IX
Averti que la porte du pavillon restait close et que, de l'intérieur, on ne répondait pas au heurtoir, Bernard, transi par l'appréhension d'une catastrophe, ne trouvait pas, au saut du lit, ses effets. Son père gisait, mort, suicidé. Et l'orpheline? Que devenait-elle?
Virginie tâchait de sortir du sommeil et de comprendre en bâillant. Il la laissa, descendit l'escalier de pierre, quatre à quatre, courut le long des vestibules. Il redouta de forcer la porte, de se trouver seul devant les cadavres… Il appela, en passant, son jeune beau-frère, Edme Lyrisse, arrivé depuis dix jours. Edme, joli par sa figure rosée, ses dents brillantes, ses longs cheveux, ses yeux un peu clignotants, répondit vite à l'appel, coupa l'explication et ameuta les domestiques. Ses ordres maîtres criés avec rage réclamèrent la seconde clef du pavillon. Tous deux attendirent contre la porte de chêne que le chardon de Lorraine illustrait en relief. Le jeune homme frappa du pied, manœuvra le heurtoir. «Mon père! mon père!» pensait Bernard en grelottant malgré le soleil du matin qui dorait à peine les pointes bourgeonnantes des arbustes. Il en voulut à cette lumière différente de son deuil. Quel désespoir avait poussé le père au suicide? Lui, Bernard, était donc un mauvais fils, un scélérat? Oui, il était un scélérat, puisque le père mourait par sa faute, là. Son pauvre père, son pauvre père! De quels soins il avait formé les caractères de ses enfants, de quels travaux leur fortune, sans jamais jouir, lui! L'emmener en de longs voyages vers Stamboul, après l'avoir guéri de la cécité: c'était donc impossible? Pourquoi avoir attendu? Bernard grelotta plus. Ses dents claquaient. Il imagina le corps de son père avec une blessure de pistolet à la tempe… Le pauvre cher homme, dont le vieux visage s'était tant de fois rajeuni au moment de lui sourire! Edme parlait, rassurait. Le vieux, selon lui, voulait qu'ils s'inquiétassent, pour récriminer, pour dire tout son grief. «Non, non!» murmura Bernard. L'angoisse l'étrangla. Les domestiques arrivèrent avec la clef. Edme passa devant et fut à la chambre où l'aveugle s'enfermait. La porte céda. Le lit était vide, non défait. Les domestiques se répandirent dans les pièces. Personne. M. Héricourt était parti.
Bernard s'assit, en respirant. La sueur mouillait son front. Oui, le vieillard était parti, tout à coup. On retrouva l'eau de la toilette; les pantoufles, la jupe ordinaire de l'orpheline, qui avait choisi dans sa garde-robe des vêtements chauds, sans doute en vue du voyage. Le manteau de M. Héricourt manquait aussi, comme les pièces d'or du trébuchet, les écus. «C'est moi qui ai dû le faire partir, avouait Edme. Il ne m'aimait pas. Il criait hier à la fille de verrouiller la porte; il disait à mes gens que je le suivais au parc pour le jeter dans la pièce d'eau. Il voulait changer de chambre et coucher à l'étage, car les fenêtres du rez-de-chaussée, facilement, peuvent, disait-il, livrer passage aux assassins.» Ils visitèrent les pièces. La détermination du départ avait été subite et fébrile. Les habits couvraient les meubles; la poudre à coiffer restait sur la console; une bouteille, quelques débris de volaille, du café dans deux tasses, la viole de la fillette, occupaient la table de la salle. Virginie qui survint, traînant les pieds, blâma ce désordre. Aurélie pleurait:
—Faut-il qu'il souffre de ses peurs imaginaires pour fuir ainsi! Ah! malheureux vieillard!… Tu ne goûteras donc point le repos. Tu erres comme un homme maudit de Dieu…, sans jouir seulement de la lumière du jour…
On fit des recherches dans le bourg, à la ville. Elles furent vaines. Le même chagrin unit davantage le frère et la sœur. Virginie souffrait à la denture. Edme emplissait la maison de fureurs. Ses longues mèches flottaient sur sa redingote de velours. Assis, il jouait avec les glands de ses bottes, ou dépiquait la dentelle de ses manchettes. Il invita soudain au château le colonel, Pitouët, l'élégiaque chef d'escadron, l'adjudant Cahujac, qu'il avait rencontrés à l'exercice, où il était venu voir son beau-frère. On déboucha du Champagne. Le jeune homme déclama des vers, faisant tinter les rimes. En compagnie des dragons, il partait pour la ville, et fêtait, deux jours, les filles des bouges. Virginie vomissait fréquemment.
Bernard et Aurélie se rapprochèrent. Quand retentissait la cloche de la grille, ils craignaient une nouvelle, et demeuraient cois l'un devant l'autre, jusqu'à ce que les eût détrompés la servante.
—On le rapportera sur une civière, ce malheureux vieillard!
—Dieu fasse qu'il ne se veuille pas noyer, Aurélie!
—Il ne pouvait aller loin avec le contenu de sa bourse.
—La petite, elle, doit tenir à la vie.
—Mon Dieu! il meurt en ce moment peut-être, au bord d'une route.
—Il aimait Praxi-Blassans autrefois. Vous vous rappelez comme il imposait silence pour qu'on écoutât son gendre lorsqu'il parlait?
—Oui Bernard. Il aimait Virginie de même.
—Moins. Il a toujours détesté Cavrois. J'aurais dû ne pas me marier.
—Ni moi.
—Vous, ma sœur!
—Ce qui accroît l'âme des uns meurtrit celle des autres.
Ils ne se consolaient pas. Bernard imaginait son père gonflé par les gaz de la corruption et flottant, cadavre hideux, entre deux eaux, au barrage de l'écluse, sous les roseaux arrachés des rives; ce père qui l'avait conduit, enfant, le long des fleurs fraîches, qui lui avait appris les constellations du ciel, qui l'avait attendu, bienheureux, au retour de l'école, ce père qui s'adorait jadis, dans un habit neuf, et qui râpait en sifflotant sa carotte de tabac!
L'idée de cette mort épouvantait le fils. Il évoqua ceux dont il avait mesuré le corps étendu par le sabre sur la terre conquise. Des fils, des filles, des sœurs, des frères avaient donc aussi pleuré ceux-là. Une telle réflexion lui parut indigne d'un homme. Il voulut l'écarter. Aurélie la devina et la dit. Ce lui donna une commotion:
—Nous sommes donc le même esprit?
—Je crois, mon frère…
Il la jugea présomptueuse. Mais leur pareille tristesse les rendit indulgents. Ils ne jouirent pas des premières feuilles qui verdirent, de l'eau qui s'éveilla dans les bassins pour mirer le pur bleu du ciel ou l'éclat solaire. Caroline écrivit qu'elle n'avait point vu le père, que, s'il se réfugiait quelque part, ce serait à Dunkerque dans la petite maison de leurs frères aînés, les marins, Il les aimait mieux à cause de leur célibat, de leur simplicité extérieure. Aurélie se blâma de n'y avoir point pensé. D'ailleurs une deuxième missive de Caroline leur apprit qu'un tabellion de Dunkerque la mettait en demeure de verser à leur père, solidairement avec les autres frères ou sœurs, une somme de cent cinquante mille livres, prix demandé des moulins et des tanneries. Ils en conclurent qu'il habitait le port. C'était une menace de ruine. On s'arrangea pour lui envoyer, à tout hasard, dix mille livres. Virginie s'en indigna plusieurs jours. Praxi-Blassans engagé dans les restaurations de son château, en Comtat-Venaissin, ne disposait pas d'argent. Il fallut avancer la part d'Aurélie. Or Edme dépensait beaucoup. Il achetait des chevaux, les revendait, entretenait en ville deux merveilleuses, jouait avec le colonel et l'élégiaque, qui gagnèrent toujours. On dut indemniser une servante totalement dévêtue au milieu du jardin, par gageure. Ses lévriers mordirent un enfant qui fit payer la blessure. Afin de ne pas entendre le vacarme, Bernard passait le temps à la caserne, inspectait bottes, les selles, les brides, les carabines, les doublures de manteaux, le poil des chevaux, les lueurs des sabres, causait politique avec Pitouët, devenu prudent.
Au retour, il aimait dormir près de sa femme tiède au lit, et dont l'accueil amoureux ne se lassait point. Mais il trouva que les pores de la peau se relâchaient laidement au visage; elle n'avait pas les mains fines comme Aurélie. La peine de savoir le père en souffrance redevint sa préoccupation unique. Il lui importa peu de savoir que le tribun Curée proposait d'offrir au Premier Consul le titre d'empereur. La protestation de Carnot parut inutile contre la chance fatale du Corse.
Sans pouvoir rien changer aux choses, Bernard déplora cet avilissement. À peine si quelques-uns contredirent quand Pichegru fut assassiné par les gendarmes dans sa prison. Buonaparté évitait ainsi la défense du général et ce qu'il eût révélé aux débats publics de la cour d'assises. Héricourt craignit pour Moreau. Comme le Rival triomphait de la justice, de l'honneur, du bon sens! Bernard confondit toutes ses peines. Il tâcha surtout de revivre la douleur que souffrait le vieillard. Il l'approuvait. Il se condamnait. Il haïssait la lourde Virginie, cause partielle de ce mal. Pour la grande femme, belle de stature, pour les cils sombres sur la niaiserie des regards clairs, pour le luxe prêté du château, des charmilles verdissantes, des statues immobiles, il vouait au désespoir le père faible, aveugle, dépouillé.
—Oui, pourquoi? reprenait Aurélie; pour l'intimité d'un mari rageur, affairé, absent et jaloux, pour l'orgueil de réceptions somptueuses, et d'un titre, pour les douleurs de la maternité…, ô mon père, je vous réduis au pire chagrin.
Elle pleurait. N'osant le dire, ils admettaient que leurs vies menaient la mort contre l'homme à qui elles étaient dues.
À cheval, courant les routes, par le travers des pluies, il se résigna peu. La fraîcheur de l'air ne délassait pas ses tempes. Une fois il aperçut Edme qui riait sur un poney roux et secouait les mèches de sa tête, parce qu'une fille assise entre les corbeilles chargeant son âne l'insultait. Bernard fit un détour qui l'écarta de l'adolescent, de ses amis. Mais il regretta davantage son union avec les Lyrisse. Toute exubérance de vie navra ses heures.
Le petit Émile, fils d'Aurélie, arriva sevré, dans les jupes d'une Bourguignonne. Pâle et lourd, il s'étonnait peureusement. Il ignorait sa mère, criait lorsqu'un geste le séparait de sa nourrice, stupide créature bovine, d'ailleurs vaniteuse de cette préférence. Et Aurélie se désola. «C'est le châtiment. Mon fils me punit parce que mon père souffre…» Il fallut que Bernard entreprît de la consoler: «Je n'aurais pas cru que des fibres si solides nous attachassent à nos parents.»
Son caractère manquait donc à la perfection promise. Le père condamnait avec justice. L'effort d'une jeunesse était brusquement démenti. En outre un sénatus-consulte conférait à Buonaparté le titre d'empereur. Cela dépourvut Bernard de son énergie. Recevant, un jour plus tard, la lettre qui brisait sa carrière, il cacha son trouble. Sans communiquer le message, il continua de parler à Virginie sur les mécomptes de la grossesse, conseilla de la marmelade à sa sœur, remplit de cognac le verre tendu par Edme glorieux d'un exploit de braconnage: un chevreuil blessé, rejoint difficilement à la course.
Le capitaine se satisfit presque d'un châtiment qui rachetait, devant le sort, son irrespect filial. Buonaparté triomphait définitivement de lui, parce qu'il était criminel envers le vieil aveugle.
2e DIVISION
BUREAU DES ÉTATS-MAJORS ET DES TROUPES À CHEVAL
LE MINISTRE DE LA GUERRE,
À Monsieur Dessling-Héricourt, adjudant-major, capitaine au 23e régiment de dragons.
_Je vous préviens, Monsieur, que par arrêté du 27 floréal, le Premier Consul a décidé que vous cesseriez les fonctions de l'emploi d'adjudant-major que vous occupez au 23e régiment de dragons, et que vous serez rayé du tableau de l'armée.
Vous voudrez bien vous conformer à cette disposition et vous retirer dans vos foyers. En m'accusant réception de cette lettre, vous me ferez connaître le lieu que vous avez choisi pour votre résidence.
Je vous salue._
Signé: BERTHIER.
Pour copie conforme:
le Sous-Inspecteur aux Revues,
Bon Leduc.
Le destin rayait la vie. Il sembla naturel à Bernard que Buonaparté, cet ennemi à peine entrevu, petit, gros de la poitrine, court de jambes, les cheveux noircis par la pommade, les yeux fixes comme des vitres, que cet ennemi personnel devenu l'Imperator, successeur des Césars, affirmât une suprématie en abolissant les ambitions légitimes d'un émule.
Monté dans la bibliothèque, il referma violemment la porte sur Edme, qui le suivait, et se mit à rire nerveux, furieux. Ah! Ah! Il avait offert son sang pour la nation, et on le biffait, tel un malfaiteur, des cadres de l'armée! Ah! Ah! Et son père agonisait, par la faute du mariage, en le traitant de voleur. Ah! Ah! Il saisit son chapeau, le jeta contre terre, et le défonça. Mais il ne put refuser d'ouvrir à Virginie, qui sut pleurer à la porte. Entre ses larmes elle insinua des reproches. Le colonel Lyrisse gardait son grade, lui! bien que Moreau l'eût favorisé.
