VIII
—«Que penses-tu du marquis de Bonnivet?» disait, à quelques semaines de là, Lucie de Nançay s'adressant à son cousin, Maurice Olivier. Tous les deux se promenaient dans le jardin de la villa par une après-midi du commencement de juillet, bleue et déjà brûlante. De sir John Strabane aucune nouvelle. Vitale avait quitté Florence à la suite de sa déception et rejoint son oncle à héritage dans son château de Manduria, pas très loin de Lecce. Bonnivet, devenu l'hôte quotidien de la maison, ne cachait déjà plus son désir. A la question posée par Lucie, Maurice sentit une soudaine angoisse lui serrer le cœur. Les passions absolument cachées et silencieuses, comme celle qu'il éprouvait pour sa cousine, sont douées d'une étrange lucidité. Leur méditative solitude est remplie par des réflexions continues sur les moindres faits qui se rapportent à l'être aimé. Ces réflexions se ramassent en un corps de raisonnement, et il en résulte des phénomènes de sagacité qui ressemblent à ceux de la double vue. On dirait que celui qui aime a des sens particuliers pour observer et interpréter la vie de la personne qu'il aime. Maurice était bien rarement présent aux visites que recevait Mme de Nançay, et cependant il avait assisté en pensée aux péripéties diverses qui, durant ces derniers mois, avaient tour à tour éloigné, puis rapproché d'elle sir John Strabane et le prince Vitale. Aujourd'hui, et grâce à des indices de toutes sortes, il se rendait compte que le marquis s'imposait davantage, et d'heure en heure, à la sympathie de Lucie. Cet habile homme avait enveloppé la jeune femme de si délicates prévenances, il avait eu un art si doux de la plaindre à l'occasion des violences de l'Anglais et des perfidies du Napolitain, il avait su la convaincre de son culte avec une si rare entente des moindres effarouchements d'une âme souffrante, qu'elle commençait à concevoir un mariage avec lui comme la meilleure solution d'une existence qui ne pouvait se prolonger. L'audacieuse tentative du prince, en lui montrant le danger des familiarités irraisonnées, l'avait guérie pour toujours de ce goût innocent du flirt, auquel s'était tant complue sa fantaisie de jeune veuve, demeurée à demi jeune fille.
—«Hé bien,» s'était-elle dit, «Bonnivet n'a plus trente ans, il n'en a même plus quarante, ni quarante-cinq, mais il est charmant. Il sait la vie d'une façon supérieure et il est bon, si bon! Il m'aimera un peu comme un père, mais du moins sans la brutalité que je hais tant. Je ne serai peut-être pas heureuse. Je serai contente… Être aimée comme dans les livres, cela n'est qu'un rêve. Il faut redevenir pratique et raisonnable…»
Sous l'influence de ces idées, elle s'était abandonnée avec délices à l'intimité du marquis. Quoique aucune parole définitive n'eût été prononcée entre eux, l'un et l'autre sentaient trop bien vers quel but ils marchaient, et Bonnivet, au contact de cette femme si fine et si jeune encore, s'attendrissait autant que sa sèche nature de Don Juan vieilli et peu scrupuleux pouvait lui permettre un attendrissement. Il se surprenait à être ému de la félicité qu'il prévoyait, pour les années de sa décadence. Lucie était aussi candide qu'elle était riche et jolie.
—«Ce sera,» songeait-il, «une fin digne de moi…»
Sans que Maurice eût aperçu toute la profondeur de ce caractère, les nuances des relations de cet homme avec Lucie ne lui échappaient pas, et il souffrit plus encore de l'entendre répéter avec insistance:
—«Oui, que penses-tu du marquis?… Il me semble que tu ne l'aimes pas…»
—«Qui te fait croire?…» dit le jeune homme en rougissant. Il s'était habitué aux ivresses et aux tourments de la passion silencieuse, et maintenant il souffrait le martyre rien qu'à penser à une révélation possible de son sentiment. Avouer l'antipathie qu'il éprouvait pour le marquis, n'était-ce pas en avouer la cause secrète? Et il répondit:
—«Je ne connais pas assez M. de Bonnivet pour le juger, mais il me paraît un très charmant et très galant homme.»
