est dans un jargon cabalistique ayant avec l'hébreu un certain air de famille, qu'il est allé puiser ses matériaux. Un exemple devient nécessaire.

Cabalit mossu abru massu basin sophus strabil caffulun, etc.

Un travail analogue à celui que nous avons déjà indiqué fera connaître que «ces mots pérégrins,» ce langage barbare et étrange signifie:

«Ne venez en cour, car le roi est fort offensé contre vous.»

Le troisième livre de la Polygraphie est consacré à des séries d'alphabets de mots cabalistiques, mais il y a ici un raffinement: la seconde lettre de chaque mot doit être extraite et écrite à la suite l'une de l'autre; ces lettres réunies donnent le sens qu'on veut couvrir d'un voile.

Anna mesar dvain rosas dumera asion afang lisamar neparo uzafun amar achiet benadas epalam ronis orrifer olrimech mesarym lucyphus arosan.

Un travail dans le genre de celui dont nous avons donné l'idée, montrera que ceci veut dire:

«Ne vous fiez à ce porteur.»

Il va sans dire qu'on peut convenir que la lettre significative sera la troisième, la quatrième, n'importe enfin laquelle de chaque mot. L'abbé de Saint-Jacques convient, d'ailleurs, que ce procédé n'est pas trop sûr et secret, «car tout homme d'esprit et de savoir, par cas fortuits, tant par sa curiosité que par son labeur et industrie, pourroit trouver le secret et occulte mystère caché sous cette écriture.»

Le quatrième livre expose la méthode bien connue de la transposition des lettres alphabétiques; «on peut faire et composer autant d'alphabets différents et dissemblables, qu'il y a d'étoiles au ciel.»

Les vingt-quatre lettres répétées de manière à former un carré de la façon suivante (nous nous bornons à en donner l'esquisse):

ABCDEFGYZ
Bcdefgh6A
CdefghiB
DeC
EfG
Fg:
Gh:
::
::
::
Y:
ZABCDXY

peuvent former un grand nombre d'alphabets; on peut choisir celui qu'on veut, et, une fois qu'on s'est mis d'accord, en faire usage pour la correspondance secrète.

Trithème passe ensuite à un alphabet numéral, «qui ne sera trouvé moins sur et secret qu'il est nouveau et moderne.»

aa1 gf7 nic13 tih19
bb2 hg8 oid14 uk20
cc3 ih9 pie15 xka21
dd4 ki10 qif16 ykb22
ce5 lia11 rif17 zkc23
ff6 mib12 tig18 &kd24

Avec ce système, les mots traître et méchant s'énoncent sous la forme suivante: ih. if. a. h. ig. ih. if. e. kd. ib. e. ig. c. ic. a. i. ih.

Cette façon de cacher sa pensée est fort difficile à pénétrer; car, suivant la remarque de l'auteur, «tous ceux qui verront l'écriture faicte en ceste sorte et par cest alphabet, penseront et croyront que ce sera transposition de lettres et travailleront pour néant à la supputation et recherche d'icelles.»

Il va sans dire que Trithème n'oublie pas un alphabet formé des lettres ordinaires distribuées «par ordre confus, irrégulier et sans ordre ni règle.» Il est aisé d'en composer une foule de ce genre. En voici un exemple:

ao gt nc te
bp hb ox uk
cq ix ph xn
dr k& qy ym
ei lx rd zl
fs mz sg &f

La lettre placée dans la seconde colonne doit surtout être substituée à celle qui se trouve dans la première et qui entre dans l'avis à chiffrer; vous écrirez:

Ildicg todri iki xiusizm ci.....

Si vous voulez dire:

«Prends garde que l'ennemy ne...»

C'est d'un procédé de ce genre qu'usait César pour correspondre avec Cicéron et autres personnages de l'époque, selon le témoignage de Suétone, procédé que l'abbé Trithème expose en ces termes:

«Pour l'intelligence de ce secret, il falloit changer et prendre la quatrième lettre de l'alphabet, qui est D, pour la première lettre, qui est A; E, pour B; F, pour C, et ainsi conséquemment transposer et changer lesdites lettres alphabétiques.»

