VIII
Bernard et Virginie passèrent dans ce domaine leur premier temps d'époux. Il y dompta la belle stature et les mains rebelles de la jeune femme. Elle riait fort en se congestionnant. Elle n'était point souvent rassasiée d'amour. Les pluies qui finirent l'hiver les emprisonnaient aux grandes salles enguirlandées de moulures blanches, où les statues se drapaient dans les hautes niches de marbre. Dehors, d'autres statues aussi, élevaient des grappes devant l'ombre des massifs dépouillés; et les gouttes du ciel piquaient, en tombant, la surface verdie des bassins. Murailles brunes et humides, les charmilles cernaient partout les pelouses, les parterres, les chemins de sable gras. À deux, ils regardaient luire la pluie.
Sentir ce grand corps chaud dans ses bras, prêtait à Bernard une certitude de force. Il croyait à la puissance de son caractère qui lui avait mis aux lèvres le frémissement d'une si belle chair, et, aux yeux, le décor d'un tel palais. Dans leur chambre, dont les rideaux cramoisis portaient des broderies jaunes, des couronnes et des pipeaux, ils s'éternisaient tout le matin. Le feu de l'âtre pétillait devant leurs ébats que reflétait, en outre, le triptyque de la psyché.
Leur vraie demeure était le lit blanc de la duchesse de Lorraine. Ils aimaient y vivre, dans leur chaleur mutuelle, sous le petit dais rond. De là les rideaux s'étalaient contre la muraille à la façon d'un manteau d'armoiries. Se voir unis par leurs figures amoureuses au milieu des oreillers ne cessa point, ce printemps, de les ravir. Jolis, rieurs, ils s'admiraient, les bras hors les manches. Au matin, les reflets bleuâtres des mèches roulées en cornes courbes prêtaient au visage de la jeune femme une apparence faunesque. La malice fraîche de son sourire invitait à toute la joie, sans réserve ou lassitude. À demi ployées, ses longues jambes enflaient les draps dans la structure blanche du lit, depuis les deux torches d'hymen formant les angles du panneau antérieur jusque les deux plus hauts carquois encadrant, à la tête, le cannage rectangulaire du panneau postérieur. Elle s'amusait à des agaceries, lui chatouillait la plante des pieds avec ses orteils, ou l'entourait de ses bras en se frottant aux joues râpeuses du capitaine, avant la barbe faite. Câline, elle l'enlaçait de sa tiède tendresse. Elle offrait à la dévotion du baiser un bras de galbe harmonieux, une bouche en cerise, des cils sombres, la souplesse tendue de son corps d'ambre, rempli par la frémissante volupté de la chair.
Ils ne faisaient rien autre. Leurs propos n'augmentaient pas la connaissance d'eux-mêmes. Avide et docile, elle s'initiait aux mouvements de l'amour. D'autres préoccupations ne la sollicitaient point, ni lui, tout orgueil de se voir le but de cette ardeur. La gratitude de leurs extases augmentait chaque heure l'affection réciproque. Comment se donnaient-ils tant de bonheur? Ils ne se l'expliquaient point. Langoureux, ils se parlaient du regard pour se dire simplement, toujours, cette tendresse reconnaissante. Elle l'attirait vers ses lèvres. Sa convoitise muette réclamait des jeux nouveaux de volupté. Ils étaient à eux seuls. Les caméristes ne devaient gravir l'étage qu'à l'appel de la sonnette. Ils ne la tiraient point, se réconfortaient d'un en-cas dressé sur le marbre d'une console légère entre les fenêtres.
L'ariette se prolongeait en bas. C'était le violon d'une fille que les Lyrisse nourrissaient, parce que, dans les Hollandes, son père avait courageusement suivi le colonel au péril, jusque l'instant de sa mort sur les glacis d'une place assiégée. L'adolescente avait appris l'art de faire pleurer ou rire les cordes de sa viole; et, tout le matin, on l'entendait ainsi rivaliser avec les modulations du vent, le gazouillis des oiseaux, la voix des pluies battantes.
Devinait-elle que l'amour convulsait deux corps et deux âmes au-dessus d'elle qui perpétuait les sons nerveux de l'instrument? Cela se plaignait comme un désir douloureux. Cela s'étirait comme une femme paresseuse et nue. Cela tremblait comme le feuillage que pénètre la fougue de l'air. Cela dansait comme les chèvres ivres d'herbe. Cela mourait comme le regret d'une émotion lointaine.
À des moments, le son évoquait celui des fifres, et le capitaine se rappelait soudain ce même cri aigu dominant la canonnade, les ordres clamés, les galops, le retentissement des prolonges; ce même cri aigu des fifres à la tête des infanteries qui s'avancent la baïonnette basse, ou l'arme au bras. Les labeurs de guerre, les peurs, les peines, les élans, la gloire, il les souffrait de nouveau par le souvenir rapide; il revoyait les champs d'Engen et de Mœsskirch, le cheval pie du colonel, les dents ternes du chevau-léger abattu par son sabre, les périls de la charge à travers les rues du bourg, les longs cadavres des seigneurs tués devant le haut mur, la pitoyable surprise de l'enfant violée à terre dans le couloir vide, et qui restait là avec ses jambes maigres dans des bas bleus drapés. Et la course au Danube ensuite! Et la soif du fleuve! Et les sacs d'argent empilés à la lueur des falots dans le fourgon parti sous escorte jusque les derrières du corps Gouvion Saint-Cyr, où l'attendait le commis de la maison Héricourt, dont les bénéfices venaient de lui valoir une dot équivalente à celle de Virginie Lyrisse, outre ces lèvres savoureuses mordues par les lèvres glorieuses, et le beau corps d'ambre haletant de bonheur à travers le lit blanc de la duchesse de Lorraine.
Héricourt goûtait la grandeur de savoir que sa force avait conquis la richesse et la beauté.
Le violon le lui chantait aux mains de l'orpheline. Bernard et Virginie s'aimaient dans les ondes de cette musique. Leurs râles de joie s'étouffaient. Ensuite, aux trois grains de beauté en triangle sur la joue droite de l'épouse, il posait, pieuse marque de son amour, un baiser chaste.
Car il aimait passionnément, de toute sa santé, le fier garçon habitué à voir les autres hommes du haut de son cheval d'armes. Là encore il avait vaincu. Sur la couche amoureuse, il terrassait la grande fille robuste, liait ses membres dans son étreinte, la menaçait de sa morsure. La rage de sa volupté, il s'étonnait qu'elle différât peu de la rage guerrière. Le suprême bonheur était de sentir se débattre sous lui une vie faible et combattante; et, s'il reprochait à Virginie une chose, c'était de ne feindre pas suffisamment la résistance.
De lui-même il concevait, chaque jour, une opinion meilleure. Nu, dans la baignoire, il contemplait respectueusement son corps fait, la musculature solide de ses membres hispano-flamands, de sa poitrine restée blanche, de ses jambes fines. Au miroir, il jugeait martiale la balafre coupant sa figure sévère encadrée de cheveux «en coup de vent». Il se plaisait au demi-sourire de ses lèvres minces, à la carrure du menton volontaire, et il évoquait les visions rapides des hommes tués par sa force.
Alors la générosité de Dieu, envers lui, l'étonnait. Ils étaient presque siens ce château de briques et de pierre blanche, ces allées d'eau où dormaient les feuilles de nénuphar, ces quatre cygnes naviguant avec ennui jusque la petite cascade écoulée sous la nymphe de marbre étendue au faîte de la roche. Maladif et capricieux, le jeune Lyrisse, son beau-frère, ne vivrait peut-être pas; et lui régnerait sur les bois, les étangs, les vignes, les chimères des gargouilles ouvrant leurs gueules à la bordure des toits pointus, sur les portes de chêne clair aux ferrures ouvrées, que surmonte le chardon de Lorraine taillé dans la pierre du linteau.
Imbu de reconnaissance, il revenait à sa femme endormie entre les carquois et les torches de Cupidon, parce que le sommeil occupait la plupart de ses heures.
Il la trouvait rose, les lèvres en moue; de la sueur sourdait sur la peau mate. Ses mèches roulées en corne de faunesse mêlaient leurs lueurs bleuâtres aux sourcils noirs. Il la contemplait. Il devinait les vigueurs de la gorge dans la batiste entr'ouverte, et ce que les bras pouvaient enclore de rêves. Un élan le saisissait comme lorsque les chevaux de l'escadron couraient ensemble et que les hommes criaient à l'unisson autour de son âme. Des puissances invisibles, des poussées d'attendrissement le lançaient, l'entraînaient, l'enlevaient, et il tombait, étourdi, sur le beau corps aussitôt couvert de ses baisers.
—Dis-moi, Virginie, ce qui t'a plu en moi?…
—Sais-je? Tout.
—Mon allure?
—Oui, ton allure.
—Mon caractère?
—Oui, ce qu'on voit de ton âme sur ton visage, tu respires l'honneur.
Tu es un vrai paladin.
—Merci, cœur!
—Et de moi, qu'est-ce qui t'a plu?
—La crainte que tu semblais avoir de me céder.
—Oui, oui… Tu as deviné juste.
—À Gros-Bois?
—À Gros-Bois… J'ai eu peur de toi, mon grand guerrier, la première fois.
—Et tu te cachais la figure derrière la petite Delphine, droite sur tes genoux.
—Je ne voulais pas que tu devines… Tu as un regard… Aurélie pense aussi que tu as un regard qui… Oh!
—Aurélie!
Il crut rougir. Elle ricana. Mme de Praxi-Blassans vantait son frère depuis longtemps. À la seconde entrevue avec les Lyrisse elle avait décrit le caractère du capitaine, et son physique. Seulement la malencontreuse balafre de Hohenlinden retardait alors les présentations. Il semblait à Virginie que sa belle-sœur avait beaucoup désiré le mariage.