Bernard ne répondit rien. La colère de sa femme s'acheva dans les vomissements.
L'autre courrier apporta une lettre du diplomate, qui rassurait. Le capitaine Héricourt avait eu l'imprudence de soutenir ses opinions dans les cafés. Sur les rapports de police, Buonaparté dépité d'apprendre que les amis de Moreau se remuaient et qu'on n'arracherait pas aux juges la sentence capitale voulait interrompre la propagande en frappant partout. Mais plusieurs radiations ne devaient être que temporaires. Praxi-Blassans le savait. Agir vite, obtenir un certificat des officiers du régiment, un autre du maire, solliciter Oudinot et Junot par les Cavrois, dût-on avantager encore les revenus des généraux acheteurs de farines au compte des corps cantonnés entre Arras et Ostende; voilà ce qu'il convenait de faire dans l'intérêt de la famille. L'Empereur aimait particulièrement Junot, qui avait gagné par le jeu les trois cent mille livres indispensables au voyage d'Italie et à l'équipement de l'état-major: car, en compensation de ses noces, Buonaparté avait reçu le commandement de l'armée des Alpes, mais sans argent. En récompense Junot avait été choisi comme aide de camp, puis nommé général. Or Augustin lui portait, chaque semaine, les messages d'Oudinot, Praxi-Blassans assura que tout s'arrangerait en usant des Cavrois; les chefs de corps ne pouvaient plus leur refuser grand'chose. Virginie décida que son mari partirait le soir même pour Arras. Elle parla de haut: «Votre faute me donne le droit de commander et de prévoir à votre place!» déclara-t-elle. Bernard la poussa dehors et s'enferma jusque l'heure de la chaise de poste. Edme se chargea de faire signer les certificats par ses amis les dragons et par le maire, dont il entretenait à demi la femme.
Aurélie, quelques instants plus tard, se fit reconnaître, en discourant par le trou de la serrure. Son frère brûlait des lettres. Elle l'aida. D'abord il restait silencieux, marchait, bousculait les choses. Soudain il éclata en récriminations contre sa femme, âme basse, qui ne comprenait point son dévouement à la justice d'une cause.
Elle dormait, mangeait, souffrait des dents et de sa grossesse. Outre cela, que valait-elle? Il ne comprenait plus le caprice de son mariage. Et le jeune beau-frère débauché, braillard, ivre, stupide, qui s'installait en maître dans ce château prêté au gendre en attendant les arrérages de la dot! La remonte, en Alsace, du régiment de cuirassiers absorbait les ressources du colonel Lyrisse. Il y pourvoyait de sa propre bourse, avec l'espoir de regagner la faveur du Corse.
Bernard referma si violemment le cylindre du secrétaire que le thuya se fendit. Ce ne l'empêcha point de se tourner contre la sœur qui lui avait jeté Virginie dans les bras. Célibataire, il vivait heureux parmi ses chevaux, ses hommes, ses traités d'équitation, ses camarades et ses maîtresses d'une nuit. Le père n'agonisait point de douleur, alors!
—Certainement, je me reproche ce mariage, murmura la sœur. Je ne te l'avoue pas maintenant pour la première fois.
Elle baissait encore les yeux. Il se souvint de la nuit où, réfugiée dans la chambre, sous prétexte de peur, elle l'avait surpris par l'équivoque de leur conversation. Il la jugea vicieuse. Brutalement, il affirma:
—Les meilleures valent la pire!
Aurélie ne put s'empêcher de pâlir. Il haussait les épaules; il entassa du linge dans son portemanteau; il appela son domestique pour l'ordre de décommander la chaise. Il ferait la route à cheval et gagnerait ainsi quinze heures.
S'évader de la famille et fuir les habitudes de Virginie, lui semblèrent heureux. Il n'écoutait pas Aurélie, qui lui conseilla de suivre exactement les avis de la sage Caroline. Il méditait de partir au loin, peut-être en Amérique, d'y reprendre du service. Et l'idée de ne plus appartenir à l'armée soudain le désespéra. Il n'accomplirait donc plus la besogne admirable de transformer les lourdauds en guerriers superbes; d'emboîter les âmes dans les âmes, de façonner l'esprit de l'escadron différent de l'esprit individuel, de le préparer aux enthousiasmes de la guerre et aux ivresses de la gloire. Lui-même ne serait plus l'honneur!…
Il tapa du pied. Il fut à la fenêtre chercher un conseil dans l'aspect du parc. Les allées d'eau se ridaient autour des feuilles de lenticules. Les façades des charmilles se doraient de lumière. Un paon traînait sa robe autour d'un bassin. Des pigeons roucoulaient sur la tête du Neptune étendu contre les rocailles, sa rame de pierre à la main. Les blanches nymphes, d'un geste gracieux, cueillaient une flèche au carquois de leur épaule, en retenant l'essor du lévrier sur le piédestal. Des boutons d'or et des marguerites se mêlaient aux champs de gazon. Les profondeurs des chemins finissaient dans une ombre bleuâtre, qui ne lui suggéra rien. «Mon père me maudit, me fuit. Les chefs me rejettent de l'armée. Ma femme me punit, et ma sœur me proposerait aussi bien le crime dont elle croit capable mon caractère!… Mon caractère! ah! ah! mon caractère!… Je compromets la fortune de la famille en indisposant les sicaires du Corse. Pourquoi le sabre de Hohenlinden n'a-t-il pas mieux entamé mon front?»
Il regarda la cicatrice, devenue une simple ride creuse. Il pensa se tuer, quand il aurait atteint une autre ville. Mais le colonel et Pitouët furent annoncés.
Avant de descendre au salon, il dépouilla son uniforme, les larmes aux yeux, et revêtit une redingote brune, à boutons d'ivoire, qui cacha, jusqu'aux bottes à l'écuyère, sa culotte de peau. En bas, il trouva les deux mains tendues du gros colonel: «J'ai voulu venir, tu sais, Monsieur. Ils peuvent me rayer, aussi, s'ils osent. Je suis venu, moi-même, et le lieutenant… Voici le certificat signé par tous les camarades, par ton ami, Monsieur, moi, s'il vous plaît… Et on peut s'embrasser, n'est-ce pas, quand on a reçu le feu ensemble à Mœsskirch, à Naumbourg, à Hohenlinden… Embrassez votre capitaine, lieutenant Pitouët… Nous sommes le même cœur sur la même main… Eh bien voilà… Autant que je le puis, je déclare que vous êtes un brave homme, capitaine Héricourt, et les soldats m'ont prié de vous faire leurs adieux…»
Ému, malade, le gros homme secouait les mains de Bernard, en bredouillant. Il but un grand verre de bordeaux qu'on apportait avec des biscuits sur un plateau. Cela le remit. Il voulut écrire directement à Junot. «Buonaparté est le plus vil des tyrans!…» répéta Pitouët, en dessinant du doigt sur la table; mais il attaqua la réserve de Moreau, la qualifia de «faiblesse coupable», déclara que, si Buonaparté régnait, on le devrait à l'hésitation du général. Héricourt vit bien qu'il exprimait l'opinion commune. Tout le monde accusait le vaincu, afin d'excuser la soumission au vainqueur. Le colonel annonça que Pitouët, proposé comme capitaine, prendrait le commandement de la compagnie Héricourt. Un orgueil brilla dans les yeux du folliculaire. Cependant il affecta la modestie: il n'acceptait qu'à titre d'intérim la fonction. Courageux, Bernard vida son verre à la santé des trois galons neufs.
Toutefois il partit moins navré, ayant lu le témoignage de ses camarades qu'il emportait dans son portefeuille.
23e RÉGIMENT DE DRAGONS
_Nous, soussignés, attestons à tous ceux qu'il appartiendra, faisons savoir que M. Bernard Dessling-Héricourt, adjudant-major audit régiment, s'est comporté en officier d'honneur pendant tout le temps qu'il a servi avec nous, qu'il s'est distingué pendant la guerre de la Révolution, qu'il a en toutes circonstances montré beaucoup d'attachement au Chef suprême de l'État et qu'enfin sa conduite morale et ses connaissances militaires lui ont mérité l'estime et l'affection de ses camarades qui, aujourd'hui, s'empressent de lui rendre ce témoignage de gratitude.
Nous le prions de recevoir nos regrets bien sincères sur la perte de son emploi et sur son éloignement; nous n'oublierons jamais ce qui l'a fait se distinguer parmi nous.
En foi de quoi nous lui avons délivré la présente pour lui servir et lui valoir ce que de raison._
Nancy, le 2 prairial, l'an Ier de l'Empire français.
Signé: Lejausif, Gumetot, capitaines; Dugard Cadoste, Pitouët, lieutenants; Méan, Perdu, Bron, Desravins, Landrin, Brimon, sous-lieutenants; Bridault, adjudant-major; Cormont, chef d'escadron; Roty, colonel.
Bernard récupéra de la confiance. Des cœurs nobles admiraient son caractère, en dépit du dictateur, et risquaient la disgrâce pour écrire leur sentiment. Il fut glorieux de susciter une telle sympathie, celle du colonel venu lui apporter, en tenue, ce document, de manière officielle, avec les galons, le sabre, les épaulettes. Le voyageur se rappela ensuite le costume civil de Pitouët, revêtu à cette occasion. Il en sourit.
La route fut charmante à parcourir. Les blés grandis ondoyaient jusque les bois de l'horizon. Aux villages, l'éclat des jardins égayait les yeux. Les maisons neuves éclairaient tout de leur crépi blanc. Quatre ans de paix intérieure avaient rendu l'aisance aux campagnes. Les lourds percherons traînaient des charrues neuves. Le bétail affluait autour des abreuvoirs. Les jeunes mères allaitaient les nourrissons en filant la quenouille aux seuils enjolivés de vignes vierges. Les maisons de poste regorgeaient de voyageurs réclamant les chevaux de relais; des cortèges de chariots énormes écrasaient les cailloux derrière les quadriges de grandes bêtes grises agitant la sonnette de leurs colliers. Non loin des broches, dans les auberges, les abbés en redingote brune renchérissaient, la bouche pleine, sur leurs aventures d'émigration. Bénissant le Concordat, ils vantaient leurs nouvelles cures. Les dévots des villages leur donnaient chair lie. Des nobles, servis par des vieillards tremblants, mangeaient au coin de la table, en leurs nécessaires d'argent bossué, des panades peu coûteuses et des fruits secs. Auprès d'eux, les marchands de biens enrichis parles confiscations nationales versaient l'or de leurs bourses en cuir vert le long de la nappe, entre les bouteilles antiques, et le plat où rissolait encore la dinde gibbeuse, témoin de marchés conclus, d'arrhes transmises. Les manches des redingotes couvraient à demi ces mains, qui conservaient les traces de travaux rustiques habituels à leurs doigts ayant l'aubaine de la Révolution. Des militaires se lisaient le Moniteur annonçant les péripéties du procès Cadoudal, l'entrée des troupes françaises sur le territoire anglais de Hanovre, et dénonçant la troisième coalition formée par la Prusse, la Russie et la Suède, à l'instigation des amis de Pitt, avec l'or de la perfide Albion. Une aise générale parait les figures. Tous choquèrent le mécontentement de Bernard: les marchands de biens qui essayaient de la chansonnette pour fêter leur griserie, les prêtres et les nobles qui vantaient les sinécures obtenues, les capitaines qui énuméraient les forces de la Grande Armée, escomptaient les victoires prochaines, ou se flattaient d'appartenir à la nouvelle Légion d'honneur. Lui mangeait vite, tout botté, durant l'échange des chevaux de poste et la translation de son portemanteau sur une autre croupe de jument normande. Il ne s'arrêtait que tard dans la nuit pour dormir parmi les cris du foin bourrant la paillasse, malgré le trot des souris à la recherche des taches de chandelle, leur mets nocturne.
À l'aube, il enfourchait de nouveau la bête, évitant le compagnon de route, quelque bavard d'opinion contraire. Il laissait disparaître les maisons des villages, les filles agaçant le postillon, le troupeau qui balance les cornes, le groupe d'ouvriers en route vers le travail des villes, la caisse jaune de la diligence et son attelage tumultueux, le couple de soldats partis en semestre, le bonnet sur l'oreille et la guêtre poudreuse. Dans son habit de printemps, toute la France en éveil riait à sa richesse. Le vent doux de Prairial caressait les tiges d'avoine et de seigle. La face des bois s'égayait du frisselis des feuilles. Dans les herbes chantaient les insectes. Pareils à des montagnes de neige, les gros nuages s'étageaient dans l'azur.
«Ah! pensait le voyageur, voici ton corps fleuri, terre sacrée de la République, et voici tes villages clairs, la fraîcheur odorante de tes bois. Mille traces de pas actifs marquent la poussière de la route. Comment peux-tu te réjouir, Nature, lorsque la tyrannie foule les lois humaines…, lorsque mon caractère s'avilit jusqu'à courir mendier le pardon, pour avoir voulu la justice?… Faut-il donc devenir des brutes joyeuses qui acceptent tout ce qui ne gêne pas leur vice?… Vous n'avez point parlé ainsi, Caton, ni toi, Brutus!»
