VII
Le prince était content de lui en rentrant vers deux heures du matin dans le petit logement meublé qu'il occupait au Borgo Ognissanti et qu'il avait longtemps visé avant de l'obtenir. Il y avait connu un peintre américain en train de copier les Fra Angelico de Saint-Marc et qui avait séjourné là plusieurs années. Quatre étages à monter et il se trouvait chez lui: deux chambres qui donnaient au midi sur l'Arno, avec un balcon d'où le regard découvrait le plus merveilleux horizon de clochers, de palais et de villas très au loin, toutes blanches dans la verdure noire des cyprès. Le service était fait par une servante aux traits rudes qui prononçait les c à la manière florentine, comme des h aspirées. La propriétaire de ce petit appartement était une vieille dame, veuve d'un officier tué dans la guerre de 1866. Elle avait été riche, et les restes de son opulence passée lui avaient permis de meubler coquettement le petit salon et la chambre à coucher qui coûtaient, le service compris, quatre francs par jour. Vitale prenait cette somme, ainsi que tout son argent, à même la légendaire cassette posée sur la commode, à côté des objets de son nécessaire de voyage. Il était là, réellement, comme l'oiseau sur la branche. En quelques heures, il pouvait avoir fini ses préparatifs et partir pour le tour du monde. Ce soir-là, il regardait, en se disposant à se coucher, le détail de ce tranquille appartement, et il souriait de la déconvenue de Bonnivet.
—«Dormirai-je mieux,» se dit-il, «quand je serai le maître et seigneur de la Folie Wérékiew? Car je le serai, marquis, en dépit de votre finesse.»
Ce contentement d'un soir s'augmenta encore d'un trait que Lucie lui décocha par plaisanterie quelques jours plus tard. Il avait fait très froid le matin, et le prince était venu à la villa en simple redingote.
—«C'est vrai,» dit-elle, «vous n'avez plus de manteau, maintenant que vous avez laissé le vôtre aux mains de la belle Mme Annerkow.»
—«Ah! madame,» répondit-il, «si j'ai été Joseph, je vous jure que ç'a été un Joseph sans le savoir.»
—«Elle est bien jolie, pourtant,» reprit Mme de Nançay.
—«Oui, bien jolie, mais, tout Italien que je suis, j'ai le ridicule d'être fidèle, et quand j'aime une femme, aucune autre n'existe pour moi.»
Lucie avait rougi un peu, d'une de ces adorables rougeurs des blondes qui font paraître le bleu de leurs yeux encore plus délicatement bleu. Cette rougeur avait ravi le prince, d'autant plus que l'amabilité du marquis diminuait de jour en jour. C'était comme le thermomètre auquel Vitale rapportait, son succès. «Cette caille est une impertinente,» chantonnait-il,—et il ajoutait mentalement: «mais nous savons l'art de la chasser.» Il faisait maintenant des armes avec Mme de Nançay trois ou quatre fois par semaine, toujours en présence de Bonnivet. Ce dernier, très adroit tireur, boutonnait son rival à chaque assaut, mais le prince mettait une grâce diplomatique à se reconnaître inférieur. S'il était moins habile, il se savait plus souple et plus fort, et il excellait à le montrer. Sous le costume d'escrime qui moulait son torse et lui permettait de déployer toute son agilité, il avait un air de jeunesse avec lequel Bonnivet, si bien conservé qu'il fût, ne pouvait entrer en lutte. La différence du teint des deux hommes suffisait à révéler leur âge, ainsi que la prodigalité de mouvements que faisait le prince, et Lucie ne pouvait se retenir de cette comparaison.
—«Allons, Prince Charmant,» disait-elle au jeune homme entre deux passes d'armes, «chantez la romance à Madame.»
Le prince alors s'asseyait à terre sans s'aider de ses mains, comme il se relevait d'ailleurs,—jeu enfantin auquel il aurait pu défier son rival un peu trop mûr pour ces souplesses,—et, les jambes croisées, se servant de son fleuret comme d'une guitare, il imitait avec un art de comédien le son des cordes touchées. Puis il commençait une de ces folles chansons de Naples que Lucie aimait tant. Il avait une voix pure et spirituelle, et la plus fantaisiste des mimiques,—une mimique de jeune fat, cependant, car il ne lui arrivait jamais d'outrer les jeux de physionomie jusqu'à la grimace, ni la bouffonnerie des gestes jusqu'à la caricature.