—Elle te redoutait, je t'assure. Tu lui faisais peur.
—Je ne la vois point fréquemment. Elle habite Paris, et mon régiment a fait les garnisons de Toul, Reims, Nancy.
—N'importe. Je suis sûre que tu l'impressionnes encore. Vous n'êtes pas frère et sœur de même mère.
—Virginie…
—Je deviendrais facilement jalouse d'elle. Elle t'évite comme si elle craignait tes entreprises.
Bernard la dissuadait mal, fier de savoir qu'il inquiétait sa sœur de la sorte; mais contrarié d'apprendre que la vertu de sa femme ne reculait pas devant un tel soupçon. Il l'eût voulue plus ignorante de la passion. Il douta de la pureté enfantine qu'il s'était plu d'abord à lui attribuer. Entre eux, dans l'intimité de la nuit, la recherche de certains plaisirs n'était pas sans révéler sinon d'anciennes expériences, au moins des espoirs fortement imaginés au cours de l'adolescence.
Cependant elle chérissait des sensations naïves de toute petite fille, celle de rester des heures, sur un roc du parc, contre lequel se dressait le débris de l'ancien donjon ducal détruit lors des guerres bourguignonnes. Elle pleurait là d'émotion, sans commenter rien de ce trouble, lorsque la lune se levait. Elle tressaillit à l'essor subit d'un oiseau, au passage furtif d'une belette sous le lierre. «Ô mon guerrier!» murmurait-elle, en grelottant contre le bras de l'époux transi par le froid nocturne. Pour rien au monde elle n'eût consenti à quitter la place où elle récitait ses lectures d'histoires fantastiques. Bernard devait aussi lui en conter d'autres. Ensemble ils frissonnaient, se demandant de quel être dépendait l'ombre méditative soudain apparue devant eux, contre un pan de ruines.
Ils se remettaient à peine dans la salle à manger, dont les poutres, peintes de noir à larges filets d'argent et d'armoiries successives, soutenaient au plafond des lustres insuffisants pour éclairer l'espace. Les laquais s'effaçaient dans la nuit de la salle où clignotaient de ci, de là, les flammes des quinquets, où grésillaient les mèches des chandelles coulant sur les candélabres en bronze vert qu'élevaient trois griffes d'aigle aux angles des dressoirs.
Virginie épiait par-dessus son épaule l'approche imaginaire des fantômes. Bien qu'il plaisantât, le capitaine suivait avec inquiétude ce regard. Il évoquait la terreur d'Engen et le vieil officier de chevau-légers, dont les Bretons croyaient la bouche pleine d'incendie. Elle l'amusait par sa mine de fillette ouvrant des yeux peureux, comme si l'Invisible l'eût grondée.
De la petite fille, au reste, la femme se dégageait peu, en dépit de la taille faite et des formes pleines. À cheval, l'après-midi, elle essayait toujours de prendre le galop et de courir, véritablement désireuse de ne voir point son mari l'attraper. De la cravache elle fustigeait la jument blanche. Ils rivalisaient le long des routes. Le voile vert de Virginie flottait au loin, comme les pans de son écharpe et le bout de son amazone brune. Elle boudait si le capitaine, par crainte d'une chute, la rejoignait trop vite. Alors ils rentraient en silence; ils accusaient leurs caractères jusqu'à la minute où une réflexion polissonne du soldat leur donnait la joie réconciliatrice.
Pour ces brouilleries, ils renoncèrent momentanément à l'équitation. Bernard prétendit la peindre. Il fit venir des pastels, des couleurs, un chevalet. À la deuxième esquisse, comme il finissait les cils sombres sur les yeux clairs, il s'étonna de les juger identiques à ceux de l'adolescente prise dans la chevauchée de guerre, et il termina le dessin selon le souvenir de Mœsskirch.
Ce fut exactement, avec ses maigres jambes drapées de gros bas bleus, la petite bavaroise, qui regardait fixement devant elle le vainqueur épouvantable. Sa bouche demi-couverte, pareille à un fruit partagé, frisures longues de ses cheveux d'ambre et d'or, l'ovale épais de sa face laiteuse, il les exprima tout à fait, non moins bien que la souffrance tracée par deux rides légères unissant les narines et les lèvres.
Il la dessina sans compassion. Cette pauvre figure ne lui rappelait qu'un plaisir violent aiguisé par la vue des larmes et les gestes de défense. Volupté dans le sang et les pleurs qui lui valait de l'orgueil pour avoir senti plus intensément alors la victoire sur une race dont il pénétrait la chair par le fer et l'amour. Oui: un moment de sa vie.
—Ce n'est guère moi, critiqua Virginie qui se penchait.
—Tes cils, tes yeux…
—Peut-être…
—Ton front, tes cheveux…
—À peine. Je semble petite fille.
—N'étais-tu pas ainsi, il y a cinq ou six ans?
—On m'appelait «noiraude». Là-dessus j'ai le teint blanc.
—Quand tu boudes, ces deux rides se marquent entre tes narines et ta bouche.
—Chez tout le monde aussi.
—Tu ne te trouves point ressemblante à ta figure de quinze ans.
—Un rien, vers les yeux et les sourcils.
—La bouche?
—Non.
—Si fait.
Il s'attarda, se garda de convenir qu'il évoquait, de ses crayons, l'image d'une autre.
—N'importe, consola Virginie, c'est un joli dessin.
—Peuh!
Ils le conservèrent. Ensuite Bernard réussit une miniature au goût de sa femme. Elle parut en un fond de ciel bleu et de feuillages, vêtue d'une robe blanche coulissée au-dessous des bras que couvrait à demi une écharpe orange. Ses cheveux aux boucles pendantes paraient de rêverie la tête inclinée, méditative. Un cercle d'or encadra le chef-d'œuvre peint sur lame d'ivoire. Elle aima davantage son mari.
Quand la température s'adoucit, ils revinrent à la ruine de la tour. D'après leur désir, l'orpheline s'y cacha pour y jouer sur le violon des mélodies allemandes. Virginie trouvait cela «poétique». Assis tous deux devant l'arcade rompue de l'ancienne porte, ils philosophaient parce que des moineaux habitaient les trous de la muraille. Le lierre tombait en rideau devant le jour limpide. Virginie aimait l'univers, les bestioles, Bernard. Parfois elle se déclarait étourdie, à la suite d'une caresse, et se laissait choir doucement, des larmes aux cils, avec la feinte de s'évanouir. Le capitaine ne s'en effraya point. Il s'amusait beaucoup de ces petites parades que concluait toujours une vigoureuse volupté sans souci de l'herbe humide, ou de la fille restée là, muette, immobile, en robe de bourracan et en marmotte de laine grise.
Que pensait-elle, l'enfant rousse, du bruit des baisers, des soupirs haletants, des étoffes froissées? Elle semblait inattentive. Des accords se suivaient en sourdine qu'évoquaient machinalement ses doigts et l'archet. Elle ne souriait ni ne rougissait, mais droite, au milieu de la sente, elle n'écoutait, eussent-ils cru, que le vent. S'ils la questionnaient sur son âme, elle répondait peu de chose. Elle se disait heureuse ainsi, puisqu'on écoutait attentivement. Un maître de chapelle lui avait appris l'art avant de mourir, lui-même. «Je l'aimais bien, avouait-elle. Il m'a laissé la musique.» Elle ne savait lire ni écrire et retenait seulement les airs exécutés en sa présence sur le clavecin. Envers cette malheureuse, Virginie affectait une sympathie tragique. Souvent, de sa main, elle lui démêlait la chevelure, lorsqu'il venait des visites, afin d'obtenir des compliments sur sa bonté. Le pauvre qui sonnait à la grille attendait des heures qu'elle arrivât du fond des allées munie de pain, de loques, de rogatons. Elle distribuait cela, sur le bord de la route, heureuse d'être vue et saluée pendant cette occupation théâtrale.
Ces allures châtelaines flattaient son mari. Il approuva qu'elle fît construire sous le grand saule un tombeau de plâtre. Il le séduisait moins, qu'elle lût Werther à haute voix. Les histoires de cœur l'intéressaient mal. Aux jours de lecture, il se rappelait mieux ses devoirs militaires. On lui sellait un cheval. Il courait jusque la ville pour échapper aux dissertations sur la vertu de Charlotte. Il retrouvait avec plaisir le quartier de cavalerie, les hommes en culotte de coutil et en bonnet de police, et qui étrillaient le poil des chevaux.
Les conscrits apprenaient le maniement de la carabine, sous la surveillance de l'adjudant Cahujac, verbeux et colérique. Imberbes, hâlés par le soleil, blonds comme le froment mûr, ils abattaient ensemble les canons de leurs armes, une jambe en avant. Pitouët, lieutenant, examinait les bêtes soumises au pansage. Il avait belle mine dans son habit vert, sous le bonnet de police à gland d'argent. Son sabre cherchait le pavage à chaque pas.
—Buonaparté a fait arrêter le général Moreau, murmura-t-il un matin dès que Bernard fut auprès de lui. Vous le saviez, mon capitaine?
—Non.
Héricourt se reprocha son indolence. Il avait parcouru les lettres récentes de Praxi-Blassans, du colonel Lyrisse. Leurs prévisions avaient paru indifférentes à son bonheur d'amoureux. À peine avait-il salué de quelques jurons les phrases qui annonçaient les prétentions du Rival, et le désir de restaurer à son profit «l'empire d'Occident».
—Que savez-vous, Pitouët?
—Motus! Au Café des Nymphes, nous causerons. La police du Premier
Consul a l'œil sur le quartier.