Après bien des champs, des bourgs fardés de chaux neuve, des guérets et des jachères, après des chevauchées solitaires dans l'ombre des forêts à légendes, Héricourt atteignit, un soir, les environs d'Arras. «Salut, ville de mes pères! murmura-t-il… La ceinture des remparts protège toujours tes maisons autour du beffroi que surmonte le Lion de Flandres dressé pour tenir entre ses pattes la hampe du soleil… Les gueules des canons s'inclinent dans les embrasures des glacis. La baïonnette du factionnaire oscille entre les chaînes du pont-levis; et les grèbes nagent parmi les roseaux des marais qui baignent tes murs de défense… Salut, ville… où j'ai pleuré mes premières larmes, où j'ai ri mes premiers rires, où mes lèvres ont effleuré pour la première fois les lèvres chaudes d'une enfant timide… Je reviens à toi, chargé de plus de douleur… Et cependant ton carillon m'accueille avec la même ariette des cloches… Les visages de tes maisons ont à peine jauni. Mon cœur a vieilli bien plus… Arrête, pauvre cheval las, modère ta hâte. Laisse mon esprit s'attendrir. Les sauterelles jettent leur dernier cri hors du gazon. Deux silhouettes amoureuses s'étreignent sur le chemin de ronde; et les tambours de la retraite ébranlent l'air. Ah! batailles, gloires, drapeaux conquis!… Nous t'avons montrée à l'Europe, Espérance de la Liberté!… Espérance! Je n'ose pas entrer dans la ville qu'annoncent les odeurs de grains et de tanneries apportées par le vent. Il me semble que je passerais inconnu devant les yeux des façades; et que cela me causerait une angoisse… Allez-vous reconnaître votre ami, tuiles moussues des toits, battants des pompes sur les citernes, bourgeois graves à califourchon sur vos chaises de paille, ménagères en tabliers de cotonnade, grisettes aux fanchons mal nouées…»
Le jour tombait. Le marteau d'une maréchalerie battait encore le fer par grandes stridences, derrière la poterne. Le cavalier s'engagea le long du pont-levis, dans l'eau marécageuse, les grenouilles coassèrent. À tire d'aile un vol de corbeaux rentra des champs. Les cimes des hauts peupliers grandis au fond des fossés n'atteignaient point le faîte des contrescarpes élevant leurs terrains herbus jusqu'aux greniers des maisons étroites. Le pas du cheval résonna sous les détours des sombres voûtes où tonnait l'écho de tambours proches. Et, hors de l'ombre, ce fut un essaim d'enfants joyeux autour d'une branche. Ils précédaient la marche de retraite, deux rangs de petits gars en uniforme qui battaient la caisse à l'ordre du tambour-maître maniant sa canne guillochée. Les clairons ensuite embouchèrent leurs cuivres. La fanfare emplit l'air, réjouit les figures simples penchées entre les pots de jacinthe et de réséda. Une bande d'ouvriers en veste, en bas bleus, suivaient les bicornes des soldats; des filles se bousculèrent, pincées par des farceurs. Maintes exclamations en patois s'échangeaient. Il plana une odeur de pain frais, de bière mousseuse, de tabac humide; et tout s'engouffra dans la rue, sous les enseignes pendantes, les bottes rouges du cordonnier, la touffe de gui de l'herboriste, les panonceaux du notaire, le tableau en zinc de l'hôtellerie, le tonneau ciré du brasseur, le fer à cheval du forgeron, le cœur énorme du marchand de pain d'épices. L'enfance de Bernard sonnait en lui avec toute cette joie publique. Il revit la fontaine où il lançait de petits bateaux, l'épicier vendeur de gros canons en bois et de marionnettes suspendues parmi les paquets de chiendent. À la place de la lingère Héloyse, le bureau des Droits Réunis était installé sous une pancarte indicatrice. Mais il respira la même odeur de corne brûlée à la porte de Roussel, le maréchal qui ferrait en ce moment un gros cheval rouge ficelé dans l'échafaudage de bois. Bernard allait. Les boutiquières rabattaient les auvents contre les devantures. Des vieux se saluaient à grands coups de tricornes. Dans la rue Ernestale, la confiseuse dit: «À c't'heure ch'est le fieu des Héricourt, le ptiot Bernard Héricourt; comme il est grand. Il a épousé une demoiselle de Paris… Comme ch'a pousse, ma mère!» Il salua en souriant. La petite Place lui apparut, encadrée de ses maisons assises sur les colonnes trapues des arcades, et que terminent des faîtes à gradins. En sa dentelle de pierre la maison de ville dressait la tour du beffroi. De partout les cloches sonnèrent une demie… La flamme d'un réverbère clignota. Il y avait de la paille à la porte d'un mort. Au coin de la rue des Trois-Visages, le veilleur lança son premier cri nocturne.
Réveillez-vous, gens qui dormez,
Priez Dieu pour les fidèles trépassés!
Huit heures et demie!
«T'as menti!» répondit une aigre voix de fillette perpétuant la plaisanterie séculaire, à l'abri d'un porche obscur. De fait, la ville s'apprêtait déjà pour s'assoupir. Des gens bâillaient sur les seuils; des amis se quittèrent à la porte du cabaret. Se tenant par le bras, des grenadiers en goguette occupaient la rue et tiraient les pieds-de-biche des sonnettes. Avant qu'il eût gagné la porte Méaulens, le silence berçait déjà les sommeils. De dernières lampes s'éteignaient. Un chien flairait le ruisseau. Bernard pensa coucher à l'auberge et reculer l'heure de voir Caroline. Néanmoins il dépassa les remparts, le pont-levis, il reprit la route entre les ormes et laissa la ville endormie dans son nid de fortifications.
On ne l'attendait pas encore aux Moulins Héricourt. Longtemps il dut frapper à la porte cochère encastrée dans les hauts murs crépis de frais. On avait remis dans sa niche l'antique Vierge de marbre décapitée par les Jacobins; trois agrafes de fer rattachaient maintenant le cou aux épaules. C'était une sorte de palladium que les générations successives des Héricourt respectaient pieusement. Enfin des pas craquèrent sur le sable. On retira les barres intérieures, un meunier entrouvrit et le reconnut: «Entrez, M. Bernard!» Sur le perron, Cavrois élevait une lampe: «C'est Bernard, je crois!… Venez donc, Caroline!—Oh! mon frère! mon pauvre frère!» s'écria-t-elle, en joignant les mains, et ses bras tendirent son écharpe. Le beau-frère rassura de suite sur l'état de M. Héricourt. Bien qu'on eût de ses nouvelles par intermédiaire seulement, il devait être au mieux dans la maison de Dunkerque. «Mais, toi, toi, reprit Caroline, tu as perdu ton grade… Comment as-tu fait? Ah! mon Dieu! Et ta femme?… Aurélie?… Entre. Défais ton manteau. Tu coucheras dans ta chambre… Lise, mettez des draps dans le lit de mon frère… Augustin a vu le général Oudinot… Cavrois a vu Junot qui donnera un papier aussi… Mon Dieu, que de malheurs! Et le père, hein? Comment est-il parti de chez vous? Miserere nobis, Domine!… Veux-tu des œufs et du jambon; c'est cela… Approche du feu… Joseph, fais descendre le tire-botte!… Ah, mon petit Bernard, pourquoi as-tu conspiré? À quoi ça nous avance, hein?
—Mais je n'ai pas conspiré, dit Bernard.
—Quos vult perdere Jupiter dementat, cita Caroline, usant de son latin, «Le Ciel rend fols ceux qu'il veut perdre.» Tu avais bien besoin de blâmer l'Empereur. Tu aurais dû penser à nous autres. Si le général Junot avait eu peur et nous eût enlevé les fournitures?… hein? Nous serions tous dans le baquet, avec cent mille livres de cuir sur les bras… La ruine. Di, avertite omen! Mon Dieu, écartez ce présage!»
Elle se signa.
Les servantes étalaient la nappe à carreaux, apportaient le pain, les fourchettes, la bière moussant au bord d'un broc en terre cerclé d'argent massif. La salière était une nef d'argent, aussi munie de ses mâts, de ses voiles, de son château d'arrière. On y puisait au moyen d'une petite pelle de vermeil. La moutarde remplissait la hotte d'un bonhomme en porcelaine bleue. Bernard reconnut au fond de son assiette la tombe de Mirabeau vernie en brun sous un saule pleureur. Il donna des nouvelles de Virginie, en reçut qui concernaient la fortune de Praxi-Blassans occupé à se créer d'innombrables sympathies, en rappelant des émigrés, en les pourvoyant d'emplois administratifs. Il réconciliait l'ancien régime et le nouveau.
Cavrois le loua beaucoup. Cet homme froid, le visage posé sur les mousselines de sa cravate, expliquait la situation générale en peu de phrases très ponctuelles. Aux Relations Extérieures, il s'occupait du personnel des ambassades. Sur le caractère de chacun il gardait un jugement net qui prévoyait les attitudes, les conversations et les actes du personnage diplomatique, leurs conséquences dans les cours étrangères, amitiés probables, antipathies certaines, le résultat des unes et des autres au point de vue de l'influence française et du succès. Ainsi, féru de certaines qualités mondaines propres au général Junot, il lui faisait visite dans l'intention d'apprendre si le poste d'ambassadeur à Lisbonne s'accommoderait de ce caractère. Ses opinions étaient précises. Il croyait que Pitt rentrerait au gouvernement, qu'une coalition secrète s'achevait entre l'Angleterre et la Russie, que le Pape viendrait en personne sacrer Napoléon Buonaparté empereur d'Occident, à l'exemple de Charlemagne. Héricourt sourit. Cavrois fit de même; mais le capitaine ne sut point si le beau-frère se moquait de lui, du Pape ou du Consul.
Le lendemain on présenta Dieudonné Cavrois, âgé de deux ans, à son oncle. Bernard favorisa d'une pièce d'or cet enfant, à grosse tête pensive, image de Caroline, et dont les yeux laiteux, émerveillés par la redingote à pèlerine du voyageur, s'écarquillaient démesurément. Déjà il montrait de grosses jambes d'homme, un ventre de financier, des joues considérables, et mangeait des panades copieuses. En cornette tuyautée, et en camisole de calicot, une écharpe verte aux épaules, Caroline versait de la cassonade dans les bols de café au lait, avec une cuiller de vermeil usée par les bouches de plusieurs générations. Son mari coupait les tranches d'un grand pain rond, les beurrait, attentif à ne point blanchir de farine sa redingote brune élimée aux manches et fatiguée vers les boutonnières. Dieudonné engloutit en silence. Bernard ne sut que dire. Tout le froissait de cette économie. Les peintures en grisailles des murs s'effritaient. Des lézardes traversaient le plafond. Les dorures des bols subsistaient à peine. Il y avait sur les assiettes des taches désagréables, indélébiles, comme d'une maladie de peau affectant la faïence. Par les fenêtres il aperçut des hangars nouveaux, édifiés jusque le milieu du jardin. Caroline accaparait le transport des charbons. Les coups de maillet et le grincement des scies à l'ouvrage dénonçaient le travail préparant les charpentes des bateaux qui distribueraient le combustible le long de la Scarpe. Caroline prêtait sur les dépôts de charbons qui attendaient dans ses hangars leur transport. Elle énuméra ses entreprises, celle-ci, celle des cuirs, celle des farines, celle des péniches fabriquées à Dunkerque pour le passage du détroit, lorsque l'Empereur jetterait, en Thermidor, 150.000 hommes sur la côte d'Angleterre. Muet, calme, Cavrois l'admirait, bien qu'elle eût enlaidi davantage. Le type germanique de sa mère, l'Autrichienne, s'alourdissait aux joues, prenait de la carrure au front, où se collaient des cheveux sans épaisseur. Bernard comprit l'habitude acquise par Cavrois, retenu la majeure partie du temps à Paris, dans les bureaux, et qui laissait en Artois sa femme, pour la voir cinq ou six fois l'an, peu de jours. Cependant elle était bien la sœur d'Aurélie, une sœur massive et dolente. «Mon Dieu! tu as perdu ton emploi, Bernard!…» Elle rappela d'autres preuves anciennes d'insubordination. Pour arborer un drapeau tricolore, lorsque la République l'avait importé dans Arras, n'avait-il pas, au retour de l'école, taillé une robe rouge d'Aurélie, une robe bleue de leur mère, sa robe blanche à elle? Sérieusement elle le reprocha. On l'avait vu mener une bande de polissons qui chantait l'hymne des Marseillais derrière ce drapeau; et cela quelques décades avant que le père Héricourt, pour avoir refusé de couper la queue de sa chevelure, fût mis en prison. Quelle vie triste alors! personne ne connaissait, aux Moulins, la cachette de l'argent. Bernard se souciait bien de ça!…
Parmi ces plaintes, il retrouva les intonations de sa femme. Chacune le méprisait. Et quels tracas il donnait à tous. Humant son tabac, avec science, Cavrois lisait la protestation des officiers, le certificat du maire. Il ne savait comment obtenir l'apostille de Junot, sinon, peut-être, à la minute où il lui ferait entrevoir l'ambassade… Et il se leva, se mit à marcher. Le capitaine méprisa les jambes maigres du commis serrées dans une culotte bleuâtre; un bouton terni la fermait au-dessus de la cheville en bas chinés. Ses escarpins de fabrication grossière criaient sur le carrelage de la pièce. Il prisa plus énergiquement. Caroline bouscula les servantes; on arracha Dieudonné à son écuelle d'argent pour laver sa figure barbouillée de laitage. «Mon Dieu! quel sale!» fit encore Caroline de la même intonation qui avait blâmé son frère. Héricourt se jugea non moins odieux que le bébé goinfre.
