DE LA MAITRESSE

Mettons-le sous le microscope, ce mot maîtresse, comme nous avons fait pour le mot amant, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit microscope, ce qui n'a jamais été le moyen d'y voir clair, et commençons par oublier les heures ou je disais à Colette: «Ah! chère, chère maîtresse!» C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot de maîtresse, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La maîtresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen âge, mais descendue de sa tour féodale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi, orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premières comédies de Corneille—ces scènes trop peu connues de la Vie parisienne sous Louis XIII—prononcent ces deux syllabes:

Ma maîtresse m'attend pour faire une visite!...

Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la première fois dans une cour d'auberge: «Je m'avançai, dit-il, «vers la maîtresse de mon cœur....» Ils ne s'avisaient pas, ces naïfs jeunes premiers, qu'une femme fût moins digne de leur respect pour leur avoir cédé. Ils désignaient du même terme soumis et passionné celle dont ils ne baisaient que le gant parfumé d'ambre et celle qui se donnait à eux tout entière. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les paniers, les mouches, les chapeaux à plumes—et la courtoisie!... Si vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques jusqu'au «parbleu» du brutal Camors, pratiquez un peu la simple expérience suivante. Parlez à dix de vos amis ou camarades d'une femme du monde soupçonnée d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualités, si elle en a,—ce qui arrive,—son esprit et sa droiture, la sûreté de son commerce et sa bonté, sa fidélité dans les amitiés et sa grâce dans l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle «un honnête homme de femme», et, sur les dix fois, vous obtiendrez la réponse suivante:

—«Ça n'empêche pas qu'elle est la maîtresse de M. Un Tel....»

Et ce mot de maîtresse aura des sifflements de crachat sur cette bouche de moraliste. Il est vrai, si le démon de l'ironie vous possède, que vous pourrez aussitôt vous offrir un petit spectacle assez piquant en mettant le même moraliste sur ses amours à lui, et ses lèvres prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase suivante:

—«Oui, mon cher, à cette époque-là, j'étais l'amant d'une très jolie femme, mariée, et qui....»

Moi, qui n'ai gardé de mes anciens succès de mathématicien au lycée qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai déduit cette évidente conclusion: dans notre société contemporaine, avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir à un homme hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce généreux sophisme de la vanité et de l'égoïsme masculin me rappelle toujours le dialogue échangé entre Casanova, qui avait acheté le titre de Seingalt, et l'empereur Joseph II:

—«Je méprise ceux qui achètent la noblesse, monsieur Casanova....» dit l'empereur.

—«Et ceux qui la vendent, sire?» répliqua l'audacieux Aventuros,—comme l'appelait le prince de Ligne,—en s'inclinant.

Quand un Parisien de 1888 soupire à une femme: «Je vous aime,» c'est donc à peu près comme s'il lui disait en termes précis: «Madame, je vous invite à faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu'à deux, mais qui présente, outre ses agréments intrinsèques, cette particularité qu'il me donnera le droit de nous considérer, moi avec la plus béate satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus mérité des mépris....» Et voilà une première définition du mot maîtresse à inscrire dans le dictionnaire galant:

DÉFINITION A (côté des hommes).

Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme flétrit la conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner à lui ou à quelqu'un de ses semblables.


Les optimistes qui croient au progrès pourront voir dans ce sentiment la preuve d'une équité supérieure. «En pensant ainsi,» diront-ils, «l'homme moderne se rend justice....» Quant à moi qui suis ici poux faire mon métier d'analyste, je n'apprécie pas, je constate,—suivant la formule consacrée.—Je continue à tenir ce mot de maîtresse sous le microscope, et, après y avoir reconnu cet absolu mépris de l'homme pour la femme qui aime, j'y constate un mépris égal de la femme ... vous croiriez pour l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de la Parisienne se fait aussi dédaigneuse, aussi insultante pour prononcer la même petite phrase....

—«Mme X...? Ah! oui, la maîtresse de M. Un Tel....»

Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune sévérité à l'égard des amours illégales. Mais, quand un homme et une femme affirment la même idée dans les mêmes termes, on peut tenir pour certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis que chez l'homme le mépris pour la maîtresse—pour la sienne et surtout pour celle des autres—suppose comme arrière-fonds cette haine sauvage du mâle primitif retrouvée chez le civilisé de décadence,—le mépris de la femme n'est presque toujours qu'une comédie d'envie, des plus divertissantes à regarder. Commençons, pour bien en comprendre l'origine, par reconnaître cette vérité que, si l'Exclu mâle est à l'état de colère permanente contre tous les amants, cette colère devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du délire, quelque chose d'innomé qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur sifflé pour un auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le vingtième «mille» d'un conteur en vogue. L'Exclu mâle, à quelque catégorie qu'il appartienne, même hideux, même pauvre, trouve toujours de quoi offrir de temps à autre une lippée de chair fraîche à sa sensualité, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se présentent les aimables menteuses prêtes à lui jouer la comédie de «Semblant d'amour»,—féerie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu offrira de billets de banque, avec trucs et apothéose.... Mais l'Exclue femelle, que lui reste-t-il pour tromper son appétit d'être aimée, si cet appétit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui ne peut pas dire comme une drôlesse méridionale que j'entendais crier dans le jardin des Folies-Bergère, avec un accent de Marseille: «Pour la tête, je ne dis pas, mais pour le corps,» elle prononçait corpsse, «à moi la pige!...» la laide absolue et qui se sait laide, où trouvera-t-elle l'homme disposé à lui mentir, à roucouler avec elle ce duo de Roméo et de Juliette vers lequel la pauvre bâille comme un pharmacien sans clientèle vers la prochaine épidémie? Il ne se tient pas marché de mâles à tant la séance comme il se tient marché de femelles au tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes, plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il à l'Exclue? Si elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard, espèce d'association froide et triste, avec tromperie assurée dès la première grossesse. Est-elle fortunée? Elle se payera le luxe d'un mari joli garçon qui, lui, s'offrira aussitôt de belles filles avec l'argent de la communauté. De quel regard une femme, ainsi épousée pour son argent, caressée à peine, par devoir, négligée des années durant, et jamais, jamais courtisée, peut-elle bien accueillir l'entrée dans un salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beauté, de bonheur, et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la grâce de ses yeux lassés et celle de sa parure, dans son port de tête et dans ses gestes, cet «air aimée» si perceptible à toute la gent féminine? Là-dessus un indiscret montre à l'Exclue un homme jeune, élégant et robuste.... «C'est l'amant de cette dame,» insinue-t-il. Si l'envie, cette passion faite avec le résidu de nos espérances déçues, de nos égoïsmes froissés, de nos ambitions rentrées, n'inondait pas de fiel le cœur de la laide, ce serait à se prosterner devant elle comme devant une sainte.—N'ayons pas peur d'user nos genoux à ces hommages!—La frénésie de l'Exclue n'a de supérieure à cette minute que celle de la femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son passé ironiquement évoqué devant elle dans la personne de la nouvelle arrivée. Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisième, celle de la femme que le beau jeune homme a délaissée il y a un an. Et voici les petits sifflements qui partent de ces trois bouches:

—«Si vous croyez que les honnêtes femmes n'ont pas eu, elles aussi, leurs tentations?» dit l'Exclue après avoir exprimé son horreur profonde pour la maîtresse en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honnête femme, n'ayant à se reprocher que la calomnie, la méchanceté, l'avarice, la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers péchés mortels qui n'ont pas besoin de complice.

—«Je ne sais ce que peuvent avoir dans la tête les hommes d'aujourd'hui, à aimer des créatures qui s'habillent et s'affichent comme des cocottes?...» C'est la beauté vieillie qui parle. Elle a fini par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir plus être franchement sensuelle.

—«Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi quand on se permet tout?...» glapit la supplantée, qui oublie de bonne foi à quelles étranges complaisances elle a consenti pour retenir son ancien amant.

Ces scènes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas cette seconde définition du mot maîtresse:

DÉFINITION B (côté des dames).

Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme flétrit les personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais ou ne veut plus faire avec elle....


et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules?

XI

Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honnêtes femmes. Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au reste de la corporation.

XII

Les femmes les plus galantes deviennent sincèrement vertueuses quand il s'agit de condamner leurs rivales.