Et le lieutenant morigéna un cavalier pour la façon dont il coupait les crins de sa monture. Alors survint le chef d'escadron, l'élégiaque officier, qui, s'il ne portait plus dans un sachet vert la boucle de sa cruelle, n'avait point quitté ses mines alanguies ni ses soupirs. Les poches bistrées de ses yeux indiquaient quel prix son âge mûr payait à l'amour. «Heureux mortel! s'écria-t-il. Une épouse sensible et charmante te retient dans ses bras jusque cette heure! Tu vis au sein de la nature, dans le luxe d'un palais… et moi je pleure l'infortune de mes jours. Une maîtresse inconstante ravage ma vie…» Il narra ses malheurs. Lui ne voulait rien savoir de la politique. Il récitait des vers, en précédant jusqu'aux chambrées son capitaine, pour visiter les paquetages, le contenu des portemanteaux, et vérifier l'état des brides. Sans parler moins de sa Mathilde, il infligea des jours de prison au trompette qui avait caché des brochures sous sa paillasse et conservé du lard au fond d'une botte. «Tu vois, capitaine, ces jeunes guerriers n'ont plus de vestes propres, et leurs culottes sont trouées pour la plupart. La nation délaisse ses défenseurs. Moi, je m'étiole dans une paix oisive. Ah! quand donc retentiront les trompettes de Bellone pour que nous puissions conquérir les lauriers qui pansent les blessures de l'âme, ou la mort qui les ferme à jamais…» Cependant le colonel les appelait au rapport. Ils trouvèrent l'ancien postillon étalé sur une chaise, poussif, et qui fustigeait ses bottes de la cravache. Il annonça l'arrestation de Moreau à ses officiers et cria qu'il mettrait aux arrêts quiconque parlerait politique dans la ville. «La police guette, je ne tiens pas à perdre mes officiers… Et tous les jours manœuvres de régiment! Le boute-selle à six heures du matin, Messieurs!»
Il les emmena pourtant au café. Tous espéraient encore le triomphe de Moreau et que le peuple le porterait aux Tuileries, avant la fin du procès.
Ils en jurèrent trop haut dans la salle blanche que les pipes enfumaient. Les marchands de gazettes apportèrent le Moniteur. On le déplia vivement. Il y était soutenu que Moreau et Pichegru, complices de Georges Cadoudal, avaient tramé un complot attentatoire à la vie du Premier Consul, pour rétablir les tyrans avec l'aide de l'Étranger. Des bourgeois vociférèrent contre les traîtres en reposant leurs chopes de bière. Le capitaine, pour les convaincre, déclara que la feuille mentait. Buonaparté désirait se défaire d'un rival glorieux, le perdait par des accusations mensongères.
—À d'autres!
—Tout le monde connaît les vieilles histoires du 18 Fructidor! Moreau s'est bien gardé jusque là de communiquer au Directoire la correspondance de Pichegru saisie dans les caissons du général autrichien. Ce sont deux têtes dans le même bonnet! Le général Buonaparté a raison. Il faut écraser les ennemis de la Nation, qui sont vendus à l'or anglais!
Furieux, ils brandissaient leurs pipes. Ils se coiffaient, se décoiffaient, battaient les pans de leurs redingotes et frappaient les tables avec leurs tabatières pour appuyer ces opinions. Ils feignirent de parler entre eux, à l'écart des militaires, par crainte d'une querelle. Sans risques, ils étaient heureux de haïr; et ils couvraient d'injures Moreau, ses amis, en s'exaltant.
Héricourt, au contraire, dévoilait toute la machination du Consul. Il abaissait les mérites du «déserteur d'Égypte», il attribuait à Desaix la victoire de Marengo, bataille perdue d'abord par Buonaparté. Il se jugeait courageux de crier jusque sur les gens rassemblés devant la porte. Pitouët lui donna la réplique non sans battre de la cuiller le cassis dans le cognac. «Tu sais, Monsieur, remarqua le colonel, on t'écoute. Et la police?…» Il dévisageait les hommes dans la rue. Des redingotes olive, des redingotes marron s'amassaient en face, des épaules se haussaient; des figures ironiques grognaient sous les ailes des hauts chapeaux se frôlant: «Les militaires soutiennent la conspiration des brigands. On les fera monter tous à la guillotine.—Et ce sera bien fait,» conclut un forgeron qui renoua son tablier de cuir, partit, ricaneur.
Ils entrèrent et s'assirent, commandèrent de la limonade. Pitouët s'appuya sur son sabre pour proclamer que des aigrefins soudoyés par les consuls avaient fabriqué de fausses signatures de Moreau, signatures colportées chez les royalistes de Londres afin de soutirer des sommes à ces naïfs en faveur d'un prétendu complot, purement imaginaire. Mais les bourgeois éclatèrent de rire. Ils jugeaient l'explication comique. «Nous n'en voulons plus des Capets!… Fini, mon capitaine!»
Héricourt s'excita. Fort de la vérité, il voulut la faire entendre. Eux montraient les phrases du Moniteur: «C'est écrit, là, peut-être! Je sais lire, Mossieur, moi!» Et de ne pouvoir en ces cervelles obscures faire luire l'évidence, il enragea. Ni ses coups de voix, ni ses démonstrations ne les affectaient. Rougeauds, les bajoues lourdes, l'œil malin, ils s'amusaient de le voir convaincu; et, pour en mieux jouir, s'accoudaient sur leurs grosses jambes à l'aise dans de courtes bottes à revers.
Le colonel leva toute sa stature et prit sous le bras les deux officiers, les emmena dans un coin. N'étaient-ils pas fous d'ameuter la population? Il leur indiqua deux mitrons en veste blanche, un perruquier le fer à la main, cinq ou six commères drapées dans leurs écharpes et qui écoutaient, du ruisseau, l'altercation.
Allons, Monsieur, tu sais, il est l'heure de la manœuvre. Je te commande. Au quartier, je te prie!» Il les fit sortir.
Le capitaine obéit, en pâlissant. Pourquoi Buonaparté, son rival, triomphait-il, contre la justice, l'évidence, contre le génie de Moreau. Ah!… il tapa du talon le pavé humide. C'était l'obstacle de son destin, cet homme! La ville vacilla devant son regard avec les arcades de la place, la statue du grand homme, les pots à feu des façades. En lui tout se révolta. Pourquoi les gens aimaient-ils à ce point l'homme de Brumaire, jusqu'à ne contrôler aucune de ses affirmations, jusqu'à ne pas reconnaître dans ce procès abominable la vengeance d'un émule et d'un lâche. Les larmes lui vinrent aux yeux. Il interrogeait le ciel grisâtre où planaient les corneilles. L'homme sensible lui murmura: «Votre sang généreux bout dans vos veines. Une sainte fureur vous transporte, vous égare. Modérez votre ardeur. Souriez tristement à l'adversité qui menace la patrie. Volez dans les bras d'une épouse vertueuse qu'alarme peut-être votre absence, et cherchez l'oubli de vos justes colères dans sa tendre étreinte. Je vous dispense de manœuvrer ce matin.»
Bernard refusa. Il se voulait meilleur, rigide envers soi. Au quartier, il se mit en selle, mena les dragons dans la campagne; il dériva la force de sa colère dans la vigueur de ses commandements, la promptitude de ses voltes, la préoccupation d'obtenir que les cinquante chevaux de ses hommes arrivassent en ordre sur la ligne.
Il avait toujours trouvé dans la violence de cet exercice l'apaisement de ses colères. Comme une meute de vénerie, il dressait sa compagnie, bêtes et gens, heureux de constater l'alignement des troussequins sur la direction de son regard, la propreté des plastrons rouges, des culottes blanches, les lueurs de cinquante sabres, et celles des crosses de mousquetons pendus aux buffleteries immaculées. Les petits plaisirs et les petites infortunes de ses soldats l'intéressaient beaucoup. Il savait que les vaches du père d'Yvon n'enflaient plus; que la mère Tréheuc n'avait pu vendre son varech, que la sœur de Marius entretenait un petit commerce d'épicerie, près de La Joliette, que les moutons de Cahujac multipliaient lentement. Il accordait à Nondain un congé de semestre afin de parer sa vigne, car les parents vieillissaient au village de Touraine. Les conscrits questionnés sans cesse l'informaient de même sur leur sort. Bernard aimait sentir ainsi toutes les provinces de la nation exprimer par des voix leurs peines, leurs espoirs. La Bretagne et la Provence, pays de mer, l'attiraient pour ce que vantaient Marius et Tréheuc. Il s'y promettait des voyages. La compagnie rangée lui valait la sensation du toutes ces races fondues en une même âme, sous l'uniforme d'habits verts, de pompons rouges, de peaux de panthère aux casques formant un seul profil clair. Aussi la moindre piqûre de rouille aux armes, la moindre tache aux culottes, lui semblait une chose néfaste. Cela rompait la splendeur une de la nation, cela souillait le pur idéal de la patrie, et il punissait rigoureusement les hommes coupables d'avoir terni devant son regard la divinité française.
Ce matin-là, il n'épargna point les négligents. Puisque Buonaparté abaissait la morale du caractère latin, à la face de l'histoire, il fallait que chacun exaltât les autres qualités des citoyens, afin de relever par des mérites nouveaux le jugement futur. Vingt fois il fit recommencer une conversion d'escadron sur le pivot de sa monture jusqu'à ce que, à trois reprises, le flot des centaures arrivât sans brisure dans l'axe de son geste et s'arrêtât net, la ligne fixe. Pour quelques pailles oubliées dans les crinières, il envoya l'adjudant Cahujac, qui avait passé l'inspection, réfléchir aux arrêts pendant huit jours. Ensuite, parlant au front de bandière, il prêcha que chaque dragon devait ressentir l'orgueil de préparer les destins glorieux de la République, devait paraître lui-même à tout instant «la noble statue du citoyen vertueux».