§ II.

J. B. Porta.

La diplomatie italienne avait, au seizième siècle, grand besoin d'invoquer les ressources de la Cryptographie, afin de couvrir d'un voile impénétrable des secrets souvent terribles et les plus sinistres combinaisons. Le Conseil des Dix devait tenir à ce que ces dépêches fussent constamment lettre close, dans toute la rigueur du mot; les Borgia, les Visconti, les Farnèse, avaient fréquemment à transmettre des communications qu'il fallait soustraire à tous les yeux. L'art de l'écriture chiffrée devint une étude des plus importantes à Milan, à Florence, à Rome. Un Napolitain, dont l'intelligence chercheuse et l'active curiosité s'exerçaient sur toutes sortes de sujets[2], J. B. Porta, réunit et discuta, en s'efforçant de les perfectionner, les diverses méthodes cryptographiques connues alors au delà des Alpes. L'esprit net et pratique de cet écrivain le préserva complétement des aberrations tout à fait étrangères à pareil sujet, auxquelles Trithème s'était abandonné; il s'efforça d'être utile, mais il pécha par excès d'imagination. À force de vouloir multiplier les procédés d'écriture secrète, il prit la peine d'en montrer et d'en décrire un grand nombre qui seraient d'un usage très-incommode et dont il est bien certain que jamais personne n'a eu l'idée de faire usage.

L'ouvrage dans lequel Porta a développé ses idées, est intitulé:

De furtivis litterarum notis, vulgo de ziferis. On en compte des éditions assez nombreuses; nous signalerons celles de Naples, 1563, 4o, et 1602, fo; de Montbelliard, 1592, 8o; de Strasbourg, 1606, 8o, etc. Cet écrit est divisé en trois livres.

Le premier, après avoir consacré quelques pages aux hiéroglyphes et à la sténographie en usage parmi les anciens Romains, passe en revue les diverses manières de se faire comprendre en dérobant toutefois sa pensée au vulgaire; le langage allégorique, métaphorique ou énigmatique, les mots amphibologiques ou entrelacés, coupés ou renversés, les syllabes insignifiantes ajoutées dans le discours, sont utiles en pareille circonstance.

On peut aussi communiquer à distance, sans se parler, et par le simple son, qui, répété, indique le rang que tient dans l'alphabet chaque lettre des mots qu'on veut porter à une oreille amie; deux corps frappés l'un contre l'autre, des coups donnés sur une muraille d'après une manière convenue, servent également d'interprète.

Les signes muets, tels que les gestes, l'emploi des emblèmes, celui des signaux au moyen des flambeaux, occupent tour à tour Porta.

Le douzième et dernier chapitre de son premier livre roule sur une manière ancienne de désigner les nombres par les doigts, d'après Bède. On n'ignorait point, dans l'antiquité le moyen de converser secrètement au moyen des doigts, soit en montrant un nombre de doigts pareil au rang numérique que les lettres qu'on veut désigner tient dans l'alphabet, soit en indiquant du doigt celles des parties du corps dont la première lettre indique la lettre qu'il s'agit d'exprimer.

Notre auteur arrive à la bandelette ou scytale lacédémonienne, et il juge avec raison que ce procédé était facile à découvrir; il signale un moyen très-peu usité, l'emploi du fil, qui, après avoir reçu l'écriture, peut être roulé en peloton ou être employé à coudre les bords d'un vêtement. Il observe qu'on peut écrire sur la tranche d'un livre obliquement inclinée ou sur un jeu de cartes disposé en biseau ou sur les plumes des ailes déployées d'un pigeon ou d'un autre oiseau à plumage blanc.

Il aborde enfin plus nettement la Cryptographie proprement dite. Ce qu'il ne dit point, peut s'analyser facilement.