Sincère ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce mépris combiné du sexe fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette dernière l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et l'amour lui représente, malgré tout, ce pourquoi elle est faite,—ou se croit faite. Ce qui revient au même. Comme les lois ne lui permettent cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les mœurs se chargent d'empêcher le plus possible cette rencontre de l'amour et du mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre—ou de désordre—très diverses, dans les Méditations VI et VII. Avant d'aborder ce problème: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en sommes à la considérer, cette femme moderne, dans ce qui précède la faute, c'est-à-dire dans l'idée qu'elle s'en forme. Or, comme cette idée est en grande partie le produit de l'éducation, nous arrivons à un chapitre délicat et qui devrait faire pendant à notre étude sur le développement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:—Du développement de ce même instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'abîme. Un médecin doublé d'un confesseur n'arriverait pas à bien définir les causes de toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny appelait:

...l'enfant malade et douze fois impure....

tant la vie d'une fille de dix-huit à vingt ans, de nos jours et à Paris, comporte de contrastes indéchiffrables. C'est un mélange déconcertant d'ignorances réelles et de divinations anticipées, de virginité intacte et de précoce connaissance du mal. Et il n'y a pas une jeune fille moderne, il y en a deux cents, depuis la sournoise dont sa mère soupire: «C'est un ange,» et qui lit Faublas à l'insu de cette mère béate, jusqu'à la fille très fast, comme disent les Anglais, la gavrochine si finement dessinée par Gyp, et cette gavrochine est quelquefois une Agnès avec un bagout de cocodette Pour ma part, j'ai là non pas vingt, non pas trente, mais deux cents observations, recueillies un peu partout et classées dans un portefeuille sous ce titre bizarre: Bocaux,—par une irrévérencieuse allusion aux très réels bocaux où les naturalistes conservent des reptiles dans de l'esprit-de-vin. J'avoue qu'en passant la revue de cette collection très incomplète j'y rencontre fort peu d'orvets désarmés ou d'innocentes couleuvres, mais un grand nombre de redoutables vipères, si bien qu'après avoir plaint sincèrement les femmes en songeant à l'Amant que leur fabrique cette usine à névroses qui est la civilisation actuelle, je me prends à plaindre cet Amant en considérant la femme que lui prépare la même usine. Henri Heine disait du chevalier aimée de la fée Mélusine: «Heureux homme, dont la maîtresse n'était serpent qu'à moitié ...»—mot de circonstance s'il en fut et qui me ramène à mes bocaux. Voici, au hasard quelques échantillons de ce musée contemporain:

Peuple.—Eugénie V——, dix-sept ans, ouvrière. Rencontrée rue Rousselet, dans le fond du faubourg Saint-Germain. C'est une vieille rue que borne d'un côté le long mur du jardin des frères Saint-Jean de Dieu,—les frères sergents de Dieu, dit mon domestique Ferdinand. De l'autre côté, c'est des maisons antiques, tassées, comme ventrues, avec des boutiques de revendeurs, de savetiers, de blanchisseurs et de marchands de vins au rez-de-chaussée. Eugénie, en cheveux, court sur le trottoir. J'étais avec un de mes amis à causer de Stuart Mill.... Elle ne nous voit pas. Nous ne la voyons pas. Elle nous heurte. Son rire éclate, si engageant que nous lui parlons. Elle s'arrête pour nous répondre, et, appuyée contre le mur, elle tire de sa poche un papier, de ce papier, une côtelette de porc avec des cornichons, et la voilà qui commence de déjeuner, toujours riant, avec ses cheveux blonds qui luisent au soleil comme de la soie d'or, avec son visage à la fois délicat, fané et crapuleux. Elle nous conte qu'elle travaille dans un atelier, à deux pas, dans la rue Vaneau. Comme elle a une demi-heure devant elle, nous l'emmenons, pour la faire causer, dans un café du boulevard des Invalides, où mangeaient autrefois des confrères, employés à l'Instruction publique. Je lui avais trouvé cette enseigne: Aux Affres du célibat. Eugénie demande des escargots et du vin blanc, et elle entame ses mémoires, comme Maria la sage-femme, dans le Journal des Goncourt. Elle est née à deux pas, rue Saint-Romain, d'un père menuisier et d'une mère repasseuse. Cinq enfants. Le père battait le tout: mère, fils et fille, quand il avait bu. Elle nous dit cela gaiement, et aussi que ce père est mort, qu'elle est maintenant avec sa mère, et qu'elle a un petit amant. Elle nous le nomme: un garçon de sa maison qui l'a attirée dans sa chambre, un dimanche que la mère et les sœurs étaient absentes.—«Et voilà comme ça s'est fait....»—ajoute-t-elle; et de rire encore et de boire. Elle a des mains piquées aux doigts, des bottines éculées, les plus jolies dents du monde.—«Quand j'aurai un chapeau,» dit-elle, «j'irai à Bullier ...»—et ses yeux brillent. Je vois d'avance le commis de nouveautés ou l'étudiant qui la ramassera là. Je tire un louis et je le lui donne pour s'acheter le chapeau. Ses yeux brillent davantage, puis un éclair de défiance y passe.—«C'est une pièce fausse?»—dit-elle, moitié figue et moitié raisin. Elle la mord pour éprouver le métal, puis elle ajoute: «C'est que les hommes, voyez-vous, je sais, c'est tous des mufles ...!» Et elle repart pour son atelier en gémissant:—«Ce que j'aimerais louper ...»—puis, avec son sourire gamin: «—Au revoir....» nous dit-elle en courant le long du trottoir de nouveau, sans plus se soucier de nous que de ses escargots vidés, du vin de Saumur avalé et de son histoire racontée.... Et voilà le point de départ d'une Fille. Dans six mois, le quartier Latin; dans un an, la Brasserie; dans cinq ou six, les Folies-Bergère ou un Eden quelconque.... Ensuite?... C'est l'inconnu, qui va du petit hôtel à la maison de prostitution. Mais point n'est besoin de lui dire, à celle-là, que le mâle, c'est l'ennemi. Et tout en la regardant se sauver, déjà perverse et encore si enfant, je ne sais pourquoi je songe au mot par lequel une Fille aussi, mais de vingt-cinq ans près, résuma son opinion sur l'homme en ma présence. Elle était avec une de ses camarades devant la cage des singes au jardin des Plantes, et elle dit cette phrase profonde: «Après tout, il ne leur manque que de l'argent!...»