Satisfait de sa phrase, il rendit le commandement de l'escadron à l'homme sensible qui, jusqu'alors, avait contemplé l'eau de la petite rivière bornant le terrain de manœuvres, tandis que son cheval broutait l'écorce d'un saule. Puis, les troupes revenues au quartier, Héricourt fut mettre pied à terre au seuil du libraire, chez qui logeait le lieutenant Pitouët. Il le trouva le nez dans sa paperasse, et qui ébarbait avec les dents sa plume d'oie. Pied-de-Jacinthe épelait dans un livre relié en veau. Ils économisaient sou à sou pour leur imprimerie. D'Allemagne ils avaient rapporté de quoi acheter les presses; mais il leur manquait encore les fonds de roulement. Pied-de-Jacinthe apprenait aussi la composition. Il avait là sa casse sur un tréteau de bois, et, muni de bésicles, il assemblait les caractères, difficilement. Le maréchal des logis était devenu le séïde et l'esclave, en même temps que l'auditeur de Pitouët. Le lieutenant lui récitait l'emphase de ses diatribes, où Buonaparté et Catilina se confondaient sous les épithètes de réprobation. «Nos hommes marcheraient-ils pour Moreau? demanda Bernard.—Ils marcheraient.—Le reste de la garnison?—Les gazettes font du tort. On croit qu'il travaille pour les tyrans…» Le capitaine sentit qu'il n'y avait rien à tenter. Pitouët insulta les sœurs de Buonaparté, raconta des ignominies sur Pauline et sur la Beauharnais. Pied-de-Jacinthe doucement se remit à épeler: «Cé-la-don-ché-ris-sait-la-ten-dre-Syl-vie…» Son gros doigt suivait la ligne… Il y avait encore dans la chambre deux sabres sur leurs clous, une selle et ses accessoires, une cuvette étroite contre un miroir mobile entre deux colonnettes d'acajou, des pistolets d'arçons sur une chaise de paille, et un pot de basilic flétri dans la fenêtre. Le lit de camp souillé de tabac servait d'étal à quelques pipes. Bernard se dégoûta, sortit.
Au retour avec de l'exaltation et des vigueurs, il souhaitait qu'un fils lui naquît, dont l'effort renverserait un jour le mensonge du despote. Celui-là serait comme la statue du stoïque romain. Son exemple entraînerait les énergies latines que la fatigue de révolutions récentes n'aurait point alors préparées à l'avilissement. Quant à lui-même, Bernard pressentit n'être plus que l'éducateur de cette force nouvelle. À elle de réaliser son vœu de justice! De là naquit un élan d'amour qui le saisit en pleine route, le long des champs mouillés, dans l'odeur vive de l'air pluvieux. Il désira tout à coup sa femme autrement. Ce qu'elle lui avait donné jusqu'à ce jour de caresses, de beauté, ne compta plus. Il lui sembla qu'il ne l'avait point possédée d'une façon certaine, que les étreintes dans la structure blanche du lit ducal ressemblaient trop à toutes les étreintes des voluptés passagères. Il comprenait autre chose. En elle, il aimait l'avenir de la race, et la meilleure justice réservée aux gloires des générations futures. Il s'attendrit. Il pensa que, sur cette même route, un jour, son fils, homme, dominerait aussi, du haut de la selle, et dans la noblesse de sa méditation, les perspectives vaporeuses du pays connu par sa mère dès le premier éveil des sensations enfantines. Il piqua sa jument, fou de vouloir aimer tout l'avenir de vérité dans la forme de sa jeune femme.
Il se précipita; il foulait le sol par les quatre pieds sonnants de sa monture. Les arbres s'égouttaient. Le vent plaquait son manteau contre sa poitrine et tordait les mèches de ses cheveux sous le bicorne de ville. La voir! Avide de la voir, il serra les genoux contre la selle. Le cheval s'efforça. Vraiment il ne savait plus si les cimes des seins nourriciers étaient mauves ou brunes sur la poitrine offerte à la joie des baisers. Et les cils sombres éventant des yeux aussi clairs que ceux de la petite Bavaroise prise après Mœsskirch! À cette heure passée de la victoire, avait-il senti, plus que dans cette course, la nation vivre en lui? Il ne le crut point. L'élan de l'amour était plus fort que l'élan de la gloire.
De quels bras émus il entoura Virginie, l'ayant rejointe dans la chambre aux meubles blancs de la duchesse. Elle l'interrogeait vainement. Elle écarta peu les gestes et les lèvres. Il la terrassa entre les hauts carquois de Cupidon sculptés à la tête du lit; puis, les yeux clos, il palpita dans une noble étreinte, avec l'idée d'un devoir.
Sa force pénétra la forme et la féconda, tandis que l'amante rougissait en balbutiant des mots puérils. Les couleuvres vermeilles des lèvres s'enlacèrent. Leurs haleines s'épousaient. Elle l'enferma dans l'écrin de ses membres doux et gonfla sa gorge sous les griffes du mâle crispé. Ils furent un corps, une âme puissante, une tiédeur passive et bienheureuse. La pluie et les branches se jetèrent contre les hautes croisées. La nature aussi fécondait la terre de ses eaux fertiles.
La semaine suivante, Virginie ne désespéra plus d'être mère.
Héricourt s'enchanta. Il la chérit davantage, malgré ses paresses dans le peignoir de mousseline verte, noué sous les seins par un ruban rose. Ce qu'elle acquérait de trop viril ne lui déplaisait point. Il supputait les chances de sa race; ils tracèrent la vie du fils, à la lumière des trois bougies qu'unissait un abat-jour circulaire de tôle peinte.
Or, un matin, une chaise de poste écrasa le gravier, puis s'arrêta devant le perron. Ce fut l'apparition soudaine du père qu'Augustin aidait à descendre. Dès la voix reconnue du capitaine, il cria que Caroline et Cavrois le poursuivaient, qu'on fermât les grilles. Il monta vite les marches de pierre, les mains ramant à travers le vide, et tomba sur l'épaule de Bernard pour sangloter. Caroline le chassait des Moulins. Elle s'emparait de tout. Il appelait la mort. Sa vie sainte de laborieux, on la méconnaissait, on l'insultait, chaque heure. On ne lui donnait plus l'argent. Il n'avait sur le dos qu'un habit de velours ridicule pour la saison. «Je ne cherche plus que la mort. Je ne désire que la mort. Je ne suis plus rien, rien, rien… Et la mort ne vient pas!…» Bernard le conduisit devant l'âtre, le fit asseoir. Le père avait vieilli. Les rides blêmes plissaient davantage son front. De petites taches noires ponctuaient la peau flétrie de ses mains, où les veines s'embranchaient, grosses comme des cordes. Tel qu'un sac à demi vide, son ventre roulait dans la veste; et les mèches blanches tirées en arrière par le ruban de la queue découvraient le parchemin livide des tempes. «Oh! Oh!» répétait-il, en levant sa main décharnée; un sanglot d'asthme ronflait dans les fanons de sa gorge.
Son fils eut une compassion infinie. Il se le rappelait jeune, poudré, en habit noisette et qui l'attendait sur la route. De loin le père souriait; car il voyait alors. Il s'avançait vers son fils en rendant le salut aux villageois. Un bonheur évident illuminait son large visage affable. C'était bien cela. Hier. Dix ans… Augustin racontait à voix basse la venue du vieillard au camp de Boulogne, par le coche. Lui, simple sergent-major, ne pouvait offrir à l'aveugle les commodités indispensables. Alors, parce que le vieillard ne voulait point entendre parler d'Aurélie ni de Praxi-Blassans, et que les deux marins naviguaient, il avait pris la détermination de le conduire auprès du capitaine. Le vieillard gémit et se leva. Il ne pouvait plus rester assis, sans douleur. Le voyage et les cahots de la berline avaient accru ses maux. De meuble en meuble, il se traînait. Anxieuse, effarée, Virginie le regarda du bout de la pièce…, elle s'effraya des lamentations…
«Oh, gémissait-il, je souffre comme un enragé… Il ne fallait pas te marier, Bernard. Qu'est-ce que je suis maintenant? Rien… Votre vie remplace ma vie. Je vous gêne… tous, tous… Il n'y a plus qu'à mourir! C'est ma seule pensée!»
Personne ne répondit. Augustin se tenait coi, en tournant son bonnet de police dans les mains. «Mon père!… voyons… vous savez bien… que nous vous aimons!» redit Bernard qui le conduisit jusqu'au fauteuil. En une grande pitié, il se mit à genoux, baisa les mains osseuses. Il accomplit cela, dans le seul désir que son père s'émût à cause de l'orgueil filial abaissé, soumis. Inexorable, le père le repoussa: «Non… non… Laisse-moi! laisse-moi mourir en paix comme un pauvre chien qu'on laisse mourir en paix!» Et il développa ses griefs. Caroline le privait de repos depuis six semaines, en remplissant la maison d'ouvriers qui battaient les murs à coups de marteau. On transformait les moulins, les tanneries. Il ne savait plus un coin de silence où calmer sa fièvre. Un jour il s'était enfui jusque Cambrai, chez les Bénédictins. Caroline l'avait accablé de lettres doucereuses. Dépourvu d'argent, il avait fallu revenir. Elle ne lui en avait plus donné, sous prétexte qu'il se sauverait encore; et les notaires ne pouvaient rien obtenir d'elle non plus. Lui ne supportait pas cette humiliation. Aurélie approuvait sa sœur. Quand il se promenait au bord du canal, Cavrois le suivait, peut-être, pour le pousser à l'eau…, oui, pour le pousser à l'eau.