Le joli visage de Lucie s'éclaira d'une lumière, comme il lui arrivait lorsqu'elle était joyeuse. Par un de ces gestes d'une grâce enfantine que son rôle de grande sœur aimait à prodiguer à son cousin, elle lui prit la main et la caressa.
—«Que tu me fais plaisir de parler ainsi,» dit-elle, «j'avais si peur!… Alors,» continua-t-elle en rougissant à son tour, «tu ne serais pas trop malheureux s'il devenait ton cousin?»
Il la regarda et il lut dans ses yeux bleus toute l'importance qu'elle attachait à cette question. Depuis bien des jours,—il n'aurait pu en dire le compte, pas plus qu'il n'aurait pu dire quand il avait commencé de l'aimer,—oui, depuis bien des jours il était préparé à cette fatale minute où elle lui dirait: Je me marie. Mais il en est de ces préparations-là comme du courage des parents qui veillent sur l'agonie d'un poitrinaire. Ils le savent condamné, puis cette agonie les frappe en pleine espérance. Maurice crut, à l'extrême douleur ressentie, qu'il allait défaillir. Il prononça pourtant ces mots:
—«Hé quoi! notre douce vie va finir?…»
—«Non, non, jamais,» fit Lucie comme avec emportement, «tu continueras à demeurer avec moi, comme par le passé. Ah! mon frère aimé,» ajouta-t-elle en l'attirant et lui donnant un baiser sur le front, «peux-tu croire que je te quitterais?… La première condition du contrat, si je me marie, sera que je garde avec moi mon cher Maurice.»
—«Tu le dis,» répliqua le jeune homme, «et puis ton mari dira autrement.»
—«Mais, bête, c'est pour cela que je choisirai le marquis. Si tu savais comme il parle de toi avec délicatesse!»
Cette sympathie de Bonnivet blessa le jeune homme au cœur plus encore que tout le reste. Les bons procédés de ceux que nous haïssons, lorsqu'ils ne désarment pas notre haine, l'exaspèrent singulièrement. Il se détourna pour cacher l'altération que son visage devait subir et il cueillit deux roses qu'il tendit à Lucie sans la regarder. Celle-ci s'aperçut bien du trouble de son pauvre cousin, mais comment l'aurait-elle attribué à sa véritable cause? Comment aurait-elle cru que le jeune homme d'aujourd'hui, l'enfant d'hier, grandi avec elle, l'aimait d'un sentiment autre que celui d'un frère pour sa sœur? Elle le savait d'une susceptibilité de cœur presque maladive. Elle se disait que leur existence intime, passée, depuis des mois et des mois, tout entière entre Mme Olivier, son fils et elle, devrait forcément se modifier un peu par l'introduction d'un nouvel hôte, et elle se disait aussi que Maurice voyait cette modification inévitable et qu'il en souffrait.
—«Allons, sois sage,» dit-elle en l'embrassant de nouveau, «sois sage. Et puis,» dit-elle encore avec un sourire, «rien n'est fait.»
—«Non, rien n'est fait, et il faut que rien ne se fasse,» répétait le jeune homme, resté seul après cet entretien. Comme machinalement, il était rentré à la villa lorsqu'on était venu pour appeler Lucie qu'une visite réclamait. Puis il était sorti et il marchait sur la grande route.