Petite bourgeoisie.—Mathilde M——, dix-huit ans, assez grande, très mince, brune, un peu trop pâle, avec un lorgnon sur ses yeux, qu'elle a très noirs. Le père est sous-chef dans un bureau. Environ huit mille francs à dépenser par année dans le ménage. Deux enfants: cette fille et un fils qui est boursier dans un lycée de province. La petite a étudié pour être institutrice. Elle a suivi tout ce qui peut se suivre de cours nouvellement fondés, et passé tout ce qui peut se passer d'examens. Ils sont un peu mes parents, de très loin, et je vais dans la maison à cause d'elle, qui me présente un produit curieux des nouvelles idées sur l'éducation des filles.—Je la crois typique, sans en être absolument sûr. Mais c'est l'écueil de toutes les observations. Où finit le cas? Où commence la classe?—Elle a beaucoup lu, sans méthode, juste de quoi se munir d'un tas de paradoxes au service de ses mauvais instincts. Son père est un dégustateur assidu des journaux socialistes et un ennemi juré des prêtres. Il prend pour des convictions la rancune, d'ailleurs sincère, que lui laisse au cœur une destinée manquée de fonctionnaire pauvre. La mère, faible et veule, se cache pour aller à la messe. Quant à Mathilde, voici le dialogue que j'ai eu avec elle l'autre jour:

—«Vous croyez en Dieu, vous, monsieur Larcher?»

—«Ma foi, oui, mademoiselle, tout simplement, comme le charbonnier du coin,» lui répondis-je. «J'ai fini par trouver que c'était l'hypothèse la moins absurde qu'on ait encore imaginée pour expliquer le monde.»

—«Vous vous moquez de moi?» fit-elle en riant.

—«Pourquoi cela?»

—«Voyons,» ajouta-t-elle en haussant les épaules, «est-ce que je ne sais pas qu'il n'y a pas un homme intelligent qui croie en Dieu?...»