Augustin protesta, mais le vieillard de crier: «Alors je mens!… Je mens… Dis que je mens, toi! Dis-le…» Sa couperose s'ensanglanta. Les boules de ses yeux, couvertes de taies bleuâtres, saillirent plus fort. De la salive mouilla ses lèvres déformées. Bernard souffrit de le voir souffrir; il enferma dans les siennes les vieilles mains et les baisa de nouveau.
Il eût pleuré. Le père flairait partout la mort. Inconsciemment il la croyait proche, hostile, dans les paroles et les actes de ceux qui l'aimaient le plus.
Au château, il ne supporta près de lui, aux fins de le servir, que l'orpheline, dont le mutisme et les mouvements doux n'énervaient point sa terreur des hommes. Deux jours Bernard le rassura. Le vieillard demandait le soleil. Ses yeux savaient encore l'admirer ainsi qu'une ombre plus rouge, expliquait-il. Il le percevait surtout par la tiédeur de ses joues échauffées. L'adolescente joua du violon. Il parla de sa fille Aurélie, qui touchait de la harpe avec science. Bernard et Augustin les écoutèrent. Quelque chose s'allégea de leur peine.
Quant à Virginie, un mal de dents la tint couchée avec une joue monstrueuse. Humide de larmes, elle se plaignit sans qu'on la pût calmer. Cela rendit de l'inquiétude à M. Héricourt, qui blâma les mariages. Il exigeait que ses enfants lui restituassent sa fortune, puisque rien n'était plus à lui, puisque des femmes inconnues lui avaient pris ses fils, et que des hommes avides lui avaient pris ses filles. Il obtiendrait sa fortune par la loi. Seul, il attendrait la mort, à l'abri de tous. Il le jura en blêmissant. Son notaire agissait.
Le capitaine ne différait point de sa timidité d'enfant à la vue de cette fureur. Il s'imputait à crime de s'être marié. Leur père les accusait justement. Il avait, pour eux, édifié une fortune, apprêté le bonheur du destin, et on vexait son orgueil en lui montrant qu'il ne suffisait plus à l'affection de sa descendance.
—Père, pourquoi ne l'avez-vous pas dit… avant les fiançailles, pourquoi? Je vous aurais épargné cette peine… Pourquoi ne pas l'avoir dit.
—Tu le devinais bien! Ne voyais-tu pas mon irritation qui cachait mon chagrin… Tu n'as voulu rien comprendre. Ni Aurélie, ni Caroline… Vous m'avez tué, tué… C'est indigne…, moi qui vous aimais tant, moi qui ai trimé toute ma sainte vie pour vous…
Des pleurs durs sautèrent de ses yeux morts. Ses pauvres lèvres blanchâtres tremblèrent sur le vide de la bouche. Il ne blêmissait plus. Ses regards imploraient le ciel en larmoyant. Bernard souffrit cette souffrance, de tout son cœur. Il se jugea parricide. Sûrement leur père allait mourir de ce qu'ils avaient commis. Augustin le consola difficilement. Le capitaine répondait:
—Non, il s'est réfugié près de toi, parce que tu n'es pas marié. Du moins il n'y a pas entre lui et toi l'ombre qui sépare, l'ombre qui passe, l'ombre qui crie là-haut comme une chatte en folie…
—Scélérats! Assassins de votre père, Aurélie, Caroline, Bernard…, assassins!
Le vieillard cracha ces mots et toute la salive issue de ses gencives édentées… et puis sanglota tenant ses lèvres closes, par crainte d'une plus atroce hideur de sa face blette. «Oh! Oh!» gémit-il étranglé, en élevant son front douloureux.
Pareil à un enfant que rien n'apaise, il s'éternisa dans sa peine, au fond de la bergère en velours jaune. L'orpheline restait assise sur un carreau, attentive à tout. Vers le soir, Virginie moins malade vint protester de sa tendresse. Elle le chérissait. Ils couleraient tous trois une existence d'heureuse vertu.
—À d'autres!… Vous me détestez… Moi j'ai détesté mon beau-père.
Vous me détesterez. On ne peut que se haïr.
Ils se regardèrent atterrés, sans force. Le vieillard condamnait ses bourreaux. Ils comprirent bien qu'ils l'étaient. De leur joie l'aveugle allait périr. Aucune prévenance ne le persuaderait. Aucune affection ne remédierait. Ils le virent se lever, chanceler sur ses grosses jambes en bas blancs, porter, de meuble en meuble, le poids de ses viscères flottant au sac avachi de son ventre. La mort chargeait déjà ses épaules.
«Je le tue, moi, je le tue!» se murmura Bernard. Il eût voulu subir la torture du remords. Même pas. En lui une stupeur triste se perpétuait uniquement.
—Je n'ai pas compris, se dit-il encore… et je le tue!
—Oh! ne pense pas cela; ne pense pas cela, sanglota Virginie, qui l'avait entendu.
Augustin trouva un apaisement. Il avait découvert un trébuchet; il demanda des louis, des écus, les déposa sur la table de marbre: «Voici. Bernard vous remet de l'argent sur ce qu'il vous doit. Comptez vous-même!» Las, M. Héricourt s'assit dans la bergère; ses vieilles mains effleurèrent les pièces. Il les caressa. Il marmonnait. De temps à autre il tirait ses bas jusqu'à la jarretière d'un geste encore vif. À la faveur du silence, l'orpheline fit renaître l'âme du violon.
Les deux infortunés vécurent ensemble.
L'aveugle se put distraire par l'ouïe, par le tact; et, lentement, le désespoir de M. Héricourt s'atténua.
Par malheur, il fallut que débarquât tout à coup Aurélie, effarée, dans sa redingote anglaise au dos large. Le Moniteur annonçant la sentence et la mort du duc d'Enghien terrorisait la capitale. Praxi-Blassans avait tout de suite mis sa femme dans une chaise de poste avec la petite Delphine, afin de lui éviter les émotions que la police du Premier Consul pourrait bien valoir à ceux qui recevaient ostensiblement les amis de Moreau.
—Ma c.ère, ma c.ère, pleurait Aurélie… au milieu de ses malles et de ses cartons. Imagine-toi! Un lourdaud pris avec Georges raconte que les conjurés s'inclinaient devant un bel homme qui venait aux réunions. Il le décrit comme ci et comme ça… Buonaparté se dit: «C'est Enghien-Condé…» On envoie à Ettenheim un aide de camp, lequel apprend, on ne sait d'où, qu'Enghien faisait des absences secrètes. Voilà Buonaparté convaincu! Ni une, ni deux, ma c.ère! Ordre au général Ordener de passer avec les grenadiers à cheval de la garde sur les États de l'électeur de Bade. On arrête le duc dans sa maison. On enferme ses papiers et sa personne dans une voiture, et on le conduit à Strasbourg. Les cavaliers ont fait quatorze lieues en dix heures, aller et venir! Et puis, au galop de Strasbourg à Vincennes! Il y arrive le lendemain de son arrestation à onze heures du soir. Aussitôt la Commission militaire qui l'attendait l'interroge. Elle le condamne à deux heures du matin. À quatre heures et demie on le fusille. Eh bien, à neuf heures on confrontait le lourdaud avec Pichegru, à la Conciergerie, et le lourdaud de s'écrier: «Voilà l'homme devant qui tout le monde s'inclinait à la réunion…» Là-dessus, cette pauvre Mme Ordener court chez M. de Greschen, se jette à ses genoux tout en larmes, supplie le diplomate allemand d'intervenir en faveur de son mari, auprès de qui de droit, s'il y a des suites et un procès; car le général ne prévoyait point, en arrêtant le duc, que c'était pour le tuer. Elle crie que l'honneur de son fils sera perdu à cause de cela… Et puis le chien du duc, un amour de pauvre chien chéri!… Il l'avait suivi jusqu'au terrain d'exécution. Le duc l'a recommandé aux soldats, en disant: «Je ne vois ici d'amis avec moi que mon chien… C'est le seul vrai qui me reste. Qu'on ait soin de lui…» Mais le pauvre chien ne veut plus quitter Vincennes. À Paris… on demeure stupide… Je sais par ouï-dire qu'à la mort de Louis Capet la sensation fut petite auprès de celle-ci. Hier soir, à l'Opéra, il n'y avait pas vingt personnes pour applaudir Mme Gardel dans La Dansomanie!
—Praxi-Blassans n'en avait rien appris?
—Pas ça. Talleyrand et le Grand Juge lui-même ignoraient tout.
Buonaparté a machiné l'abomination avec Réal et son Fouché… Je meurs.
Donnez-moi du café au lait…, un massepain… Oh! je vais avoir un
petit étourdissement…
Elle l'eut. Elle fléchit sur les genoux, abandonna ses bras étendus à Virginie et à Bernard; ferma les yeux… Ils la soutinrent. On apporta du vinaigre. Son chapeau polonais de velours marron inclina de côté. Les servantes lui frappèrent les mains. Elle reprit ses sens et fondit en larmes. Son mari allait être arrêté, fusillé. Elle appela «Gaëtan» et demanda les sels anglais de son nécessaire qui était resté dans la chaise.
Le Rival! Héricourt eût voulu contre lui porter la mort, ou la recevoir. Pourquoi le sort favorise-t-il ainsi ceux qui violent les règles élémentaires de l'honnête et du juste? Alors tout ment, les exemples illustres des grands citoyens, l'enseignement de l'histoire, la tradition romaine, les livres des philosophes! Ô l'étoile de ce Buonaparté parvenu grâce aux amants de la Beauharnais et s'affermissant par l'assassinat, la calomnie, toutes les trahisons, aux bravos de trente millions d'esclaves! Il évoqua les figures des bourgeois à l'aise qui ricanaient de sa ferveur envers Moreau… Augustin s'indignait aussi. Au camp de Boulogne, la révolte se lassait. Les officiers accusaient Moreau de n'avoir pas obtenu les avantages décernés par Buonaparté à ses compagnons d'Égypte et d'Italie. Ne voulant rien recevoir du Corse, il compromettait l'avenir de ses amis. Il eût pu exiger des places, des honneurs, des commandements, et, en situation première, déverser les mêmes faveurs sur l'armée du Danube. Trop orgueilleux, il s'était tenu à l'écart. On lui reprochait de satisfaire un amour-propre égoïste au détriment de ceux dont les fatigues, les risques et le sang lui avaient acquis la fortune. Prêt à repartir pour le camp, Augustin promit à peine d'y protester.