—«Oui, cela ne se fera pas, mais comment l'empêcher? Puis-je lui dire que je l'aime? Elle rirait. Elle ne me croirait pas… Si elle me croyait, ce serait pire. Elle ne m'aime pas… Elle ne voudrait plus de ma présence… Ah! si seulement elle épousait quelqu'un qui fût digne d'elle, mais ce scélérat de Bonnivet!…»
Maurice, halluciné par la plus frénétique des jalousies, apercevait en ce moment le marquis sous un jour affreux. Quoiqu'il ignorât la véritable tache qui souillait l'honneur de Bonnivet, il en savait trop sur le passé galant de cet homme pour ne pas le mépriser, lui qui était demeuré presque pur, à travers les chutes de conscience que la curiosité inflige aux jeunes gens les plus scrupuleux. La seule idée d'une existence uniquement dépensée en bonnes fortunes lui causait donc une espèce d'horreur. Il détestait de même l'esprit du marquis, tout en papotages mondains ou en épigrammes. Vingt raisons d'antipathie et de situation se réunissaient pour lui rendre insupportable la pensée du mariage de son ennemi avec sa cousine. Mais comment agir?
Toute cette après-midi, Maurice erra, en proie à cette anxiété, dans les chemins qui avoisinent Fiesole. Il s'asseyait sous des oliviers dont la blanche verdure brillait au soleil. Il traversait des allées de cyprès dont le morne feuillage s'harmonisait avec la couleur de sa pensée. Il passait devant les villas dans les jardins desquelles les statues de marbre étincelaient sur l'intense azur. Les résolutions les plus folles succédaient en lui à des accès de larmes. Il finit par s'arrêter à un projet dont le caractère déraisonnable avait du moins cet avantage de ne pas offrir une impossibilité absolue.
—«Le marquis,» se disait-il, «est avant tout un homme du monde… Si je l'insulte gravement en public, il faudra de toute nécessité qu'il se batte avec moi. Qu'il me blesse ou que je le blesse, le mariage est rendu bien difficile, car enfin Lucie m'aime trop et ne l'aime pas assez pour me sacrifier tout à fait… L'insulter gravement?… Il est indispensable que le vrai motif de mon antipathie ne soit pas deviné, par elle au moins… Bonnivet a bien toujours cet air d'impertinence, même avec moi, dont je puis prendre prétexte…»
En songeant ainsi, Maurice se sentait troublé par cette horreur de l'action qui est commune à tous les solitaires et particulièrement aux amoureux chez qui la maladie habituelle de la sensibilité tarit profondément les énergies. Une agonie le terrassait à l'idée de l'affront qu'il devrait infliger à son rival, devant des spectateurs. Ces accès de timidité aboutissent, chez ceux qui les traversent, ou bien à une paralysie entière du vouloir ou bien à des fureurs de résolution effrénée. Ce fut le cas pour le cousin de Lucie, qui finit par se diriger du côté de Florence en proie à la fixe idée de rencontrer son ennemi et d'en finir ce soir même avec ses doutes:
—«Je le verrai et la circonstance m'inspirera.»
Il alla d'abord tout droit au cercle. Ce fut avec un battement de cœur qu'il poussa la porte qui donnait entrée dans la salle de jeu. Il venait d'entendre la voix de Bonnivet qui disait:—«Le roi…»—Le marquis jouait à l'écarté avec un autre Français de passage à Florence comme M. Louis Servin, recommandé à Bonnivet comme M. Servin, et comme lui tributaire de l'adroit joueur. Cinq autres personnes se trouvaient dans le salon, qui causaient, suivaient les détails de la partie, dépliaient et repliaient des journaux.