Telle est sa logique. Avec cela quelques petits mots d'argot qui lui échappent dans la conversation, et qui sentent le potache d'une lieue, me prouvent qu'elle et son frère ont ensemble des causeries au moins singulières. Quand je parle avec elle un peu longuement, je constate que toutes ses associations d'idées se rapportent au faux Paris des journaux du boulevard. Du fond de cet appartement des Ternes qui pue la médiocrité, elle rêve «premières» et «monde». Elle a des anecdotes sur tous les hommes connus, recueillies au hasard de ses lectures ou de quelques conversations, et inexactes comme toutes les anecdotes. C'est pour cela que les pédants de la jeune critique, naturaliste ou autre, les appellent des documents? En attendant, Mathilde doit songer à donner des leçons, ou prendre un mari dans le goût de son père. Mais ses toilettes, déjà prétentieuses, ses yeux sans innocence, son menton volontaire, annoncent que, dans dix ans, leçons et mariage seront très loin, et elle, tout simplement une femme entretenue,—de la pire espèce, celle qui veut rentrer dans la bourgeoisie régulière. Une fois le luxe atteint, ces femmes-là vont à la chasse de l'homme qui les épousera, avec la férocité du sauvage qui veut cueillir une chevelure. N'ont-elles pas, elles, un nom honorable à scalper et à pendre à leur mocassin,—un tout petit soulier verni qui luit si joliment sur le bas de soie?


Bourgeoisie riche.—Marthe et Juliette R——, deux sœurs, dix-huit et dix-neuf ans. Il y avait autrefois dans la maison cent mille livres de rente. Mais les R—— sont atteints de la maladie de la réception, et ils ont tant dépensé que, s'ils liquidaient, ils se trouveraient réduits d'une fière moitié. Pour le moment, ils font comme les joueurs qui courent après l'argent perdu. Ils continuent de recevoir dans leur petit hôtel de la rue Rembrandt, et aussi de mener leurs filles de dîners en soirées et de visites en sauteries. A ce régime, les deux petites, qui avaient déjà le tempérament chétif de Parisiennes issues de Parisiens, sont devenues maigriotes, avec ce teint à demi fané qui joue la fraîcheur aux lumières. Et une conversation! Leurs parents et les amis de leurs parents se sont permis tant d'allusions devant elles à des liaisons mondaines, réelles ou imaginées;—le cercle des dames, autour de la table à thé de leur mère, a tant de fois oublié qu'elles étaient là;—leurs compagnes de jeunesse déjà mariées leur ont détaillé tant de confidences, qu'il ne leur reste plus rien à savoir de l'amour que sa brutalité physiologique. C'est des estomacs aussi usés déjà que leur innocence, des tempéraments tout en nerfs à qui le médecin défendra la maternité dès le second enfant. De la religion? Elles en ont comme du papier à leur chiffre et de la maroquinerie du bon faiseur. Cela fait partie d'une vie élégante. Des principes? Elles ont celui qu'une fille se marie pour aller dans les petits théâtres, dépenser de l'argent sans compter, sortir seule et lire de dangereux livres,—nos livres, hélas!—«Ça, c'est pour quand je serai mariée....» m'a dit Marthe l'autre jour en me parlant d'un roman à scandale. Elles savent ce qu'il faut croire des sévérités du monde pour l'adultère, étant donné qu'elles ont passé leur adolescence à voir leurs parents accueillir d'un sourire et inviter ensemble des messieurs et des dames unis par la chronique, mais aussi peu mariés que possible. L'autre jour, comme une visiteuse entrait chez la mère avec son petit garçon, qui passe pour être le fils d'un de mes meilleurs amis, involontairement le nom de cet ami vint aux lèvres de Juliette, qui bavardait avec moi. Elle connaissait toute cette histoire, je le vis à son sourire lorsque je la regardai, et qu'elle comprit que je démêlais le fil de sa pensée. Toutes deux auront une très petite dot. On les mariera richement à des parvenus en mal de relations.—Dans dix ans, si le dégoût d'observer de pareilles misères ne m'a pas chassé à jamais du monde parisien, je nettoierai le verre du fameux microscope pour lire dans leur jeu.... Et dire qu'il y a dans Paris quelque garçon de vingt à trente ans qui dort tranquille et dont la destinée est d'être l'amant d'une de ces deux rossinettes-là. —Pauvre diable!


Grand monde.—Charlotte de Jussat-Randon....—Ici j'ai un renseignement tout contraire, mais il est moins direct et moins précis. D'ailleurs, c'est l'exception, tandis qu'Eugénie, Mathilde, Marthe et Juliette sont ou me paraissent plus normales. Est-il besoin de tant d'exemples pour démontrer que d'élever des enfants sans Dieu, sans milieu de famille, parmi les exemples et dans l'atmosphère du monde actuel, équivaut à préparer des prostituées implacables, des adultères déséquilibrées, des séparées dangereuses, enfin le formidable déchet de vertus féminines auquel nous assistons et assisterons de plus en plus avec les internats de filles? On n'avait pas assez de ceux des garçons. Et je préfère achever cette analyse par quelques réflexions que je soumets aux commentaires du lecteur:

XIII

Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était poli, enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle maîtresse, en écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: «Avec mille remerciements.» Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il la leur doit.