Les diverses manières de désigner l'écriture peuvent se réduire à trois: la transposition des lettres, qui comprend le renversement des mots, le changement des figures des lettres, et le changement de valeur des lettres.

La transposition des lettres dans un avis que l'on veut donner, peut s'effectuer d'une foule de façons différentes; la première de toutes est aussi la plus simple: elle consiste à écrire sur deux lignes, en mettant alternativement la 1re lettre sur la 1re ligne; la 2e lettre sur la 2e ligne; la 3e sur la 1re, et la 4e sur la 2e et ainsi de suite. La difficulté augmente si l'on écrit sur quatre lignes: la 1re lettre sur la 1re ligne; la 2e sur la 4e; la 3e au bout de la 1re, la 1re au bout de la 4e; la 5e sur la 2e ligne; la 6e sur la 3e; la 7e au bout de la 2e; la 8e au bout de la 3e, en suivant ainsi le même ordre pour le reste.

Veut-on écrire d'une manière encore plus compliquée? On transporte toutes les lettres de l'avis qu'on veut donner, sur des cadres de diverses formes, soit carrés, soit triangulaires, soit parallélépipèdes, soit sinueux, soit en losange, soit en quinconce, soit en demi-cercle, tous divisés par des rayons qui forment autant de lignes perpendiculaires sur des lignes droites ou courbes; et, quand l'avis a été écrit de manière à imiter symétriquement la figure géométrique convenue, on produit la transposition des lettres en prenant les rayons de lettres, de bas en haut et de haut en bas, de droite à gauche ou de gauche à droite, de manière que ces lettres, ainsi rassemblées, ne présentent aucun sens.

Vous convient-il d'avoir recours à une autre manière de transposer les lettres, plus indéchiffrable encore? Transcrivez à part ce que vous voulez mander secrètement; puis écrivez en interligne, les lettres au-dessous des lettres, une devise quelconque convenue; celle-ci, par exemple: L'amour est un malin enfant, devise, qu'il faut recommencer une fois, deux fois, trois fois, jusqu'à ce que les interlignes soient entièrement remplis. Ensuite on a recopié sa missive secrète, et, au lieu de transcrire par interligne la devise convenue, on met au-dessous de chaque lettre de la missive le chiffre qui désigne le rang que chaque lettre de cette devise tient dans l'alphabet. Ainsi, au-dessous de la première lettre de la missive, au lieu d'un l on écrit 10; sous la seconde, au lieu d'un a, on écrit 1; sous la 3e, au lieu d'un m, on pose 11. Ces deux opérations faites, on prépare de la manière suivante la missive qui doit être adressée: chaque ligne est tracée par des points, entre lesquels est un intervalle suffisant pour y poser les lettres dans le rang que les chiffres de la devise indiqueront. On part toujours de la dernière lettre posée, pour compter le nombre des points à passer, avant d'arriver à l'intervalle où doit être posée la lettre suivante de la missive; et, quand on est parvenu en comptant jusqu'au dernier point, on recommence à compter par les premiers points, jusqu'à ce qu'enfin toutes les lettres de la missive soient placées dans leur rang, de sorte que la devise sert, comme l'on voit, de clef pour connaître de quelle manière on doit trouver, dans cette suite de lettres transposées, celles qui forment un sens pour les remettre à leur place.

Porta s'occupe ensuite de la façon de découvrir et d'interpréter les lettres transposées; il ne s'agit que d'essayer de rassembler les 1re, 3e, 5e, 7e, 9e lettres, ou de 11 en 11, ou autrement, jusqu'à ce qu'on trouve an mot qui forme un sens; lorsqu'on en aura trouvé un, il deviendra plus facile d'en trouver un autre, en observant l'ordre que tient chaque lettre du mot trouvé. On comprend qu'à cet égard il n'est pas possible de donner aucune règle précise; la variété arbitraire des combinaisons s'oppose à toute règle.