—«C'est la meilleure minute de ma journée,» s'écriait Mme de Nançay. «Encore une fois ce couplet, Prince Charmant, et comme tout à l'heure…»
Il était, en effet, charmant, le prince, et, qui plus est, entièrement charmé. La facilité de caractère qui lui permettait d'être joyeux, comme un écolier, de la joie de chaque jour, tout en calculant le lendemain comme un froid ambitieux, lui rendait plus douces les impressions de ce printemps florentin; et, pêle-mêle, le sourire de Lucie, les espérances de fortune, le plaisir du soleil, la gaieté de la belle vie physique s'unissaient en lui pour le faire heureux,—même sa chance aux cartes. Il s'était remis à jouer, bien que la dame de pique l'eût déjà dépouillé d'une grosse portion de sa fortune, mais une partie d'écarté à cinq francs le point, est-ce que cela compte?
Un soir que Lucie avait été plus coquette avec lui que d'habitude,—ils avaient fait ensemble une promenade en victoria jusqu'à la chartreuse d'Ema où se voit l'admirable tombeau d'un évêque sculpté pieds nus, la mitre au front, et couché sur une pierre,—ce soir donc, Vitale monta au cercle. Il y entrait au moment même où un nouveau venu, diplomate turc, de passage à Florence, offrait une partie de rubicon au marquis, lequel s'excusait sur la nécessité d'une visite. Pourquoi le prince ne put-il pas résister au désir d'humilier son rival? On disait au cercle,—avec beaucoup de justesse,—que Bonnivet, aussi pauvre que Vitale, sinon davantage, ne s'asseyait devant le tapis vert qu'avec la certitude de gagner.
—«Voulez-vous de moi comme partner?» dit le prince à l'étranger; puis, quand ils furent assis l'un en face de l'autre:
—«A combien le point?» demanda-t-il.
—«Voulez-vous un louis?» fit le Turc. Il était venu en Europe hypnotisé par Khalil-bey, de fastueuse mémoire, et il devait traverser les clubs d'Italie, de France, d'Angleterre et d'Espagne avec ce modèle constant devant les yeux. Un louis le point, c'était le chiffre de Khalil. Ce serait le sien.
—«Va pour un louis.»
Le prince avait mis dans sa manière d'accepter ainsi les conditions de son adversaire, vraiment excessives pour un homme ruiné, une coquetterie qui n'échappa point au marquis.
—«Est-ce qu'il serait sûr du mariage,» se demanda ce dernier, «pour ne plus compter?»
Il lui fallut sortir sans voir le résultat de la partie engagée, et la visible contrariété qui se peignait sur ses traits fut pour Vitale un de ces petits triomphes d'amour-propre qui, dans les rivalités de ce genre, procurent une sensation délicieuse. Cependant le diplomate turc commençait de battre les cartes. Il remuait agilement de fines mains blanches, et les bougies placées sur la table éclairaient étrangement son long visage creusé, où le reflet de la barbe rasée avait des tons verdâtres, comme dans quelques anciens portraits.
—«Cet Arabe m'a donné d'affreuses cartes,» se dit le prince en regardant son jeu, «pas un carreau et pas un as… et le talon est pire encore… J'y suis de quatre-vingt-dix points pour ce premier coup… C'est amusant d'embêter Bonnivet, mais j'ai fait une sottise.»
—«Sept cartes, une dix-septième, quatorze d'as,» annonçait l'autre.
—«Plus de deux cents louis d'un coup,» songeait Vitale. «Allons, jouons serré, mais je m'enfonce.»
Et il joua serré, le Prince Charmant, il venait d'avoir la vision très nette de son petit trésor, des quelque vingt-quatre billets de banque enfermés dans sa cassette. C'était à lui de donner, cette fois.
—«C'est comme un fait exprès,» dit son adversaire après les écarts, «six cartes, une seizième, un quatorze de dames, trois as…»
A la quatrième partie, et quand ils additionnèrent, Vitale était fortement rubiconné. Il devait un peu plus de cinq cents louis. Ils firent encore deux tours avec les mêmes chances, et c'est sur une perte de quinze mille francs que le prince leva la séance à une heure du matin.