—Ah! Ah! fit Bernard étonné de son frère, et il lui saisit le poignet.
Tu passes à l'autre, toi aussi?… Réponds.
Le grand garçon balbutia. Il brossait les galons de sergent-major sur sa manche bleue. Moreau avait-il donné des ordres? Lui ne savait rien, d'ailleurs. Le général Junot le protégeait, Oudinot aussi. Il suivrait ses chefs. Que pouvait-il, petit sous-officier, contre la discipline? On disait que le peuple de Paris délivrerait Moreau. Alors il marcherait avec son régiment… L'heure du départ, au reste, le pressait. Secrétaire, provisoire à l'état-major de sa division, il ne pouvait plus prolonger son absence.
L'aîné se contenta de le regarder en pleins yeux: «À ton aise!» Augustin haussa les épaules: «Allons, adieu, mon frère. Écris-moi plus souvent. Tu ne m'écris rien. Cavrois me donne des conseils, lui!—Il ne faut prendre conseil que de soi-même.» Afin que leur séparation fût plus cordiale, ils reparlaient de leur père et de sa manie qui les attrista. La présence d'Aurélie fit craindre un nouvel effarouchement du vieillard, une autre fuite. Ils se quittèrent anxieux devant le cabriolet et le cheval rouge attelés pour conduire le jeune homme au bureau de la diligence. Les lanternes jetaient deux rayons. Ils éclairaient au passage les branchettes des haies, la mousse des arbres.
Cette visite de son frère où il avait paru si loin de leur ancienne amitié laissa de la détresse à Bernard. Ce n'était plus l'enfant studieux qui admirait le houzard et le priait de redire ses aventures, ni l'échappé de la maison arrivant avec les chariots de fournitures sur le Rhin, saisi par la fièvre nationale, mais un homme dissimulant sa conviction et qui pensait à une vie inconnue de sa famille, une vie différente, égoïste, que le flegmatique Cavrois préparait.
Auprès du père tranquille dans le pavillon du sud, Bernard se calma. Le vieillard consentit à rire de ses petites habitudes, de ses boutades en les racontant. Il avait rabroué celui-ci et molesté celle-là. Il se jugeait impudent. L'orpheline souriait aussi. Elle, jusqu'alors muette, se mit à rappeler les menues espiègleries de son enfance, en s'animant. Et ils riaient tous deux, très amis, pendant qu'il tirait ses bas au-dessus de la jarretière. Il croquait des pastilles avec elle. Sans qu'il la vît, ils se connaissaient très bien, entre les lumières des quinquets. Il la traita de «drôlette» et pria son fils de commander, pour les repas, certains plats sucrés agréables à sa gourmandise, du vin blanc mousseux. Bernard le crut heureux et guéri.
Dans la bibliothèque, Virginie luttait contre son mal de dents pour faire à Aurélie les honneurs. Celle-ci, mignonne et agitée, ne cessa point de craindre le désastre de Praxi-Blassans. Sur un sofa la petite Delphine dormait en boule dans ses robes blanches et contractait ses poings minuscules contre la lippe de sa lèvre humide. Ils causèrent à trois de Buonaparté et de la mort, jusque l'heure où ils conduisirent Aurélie, pâle de fatigue, dans sa chambre. Au lit, avant que Bernard eût pu lui parler, Virginie, épuisée par l'agacement de la douleur nerveuse, s'endormit de suite, ronfla. Le capitaine veilla seul dans la haine de Buonaparté.
Virginie dormait. Il se retourna sous les couvertures. Son pied frôla les jambes douces, chauffées déjà par le lit. L'épouse enlisée dans le sommeil n'était plus qu'une masse tiède, à peine vivante, et pelotonnée de telle sorte qu'elle reprenait la forme de ces coquilles marines flottant au bout des algues, parmi les transparences obscures des eaux. Il évita d'y toucher encore.
Vers le milieu de la nuit, après une courte somnolence, il crut entendre une marche étouffée dans le corridor. Cela venait depuis l'appartement d'Aurélie, par elle choisi tout voisin, à cause de ses peurs, bien qu'une chambrière couchât auprès. Son frère pensa qu'elle s'effrayait du vaste château, de la pluie, des cris du vent dans la cheminée. Deux braises achevaient se ternir entre les cendres des bûches. Il écouta les soupirs rares et profonds d'une respiration contenue. On s'arrêta. Des étoffes bruissèrent contre la porte de la chambre, et puis tout se tut, sauf les soupirs. Que faisait Aurélie? Peut-être s'inquiétait-elle de Praxi-Blassans. Il convenait de la rassurer. Il remua. Elle souffla doucement: «Bernard!» En robe de chambre et en babouches, il fut jusque la porte, l'ouvrit devant une sœur qui grelottait à l'air froid, malgré sa douillette matelassée d'ouate. «Virginie dort?—Elle dort. Vous avez eu peur?—On a marché dans le parc!—Ne craignez rien. Des maraudeurs, quelquefois, viennent ramasser les branches que casse la bourrasque, mais la maison est bien gardée. Un domestique couche dans le vestibule, et les gens d'écurie dans les communs.—Tu ne dormais pas non plus. Mon père m'inquiète. Il refuse toujours de me recevoir?—Il faut lui éviter les émotions. Demain je lui parlerai. Aurélie, vous allez prendre froid.—J'ai si peur, seule au milieu de cette grande chambre. Delphine dort dans son berceau. Derrière le paravent, la servante ronfle comme une brute. Je me sens trop seule, Bernard. Et ce vent qui secoue la maison. Les portes gémissent. Le bois craque. C'est à mourir de peur. J'ai poussé les verrous… Quand le rideau tremble contre la fenêtre, je n'ose pas y voir.—Entrez, dit-il.» Ils chuchotèrent. Virginie ne bougeait pas, roulée en boule, et ses hanches gonflaient le drap. «Mon pauvre frère!» murmura l'autre. Bernard pensa que cette lamentation visait le malheur de la famille frappée par l'infortune de Moreau et la démence de l'ancêtre. Il tenta un geste de tristesse, parla de Praxi-Blassans trop habile et trop indispensable à Talleyrand pour ne se tirer point de cette fâcheuse affaire. Mais Aurélie tenait à son idée: «Elle dort toujours ainsi?—Elle dort beaucoup, répondit-il. Les rages de dents la fatiguent. Elle dort comme une enfant, comme Delphine.—Moi je veille avec Gaétan. Nous nous consolons ensemble. Je ne la comprends pas de dormir ainsi quand elle te sait malheureux, à cause de notre père.—Ce n'est pas son père. Et puis, dans sa position…—Tu l'aimes?—Oui, elle est bonne, et quelle belle fille, Aurélie, si vous saviez!—Ah! Elle n'a pas la taille fine.—C'est vous qui me l'avez choisie. Je la trouve parfaite.—Elle ne manque pas d'esprit?—Elle a beaucoup de sens.—Oui… Enfin! Tu es content, Bernard?—Nos habitudes s'accordent.—Qui ne s'accommoderait de toi?—Oh!» Elle murmura de grands éloges. Le colonel raffolait de son gendre, au reste, comme le petit beau-frère Edme Lyrisse, qui laissait là ses jeux pour étudier afin d'entrer vite à l'École de cavalerie, puis d'en sortir dragon. Praxi-Blassans aimait ce «caractère romain» que le soldat cultivait en lui. Elle-même l'avait toujours jugé d'une séduction dangereuse. N'eût été le lien de sœur à frère elle l'eût redouté pour le repos de son cœur. Aurélie baissa les yeux.
Ils demeurèrent sans paroles quelque temps. Drapé dans sa robe de chambre, Bernard s'accouda sur ses genoux et regarda le pétillement du feu ranimé. Au fond de soi, il avait toujours pensé à cette heure qui maintenant sonnait tout un carillon d'espérances maudites. Virginie respirait trop fort en rêvant sous les couvertures, loin d'eux, à cause de la vaste chambre. Sa sœur haletait en silence. Oui, ils s'étaient rencontrés comme des âmes étrangères, un jour, au tournant de l'enfance. Il l'avait désirée. Elle avait craint la force de ce désir. Contre cela ils luttaient encore. «Je regrette de t'avoir marié, soupira-t-elle.—Pourquoi?—Le sais-je?» Elle se recroquevilla sous la douillette que couvraient ses cheveux répandus. «Gaétan s'occupe de choses trop hautes, reprit-elle, et sa voix tremblait, s'étouffait. Il ne m'appartient jamais. Il ne partage pas mes peines. Notre père me renie, à présent. Il restait toi. Et je t'ai marié. Alors je n'ai plus personne que la petite Delphine, et celui qui va naître, qui frémit entre mes entrailles.. Mais jusqu'au jour où mes enfants atteindront l'âge de savoir, je vieillirai solitaire. Pourquoi t'ai-je marié? Tu te rappelles? Autrefois, ton affection m'effrayait; puis cela s'est calmé, quatre ans, puis cela est revenu, cet automne, quand ta blessure se cicatrisa. Je te mariai. Plains la pauvre Aurélie. Plains-là…» Elle secouait la tête.