Notre auteur ne saurait oublier la substitution de nouveaux caractères de l'alphabet, de manière que les lettres ne ressemblent à aucune de celles connues. Pour rendre l'écriture plus indéchiffrable, on peut, entre ces caractères, en insérer d'autres qui n'ont aucune signification: on les place, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin des mots, pour mieux tromper les curieux. Il est certaines lettres qui peuvent être remplacées par d'autres, q par cuu; x par cs; z par ss; y par i. On peut encore éviter les mots où se trouvent les lettres h, b, d, p, g, f, u. Il est à propos de ne pas se conformer strictement à l'orthographe. On peut aussi changer une lettre dans un mot, un o pour un i, un e pour c; un r pour un l; par pour pré. Les monosyllabes, les voyelles seules, doivent être évitées avec soin; elles présentent moins de difficultés à un déchiffreur exercé, et elles peuvent le mettre sur la voie. On peut aussi écrire par abréviation.

Après avoir exposé toutes ces règles, Porta envisage son sujet sous un autre point de vue: le déchiffrement des dépêches dont on veut pénétrer le sens. Il recommande de compter d'abord le nombre de caractères différents employés dans la missive, lesquels ne peuvent excéder 21 ou 22; s'il s'en trouve davantage, le déchiffrement est plus difficile, puisqu'il y aurait alors des caractères superflus ou inutiles. Lorsque les caractères différents sont au-dessous du nombre 21 ou 22, il faut savoir quelles sont les lettres qui manquent, tâche délicate à laquelle on ne peut procéder que par conjectures.

Porta s'occupe des moyens de distinguer des voyelles les consonnes. D'abord, toute les fois qu'on rencontre dans le cours de la missive cinq caractères différents et fréquemment répétés, on peut être assuré que ce sont des voyelles. En second lieu, on peut observer quelles sont les lettres qui sont répétées le moins fréquemment, ce sont les consonnes q, x, y et quelquefois l'h; en troisième lieu, les lettres isolées qui ne tiennent à aucun mot sont assurément des voyelles. En quatrième lieu, lorsque les mêmes formes de caractères commencent ou achèvent un mot, on doit présumer qu'il y a des voyelles, car il n'arrive jamais qu'un mot commence ou finisse par deux consonnes (n'oublions pas que Porta écrit en latin, et que c'est à cette langue que s'appliquent tous ses raisonnements). Cinquièmement, il faut faire attention que, lorsqu'au milieu d'un mot il se trouve deux consonnes, la lettre qui précède et celle qui suit sont certainement des voyelles. Cependant les lettres h, l et r font quelquefois exception à cette règle, puisqu'on les trouve placées en troisième consonne dans le mot. Il faut savoir aussi que deux voyelles peuvent être à côté l'une de l'autre, et que, par conséquent, les lettres placées avant et après sont des consonnes.

Notre auteur dirige ensuite sa perception sur les moyens qu'on peut employer pour découvrir les places qu'occupent les consonnes. Il peut s'en trouver quatre de suite dans un même mot, comme phthisie, diphthongue: alors l'h aspirée se trouve placée la seconde et la quatrième; lorsqu'il y a trois consonnes de suite, comme dans phrase, thrône, la lettre h est la seconde; et il n'y a que trois consonnes qui admettent l'h, savoir c, p, t. Il y a quatre consonnes qu'on appelle liquides ou mouillées, savoir l, m, n, r. La consonne b admet les lettres l et r; exemple: blanc, bras. La consonne c les admet pareillement; par exemple: clair, scribe. L'r n'admet que l'h. Il est rare de trouver ensemble l'm et l'n, comme dans Mnemosyne; le g et l'n comme dans ignare.

Porta développe ainsi de longues et minutieuses observations sur le retour plus ou moins fréquent des voyelles, sur leur combinaison avec les consonnes, mais ces détails se rattachent à la langue latine et ne sont pas susceptibles d'une application exacte à d'autres idiomes.