—«Il n'y a pas d'autre moyen,» se disait-il le lendemain, en sortant de l'hôtel où il venait de régler sa dette à son adversaire de la veille, «non, il n'y a pas d'autre moyen. Ou bien écrire à mon oncle et me faire marier par lui à une héritière de là-bas après réconciliation… Ou bien Mme de Nançay.—Mais je n'ai plus le loisir de marivauder… Encore un peu de temps et je tomberai dans les dettes, dans les ruses ignobles à la Bonnivet. A l'action, Iago.»
Et il héla un fiacre qui passait. Ce n'était pas un homme très scrupuleux que le prince Vitale. Avec ses dehors abandonnés, il y voyait droit et juste.
—«Je lui ai demandé sa main une fois déjà,» songeait-il, tandis que sa voiture filait au trot d'un petit cheval leste sur la route de la villa Wérékiew, «elle a remis la réponse à six mois, et j'ai de quoi les attendre et au delà. Mais d'ici à six mois, tout peut changer. Aujourd'hui je me trouve en faveur; profitons-en pour essayer.»
Depuis qu'il connaissait Lucie, le jeune homme avait profondément réfléchi sur ce caractère de femme: «Si elle avait un amant à l'heure présente,» s'était-il dit, «elle l'épouserait… Un amant? Et pourquoi non?…» Il se rappelait leur intimité de ces derniers jours, celle de la veille. Ne s'était-elle pas gentiment appuyée sur son bras pour descendre l'escalier en spirale qui mène à la crypte de la Chartreuse? Et comme elle avait, avec son joli sourire, mis à son corsage les fleurs qu'il lui avait cueillies dans le petit cimetière abandonné, au milieu du cloître! A ce souvenir, le prince Vitale se sentait plus décidé. Il faisait une après-midi un peu orageuse et lourde, «un temps à mal de nerfs, comme dans les romans français,» se dit le prince en riant… «Si elle est toute seule, osons.»
Toute seule? Oui, Mme de Nançay était toute seule quand Vitale entra dans le petit salon de la villa. Elle se tenait assise à une menue table mobile, écrivant une lettre, et l'extrême finesse de ses traits était rendue plus sensible par une sorte de fraise qui encadrait son cou délicat. Elle portait une robe toute en dentelle noire avec des nœuds orange aux bras, à l'épaule une ceinture de même nuance, et quelque chose de la langueur du jour flottait dans ses yeux et son sourire.
—«Que vous êtes gentil d'être venu,» fit-elle en tendant la main au jeune homme, «je suis aujourd'hui dans mes blue devils…»
—«J'en ai autant à vous offrir,» fit le prince en prenant place à côté d'elle sur le divan très bas où elle était assise, et lui baisant la main.—«La seule différence, hélas! est que vous avez des raisons imaginaires, et que moi j'en ai de véritables.»
—«Ah!» dit-elle vivement, «comprend-on jamais les souffrances d'un autre?»
—«Mais,» répondit le prince, «je crois que je vous comprends très bien. Vous souffrez de mener une vie contraire à la vérité de la nature… Regardez ce ciel…,» et il lui montrait le profond azur qu'on apercevait à travers la fine guipure du long rideau,—«regardez ces fleurs…,» et il touchait de la main à de frêles roses-thé qui achevaient de mourir dans leurs vases de verre de Venise en embaumant l'air de la chambre,—«regardez toutes choses autour de vous, dans la lumière de cet heureux printemps. Ah! madame, tout vous parle d'aimer et votre cœur aussi… Vous lui dites de se taire et il étouffe… Voilà tout le secret de vos heures tristes.»
—«L'amour,» dit-elle, d'un ton accablé, «toujours l'amour!… Il semble que ce soit là toute l'existence de la femme, d'après vous autres.»
—«Je vous plains,» reprit Vitale avec un accent très sérieux. Le contraste entre cet accent et le ton habituel de sa causerie donnait plus de valeur à ces paroles qui convenaient du reste à sa beauté. Avec son front pâle, ses boucles fières, l'éclat de ses yeux, sa jolie bouche aux dents si blanches, il pouvait prononcer sans ridicule de ces phrases d'exaltation romanesque qui exercent un attrait tout puissant sur les femmes, même lorsqu'elles sont débitées avec des physionomies d'hommes d'affaires.