Dans le jardin, le charbon noircissait les sentes et craquait sous la botte. Il s'élevait en monceaux partout. Les plants de rosiers n'existaient plus. En outre les hangars cachaient la prairie. Bernard comprit la fuite de son père.
Il passa l'après-midi dans la ville pleine de grenadiers et de voltigeurs qui musardaient le long des boutiques. À la porte d'un café, il reconnut un camarade de l'armée du Danube, promu chef de bataillon. Leurs souvenirs s'échangèrent. Héricourt cacha sa disgrâce. Il dit quitter le service parce que sa femme allait devenir mère. Il s'occuperait des moulins Héricourt, dont la direction dépassait les forces de sa sœur: «Ah! ah! fit l'autre; heureux mortel, tu vis au sein de la prospérité. Plutus pourrait-il prêter cinquante livres à l'amant malheureux de Bellone?» Bernard s'exécuta. Ils sortirent ensemble et gagnèrent la promenade des remparts. À leurs pieds, la ville, ses petites maisons de briques, ses volets verts, ses rues étroites sillonnées d'un ruisseau, ses églises entourées d'un vol de corneilles, ses places herbues, ses clochers en lamentations, les cris du marteau mordant le fer sur l'enclume, impressionnèrent leur mélancolie. Toute cette vie humaine, la somme de tant d'efforts, se confondait dans les clameurs du fer et la gronderie des tambours qui rythmaient quelque part la marche d'une compagnie. «Tu te rappelles, le tambour dans la forêt, à Hohenlinden, le matin?… Cristi, on gelait! Mais le soir on avait chaud!—Ce pauvre bougre de Moreau!—Pourquoi diable marche-t-il avec les ennemis de la nation, à cette heure?—Tu le crois aussi.—C'est un traître. L'ambition le dévorait. Il enviait Buonaparté. Il a cherché un appui au dehors pour obtenir le consulat. Il n'a pas craint d'appeler à son secours les pires adversaires de la liberté.—Tu te trompes…» Ils discoururent. Des officiers les croisèrent. On se saluait. Bernard échauffé déclara son admiration pour Moreau, puis avoua sa radiation provisoire, vengeance du Rival. «Pourquoi?… dit l'autre. Tu as conspiré avec les brigands, toi! toi!… Et tu me serres la main, sans me prévenir, et tu te promènes avec un honnête homme, sans l'avertir. Et on nous a rencontrés ensemble!… Si on fait un rapport, je suis cassé… moi! Et je n'ai pas de fortune, moi! Scélérat… Vous avez menti, Monsieur, d'abord. Quant à votre argent, le voici… je ne veux rien d'un brigand, d'un traître à la Nation. Casimir Lanthérol n'est pas à vendre, Pitt et Cobourg missent-ils à cela la fortune de l'Angleterre. Sachez-le… Demi-tour!… Demi-tour!…»
Suffoqué, le capitaine se raidit. Aussitôt la stupidité de cet homme, la menace de son geste l'exaspérèrent. De la fureur se dressait en lui, cherchait une issue, enflait les nerfs, les veines, poussait le sang au cœur, jaillissait des yeux. L'autre frappait les parements de son uniforme pour attester son honneur devant deux capitaines arrêtés à ses exclamations: «Un brigand!… Un brigand de Georges qui m'a offert de l'argent pour me corrompre!… Le voilà son argent, l'argent de Pitt et Cobourg…» Il montrait à terre les deux louis et les deux écus. Bernard essuya en cette insolence toutes les insolences déjà subies, celles des bourgeois, celles des passants, celles des Cavrois, celles de la France réjouie du printemps impérial. Par cet homme gras et vif, tout lui criait la haine, l'outrage, tout insultait à son caractère, publiquement. La foi de ces gens démentait sa vie. Il ne vit plus rien qu'une figure ronde et pâle crachant l'insulte entre des favoris crépus. Alors il leva la main sur ce Lanthérol, et s'avança, plein de démence, désireux de frapper, de détruire. Des cannes s'interposèrent: «Messieurs!…» Dix hommes les entouraient, militaires, civils… Lanthérol se taisait, droit, les poings fermés, la lèvre tremblante. «C'est un ancien capitaine de dragons… balbutiait-il enfin… On l'a rayé des cadres de l'armée pour conspiration dans l'affaire des brigands…—Je suis un ami du général Moreau; glorieux de cette amitié… Je n'abandonne pas ceux que frappe le malheur ou l'injustice… Je me nomme Bernard Héricourt… Quelqu'un parmi vous veut-il me servir de second? Je suis le gendre du colonel Lyrisse commandant le 20e régiment de cuirassiers…» Un vieillard se présenta. Il connaissait le colonel Lyrisse, savait le mariage. Un lieutenant de grenadiers les assista… Deux capitaines acceptèrent de représenter Lanthérol; et le quatuor entama des pourparlers. Héricourt s'écarta.
Il gravit la banquette d'infanterie et arpenta le gazon. La campagne claire frissonnait au loin derrière le rideau de peupliers. «Enfin,» pensa la colère du jeune homme. Malgré ses efforts, il eût voulu frapper de suite. Il percevait une telle fureur dans son âme que, sûrement, elle vaincrait, irrésistible. Ses dents inférieures essayaient de broyer les supérieures, tant elles se serraient. Il souffla. L'indignation et la rage secouaient ses muscles frémissants. Lui, lui, accusé de corruption, de traîtrise, lui!… Ah! Il en eût voulu rire, vraiment; mais les nerfs n'obéissaient point à sa volonté incapable de raison, hormis de celle qui prépare les coups mortels. Lui, lui, un traître!… Ah! Il croisait les bras. Il marchait. Les images survenues d'Aurélie, de sa femme, de Caroline, il les bouscula loin de son attention, revint tout de suite à cette figure ronde et pâle entre des favoris crépus qu'il balafrerait avec son sabre, qu'il exterminerait, qu'il anéantirait, afin que jamais plus cet homme ne pût répéter sur terre qu'il avait accusé de traîtrise et de corruption le caractère de Bernard Héricourt. Non. Il ne le pourrait plus bientôt…, certainement. «Le sabre, oui, répondit Bernard, à ses témoins. Qu'on aille en chercher à la citadelle…» On le fit descendre par des sentiers difficiles, jusqu'au fond du fossé. C'était un terrain plan, solide… Des artilleurs apportèrent une bêche; ils tracèrent les limites au-delà desquelles on ne pourrait plus rompre. Ces détails l'intéressèrent. Il désira que le sort plaçât l'adversaire le dos au mur de la contrescarpe, en sorte que le corps se détacherait bien contre la pente de briques. Ainsi aurait-il pour but d'acculer Lanthérol à ce mur, de l'écraser entre le fer du sabre et la matière. Au reste, les deux places étaient bonnes. Il essaya un moulinet avec sa canne. Lanthérol parut entre ses témoins, et s'assit sur une pierre, en affectant de bâiller.
Les sabres n'arrivaient pas. À coups de pied les artilleurs chassaient les pierres et les tessons, écrasaient les mottes. L'arène devint nette. Bernard étudia sa respiration, expira l'air, l'aspira, en mesure, régla le souffle. Il se crut joyeux comme, aux jours d'enfance, lorsqu'il préparait à son camarade une brimade malicieuse. La théorie des feintes et des coups de banderole occupait toute sa mémoire. Il remarqua cependant les boutons d'or et les marguerites dans l'herbe. L'autre, un fantassin, saurait peu manier l'arme de cavalerie. Il le vit qui se débarrassait de son ceinturon, de son épée. Il ouvrait son habit aux parements blancs, son gilet. Les armes arrivèrent dans une serge que portait un adjudant d'artillerie. Un chirurgien suivait. Le vieillard ami du colonel Lyrisse mesura les lames fraîchement affûtées. Autour les témoins s'assemblèrent. Lanthérol dépouilla son habit et sortit de son linge pour laisser voir un torse poilu. Bernard retira sa redingote, détortilla sa cravate noire, enleva sa chemise. Quand il en sortit, chacun tenait sa place réglementaire. Il avança jusque la ligne centrale tracée par la bêche, et se dressa en une attitude qu'il voulut noble. Ses yeux s'impatientaient de l'attente. Enfin il reçut le sabre, l'empoigna, l'assura dans sa main. Ce lui parut d'une légèreté fabuleuse. Son adversaire essaya trois moulinets faciles qui n'étaient pas d'un incapable. Mais Héricourt se sentit plus haut que le chef de bataillon, plus alerte aussi. Vaincre, il le désira de tout lui-même. Il avait suffisamment pâti, jusqu'à ce jour, du Rival. Il l'atteindrait dans cet homme au front chauve, dont les cheveux ne partaient que de l'occiput et des oreilles pour s'unir en queue. Le crâne d'ivoire sollicitait le coup: ce serait là que Bernard frapperait après avoir attiré la lame adversaire en dehors par une feinte au flanc. Il vit l'homme, chanceler déjà, le crâne ouvert. De même en fut-il aussitôt, après trois paroles des témoins, deux pas en avant, une parole encore, un silence entre les officiers aux habits bleus et le vieillard coiffé d'un chapeau gris, qui joignait les pointes, sa canne sous le bras, les breloques pendant au long de sa culotte de velours jaune: car Héricourt visa le crâne, attendit le commandement, pensa qu'il tenait là, sous son arme, le vil Buonaparté, opposa la garde à un coup porté en tête, et son sabre fila par dessous, menaçant les côtes à droite, vers où revint la lame adversaire abaissée; mais alors un preste dégagement ramena le sabre de Bernard dans la ligne intérieure, l'éleva d'un élan, puis l'abattit jusqu'au choc; il dut sauter en arrière pour ne pas recevoir dans la poitrine le coup de Lanthérol qui trébuchait…, qui tomba. Bernard vit encore la stupeur des soldats immobiles à dix toises, celle des témoins, avant qu'ils ne bougeassent, ahuris par la rapidité du combat. Ils accoururent et s'accroupirent devant le blessé, qu'ils retournèrent sur le dos. Le sang commença de rougir la fêlure, au front partagé. «Peste! Monsieur, murmura le vieillard, vous faites vite.» Bernard contint son bonheur puéril. Il eût dansé. Il lui sembla que, le mauvais destin gisait là dans le corps de l'homme étourdi, dont le vent agitait les poils sur la poitrine hâlée. Maintenant il allait réussir en tout. Le soleil était beau, les arbres gracieux, l'air frais, les fleurettes resplendissantes. Il se sentit libre, bien qu'il se garrottât le cou dans sa cravate. Le vieillard racontait ses jeunes exploits accomplis à côté du colonel Lyrisse, au régiment de Vendôme-Cavalerie. Le chirurgien réclamait une civière. Héricourt et ses témoins saluèrent avant de partir.
Il ne l'étonna point que Cavrois lui remît, au soir, le document sollicité du général Junot, toutes choses devant désormais se conclure heureusement, encore qu'il eût garde de se vanter devant Caroline et son mari au sujet du duel. Sur le papier bleuâtre une vignette représentait des barils de poudre, des ancres, des affûts, des armes, des écouvillons, des boulets, des sacs, un mortier et des bottes de paille:
GRENADIERS DE LA RÉSERVE
_Au quartier général, à Arras, le 7 messidor an XII de la
République
J.-A. Junot, général de division, commandant les grenadiers de la
Réserve,
Certifie qu'il n'est jamais parvenu à sa connaissance aucun rapport contre M. Bernard Dessling-Héricourt, capitaine adjudant-major au 23e régiment de dragons, ni pour sa conduite, ni sur aucun propos qu'il ait pu tenir contre le gouvernement_.
Junot.
Caroline le pressa de joindre Augustin et de se faire présenter à Oudinot pour en obtenir une pièce analogue. Bernard décida de partir le lendemain avant que le bruit de la rencontre se fût propagé. Les duels, fréquents parmi les militaires, n'émotionnaient point outre mesure. D'ailleurs Lanthérol, au dire du chirurgien, pouvait guérir; le cerveau n'était pas entamé. Mais, en apprenant les motifs de la querelle, Junot se fût repenti d'avoir attesté la sagesse politique du capitaine Héricourt.
Le soir, il ne quitta point la sœur qui le morigénait à cause de ses dépenses. Il n'économisait rien. Elle le devinait. Le colonel Lyrisse ne versait pas la dot. Il importait de faire valoir les terres dépendant du château en Lorraine, puis de refréner le luxe de Virginie. Vivait-elle dans le luxe, elle qui montrait sa robe de cotonnade, sa grosse écharpe tricotée? Ils devaient songer que sur le bénéfice des moulins, des tanneries, de l'entrepôt à Dunkerque, des bateaux à charbon, la part de chacun était juste un septième. Si le père poursuivait la procédure, et s'il fallait lui remettre la gestion du bien, ce bénéfice se réduirait au tiers en peu de mois. Praxi-Blassans arrêterait nécessairement la reconstitution de son domaine héréditaire en Vaucluse. Mécontenter l'irritable diplomate, c'était peut-être rendre son influence moins active en faveur des Moulins et Tanneries Héricourt. Talleyrand avait promis de descendre en Vaucluse, à l'automne. De cette visite à Blassans, un bien considérable résulterait sans doute pour la famille. Il importait que chacun aidât le beau-frère, et, pour ce, laissât une part de son revenu à l'entreprise.