XIV

Lorsqu'une femme qui est mère prend un amant, c'est presque toujours comme si elle en donnait un à sa fille.

N.B.—Cet amant n'est pas toujours le même.

XV

La moralité d'une femme de trente ans, c'est la moralité de ses dix-huit ans, moins ce que la vie lui a enlevé: o-x (zéro moins quelque chose). Il y a des formules d'algèbre dans ce goût-là.

XVI

Un père est ravi: «Ma fille,» dit-il, «n'a jamais lu un roman.» Mais il la laisse causer sans contrôle avec son frère qui arrive du lycée, ou s'enfermer dans sa chambre avec ses petites amies. Les plus mauvais livres ne sont pas sur les rayons de la bibliothèque. Ils vont et viennent dans les rues, reliés en tunique ou en robe demi-longue.

XVII

Des virginités sans innocence,—c'est le tour de force de notre civilisation. Les barbares qui violaient dans les villes prises laissaient derrière eux des innocences sans virginité. Il y a progrès indiscutable dans la délicatesse des procédés.

XVIII

Quand la société moderne a bien convaincu une femme, par le théâtre et par le livre, par la musique et par la conversation, par les exemples et par les conseils, qu'il n'y a, pour elle, de bonheur ici-bas que dans l'amour, elle lui enjoint, par la voix d'un monsieur, ceint d'une écharpe, de sacrifier cet unique bonheur ... à quoi? A la commodité d'un homme qui a traîné quinze ans chez des drôlesses; aux hypocrisies d'une coterie de femmes dont quelques-unes ont rôti tous les balais et la plupart des autres regretté de n'avoir ni balai ni feu;—le tout pour obéir aux injonctions d'une loi fabriquée, entre deux pots-de-vin, par des législateurs, qui représentent une majorité d'inconscients et dont neuf sur dix ont passé leur vie à renier leur programme. Tel est le mariage civil dans toute sa noblesse, gâtée jusqu'ici par le mariage à l'église qui lui succède. Mais cette tache tend à disparaître. Les loges veillent.

XIX

Un des plus étonnants cynismes de l'homme consiste à prétendre que la faute de la femme est pire que la sienne,—parce qu'il peut en résulter des enfants,—comme si, entre une maîtresse qui devient enceinte et l'amant qui l'engrosse, il y avait la plus légère différence de responsabilité. Notons pourtant cette différence que pas un amant sur cent n'irait à un rendez-vous, s'il avait une chance contre mille de subir la grossesse, l'accouchement et le reste.... Patience! L'éducation nouvelle et «sincèrement laïque», comme disent les programmes électoraux, nous promet une génération de femmes qui, à vingt ans, sauront cela et quelques autres choses. En ces temps-là, il ne restera plus qu'à trouver un troisième sexe,—pour faire des enfants.

XX

La rencontre de deux dégoûts et le duel de deux dépravations, voilà ce que les progrès de notre époque, si étrangement ignorante des lois de la vie intérieure, sont en train de faire de l'Amour, haussé par le Christianisme jusqu'aux sublimités de la religion! Il en sera de cela comme du bordeaux moderne, où il entre de tout, excepté du vin. Il entrera aussi de tout dans cet amour,—excepté de l'amour.


MÉDITATION VI

DE LA MAITRESSE (suite)

Pour quelles raisons, sachant à quels dangers elle s'expose, à quelles déceptions probables, à quelles angoisses certaines, une femme de nos jours prend-elle un amant? Ce problème, posé dans la méditation précédente, m'apparaît à cette minute comme aussi insoluble que celui de la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel amant?... A mesure que j'avance dans cette œuvre d'analyse, commencée un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficulté d'arriver à la découverte de la loi générale dans le plus individuel des sujets. Et je me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseigné par un philosophe andalou dans des circonstances particulières. Ce philosophe exerçait la profession de cocher et de guide tout à la fois. Il nous montrait, à un de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et à moi, les Murillos de la cathédrale de Séville. Il était de noir vêtu, fort malpropre, avec un teint de cigare, des bottes éculées, peu de linge; mais quelle bouche, d'une ironie et d'un désenchantement incomparables! Lord Herbert savait l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit quelques mots qui le firent sourire, étant à jeun et lucide, ce jour-là, par exception.