Lui ne sut dire. Il sentit bien qu'elle ne proposait rien d'infâme, qu'elle ne rappelait rien de criminel, mais seulement l'intimité possible d'une affection entre leurs deux âmes sympathiques, attirance dont elle avait, courageuse, à deux reprises, écarté le péril, par la présence suscitée de la grisette Zulma, par celle de Virginie.
Il comprit l'effort moral de cette frêle créature encore à demi zézayante. Contre soi Aurélie avait héroïquement combattu, avant de vaincre sans bruit. Elle n'avait pas discuté le devoir. Elle avait grandi moralement. Près d'elle, il estima tout amoindri son «caractère».
Depuis si longtemps il ne la désirait plus. Apparence dédoublée d'Aurélie, la grisette avait rassasié le jeune homme d'une chair pareille, d'une grâce peut-être analogue. Et ce qui restait aimable en la sœur se distinguait entièrement de la beauté sensible.
Le contraire advenait pour elle. Mûrie, un peu lassée de sa tumultueuse existence, elle s'attendrissait soudain au charme ancien de leurs affinités indécises. Elle s'en troublait davantage que jadis. Le malaise d'une équivoque épouvantait la quiétude de sa vertu; elle souffrait de voir une autre femme se confier à la vie de son frère.
Ces intuitions traversèrent l'esprit de Bernard, qui ne les fixait pas aisément. Il s'effraya du crime entrevu. Quelque orgueil en outre s'insinuait à conquérir ainsi la douleur d'une telle femme admirée de son adolescence. Cependant les résultats de sa perfection l'attristèrent. Il se crut fatal, selon la mode des personnages de romans. «Vous lisez beaucoup, Aurélie. Ces lectures vous tourmentent;» assura-t-il. Elle secoua la tête. Lui se rappelait avoir vu René, le livre de M. de Chateaubriand, sur le guéridon de sa sœur, lors d'un séjour récent à Paris. Les imaginations des écrivains gâtaient l'esprit des femmes. Dans ce livre-là, un inceste fraternel s'accomplit. D'ailleurs tous les volumes racontaient des histoires aussi «fatales». En récompense de son succès littéraire, M. de Chateaubriand venait d'obtenir le secrétariat d'ambassade à Rome. Le capitaine hésitait à mettre la conversation sur ce point. Avec le sens d'effleurer le crime imminent, il cita le nom. Aurélie détourna la tête. Elle regardait l'ombre, loin de la chandelle, au-delà du lit où la dormeuse ne cessait pas de gémir doucement. Pour éviter la moindre allusion au roman, elle vanta par une seule épithète le Génie du Christianisme, s'embrouilla dans la phrase, et se tut.
Il pouvait donc la convaincre de leur pensée secrète. Virginie remua, découvrit les bras, en soupirant. Ils attendirent qu'elle les aperçût. Sa grande figure coiffée d'une tignasse noire se retourna. Elle ouvrit les yeux et, pendant une minute, eut de la peine à se rendre compte des deux formes. Ses regards s'effarèrent. Elle chercha son mari près d'elle. «Aurélie a peur…,» dit-il. Virginie riait. Elle eût voulu se rendormir; mais résista. Sa tête retomba sur les oreillers: «Tu as eu peur, ma pauvre Aurélie… Et de quoi, de quoi?» balbutia-t-elle. Mais bientôt elle s'arracha du sommeil. Ils causèrent.
De cette scène, le lendemain, le capitaine Héricourt ne retenait rien qu'une joie vaniteuse. À table, entre les deux amies, il goûtait les délices du pain, du vin, de la nappe blanche, des mets abondants. Tout lui parut splendide et bon. Son appétit s'enthousiasmait des sauces, de la volaille. La soif vidait de grands verres. À l'écurie, il admira ses chevaux, les postiers gris, charnus, aux croupes rondes, le cheval d'armes bien musclé et large d'encolure, la jument de chasse trapue, légère aux jambes. Il fit défiler ses bêtes devant les femmes.
À travers son lorgnon d'écaille Aurélie examinait, haussant les sourcils délicatement peints. En amazone de drap vert, Virginie fut maussade, parce que le médecin défendait l'équitation.
Un temps Héricourt ne parla point de cette arrivée à son père, qui ne voulait voir ni bru ni fille. Enfermé dans son pavillon, le vieillard ne laissait pas ouvrir aux visiteurs autres que son fils. Il avait repris son occupation habituelle de peser les écus au trébuchet. L'orpheline jouait du violon ou contait des histoires puériles, dont le père Héricourt riait en cachant avec ses mains ce qu'il savait hideux sur son visage: la bouche molle tout édentée. Son fils le crut momentanément guéri de l'humeur noire. Il le promenait au soleil faible du printemps. Il l'entourait de soins. La fragilité de cette raison lui inspira beaucoup d'attendrissement. Il écrivit à des chirurgiens illustres afin de savoir si l'on pouvait rendre la vue, et se promit de le conduire à Paris lorsque la santé du vieillard serait entièrement bonne. Il se voyait ensuite dans le Midi, que vantaient ses frères les marins, sur une terrasse de villa, entre l'épouse, mère d'un enfant vivace, et le père clairvoyant, heureux d'éterniser son repos devant les eaux bleues de Provence.
Espoir qui valait le charme d'une émotion sincère. Il entretint de cela les deux infortunés; il guettait leurs sourires. La petite serrait la main du vieux comme si elle eût craint d'en être éloignée. L'affection de cette enfant devenait touchante, à l'égard de M. Héricourt. Elle lui gardait sa part de gâteau et demeurait en travers des portes pour empêcher qu'on n'entrât au pavillon, si l'oreille n'avait point reconnu des voix amies. Les rancunes contre les filles et la bru, elle sembla finir par les admettre, les appréhensions aussi, Bernard n'obtenait plus facilement des avis sur le sommeil, l'appétit ou les paroles de son père. Le silence de la compagne se défiait. «Aurélie me poursuit dans les allées du parc, dit une fois M. Héricourt. Je n'irai plus.» Son fils le dissuada de cette imagination. Mais le vieillard affectait un sourire d'ironie douloureuse dans sa face plus blême, et il tirait nerveusement ses bas sur les grosses jambes tendues. «Ta sœur me fait suivre… J'ai reconnu un pas sautillant. Ne me démens pas, hein! Je ne veux pas qu'on me démente! Alors je suis un menteur, moi?… un menteur? Si l'on me suit encore, je m'en irai; et, cette fois, vous ne me retrouverez pas! je le jure! je le jure!» Il frappa la table du poing et secoua la tête. Ses rides se rassemblèrent entre les mèches blanches et grises.
De ces paroles Bernard avertissait Aurélie rompant le sceau des lettres parisiennes. Les événements se précipitaient. M. de Chateaubriand donna sa démission à l'ambassade de Rome; il refusait de servir les meurtriers du duc d'Enghien. Mais le Sénat, par une supplique, voulait obtenir que le pouvoir fût héréditaire dans la famille du Premier Consul, afin de ne pas permettre aux conspirateurs de troubler, après un crime accompli, la vie régulière de l'État. Praxi-Blassans louait toutefois Buonaparté de réunir autour de lui les émigrés, les royalistes, les prêtres revenus en foule. On attendait un sacre. Les gazettes imprimaient les expressions Empire d'Occident et Empire des Gaules. Il y avait aux Tuileries des «dames d'honneur». Cependant l'entourage hésitait encore à requérir le titre suprême pour le vainqueur de Marengo. On eût aimé que l'initiative vînt du Tribunat, compagnie réputée fort indépendante. Quant à lui, Praxi-Blassans, il perfectionnait, avec Talleyrand, la surveillance secrète de l'Europe. Depuis la mort du duc d'Enghien, les cours étaient dans la stupeur. Lui croyait à une alliance entre la Prusse et la Russie. Augustin passait lieutenant sur la recommandation du général Oudinot, qui allait acquérir pour l'usage de son corps divisionnaire les cuirs de Caroline Cavrois. Les farines des Moulins Héricourt remontaient déjà jusque le quartier général d'Ostende par les navires de Dunkerque. L'arrangement financier des échéances avait plu au général; en retour, il attachait le jeune homme à son état-major.
Ces nouvelles étaient pénibles au capitaine. Aurélie le plaisanta sur la fortune du Rival; mais elle augmentait ainsi les froissements intimes du caractère blessé. Il souhaita la reprise de la guerre, l'invasion en terre anglaise, les étapes sous la pluie et l'angoisse du combat. Virginie, décidément grosse, vomissait, dormait, se défigurait. Au quartier de cavalerie, le colonel imposait silence aux tentatives de propos politiques. Pitouët lui-même se taisait, désireux d'un grade meilleur; et Pied-de-Jacinthe s'étant, grâce à lui, perfectionné dans la lecture, l'orthographe, allait devenir adjudant. Ensemble, à l'entresol du libraire, ils étudiaient la géographie, couchés sur des cartes du pays britannique. Officiers, leurs prises rémunéreraient mieux l'espoir de compléter l'achat de l'imprimerie. Sous les ondées de germinal, les recrues en manteaux conduisaient les chevaux à l'abreuvoir, évoluaient par pelotons humides, brossaient les pelages des barbes piteux attachés aux anneaux des murailles. Dans la rue, Bernard rencontrait aux vitres des cabarets, derrière la fumée des pipes, leurs figures paysannes épanouies entre les cols rouges de l'uniforme et les bonnets de police. Aux éclaircies, ils traînaient maladroitement leurs sabres et leurs bottes sur les trottoirs, taquinaient les servantes hâtives, attrapaient dans leurs grosses mains les angles des tabliers.