—«Bonjour, Maurice,» fit le marquis avec son plus amical sourire dès qu'il vit entrer le jeune homme. Ce dernier répondit à cet accueil de la façon la plus froide, et il se mit à lire un journal à son tour, afin de se donner une contenance. Tenant droite devant lui la hampe autour de laquelle s'enroulait l'imprimé, il réfléchissait, avec une ardeur de fièvre, à la façon dont il exécuterait son projet:
—«Le frapper au visage devant tout ce monde, je ne le peux pas, on m'enfermerait comme fou et il refuserait de se battre…»
Il regardait alors son ennemi par derrière, cette tête joliment coiffée, le col blanc, un peu haut, pour cacher les rides, la ligne bien tombante des épaules. Un geste que le marquis faisait avec sa belle main, au petit doigt de laquelle luisait une large émeraude et un serpent d'or, donna soudain une tentation à Maurice. Bonnivet, tout en jouant, fumait un cigare qu'il posait parfois, pour donner les cartes, sur un cendrier de métal placé à côté de lui. Maurice se leva, passa tout près de la table et du bout de la hampe qui tenait son journal, fit tomber le cigare à terre. Puis il se retourna et regarda le marquis fixement sans prononcer une phrase d'excuse. Bonnivet, qui crut à une distraction, sortit simplement un nouveau cigare de sa poche, l'alluma et recommença de jouer. Au moment où il venait de poser ce second cigare sur le cendrier, comme le précédent, Maurice repassa du même côté; du bout de la hampe, il fit encore rouler le cigare. Bonnivet ne put retenir un geste d'impatience.
—«Maladroit…,» dit-il en ses dents.
Et tout haut:
—«Voyons, Maurice, on dirait que vous le faites exprès.»
—«Monsieur le marquis,» répliqua Maurice avec un tremblement dans la voix, «je vous défends, entendez-vous bien, je vous défends de me parler sur ce ton.»
L'accent dont cette phrase fut prononcée contrastait si fort avec les manières connues de Maurice, et d'autre part le marquis passait pour un homme si chatouilleux sur le point d'honneur, que toutes les personnes présentes attendirent avec une curiosité singulière la réponse et l'issue de cette altercation subite. Bonnivet avait été surpris lui-même de telle sorte, qu'il demeura une minute sans pouvoir articuler une parole. Il aperçut la vérité comme dans un éclair: Maurice aimait sa cousine, et lui cherchait querelle pour empêcher le mariage.
—«Essayons de voir où il en veut venir,» se dit le marquis. «J'ai fait mes preuves… Pour une fois, soyons endurant.»
Ce fut donc avec une douceur extraordinaire qu'il répliqua, comme un maître indulgent qui parle à un élève:
—«Vous ne vous possédez pas, Maurice, ou bien vous m'avez mal entendu.»
—«Je vous ai entendu parfaitement, je me possède parfaitement,» repartit l'autre, «je vous répète que votre ton me déplaît, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Je vois que vous commencez à en changer… C'est fort heureux… On s'instruit à tout âge…»
—«Messieurs,» dit le marquis que la colère gagnait, quoiqu'il en eût, et qui voyait le jeune homme décidé à pousser l'algarade jusqu'au bout, «je vous demande pardon de cette scène regrettable.—Dans une heure, monsieur,» continua-t-il en s'adressant à Maurice, «deux de mes amis auront l'honneur d'aller vous demander sur quel ton vous désirez que je vous parle.»
—«Et j'aurai l'honneur de les faire se rencontrer avec deux des miens,» dit Maurice en s'inclinant et se retirant.
—«C'était à moi de donner,» fit le marquis à son partner en rallumant un troisième cigare; «finissons notre partie, voulez-vous?»
Et tout en battant les cartes, il se disait à lui-même: «La sotte aventure! Ce jeune insensé n'en voudra pas démordre. Il faudra se battre. Est-ce triste? Bah! Monsieur mon futur cousin en sera quitte pour quelques gouttes de sang. Nous nous réconcilierons sur le terrain. J'expliquerai à Lucie que je l'ai ménagé à cause d'elle. Mais les coups d'épée ont de tels hasards! J'aurais dû prévoir cette folie. Ce gamin la dévorait des yeux,—un enfant!… On ne saurait penser à tout, dit le proverbe… N'importe,—je réussirai…» Et la partie finie, il se leva pour s'entendre avec deux des personnes qui étaient là et qui avaient tout vu.—«L'épée, le gant de ville, au premier sang et demain matin.» C'est par ces mots qu'il leur résuma toutes ses intentions au cas où ils échoueraient dans toute tentation conciliatrice, et toujours il en revenait à cette phrase:—«La sotte aventure!»