Du casier, elle tira ses livres. Elle lut les chiffres, en se lamentant: elle soupçonnait les comptables, les agents, l'homme de confiance à Ostende, les rouliers et les haleurs de chalands. En outre les frères de Dunkerque voulaient armer en course la goëlette pour courir sus aux navires de commerce anglais. Ils espéraient de bonnes prises. Cela ne lui inspirait aucune confiance.
Jusqu'à cette dernière plainte, Bernard n'avait écouté que de l'attitude. L'orgueil nourrissait la fièvre de son esprit. Il admirait sa prestesse à férir, la sûreté de sa parade, l'exactitude du geste dégageant le sabre et l'élevant d'un coup pour lui donner la force d'une pesanteur. Quel lucide courage! Et l'autre écroulé sans vie! Comme sa volonté tuait vite. Comme elle avait tué à Engen, à Mœsskirch, à Hochstedt, à Hohenlinden!… Comme elle lui avait valu de triompher en guerre, en amour: Virginie! Un être nouveau allait surgir de cette belle chair; un être qui perpétuerait cette puissance de vouloir. Lui-même allait reconquérir son grade; mais si la chose semblait difficile, pourquoi ne point s'unir à la croisière de ses aînés? L'aventure deviendrait favorable, lui sur le pont. Caroline avait toujours récriminé ainsi. Bonne, elle veillait pour les autres, soignait le bien, pourvoyait aux dépenses, tranquillisait les créanciers. Autour de Cavrois elle édifiait une fortune énorme, sans rien prendre pour elle qu'une graisse précoce dont jouissait déjà Dieudonné bavant son laitage, assis sur une fourrure, au milieu des lettres d'un abécédaire en bois peint.
Le mari ne souffrait pas de cette négligence, ni des savates éculées aux bas des servantes, ni des tabliers sales sur leurs robes à fleurs, ni de l'air chargé de parfums de vaisselle venus par le corridor. Les chats griffaient l'étoffe des meubles délabrés. La jolie pendule en lyre que le soleil de cuivre animait de son balancement derrière les cordes dorées, on l'avait recouverte d'un globe en verre. Pendule où l'heure avait sonné des départs pour la guerre, pour les noces, pour la vieillesse, pour la mort, pour la vie, depuis vingt-cinq ans, elle répétait son calme tic tac qui mesurait la doléance de Caroline.
—Si vous allez jusqu'au camp d'Ostende, dit Cavrois, vous devriez, Bernard, vous arrêter à Dunkerque. M. Héricourt vous souffre mieux que ses filles ou ses gendres. Peut-être se laisserait-il convaincre d'arrêter la procédure.
—En même temps, tu parlerais à Joseph et à Robert pour cet armement de la goëlette. Nous ne sommes pas dans une situation à risquer tout. Je sais bien que ça les fait endêver de ne pouvoir plus entreprendre de voyages, parce que les Anglais bloquent les ports… Tout de même, mieux vaut patience que violence… Ils perdraient la goëlette et les deux bricks; et ils iraient sur les pontons de Plymouth… Voilà ce que je leur prédis… Tu entends, Bernard?
Elle cita quelques vers d'Horace qui blâmaient l'imprudence des marins. On servit le souper. «Allons, Cadine, ma fille, trotte, va chercher le vieux bordeaux pour mon frère, il doit partir de bonne heure… Tu sais, les bouteilles du troisième rang, dans le caveau…» Dieudonné se barbouilla de graisse. Il rongeait lentement; le regard de ses gros yeux ne quittait pas la physionomie encore nouvelle de son oncle qu'il dégoûta. Bernard eut envie de partir immédiatement. Il comprenait que rien, dans cette maison, ne changeait plus. Le tic tac de la lyre noire à cordes d'or rythmait le calcul, l'ordre, l'économie, les froides espérances du commis aux Relations Extérieures, qui ne désirait même point l'avancement, heureux de regarder du «fond de son trou», disait-il, se fatiguer les ambitieux.
«Repassez à Paris, au retour. Il sera bon de nous voir, au cas où vous n'obtiendriez pas la réintégration. Praxi-Blassans vous trouverait peut-être quelque chose, une mission. Moi, de mon côté, je cherche.»
Il ne s'expliqua point davantage. Sa bouche sans lèvres se referma et ne se rouvrit plus que pour boire, manger, en gloussant de satisfaction. Caroline parlait des mines d'Anzin et d'Aniche où elle engagerait des fonds. On creusait de nouveaux puits aux environs de Béthune. Dieudonné renversa son assiette et s'inonda de panade. On dut fuir au salon. Les meubles disparaissaient sous des enveloppes de serge. Le lustre restait voilé. Des fruits mûrissaient à terre, le long des plinthes. On servit de l'eau de pomme à Caroline et du vespetro. Cavrois bâillait. «Bonsoir, dit le capitaine. Il faut que je me mette de bonne heure en selle.—Bonsoir, mon frère! Fais un bon voyage! Mon Dieu! dire que tu as perdu ton emploi et que les généraux auraient pu nous retirer les fournitures!… Que ça t'apprenne, hein? Qu'est-ce que ça te fait, l'empereur, le roi, ou un autre?… Va, va, tout ça…» Elle n'acheva point sa phrase, mais courut à un meuble dont la housse lui parut fraîchement déchirée, puis appela les servantes, Bernard monta jusque sa chambre pendant qu'elle les grondait.
À Dunkerque, il s'installa dans l'auberge. Ses frères aînés lui étaient des âmes étrangères. Plus âgés de cinq et six ans, ils avaient, de bonne heure, couru les mers, pendant qu'il étudiait la mathématique. Rarement ils venaient aux Moulins, y demeuraient une semaine, un peu balourds, et fumaient, taciturnes, ou bien contaient des histoires fabuleuses d'Eldorados. Ce qu'ils pratiquaient dans les voyages, leur cadet ne le savait point. Tantôt ils ramenaient des cargaisons de céréales, aux temps de mauvaises récoltes; tantôt ils rapportaient des charges d'ivoire, d'huile, de bois précieux, d'épices; tantôt ils débarquaient du sucre, du rhum, du café, des peaux de bêtes fauves. Bernard méprisait leur ignorance et leur gêne devant les visiteurs. Le goudron avait noirci leurs ongles, les cordages raclé leurs mains, les liqueurs fortes enroué leurs gorges. Ils gardaient le roulis dans les jambes. Souvent ils s'étaient aperçus de l'antipathie que marquaient envers eux les sœurs, Bernard et Augustin. Fils du premier lit, ils n'aimaient guère les filles du second. Ils devaient avoir accueilli le père avec satisfaction dans leur demeure située le long des remparts maritimes. Ils se prévalaient sans doute de le soutenir contre l'ingratitude des autres enfants.
Pour ces motifs, Bernard jugea prudent de ne point se rendre droit chez eux. D'abord sa présence eût pu effaroucher le vieillard. Ensuite les marins auraient tenu à lui faire toutes sortes de reproches, à lui interdire, peut-être, le seuil; car ils n'avaient point prévenu la famille à l'arrivée du fugitif. Préférant les rencontrer sur le port, il se mit à la recherche de la goëlette, des deux bricks le long, de l'estacade où s'alignaient les bâtiments, allégés de toute cargaison depuis que la mer redevenait un lieu de bataille. Entre les monceaux de barils vides, les collines de cornes arrachées aux buffles de la pampa, les caisses attendant l'heure favorable d'un arrimage, plusieurs matelots en groupe causaient de leur sort fâcheux. Ils le renseignèrent. On armait la goëlette, décidément. Il dut avancer vers la fraîcheur plus grande de la mer encore invisible, mais qui déferlait derrière le rempart et la perspective des mâtures, des gréements, des toits, des magasins. Ses narines aspiraient l'odeur salée de l'air et des eaux. Attelés à l'affût d'une caronade, des matelots en culotte de grosse toile qui tiraient l'énorme pièce vinrent le distraire de sa pensée, redoutant l'entrevue prochaine avec son père. Les hommes criaient: «ho! hiss!» les reins tendus, les jambes arc-boutées; les roues basses de la machine sautaient les bosses du pavage, écrasaient l'herbe et les pissenlits de la chaussée. Derrière, munis d'un levier, d'autres gens aidaient la besogne. Quand ils se relevèrent en sueur, Bernard reconnut Joseph sous la vareuse bleue et le bonnet de drap. «Bonjour, mon frère.—Tiens, c'est toi!… Attention, les garçons… tire à bâbord… à bâbord… hôô… hiss… Une… hooo, hiss… deux… Tu vois, on est au travail…» Il s'arrêta comme à regret… «Alors?… Tu viens manger un morceau par ici?… C'est vrai… On rassemble des cent mille hommes sur la côte. Le petit gris croit qu'il va passer la mer à cheval… Toi aussi, tu passes la mer à cheval?… hein, mon fieu?—Et le père?—Il ne va pas bien. Tout ça le secoue, tu comprends. Je crois pas qu'il aimerait te voir… Il est chez nous avec une petite fille. Il ne manque de rien, ni la petite. Il y a encore du biscuit dans la soute et du tafia dans les fioles… La petite le garde. Il se fait moins de bile… Tu ferais bien de lui f… la paix, mon garçon… Voilà mon avis… hein?» Il se frappait les mains pour en secouer la rouille et la poussière. «Allons voir La Belle-Ariadne.» Bernard protesta contre l'idée de son frère. Ces façons l'accusaient d'ingratitude. Il donna des explications comminatoires sur les folies séniles de M. Héricourt, tandis qu'ils parcouraient le pont de la goëlette gratté, lavé ainsi que celui d'un navire de guerre. Les calfats goudronnaient l'extérieur, suspendus à des cordages. Autour des deux mâts, les pistolets d'abordage, les mousquets, les sabres et les haches garnissaient des cercles en fer. On enchaînait le canon à l'avant; le bronze fourbi reluisait. Aux premières ouvertures que fit Bernard afin de partir avec ses frères, Joseph le dissuada. «Tu sais, pour la course, il faut de vrais matelots. Je vais armer les deux bricks aussi, mais je n'emmène que de vrais matelots, des durs; ça les connaît, la toile et la barre… Tu serais un marin à cheval, toi, mon fieu; un marin à cheval, ah! ah!…» Il éclata de rire, trouvant l'image comique. Toutefois il consentit à persuader le père de souffrir une rencontre avec le voyageur sur le môle, après dîner.
Les yeux brouillés par l'émotion, Bernard aperçut à l'heure dite Joseph et le vieillard qui venaient à lui. Le père marchait mal; il portait une redingote bleue que gonflait son ventre flottant. Les dentelles des manchettes cachaient ses mains; plus près, une mine assez bonne colorait le visage. Bernard avança vite: «Père, comment vous va?—Aussi bien que… possible…» répondit M. Héricourt, mais il ne put se retenir de pleurer. Des larmes noyèrent le voile des pupilles bleuâtres, et la bouche s'ouvrit de coin contre la gencive édentée. «Pourquoi, mon père, pourquoi, vous méprendre ainsi sur nous?—Oh! oh!» gémit péniblement le vieillard, et le sanglot s'étrangla dans la gorge. Il le comprima, s'arrêta pour trouver un mouchoir dans sa poche et s'essuya les lèvres. De toute cette douleur, malaisément contenue, le fils ressentit les affres. Sans que M. Héricourt prononçât un mot, Bernard prévit ce qu'il dirait de lamentable. «Ne parlons point de ces choses. Ne parlons point de ces choses…, mon père. Laissez-moi seulement vous répéter que mes lettres étaient véridiques. Je vous aime, Virginie vous aime, et tous nous vous aimons. Rien ne peut contre cela!» Ils se prirent les mains. Joseph plaisantait: «Allons! il ne vous mange pas, vous voyez bien! C'est un bon garçon.—Oui! reprit Bernard, mes pauvres sœurs sont tristes de ce que vous croyez. J'ai vu couler les larmes d'Aurélie.—Moi aussi, moi aussi, j'ai pleuré, moi!…» cria M. Héricourt, et il levait au ciel ses pauvres yeux morts. «Oui, oui, je pense que vous souffrez, mon père, et pourtant où est le crime?—Le crime! mais c'est le luxe d'Aurélie, ses fêtes qui échappent à mes yeux aveugles, c'est la gaieté de Virginie, c'est ton amour à son égard qui me délaisse. Le crime, ce sont les nouveautés des Cavrois qui changent mon œuvre, qui démentent mes pensées. Va, va, retourne à tes chevaux, à ton cher argent, à tes folies. Laisse-moi dans ma nuit comme tu m'y laissais hier. On se marie parce que ma vieillesse répugne à votre joie. Vous cherchez des figures agréables qui rient et qui voient. Caroline amasse par peur de ma vieillesse, qu'on croit inhabile à gérer le bien. Vous me criez tous que la mort accourt, en vous séparant, en vivant d'autre sorte que moi. Notre sainte existence, notre noble existence de travail commun est finie, et je n'ai plus qu'à finir à mon tour… Entre vous et moi, vous mettez des sentiments et des habitudes qui nous rendent plus étrangers que les coutumes différentes des peuples. Va, mon fils, va. Toi qui coupais les robes de tes sœurs pour fabriquer le premier drapeau tricolore de la Ville, tu sollicites la clémence de cet empereur, aujourd'hui; je le sais. Je ne comprends plus, je ne vous comprends plus personne, ni Praxi-Blassans qui sert un tel maître, ni Cavrois qui renie la République, ni toi qui n'as su sauver ton général, ni Caroline qui soudoie les intendances pour leur vendre nos marchandises. Et ma nuit ne vous comprend pas.»