—«Devinez ce que le drôle nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit amateurs de beauté, nous présenter à quelque beauté vivante, notamment à une jeune fille qui est là, près du quatrième pilier à gauche, avec sa mère.»

Je regardai dans cette direction, et j'aperçus deux formes de femmes en train de prier, ou de s'éventer sous la mantille, deux types dignes de Goya:—la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une pâleur chaude, et la mère, si maigre, la bouche rentrée, les prunelles flambantes de cupidité. Le métier habituel de ces deux créatures et de notre cocher-guide était trop évident. Mais j'avais dès lors un sinistre goût à voir l'infamie humaine épanouir devant moi sa hideuse fleur; et je dis à mon compagnon, qui se préparait à congédier le ruffian avec les honneurs dus à son rang:

—«Causons plutôt avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous faire une proposition pareille dans une église.»

—«Il dit que ça vaut mieux que dans la rue,» me répondit l'Anglais, traduisant la réplique du personnage et souriant de nouveau,—malgré lui;—car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un arrière-fonds de respectabilité.

—«Demandez-lui quel âge a sa protégée et si elle est vierge,» insistai-je, espérant une réponse singulière.

—«Il dit qu'elle a dix-sept ans,» rapporta de nouveau mon ami, «mais, pour la virginité, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu que la Giralda est vierge....»

Cette étonnante image empruntée à cette gigantesque figure de métal, girouette mobile à la cime du beffroi de la cathédrale, nous donna cette fois, à tous deux, un franc accès de fou rire, d'autant plus que le scélérat continuait de conserver sur son visage un sérieux d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous étudiant, la profonde attention du chasseur qui guette le gibier.

—«Dites-lui,» repris-je, «que la mère ne consentira certainement pas au marché; elle a une physionomie bien sévère.»

—«Il répond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.»

—«Demandez-lui quel genre de vie mène la fille.»

—«Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est très honnête, et que si nous n'étions pas des étrangers, nous n'arriverions seulement pas à lui baiser la main....»

—«Voilà une singulière moralité,» m'écriai-je, découvrant le fonds de Prudhomme que, nous autres Français, nous portons tous dans le cœur. Et comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation, le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oubliée:

—«Cada persona es un mundo.... Chaque personne est un monde.»

Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour à l'hôtel, avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine de toreros à la veste courte, à la cadenette relevée, au menton rasé et verdâtre, aux breloques énormes, et nos griseries de la nuit, où nous mangions de la pescadilla, en buvant de l'amontillado, avec des filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Séville m'est revenu très souvent au cours de mes travaux, pour me décourager des classifications précipitées. Essayons pourtant celle des maîtresses, en écartant d'une manière absolue les distinctions tirées de l'ordre social, en supprimant bien entendu le côté pécuniaire et intéressé, en accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse bouleversées par les hasards et les complexités de la vie, et posons cette hypothèse que les femmes se distribuent, par rapport à l'amant, en trois groupes: celles qui se donnent par tempérament, celles qui se donnent pour des raisons de cœur, celles qui se donnent pour des raisons de tête. Bien des contradictions restent possibles: telle femme aura été comédienne et cérébrale avec vous, qui sera dans cinq ans amoureuse de quelqu'un par le cœur ou par les sens, quelquefois par les deux. Telle autre aura calculé avec tel homme au point de lui dire le mot presque naïf de Mme Ethorel à mon ami Casal, à propos du péril que la jalousie du mari leur faisait courir: «Si tout se découvre, au moins que je ne le sache pas!...» et, avec vous, elle aura tous les abandons, tous les courages de la passion sincère. Mais c'est comme dans la nature: de ce que certaines plantes insectivores sont à la fois des animaux et des végétaux, il ne s'ensuit pas que le monde végétal et le monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espèces de maîtresses se mélangent parfois dans la même créature, il ne s'ensuit pas que ces espèces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits qui me semblent caractériser cette diversité dans ces trois domaines du tempérament, du cœur et de la tête.


§ 1.—Le tempérament.