Dans le quatrième livre de son traité, Porta étudie la mutation de la valeur des lettres, de façon qu'un même caractère puisse représenter tantôt un a, tantôt un p, tantôt un m.

Il faut d'abord se faire des caractères inconnus qui représentent vingt lettres de l'alphabet (le k, l'x, le j et le v étant exclus); on a un triple cadran, dont celui du centre est mobile; tous trois divisés en 20, 24 ou 28 parties égales, de manière que les espaces de chacun se correspondent très-exactement. Le grand cadran contiendra la suite des nombres depuis 1 jusqu'à 20, 24 ou 28. Le second cadran moyen contiendra la série des vingt lettres de l'alphabet et quatre ou huit cases en blanc, et le petit cadran concentrique mobile portera les vingt signes en caractères représentatifs des lettres de l'alphabet, immédiatement placés au-dessus d'elles. Il faut d'abord écrire en écriture courante l'avis secret qu'on veut envoyer; puis, cet écrit est mis en caractères représentatifs des lettres de l'alphabet; mais, pour rendre cette écriture très-difficile à découvrir, on fait, à chaque lettre, avancer d'un cran le cadran mobile, de sorte que le caractère qui représentait un d représente un e; pour la lettre suivante, ce même caractère représente un f; et ainsi des autres. De cette manière, le même caractère ayant diverses représentations, il est aisé de sentir tout ce qu'un pareil moyen jette d'obscurité dans une correspondance secrète; mais il faut que les correspondants aient chacun un instrument pareil et concertent d'avance entre eux la manière de s'entendre.

On comprend que nous ne pouvons entrer ici dans la description détaillée des combinaisons dont ce procédé est susceptible; on le trouve, dans l'ouvrage de Porta, accompagné d'exemples et de figures compliquées. Pour suppléer aux cadrans ci-dessus, il donne une table de permutation très-propre à changer à volonté les signes représentatifs.

Les alphabets, fabriqués à plaisir et n'offrant ainsi aucun trait de lumière aux investigations des curieux, tiennent une grande place dans le traité du savant napolitain.

Voici un des modèles de ces alphabets qu'indique Porta et qu'il regarde comme indéchiffrables. On partage les lettres en trois groupes de trois lettres et en six groupes de deux, de la façon suivante:

a l ub m xc n z
d oe pf q
g rh si t

Pour répondre à ces neuf groupes, on forme neuf caractères de la forme que voici:

,

et on ajoute à chacun d'eux un, deux ou trois points, afin d'exprimer la place qu'occupe dans le tableau la lettre de l'alphabet qu'on veut représenter; ainsi l'n sera représenté par

, le g par

, l'u par

et le mot Rome s'écrira:

On donnera aux neuf caractères telle forme qu'on voudra, et il est de fait que des signes pareils offriront, à quiconque n'en possède pas la clef, une énigme absolument indéchiffrable.

Parmi les divers procédés sur lesquels il s'étend avec une complaisante prolixité, Porta n'oublie pas la méthode dont Trithème avait déjà formulé le principe; il propose un alphabet où chaque lettre est accompagnée d'un mot.

aDeus.
bcreator.
csalvator.
dservator.
ejudex.
fDomine.
gredemptor.
hliberator.
isapiens.
kbone.
lbenigne.
mæterne.
njuste.
oclemens.
psancte.
qcaste.
radjuva.
stuere.
tlibera.
uconserva.
wsustenta.
xprotege.
ydefende.
zignosce.

Au lieu de chaque lettre, il s'agit d'écrire le mot qui correspond à cette même lettre dans le tableau ci-dessus. Ainsi, pour exprimer le nom de Roma, on mettra: Adjuva clemens æterne Deus; et la traduction du mot hostis (l'ennemi) sera liberator clemens tuere, libera sapiens tuere.

On comprend, d'ailleurs, que ce procédé n'offrirait pas de bien grandes difficultés à un déchiffreur un peu sagace et au fait des ressources de son art.