Cependant ils l'apaisèrent. Il dit sa demeure, son existence nouvelle fortifiée par le vent de mer, la délicatesse et la fraîcheur du poisson, l'affabilité des marins, ses fils. «Invitons le frère à dîner, pria Joseph.—Non, non, pas aujourd'hui. Ne me fais pas mentir si vite à mes idées. Sa présence me rappelle trop encore qu'il appartient à une autre famille, à d'autres gens, à d'autres habitudes, et qu'il se détourne de moi… Puisqu'il doit repasser ici, je le reverrai à son retour. Lorsque Caroline aura rendu mon bien, je jugerai si je puis vous comprendre. Son fils craignit de ne le revoir plus; mais Joseph consola. Le père semblait heureux dans leur maison. Il reprenait des couleurs. Il pouvait suivre l'étendue des jetées sans fatigue; et chaque jour il allongeait la promenade. Pourquoi contrarier sa manie. Avec eux, il se rétablirait; la santé morale et la santé physique lui reviendraient à la fois. Alors on se réconcilierait tous. On pourrait le conduire à Paris chez un médecin célèbre, qui peut-être guérirait ses yeux. Il fallait seulement attendre l'automne. «Au revoir, mon fils, va trouver Augustin et le général Oudinot, je t'attends au retour… Au revoir embrasse-moi… mon fils…» Bernard mit les lèvres sur la vieille joue toute fraîche de l'air marin. Par une petite rue latérale, M. Héricourt et Joseph disparurent, les adieux faits. Ils lui laissèrent une immense tristesse, le remords d'un crime. La décrépitude et l'angoisse du père étaient dues à leur vie nouvelle, la vie d'amour, la pauvre vie d'amour, où ronflait Virginie entre un mal de cœur et un mal de dents.
À Ostende, il apprenait ceci d'Augustin. Toutes les semaines, Oudinot recevait de leur père des lettres dénonçant ses fils qui le dépouillaient, et suppliant le général d'intervenir auprès d'eux. Oudinot avait flétri le jeune homme d'une forte semonce, puis l'avait renvoyé au peloton pour instruire les recrues de la dernière levée. Dès lors il sembla difficile d'obtenir une apostille au certificat des officiers. Augustin ragea. Ils s'exaspérèrent ensemble. Leur avenir militaire dépendait d'une lubie sénile. Ils incriminèrent les marins qui auraient pu raisonner le vieillard. Augustin emmena son frère chez des amis flamands aux environs de la ville. Parmi les chaudrons de cuivre luisants, les faïences bleues, les meubles de chêne poli, s'évertuaient deux cousines fort accortes; la cadette y joignait d'être jolie, ce qu'apercevaient mal les maris, associés-brasseurs. Dans son frais habit bleu à revers blancs, Augustin se fit valoir. Il avait de beaux yeux gris, une taille de fille, des jambes droites. Le bicorne convenait à son profil étonné de jeune garçon fiévreux. Il habitait là, dans une chambre dominant le potager et ses cloches à melon, ses plants de poireaux. Fièrement, il expliqua combien peu lui coûtaient nourriture et logis: la plus jeune des cousines lui voulait du bien. Pour en témoigner, elle n'acceptait pas d'argent. Il payait l'hôtesse de prévenances amoureuses, lorsque les maris charriaient au loin les tonneaux de bière ou les sacs d'escourgeon. Il montra sa bourse pleine, des fleurs fanées, un ruban de jarretière en satin rose, et, dans son portemanteau, tout un trousseau de linge fin, don de l'hôtesse. Héricourt, suffoqué, lui représenta la bassesse de cette conduite. Mais Augustin n'admit pas le blâme. Ses camarades agissaient de même. Lorsqu'on possédait une figure avenante et la vigueur du mâle, bien sot qui n'en profitait point. Les dragons en usaient comme les fantassins, apparemment. Le capitaine se récria. Augustin riposta qu'on était mal venu à lui chercher noise, au moment où lui-même se compromettait auprès d'Oudinot pour la cause d'un ami de Georges et des brigands… Dans les garnisons de la côte, tout le monde reconnaissait le crime de Moreau… Pâle de colère, l'enfant crachait des injures. La folie du père, la conspiration de Bernard embarrassaient son destin. Il ne le voulait pas. Quant à sa conduite, elle n'intéressait que lui seul.
Le bruit des voix fit monter les femmes qui entrèrent sous prétexte d'apporter quelques boissons. Petite, grasse et brune, la plus jeune s'effara: «Mignon, qu'est-ce qu'il te fait… qu'est-ce qu'il te dit? Mignon?…» L'aînée non moins grasse jusqu'aux plis du cou: «Vous savez, Monsieur, il ne faut pas le gronder, parce que nous l'aimons bien, venez souper d'abord…» Afin d'éviter une querelle, Bernard descendit à table. Augustin et sa maîtresse parlèrent de leurs amis, hussards du corps Oudinot, qui ne tarderaient pas. L'aînée tenta de conquérir Bernard, dont elle comblait l'assiette de viande et de pruneaux. La poitrine épaisse débordait le décolletage d'une robe de moire qui ne couvrait point les bras. Cette gorge vivait comme deux visages frais et joviaux. Il eut la convoitise d'y mettre les lèvres, ainsi que l'y incitaient les plaisantes œillades roulées entre les brides des paupières blondes. Sans doute eût-il obéi aux instincts si la servante n'eût apporté des lettres. L'une, de Joseph, invitait Bernard, au nom de leur père, à ne point manquer de le revoir. La seconde était la réponse d'Oudinot à la demande d'audience. Froidement un secrétaire écrivait que le général, acquis à d'autres soins, regrettait de ne pouvoir accueillir les visiteurs, mais qu'il tiendrait compte d'un mémoire lui expliquant le but de la démarche. Sans parcourir davantage la missive de Virginie où il n'était point question d'affaires, Bernard quitta la table en fureur. Augustin l'excitait. Ce refus d'audience marquait le résultat des épîtres adressées au général par M. Héricourt. «Ah non!… C'est trop. C'est trop, criait le jeune homme. Écris-lui. Écris-lui que tu n'iras pas à Dunkerque, qu'il brise notre carrière. Nous avons usé de douceur. Usons de sévérité, maintenant. Ce vieux fou nous perdrait tous deux.» Ils discutèrent les termes. Ils fixèrent ceux-ci. «Mon père. Vous me pardonnerez si je ne me rends point aussitôt vers vous, comme vous me le faites mander par Joseph. Mais l'état de colère où m'ont mis vos lettres au général Oudinot qui détruisent tout espoir, pour moi, de rentrer dans l'armée me laisse craindre de ne vous parler point avec le calme et le respect que je vous dois. Souffrez que ma visite soit retardée. Votre fils respectueux, Bernard Dessling-Héricourt.» Ils hésitèrent un peu avant de cacheter. Le capitaine cédait à la crainte de paraîtra faible devant le courroux de son frère, qui énumérait avec raison les malechances dont ils allaient pâtir. L'un et l'autre attendirent de leurs bouches le conseil de ne pas expédier. Bernard le comprit; mais il n'osa le prétendre. Augustin refusa de se départir de sa première attitude, par amour-propre. «Ce lui donnera sujet à réflexions. Il ne recommencera plus, et quand tu passeras par Dunkerque il sera bien aise de composer. Envoyons la lettre». Caroline ne voulait-elle pas de même résister à la démence du vieillard aigri? Bernard laissa son frère cacheter. Le jeune homme sortit pour ordonner que l'on portât ce message chez le maître de poste. Durant sa courte absence, le capitaine, retiré dans sa chambre, y lut les deux autres lettres. Virginie annonçait que les misères de la grossesse diminuaient pour elle, tandis qu'Aurélie en souffrait à son tour. À deux elles parlaient du voyageur, elles l'accompagnaient dans son pénible exode: «Il nous semble que votre fierté doit subir des épreuves pénibles, mon cher mari. Du moins, si je pouvais vous rejoindre. Nous ne sommes pas riches. Mon père ne reçoit pas le remboursement des avances faites pour la remonte de trois escadrons. Votre régiment va, dit-on, rejoindre le dépôt à Bapaume, en Flandre. On annonce par ici que toute l'armée sera rassemblée dans les camps de Boulogne avant l'automne. Praxi-Blassans écrit à votre sœur qu'il convient que vous demeuriez sur la côte. De grands événements se préparent, et votre réintégration s'imposera si l'Empereur héréditaire passe outre le détroit. Pardonnez-moi, je vous en prie, mes paroles de colère, au moment de votre départ. Il y a en moi votre vie, comme dit votre sœur; et pardonnez à cette vie-là. Je vous embrasse, Bernard, en épouse tendre et fidèle.»
Caroline conseillait aussi, sur l'avis de Cavrois, de ne pas quitter les camps, de se rendre à Boulogne. Un entrepreneur y construisait, pour le compte Héricourt, des canonnières, des péniches et des chaloupes à l'espagnole, des prames à trois mâts destinées au passage des troupes. Le capitaine vérifierait les travaux de charpente, les devis; il activerait la besogne afin que leur maison encaissât le plus des vingt-sept millions concédés par l'État aux constructeurs de ces bâtiments. Caroline lui envoyait un peu d'argent chez le banquier de Boulogne. Aussitôt Héricourt pensa rédiger son mémoire à Oudinot. Des éclats de rire, des cris de femmes chatouillées l'attirèrent en bas. Deux hussards bleus racontaient que les maris des cousines dormaient ivres, sur leur haquet au milieu de la route. Les militaires avaient dételé et emmené les chevaux, en sorte que les brasseurs resteraient là-bas jusqu'au matin dans la paille chaude. Les femmes riaient aux larmes. Augustin rentra. «Puisque ces messieurs honorent Bacchus, nous autres, livrons-nous aux plaisirs de Vénus!…» déclama-t-il, saisissant aux seins la femme brune qui se renversa sous le baiser. Un hussard éteignit les chandelles. Bernard profita du tapage pour s'esquiver à la faveur de l'ombre. Il fut écrire dans une auberge son mémoire à Oudinot, y coucha, et repartit le lendemain, après avoir serré la main de son frère, sur le champ de manœuvres couvert de grenadiers en évolutions. Augustin, auparavant, lui avait répondu:
«Achève ton sermon, va. Le père blâme nos manières, dis-tu. Sa vertu ne l'empêchait pas de verser, aussi bien que notre sœur, des pots-de-vin aux mestres de camp, sous Capet. J'ai vu les reçus. Et Joseph, Robert? Sais-tu comment ils profitent lorsque la croisière dure? Ils échangent les pacotilles sur la côte de Guinée contre les nègres qu'ils vont revendre aux planteurs des Antilles. Voilà pourquoi ils ramènent à Dunkerque des cargaisons de sucre et de rhum, de café qui valent dix fois le prix de la pacotille. Ne te fais pas de bile, mon pauvre grand! Adieu. Je remettrai moi-même le mémoire au général… Nous ne serons pas trop de deux dans les états-majors, si nous voulons aider Caroline… Ne te fais pas de bile. Soyons de joyeux garçons, sapristi!… Et vive l'Empereur!» Pirouettant sur les talons, l'enfant était revenu vers les soldats, le rire aux lèvres.
Les premiers jours, à Boulogne, ne furent pas heureux, malgré l'approche ensoleillée de messidor sur les argents de la mer; quand, le travail de vérification fini, Bernard se retrouva en pleine activité guerrière. Or il ne prenait plus part à cette œuvre, qu'il aimait, d'anoblir les rustauds, de créer des âmes chevaleresques et des corps athlétiques. Avec cette chair de Provence, de Bretagne et de Picardie, il ne composerait plus la vigueur française de la nation. Il ne réunirait plus, sous le seul fronton des casques en ligne, les énergies disciplinées des jeunes hommes. Lorsque passait un escadron revenant de manœuvre, il s'arrêtait, et ses yeux se mouillaient. Par crainte de compromettre les camarades, il ne voulut pas se lier avec les capitaines droits en leurs uniformes, et arrogants. Oudinot gardait un silence sévère. Nulle réponse n'arriva, d'abord. Mais Héricourt ne reprochait plus rien à son père. Il se haïssait plutôt à cause de la lettre cachetée par Augustin. Une autre écrite de Boulogne à Joseph n'obtint pas de nouvelles. Et cela fit plus accablante une tristesse qui attendait. Il espéra son régiment. Il ne le pouvait voir avant des semaines. Ce furent de longues promenades sur la plage. «Que pense-t-il, le pauvre vieux? À cause de moi, il se tourmente; il étouffe un sanglot; il se voit infirme, abandonné, seul. Peut-être les marins sont-ils partis. Pourquoi? Pourquoi? S'il avait voulu nous permettre de le chérir, nous lui aurions préparé des jours gais. Notre affection eût choyé sa vieillesse. Comme il doit craindre tout, dans cette maison de Dunkerque. Quelles angoisses! quelles transes! Et j'ai écrit cela, moi!» Entre les préoccupations multiples de la vie extérieure, ce remords ne cessait pas. Une seconde personne s'installait en lui qui l'accusait toujours. Il écrivit encore, implora une entrevue. «Je ne veux plus de rapports avec vous que par mon notaire,» fut la seule phrase inscrite par une écriture tâtonnante à l'intérieur du pli que le fils reçut.