—«Oui, je vous plains, et malgré les atroces mélancolies que je peux cacher sous ma gaieté, combien je trouve mon sort préférable au vôtre! Je souffre, moi aussi, mais je vis, du moins… Je vous aime tant!…» continua-t-il en lui prenant la main.
Elle se retournait vers lui, touchée par la musique de cette voix, et son regard se fit doux et caressant à rencontrer celui du jeune homme. Celui-ci n'attendait que ce moment pour agir. Tout en prononçant ses phrases tendres et s'abandonnant, lui aussi, à l'émotion qu'il exprimait, il ne perdait pas de vue la résolution prise. Il passa la main qu'il avait libre autour de la taille de Lucie et il l'attira vers lui, si faiblement d'abord qu'elle ne résista point. Ce ne fut qu'à la seconde où elle sentit le souffle de cet homme sur son visage, où elle l'entendit lui dire: «Ah! Lucie, aimez-moi…» qu'elle se leva, comme d'un bond, et repoussa Vitale. Ce dernier, au lieu de la laisser s'en aller, se leva à son tour et l'attira sur le divan, d'une étreinte plus forte. Elle se débattit. Le prince, perdant à cette lutte son sang-froid de tout à l'heure, la prit par les poignets, et la renversa d'un mouvement si brusque qu'il lui fit mal. Elle jeta un cri, et la colère qui se lisait sur son joli visage fit comprendre à cet homme que cette défense n'était pas jouée.
—«Je n'ai pas mérité cela,» disait-elle, «je n'ai pas mérité cela…»
Et se dégageant, avec un effort suprême, elle s'enfuit à l'autre bout de la pièce. Mais, là, au lieu d'appeler, et comme si la dépense d'énergie nerveuse qu'elle venait de faire l'avait épuisée, elle se mit à fondre en larmes en jetant ces mots:
—«Vous vous êtes conduit comme un drôle. Ne me parlez plus jamais, jamais, de votre amour…»
—«Encore une partie de perdue,» se dit le prince, «c'est une série.»
Et tout haut:
—«Ah! madame, comment me faire pardonner ma conduite?—Si je fais un pas en avant,» songeait-il, «elle sonne, et je suis perdu.»
—«Je ne vous la pardonnerai jamais,» lui répondit-on.
La colère de Lucie était d'autant plus forte qu'elle avait ressenti un mouvement de véritable émotion à écouter les discours du prince. Mais à travers toutes ses inconséquences, elle était une très honnête femme, très pure, et surtout, comme beaucoup de femmes mariées dans des conditions douloureuses, elle avait une horreur de la brutalité de l'homme, une répugnance pour le délire auquel elle venait de voir Vitale en proie qui détruisaient du coup le charme dont elle s'était laissé envelopper depuis le départ de sir John. Un coup de cloche vint interrompre un tête-à-tête du plus cruel silence. Lucie regarda le prince comme pour lui dire: «Vous voyez à quelles surprises vous m'exposez…» C'était la comtesse Ardenza qui arrivait toute languissante à cause de la chaleur et qui commença son gentil papotage:—«Cencio m'a dit… Cencio m'a montré… Cencio par-ci, Cencio par-là…»—On voyait que son patito et son fils étaient ses seules préoccupations, et aussi que Cencio était réellement pour elle une espèce de factotum. Il y a dans les liaisons italiennes comme un côté bourgeois et pot-au-feu qui ne ressemble ni de près ni de loin à ce que nous entendons, de ce côté-ci des Alpes, par amour et par intrigue. Mais bien loin d'être choquée par ces détails d'une intimité de cet ordre, Lucie s'en trouva touchée.
—«Cencio l'aime,» songeait-elle, «il ne peut pas l'épouser et il la traite comme sa femme. Et Vitale qui peut m'épouser me traite comme une fille.»
Son dégoût augmenta le lendemain quand Bonnivet lui révéla les pertes au jeu qu'avait éprouvées le prince.
—«Ah!» se dit-elle, «ce n'était même pas de la passion, c'était du calcul! Et je me suis brouillée avec sir John pour ce misérable!…»