De ces rustauds, le capitaine s'acharnait à faire des hommes audacieux, agiles. Telle une meute de jeunes chiens balourds, ils s'empêtraient d'abord dans leurs harnais, ils se bousculaient avec les croupes des chevaux, ils prenaient la droite pour la gauche et clignaient des yeux à la menace de la punition. Sévèrement, Héricourt les assouplissait, redressait leurs échines et déliait leurs membres. C'était sa joie de les voir peu à peu s'emboîter dans le peloton entre les anciens soldats, puis relever la tête, en regardant droit devant eux. Si, dans la rue, il apercevait deux dragons en belle allure, roides sous l'habit sanglé, dans la culotte blanche et les bottes à l'écuyère vernies, il se félicitait d'avoir ainsi transformé les brutes informes et maladroites des provinces lointaines. Sous la lumière des casques, le balancement des crinières noires, les visages paysans perdaient leur rondeur niaise. Ils s'affinaient, plus mâles, s'ombraient de moustaches. Le guerrier latin ressurgissait du paysan grossi par la glèbe. Il se faisait un être de force, d'élégance, d'honneur. Avec le plaisir du statuaire pétrissant la glaise pour créer des dieux, le capitaine métamorphosait les soldats pour composer de sveltes statues équestres, fières de leur habit à doublure écarlate et du bruit militaire les suivant avec le cliquetis des éperons choqués au sabre. Cette œuvre le rendit heureux. Derrière les trompettes en justaucorps rouge, qui, du haut des chevaux blancs, clamaient la gloire joyeuse de l'escadron, il aima paraître à la tête du troupeau claquant le pavage d'un bruit de fer. Héros, droits et solides, tel son caractère, ils se succédaient le long de quatre files cuirassées de buffleteries où pendaient le mousqueton et la giberne. Il les sentait comme les bras de sa force volontaire et les cent faces de son courage actif. Ne les avait-il point façonnés à l'image de l'idéal romain, ces Décius casqués de métal, et sonnant la guerre devant les physionomies égayées des marchandes, qui, les mains aux hanches, accouraient au seuil des boutiques.
Le régiment gagnait les routes, s'ennuageait de poussière. Le chef d'escadron parlait aux oiseaux de son cœur sensible, à Bernard de sa nouvelle maîtresse, aux lieutenants de ses aventures passées. Vers un détour de la route, on apercevait l'ancien postillon énorme, pesant sur une grande bête pie achetée en Angleterre, pour remplacer celle tuée à Mœsskirch. La graisse enflait partout l'uniforme. Ses bajoues retombaient sur le col rouge. Il criait qu'on fît silence, qu'il punirait les bavards et les idéologues, et, par goût de sa profession première, il examinait une à une les montures de l'escadron, faisait courir à part les animaux nouvellement acquis. Dans une prairie, les autres escadrons se rencontraient. Alors commençaient les jeux du carrousel, le saut des obstacles en ligne, les dédoublements de files, les voltes de pelotons, les courses d'essai, les poursuites par cavaliers, tout un exercice de vie robuste, où le cheval n'était plus qu'un ensemble de membres indistincts du corps soudé à la selle, le servant, et multipliant les forces humaines. Les centaures aux têtes lumineuses folâtraient.
Après ces manœuvres, Bernard rentrait, muni de bonne fièvre. Lassée par la fatigue physique, son exaspération ne s'impatientait plus contre Virginie, maladive, assise sur la chaise longue, et tenant haute sa poitrine forte. Les yeux aux cils sombres souffraient de la lumière intense, du tapage: Delphine frappait le crâne en bois d'une marionnette contre l'angle d'un meuble, avec l'obstination de la punir. Fine et mélancolique, Aurélie parcourait un roman de Ducray-Dumesnil. De vive voix, elle analysait les épisodes où de pauvres enfants abandonnés découvrent des protecteurs riches qui les mènent jusque l'aisance, puis les restituent à l'amour de leur mère. Virginie s'apitoyait. Des larmes d'émotion ruisselaient sur ses grandes joues. «Vous êtes une bonne femme!» disait Bernard attendri de la voir en pleurs; et il n'était pas sans la préférer au sec égoïsme d'Aurélie, qui jugeait l'œuvre seulement pour vanter l'imagination féconde de l'auteur et mépriser le style. Il écouta de la sorte gémir une collection de volumes contenant des familles vertueuses persécutées par le crime, menacées par des séducteurs sans scrupules, récompensées enfin par les satisfactions des cœurs purs que contente une vie simple et frugale.
Il reprit ses crayons, son chevalet, la sépia et les feuilles de papier jaune, et tenta, dans maintes esquisses, le portrait de Delphine en chérubin. Deux ailes à la craie parèrent la petite figure joufflue, ses cheveux d'or léger. Ils s'extasiaient ensemble sur les ressemblances. Aurélie étouffait sa fille de baisers. En feuilletant les études des cartons, elle découvrit, certain jour, l'image de la petite bavaroise assise à terre contre un mur, les jambes écartées, et la figure saisie par la navrante expression d'un reproche au spectateur. «Ça n'est guère moi, remarquait Virginie, qu'en penses-tu, ma chère?—Ce n'est pas toi, mais ce sont tes yeux.—Bernard prétend que je devais être ainsi, vers quinze ans. Tu trouves, toi?—Tu étais plus forte, plus grande. Et tes longs cheveux épais, donc!» La sœur songea, puis: «Bernard, donne-moi ce dessin, veux-tu? Si, si… donne-le moi.—Donne-lui donc, appuya Virginie. Pourquoi pas?…» Le capitaine ne résista guère, ayant réfléchi qu'aucune raison valable ne justifiait la crainte d'un regret. Parmi les brève amours de la guerre, parmi les brutalités des garnisons qu'importait le souvenir d'une? Cependant cela lui déplut un peu.
Quand Virginie fut en sa chambre, Aurélie, qui touchait de la harpe, continua de la faire vibrer, en sourdine, pour dire:
—J'ai le portrait de celle que ton cœur aime.
—De Virginie?
—Non. Tu as épousé Virginie, parce que ses yeux te rappelaient les yeux de cette petite fille.
—À d'autres, ma sœur! En voilà des inventions!
—Je le sais; je le sens. Tu aimas cette figure, cette attitude.
Il haussa les épaules, et se mit à rire. Vraiment non, il n'aimait pas cette enfant prise au hasard, dans l'enthousiasme de la bataille, afin de ne pas étonner ses camarades, en agissant d'autre sorte qu'ils n'agissaient. Son esprit travailla. Il se rappelait mal l'émotion d'alors. Elle criait, elle se débattait. L'instinct de lutte l'avait surtout excité à la vaincre, à l'étendre, à disjoindre la contracture des membres. Il s'était aperçu du visage, des cils sombres sur les yeux clairs, seulement après l'acte, quand il s'était vu debout devant le reproche douloureusement ahuri de la fille assise contre la muraille. Alors l'ordre appelant les soldats lui avait enjoint de partir sans qu'il eût à consoler d'une caresse, ni à prolonger la honte de sa présence. Car il aurait eu pitié et remords pour cette faible que sa force dévastait.
—Pitié, remords, consolation… répéta sa sœur quand il eut avoué.
—Sans doute: un peu de pitié, un peu de remords, le désir de consoler… Oui, j'ai ressenti, un court instant, le désir de la consoler.
—Tu l'aurais aimée si tu l'avais consolée. Homme sensible, tu regrettes en vain de ne l'avoir pas consolée, car tu as senti, cet instant-là, combien tu l'aimerais si tu la consolais…
—Peut-être…, sourit-il.
—Voilà comment tu te souviens de ses moindres traits, comment tu as réussi le dessin de cette figure pleine de reproche et de douleur, Bernard! Voilà comment tu as épousé Virginie qui a des yeux pareils aux yeux du reproche.
—Vous brodez, ma sœur.
Elle ne répondit pas; elle pinça plus fort les cordes de la harpe, elle appuya sur la pédale; l'instrument pleurait.
—Aurélie, les romans vous gâtent l'imagination, ma chère…
Elle continua de faire se lamenter les sons. La petite Delphine déchirait le ventre de sa poupée et restait soucieuse, à cause du son répandu, des lambeaux inertes.
—Delphine, ma petite mie!…
—Maman!
—Tu as fais mal à ta fille… C'est vilain.
L'enfant rejeta loin la marionnette détruite, tandis que sa figure joufflue marquait un dédain impérieux.
Bernard médita sur ce qu'Aurélie prétendait comprendre de cette aventure. S'il était demeuré, consolant la vierge profanée, peut-être une liaison eût suivi, un amour. Cependant aucune passion n'avait eu d'empire sur le caractère. Il attribuait l'amour à une faiblesse d'esprit dont il s'estimait incapable. Avant le goût pour sa femme, il n'avait connu que de vagues sentiments envers Aurélie, les simples joies sensuelles dues aux prévenances des filles mercenaires. Il lui semblait difficile d'admettre qu'il se fût changé en faveur de l'enfant niaise. Certes il gardait d'elle un souvenir précis; cela tenait à ce que la scène était unique dans sa mémoire: les femmes blotties dans la maison; l'ardeur des dragons échauffés par la charge, ivres de courage, de peur, d'émotions violentes, de gaietés formidables compensant l'angoisse du combat; ces cris éperdus de femelles bousculées, troussées, dévêtues; ces luttes; ces clameurs de «Vive la Nation», qui annonçaient chaque triomphe de mâle fou; tout cela lui restait à l'esprit comme un spectacle irréel de théâtre. Aurélie répliqua paisiblement:
—Tu étais l'acteur.
—Acteur?
—En aimant cette fille étrangère, tu exprimais la fougue de la République victorieuse; et tu te souviens de l'instant où tu vécus le plus de vies, celles de tous, l'instant le plus passionné de ton âme agrandie par toutes les âmes.
—Ah! ma pauvre sœur, vous rêvez pathos…
Il se remit à ses dessins. Virginie rentrait.