Un vrai désespoir le navra. Il ne supporta plus la présence des hommes, se retira dans sa modeste chambre de la cité haute. À sa fenêtre il apercevait la descente de la ville jusqu'à la mer et le fourmillement des soldats autour du camp. Le canon tonnait à midi. La retraite sonnait le soir. La diane, au matin, ébranlait les minuscules carreaux quadrillant sa fenêtre. Jusqu'au loin sur les dunes, il grouillait un peuple en armes. Les ivresses des artilleurs insultaient les rues proches du rempart. De sveltes hussards à pelisses blanches, des chasseurs aux brandebourgs d'argent, d'autres coiffés de grands talpacks évasés par le haut et portant des plumets immenses, se réunissaient sur les bastions afin d'apercevoir le mouvement national du peuple armé, ce peuple qu'il avait espéré conduire aux triomphes historiques. Était-ce pour cet espoir qu'il lisait encore les ouvrages du mousquetaire Dupaty de Clam: La Science et l'Art de l'équitation démontrée d'après nature, le Traité de la Cavalerie? Manie que tout cela. Le Rival, l'Empereur, ce Rival comparé par les évêques à Cyrus, Moïse, César, Auguste et Charlemagne dans les mandements affichés à la porte des églises, Napoléoné Buonaparté se substituait à Héricourt dans son propre rêve, le réalisait à sa face. En l'honneur de Napoléon l'artillerie tonnait, les cloches chantaient, les prêtres psalmodiaient, les soldats se multipliaient, cohues grandies par les bonnets à poil, blanchies par l'éclat des buffleteries, la propreté des culottes, ou parées de brandebourgs nouveaux, de bottes luisantes, de jugulaires métalliques, ou bien agitant le tumulte des sabretaches, des sabres courbes, des éperons stridents. Les bataillons débouchaient des rues derrière des géants qui menaient le rythme terrible des tambours, derrière les sapeurs barbus, en tabliers de cuir blanc, la hache sur l'épaule. Les plumets des colonels les rendaient hauts comme les Titans. L'infanterie légère se pliait, se resserrait, s'étendait, se projetait, se déployait, courait et s'amassait en lignes au long des dunes noircies de tout ce monde. Les tentes se succédaient devant la mer entre les jardins provisoires dus à la patience de soldats horticulteurs. Les baraques des officiers étaient peintes de couleurs fraîches. Au milieu des batteries s'élevaient de petits monuments en terre dédiés à la Gloire, témoignages de l'enthousiasme militaire. La joie goguenarde des figures magnifiait encore le bruit des hommes. Et, parmi ce peuple ivre du désir d'être grand, Bernard n'était rien qu'un homme flétri, relégué au fond d'une chambre avec du remords et de la détresse, souvent de la honte. Il examina ses pistolets.
Parfois il relisait les anciens numéros des gazettes qui contaient l'assassinat de Pichegru, étranglé dans le cachot par les Mameluks du Consul désireux de silence, puis la condamnation de Moreau à deux ans de prison, enfin la mort de Cadoudal. Bernard, au cours du procès, avait conquis l'espérance de l'acquittement, puis d'une indignation populaire. Les Parisiens s'étaient agités. Il avait fallu menacer le jury. Tous avaient cédé devant le Rival. Ce fut une autre ruine de l'esprit d'Héricourt. Il pensa que le canon du pistolet s'applique vite au fond de la bouche, que l'on tombe étourdi, d'un coup, dans le tonnerre de la détonation, jusqu'au repos définitif, loin des gloires criminelles.
C'était cela que le père appelait «une vie de fête», c'était cela qu'il reprochait, c'était de cet insolent bonheur qu'il s'écartait afin de mourir solitaire, afin de mourir d'angoisse, afin de mourir d'affection trahie.
Le fils enfouit sa tête dans les mains et sanglota comme un enfant. «Mon père! Mon père!… Pourquoi, mon père?»
Faible, seul, malheureux, il avait besoin du sourire que le vieillard lui décernait autrefois en consolation. Et rien, rien ne venait plus.
Il y eut un crépuscule atroce, certain jour. La mer de mercure s'alourdissait autour de la cité pleine de voix triomphales. Le soleil de sang rougissait de sa lumière les dunes et le grouillement infini des hommes. Un bandeau de nuages bâillonnait le ciel. Les tavernes flambaient dans la ville basse engorgée de soldats, de chansons, de cris de fauves. Le roulement de mille tambours retentissait à tous les points de l'horizon, descendait vers le port, à travers l'écho des rues, s'amplifiait à l'approche des bassins. Vers la forêt des mâtures, cela retentissait lugubrement. Cela retentissait aux entrailles de Bernard étendu sur son lit dans l'obscur, et qui songeait au vieillard, là-bas, plus au nord, au vieillard jugeant son fils.
La retraite se rapprocha. Les gamins chantaient la Marseillaise. Les trompettes éclatèrent. Les vitres tremblaient. Le tumulte secoua la maison. Le capitaine laissa courir un sanglot dans le bruit formidable. Soudain il parut qu'on heurtait la porte de la chambre. Oui. Sans doute la servante apportait une lettre. Comptant sur la nuit pour cacher son désordre, il se leva, fut ouvrir.
—Bernard!
Deux bras à son cou, une lèvre à ses yeux:
—Bernard! Tu pleures! Ah! j'ai bien senti que tu souffrais. J'ai bien senti que je t'aimais…
—Virginie!
—Oui. Tout me disait, là-bas, ta peine. Aurélie me le disait aussi. Alors je suis venue… Bernard. Pourquoi pleurer? Bernard! Bernard! Je t'aime, moi, moi! moi!… Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime et que je pleure aussi…
Elle l'entourait de sa chaleur. Elle sanglotait… Ils restèrent ainsi, dans le tumulte abominable de la Vie et de la Mort qui passaient avec la voix guerrière des tambours…
Elle l'aimait, Virginie! Ils s'aimaient certainement. Cela datait de cette heure crépusculaire qui engloutit peu à peu la féroce lueur du jour.
Ils ne s'aimaient donc point avant? Ce n'était rien, leurs étreintes, leurs caresses, leurs voluptés malicieuses, leurs promenades dans le parc, leurs mains unies au soir, derrière la ruine du donjon. Rien?… Non rien auprès de ce dont vibrait maintenant l'époux, auprès de ce qu'il savait frémir en elle de tendre, de douloureux, de craintif et de dévoué. «Toi?—Moi!—Nous…» Les lèvres sur les lèvres, ils demeurèrent, l'un contre l'autre, à tressaillir.
Il cherchait la comparaison de sentiments anciens. Rien n'égalait cela, ni l'instant de leur rencontre à Gros-Bois, ni les madrigaux des fiançailles, ni la nuit nuptiale. Cet amour-ci naissait de pitié envers lui, de reconnaissance envers elle. Leurs chairs, moulées l'une à l'autre, devenaient la chair d'un seul être qui s'apitoyait à la fois sur lui malheureux, sur elle confiante, qui se remerciait de se confondre pour s'abriter en soi. Ils savouraient le charme d'une seule pitié mutuelle pour cette douleur pareillement subie en l'identité neuve de deux émotions.
—Comme tu es bonne, tendre épouse, qui souffres de mon chagrin, toi qui accours de si loin pour consoler.
—Ne souffres-tu pas de la peine que ton père endure à cause de nous?
Nos trois cœurs crient vers Dieu et implorent la même miséricorde.
—À travers ma douleur tu souffres de sa peine… Comme il est doux de savoir que ton cœur sensible m'appartient à cette heure.
—Il est bon de s'attendrir, n'est-ce pas?
—Oui… Oh! nous nous aimons…
—Nous nous aimons…
Elle cachait sa tête entre l'épaule mâle et la joue penchée. Ses cheveux se dénouèrent et les enveloppèrent de leur tissu doux. Non, rien n'égalait, parmi les amours, cette heure de passion. Cependant, s'il avait pu, après la bataille de Mœsskirch et le viol de la fille allemande, accueillir la pitié alors venue à ses yeux, à ses lèvres, lorsque l'ordre militaire l'avait séparé d'elle, il pensa tout à coup que d'un pareil amour il aurait chéri l'autre, sans doute. Oui, les symptômes de la même émotion l'avaient envahi. Il en reconnaissait le souvenir lié à celui des cils sombres sur les yeux clairs de l'enfant profanée. Il lui parut qu'entre le temps de guerre et cette présence nouvelle de l'amour sa vie n'était que lacune.
Il lui parut aussi qu'il restituait à ce souvenir sa dette de pitié, de douleur et de passion.
—Oh! que nous nous aimons!
—Laisse-moi voir tes cils sombres et tes yeux clairs, Virginie?
—Tu veux?
Reflet de la lune, la mer éclairait la ville. La nuit allait finir. La jeune femme n'avait pas encore retiré son manteau à triple collet, ouvert seulement sur sa robe de voyage. Elle se rappela sa malle, le postillon et sa chaise restés à la rue.
—Tu es venue en poste?
—Oui, je désirais te voir vite.
—Qui t'a donné l'argent du voyage?
—Aurélie. C'est elle qui m'engageait à partir. Ta sœur nous aime bien, tu sais. Quand on a connu la condamnation de Moreau, elle ne m'a plus laissé de répit. Elle a emprunté sur ses bijoux et les miens.
—Aurélie?
—Oui. Elle disait: «Je t'assure qu'il est malheureux, mon frère!… Il souffre de la peine que le père endure à cause de nous tous.»
Bernard retrouvait la phrase que la naïve Virginie avait récitée d'abord. C'était l'âme d'Aurélie qui le rejoignait dans le corps de l'épouse, qui le consolait, par cette bouche charnue énervée de passion.
—Va, va, tu es aimé, mon Bernard!…
Vraiment elle prononçait le nom en grasseyant, comme si, cinq ans plus tôt, elle eût parlé à la mode des Incroyables, elle aussi. Il remarqua:
—Tu as presque la voix d'Aurélie, maintenant.
—Tu trouves?
Légèrement vexée, elle feignit de rire.
Mais, au lendemain, ils goûtèrent tout le bonheur de l'amour, toute la fraîcheur de la mer, toute la splendeur de messidor.
Héricourt, qui se défiait des croyances chimériques, écarta l'image d'Aurélie. Sa femme l'enthousiasmait avec sa belle joie franche, qu'amusaient les danses du flot et la parade des soldats. Ils regardaient l'appareillage des bâtiments. Tantôt ils musardaient parmi la bonne odeur de bois neuf, dans les chantiers de construction; tantôt, blottis au creux de la dune, ils écoutaient rugir les eaux en se chérissant. Elle lui rappela des philosophies faciles, et que ni l'or ni la grandeur ne rendent heureux. Toute joie réside dans l'amour. Elle le prouvait. Ils mâchaient la même fleurette et suivaient du même regard le vol des oiseaux. Pour leurs bonnes heures, ils regrettaient le grand lit ducal, au château de Lorraine. Ils aimèrent Jean-Jacques, la nature, leur petite maison à contrevents bruns. Hors la ville, ils en louèrent une pour quelque temps. La bourrasque jetait le sable, parfois, jusque les vitres encadrant les moirures immenses de la mer, où les voiles oscillaient, de plus en plus petites, vers l'horizon. À l'intérieur, il y avait un sofa cramoisi, des crédences grises, le pastel d'un jeune homme poudré, la main dans son habit bleu, des chaises à médaillon, une épinette avariée, puis un grand lit de fer clos de rideaux blancs, dans la seconde pièce, après le vestibule rempli de mouettes et de cormorans empaillés. Le propriétaire naviguait. La vieille servante tricotait en silence, l'œil attentif derrière ses besicles rondes. Elle ne montrait qu'avec religion les lances de sauvages, leurs boucliers de paille et de cuir, leurs liasses d'amulettes, et les livres de sciences naturelles qui décoraient les tablettes d'une troisième salle.
De tout le bruit militaire, on n'entendait là que les coups de canon saluant le lever et le coucher du soleil, midi.
Là Bernard et Virginie parlèrent de leur fils. Leur amour resplendirait sur la beauté de sa face. Il accomplirait ce que son père ne rêvait plus d'accomplir. Afin de participer à cette gloire certaine, ils souhaitèrent une vie longue; car lui commanderait. Ni l'un ni l'autre n'en douta. Nulle opinion ne les divisait. Aux fruits de leurs corps vigoureux et doux, ils se rassasiaient de force, de joie, d'espoirs.
En imitant ses mines anciennes de fillette grondée, Virginie était sûre de l'attendrir. Le charme d'une faiblesse féline et puérile l'attirait de suite aux bras de l'épouse. Il embrassait les sombres cils et les yeux clairs, au souvenir d'une autre faiblesse violentée. Riant, il avait envie de tristesse; et ce mélange d'émotions était un délice d'amour.
Une lettre arriva: «Mon frère, le médecin sort de la maison. Le père est très malade; mais il ne lui convient pas encore de te voir. Je te préviendrai quand le moment sera venu. Joseph.»
La grosse écriture écrasée sur la pâte verdâtre du papier signifiait évidemment l'imminence du malheur…
—C'est moi qui le tue, moi…, mon pauvre père!
—Ne répète pas cela, Bernard…
Virginie se ruait à cette bouche, comme si la peur d'une parole néfaste épouvantait son destin. Lui ne voulut que s'anéantir dans la douleur. Tout le château des fibres nerveuses s'ébranlait en son crâne, autour de ses os. Son père ne le demandait pas! Il pensa courir à Dunkerque. Mais leur subite présence ne pouvait-elle pas annoncer trop clairement la mort au vieillard et le faire succomber aussitôt, lui qui aimait tant vivre, qui riait si fort, avec la petite orpheline, de ses manies, de ses boutades. Surtout Bernard redoutait de comparaître devant le moribond qui lui pourrait dire: «Vois ce que tu as fait de moi qui t'ai donné, en même temps que la vie, la possibilité de la gloire et de l'amour. Voici que tu m'as tué en trahissant mon affection pour une femme, et du luxe ambitieux, comme Aurélie m'a tué afin de s'unir à un noble, et Caroline afin de s'enrichir par l'influence de son mari. Pourtant, ai-je été mauvais envers vous? J'ai passé les heures de la vie à créer la fortune dont vous seuls deviez jouir, et non moi. J'ai renié mes convoitises, j'ai maté mes instincts, j'ai ignoré mes passions dans le but que rien ne fût dérobé qui pût servir votre jeune force, un jour. Et voici: Je meurs de désespoir, parce que vous m'avez délaissé avant l'heure, moi, mes idées, pour d'autres gens et des modes nouvelles. Vois mes rides, Bernard, les taies de mes yeux, les taches noirâtres de mes mains, écoute gémir l'oppression de mon souffle, regarde la détresse de ma face. C'est toi, toi, ce sont tes sœurs qui ont tué, en faisant comprendre pourquoi je ne suffisais plus à vos cœurs. Vous m'avez renié, écarté. Des ombres étrangères ont surgi entre vous et moi… Pourtant j'aurais pu vivre encore. Mes membres étaient robustes; aucune maladie n'affectait mes organes. J'aurais pu vieillir longtemps entouré de vous que j'aime… Oh! vous me repoussez de l'existence que j'encombre, impotent, aveugle, radoteur… Eh bien! c'est fini. Je succombe. Triomphez, assassins qui étouffez mon chagrin avec le poids de l'ingratitude… Ah! je vous aimais… je vous aimais, moi!… moi!»
Le fils l'imaginait sur la couche d'agonie, avec les pauvres mains osseuses tendues pour accuser, et sa bouche molle, édentée, crachant la malédiction, et, son regard cherchant, à travers les taies blanchâtres, le secours d'un autre soleil riche en clémences, en pitiés, en gratitudes filiales. Il entendait le sanglot gloussant sous les fanons de la gorge flasque. Il se complut dans l'horreur de cette hallucination, jusqu'à ce que la fatigue physique l'étendît aux côtés de sa femme endormie déjà comme une enfant paisible, au bruit de la bourrasque jetant le sable de la dune contre les volets clos.
Ce ne fut pas le choc du sable, mais un heurt et une voix qui réveillèrent le frisson peureux de Bernard assoupi. Un poing d'homme ébranlait la fenêtre du dehors… «Mon capitaine!… Votre père n'est pas bien… Il faut venir!—Oui, oui,» balbutia le fils en se précipitant vers la croisée, qu'il ouvrit de ses mains tremblantes. Enveloppé d'un manteau, le voyageur attendait. «Je suis le second de M. Joseph. Ça ne va pas chez lui à cause de votre père. Voilà sa berline… je vous attends…» Le fils glacé chercha les mots d'une question. Il sentit que son père était mort et que le marin ne le disait pas. Virginie ne comprenait rien, croyait à des voleurs… «Mon père, mon pauvre père! Oh! mon pauvre père!» répondit-il. Le vent fit reclaquer le volet. La mer était mugissante. Bernard introduisit l'annonciateur. «C'est fini? Oui… non, non!» L'homme ne voulait rien dire… On le laissa. «Je l'ai tué. C'est fait. Je l'ai tué,» murmura Bernard cherchant ses habits qu'il ne trouvait plus. Mais il remerciait le sort de ne pas comparaître devant la sévérité du vieillard vivant. «Je l'ai tué comme j'en ai tué d'autres!»
Quelles heures de nuit, d'aube, de jour passèrent aux vitres salies de la lourde voiture! Virginie le tenait entre ses bras. Il sanglotait, par saccades; elle pleurait doucement sur cette détresse. Il s'étonna lui-même de tant de chagrin. Son père était vieux et dément, après tout. Qu'avaient-ils fait qui ne fût selon la loi des choses? Les jeunes vont à la jeune vie, les vieux à la décrépitude, au délire, à la mort. Et cependant une peine physique, le chagrin du corps, de sa chair, l'emportait sur la raison, comme si la chair, fille de la chair en agonie, avait, pour ne pas se consoler, des motifs meilleurs que ceux de l'intelligence, fille de leçons étrangères. Les saccades de sanglots lui laissèrent peu de répit avant d'atteindre, le soir, Dunkerque et la maison d'angle auprès du rempart. La lumière se filtrait par les fentes des contrevents, entre le passage des ombres. Il sut là que M. Héricourt vivait encore. Ses frères descendus lui dirent que le malade persistait à ne le pas recevoir et se déclarait trop faible pour supporter le trouble d'une telle entrevue.
Puisque son père discutait ainsi la visite, la mort ne l'attaquait pas. On avait voulu effrayer. Ses frères peut-être servaient le caprice du vieillard, qui imposait une épreuve. Bernard soupçonna Joseph, qui ne se résignait point à les introduire dans la singulière petite maison. Blond, ventru, bonhomme, Robert parlait de l'état du ciel, des coussins de la berline et de la vitesse du cheval, comme si tout cela existait à l'heure de la mort. Les mains derrière le dos, Joseph hochait la tête. «Il est si faible! si faible!… Il ne peut plus se lever. Pourtant hier je lui ai encore lu la gazette. Il a ri. Le médecin ne sait pas; il dit que ça peut aller quelques jours… Il n'ose rien promettre. La petite veille, avec Calebasse, notre négresse, que nous avons ramenée des Guinées… Il veut toujours manger des oranges, le pauvre homme, mais ça ne lui vaut rien… Allons entrez, Madame notre belle-sœur, vous verrez une cabane de matelots…»
Ils entrèrent tous dans une grande pièce nue. Virginie ne savait quelles paroles fournir. Robert avoua que l'orpheline excitait le père contre ses filles et ses brus. En un coin de la pièce, l'escalier tournait vers les solives du plafond. On entendit marcher, en haut, et des plaintes de voix inconnues. Les marins se balançaient sur leurs jambes en regardant le carrelage du sol. Une négresse dégringola les marches. «C'est la Gri-Gri, ce n'est pas Calebasse,» expliqua Robert, et il rit de toute sa face rasée. Inquiète, l'Africaine rôda, dans les coins, à la recherche de vaisselle. Elle admirait le manteau, les trois pèlerines de Virginie; elle rassembla contre ses grosses mamelles un madras jaune et sang. «Allons Gri-Gri, commanda Robert, salue Madame… Ah! elle est rusée! Et ta sœur Banane? Elle est là-haut. Allons!… ah! ah! Dents blanches! Vilaine tignasse: là-bas, elles y mettent du suif… Drôle de mode! n'est-ce pas? Bernard! Te rappelles-tu, mon frère, quand tu venais voir vêler la vache, derrière les Moulins…?» Une autre négresse glissa pieds nus le long de la rampe. «Ah! c'est Clotilde, celle-là…» Clotilde ouvrit ses grosses lèvres noires pour sourire, et puis chuchota des mots bizarres vers Gri-Gri penchée sur une caisse qui servait d'armoire. Les marins ne parlaient plus du moribond, mais ils renseignaient Virginie sur les défauts et les vertus des quatre négresses présentes, glissant, pieds nus, silencieuses, telles que de souples diablesses vêtues d'indiennes qui collaient aux membres agiles. Bernard eût voulu qu'on se tût ou qu'on parlât du malheur, uniquement. Les marins ne pensaient pas de même. Ils s'empressaient autour Virginie, lui montraient un œuf d'autruche, des morceaux d'ivoire, la prièrent de soupeser. Cela fit que Bernard crut moins à la proximité de la mort. Ses frères auraient-ils ainsi joué?
Soudain les négresses regrimpèrent à la vis de l'escalier, disparurent. Le gros Robert monta lui-même pour prendre des nouvelles. Afin d'éviter le bruit, il n'avait point de souliers; ses pieds énormes en bas gris tricotés firent geindre les planches des marches. Bernard craignit que son père ne le demandât. Il se jetterait au pied du lit et lui baiserait la main. On se réconcilierait. On guérirait l'aveugle. Quels bons jours d'affection ensuite… Mais Robert revint, l'air hébété: «Il a passé!… dit-il… Le père est mort!—Oh!» hurlait la chair de Bernard, encore que la stupeur de son esprit voulût interroger. La chair se tordit, fut secouée de sanglots, s'écroula sur les genoux. Virginie le soutenait. Joseph répéta: «Voyons, garçon, voyons, Bernard, du courage, frère, allons…» Ils le portèrent, le hissèrent par l'escalier. Il était une chose endolorie, secouée de spasmes. Il se trouva brusquement face à face avec son père rigide, étendu les yeux plus creux, les narines pincées, la bouche sévère, les mains pareilles à la cire du gros cierge qu'allumait la négresse avertie d'avance.
De nouveau sa chair s'écroula sur les genoux. Ses mains cachèrent le trouble de la figure déformée par l'expulsion pénible des larmes. L'intelligence se résignait, sereine. Mais le corps ne se résignait pas. Il était une autre personne que la raison. Personne instinctive, sensible, passionnée, mieux capable de comprendre que la chair du mort était la source de sa chair, qu'elle-même, un jour, se pétrifierait aussi, vide d'âme volontaire, après avoir été l'organe d'amour et de douleur.
—Allons, frère, bois un bol de grog. Ça remet un homme… Non? Tu as tort.
—Frère, tu devrais boire du grog. Ça te donnerait courage. Mange un morceau toujours.
Le corps souffrait trop. Au contraire l'esprit avait épuisé sa peine. Il s'attristait davantage, avec philosophie, sur la brièveté de l'existence. Ces dernières semaines, tout le chagrin s'était exténué en prévisions. Une navrance acceptée persista seule. Le corps continua de gémir, de se tordre, et de sangloter, à chaque souvenir d'autrefois, à chaque évocation du père aimable ou heureux. L'esprit plaignait le corps et s'étonnait presque de la torture.
Alors le fils comprit à quel degré il était la chair de la chair, et de quel lien, supérieur à ceux inventés par la poésie, la race retient la race.
La mort venue, l'être qui tremblait, mystérieux encore, aux flancs de l'épouse, serait-il secoué de mêmes sanglots? Bernard se réfugiait dans les bras de Virginie, il cachait sa tête dans les jupes. Elle pleura sur lui, doucement, parmi des paroles consolatrices d'amoureuse. Lui songeait à sa vie intérimaire entre celle, finie, de l'ancêtre, et celle, prochaine, de l'enfant. Il allait transmettre au descendant le courage et le rêve de l'aïeul, courage et rêve transformés un peu par ses propres courages et par ses propres rêves, par la culture minutieuse de son caractère méconnu. La descendance le justifierait.
—Frère, il ne faut pas rester ainsi, l'estomac vide Pourquoi?
… Jusqu'aux funérailles Bernard tâcha de consoler sa chair fiévreuse et son cœur sanglotant. Il clama le Miserere du fond de son âme au Christ de cuivre levé sur la draperie noire dans le chœur de l'église. Il crut qu'il enterrait sa jeunesse, quand la bière descendit au fond du trou creusé entre les marguerites du gazon. Ah! son enfance qui titubait, son adolescence qui chantait, sa jeunesse qui espérait! Tout cela tombait dans la pelletée de terre choquant le bois sonore, tout cela que son père avait averti, dirigé, égayé, comblé de biens. Les marins eux-mêmes eurent les yeux humides; le lieutenant Augustin pâlit, malgré ses parfums; Caroline soupira sous les tuyautages de sa coiffe de deuil. Ensuite l'on partit silencieusement vers une autre vie, que l'image du vieillard n'occuperait point.
Quelques matins encore, les réveils furent sinistres. L'épouse consolait le pauvre corps recueilli dans sa douce chaleur. Peu à peu, elle cachait la mort avec la fraîcheur de son sourire.