La femme à tempérament est beaucoup plus rare dans nos races fatiguées que notre fatuité masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie ne l'imagine. Il est vrai que l'observation habituelle la confond souvent avec la femme nerveuse, au lieu que cette dernière devrait être rangée parmi les cérébrales, s'il en fut. Il y a un dialogue légendaire entre deux filles dont il est toujours sage de se souvenir, quand des camarades vous vantent les félicités dont ils enivrent leurs maîtresses:

PREMIÈRE FILLE.—«Un homme, ça te fait plaisir, à toi?»

SECONDE FILLE.—«Toujours au moins deux fois.... (Silence.) Quand il me paye et quand il s'en va.»

Mais, rare ou fréquente, elle existe, cette femme à tempérament, et elle peut se définir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de fois un monsieur vous dire: «Moi, quand j'ai été huit jours sage, j'ai mes idées toutes brouillées.» Mettons quinze jours, mettons un mois, mettons-en deux, pour n'être pas trop dupes des vantardises. La femme à tempérament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie inférieure et comme séparée, à côté de la tête, en dehors du cœur. Elle se présente d'ordinaire sous deux types très différents: la plantureuse et la consumée.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans, presque trop grande, déjà un peu forte, avec beaucoup de gorge, des épaules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez observée à table, vous aurez constaté qu'elle est sobre, quoiqu'elle mange avec un réel appétit, mais seulement les plats très sains. Elle a dans ses yeux plutôt petits, dans son nez droit à base large, dans sa bouche plutôt épaisse, dans son menton carré, quelque chose de la faunesse, et un rire qui découvre des dents serrées, blanches et solides comme des dents de bête. C'est une très grande dame, avec un blason qui remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe où, à une table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un théâtre borgne ou dans un tripot élégant, elle saurait être à son aise, et, pour peu qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontrée au moment d'une grande peine, après une mort, par exemple, vous aurez observé en elle une sensibilité analogue à celle des gens du peuple, simple, vraie, mais qui n'empêche pas la forte poussée animale de continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son père, s'assied à dîner et mange de grand appétit, les yeux en larmes, le cœur gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme à tempérament, rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit René Vincy pour confident de ses chagrins, l'entraîne un jour dans sa chambre à coucher, pousse le verrou et lui dit: «René, nous avons un quart d'heure....» Le pauvre René, qui aimait toujours ailleurs et qui avait la naïveté d'être fidèle, se conduisit comme le légendaire Joseph, ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: «Ça m'aurait pourtant fait bien plaisir....» Signe particulier, en effet, ces femmes-là n'ont jamais de rancune. Elles n'ont guère de dépravations non plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain où elles n'abordent que par hasard et sans s'y arrêter.

Avec la seconde espèce de femme à tempérament, celle que j'ai appelée la consumée, les pires dépravations sont au contraire possibles. Celle-ci est mince d'ordinaire et de mine délicate, avec un visage dont le haut est parfois idéal; mais la bouche, renflée, ourlée, aux coins tombants et volontiers triste, contraste d'une façon inquiétante avec ce haut de visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la force vitale et la sensualité, il semble que chez la consumée la passion soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme romanesque et quelquefois une femme à principes, mais que les sens tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. Même honnête, elle a du goût pour les beaux hommes, très grands et très athlétiques, comme la plantureuse a du goût pour une certaine espèce de personnages très bruns et très maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consumée vertueuse que j'aie connu était la patronne d'un café de peintres, situé pas trop loin du Luxembourg, et décoré par les habitués de pochades rembranesquement enfumées. Elle se tenait, mince, immobile et pâle, derrière le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les garçons de café étaient toujours des hercules, dignes de prendre place dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais, en feuilletant la Gazette des Beaux-Arts, à observer les yeux dont la jeune femme suivait les allées et venues de ces géants, en train de servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en tremblait sur les additions. C'était le brûlant trépied de la sibylle, que la banquette de cuir où se tenait la pauvre enfant, qui finit, devenue veuve, par épouser un des géants. Elle fut ruinée par le bel homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le drôle la lâcha; elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, misérable, cette année-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confrère, resté débiteur de quelque trente francs au petit café. Nous causâmes, et, me parlant de ce second mari, qui l'avait mise sur le pavé:

—«Ah!» dit-elle, «si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille!»

Cette constance est rare chez la femme à tempérament, et très fréquent au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la soudaineté avec l'autre coup de foudre, celui du cœur. Voici une anecdote que j'aimerais, celle-là, à croire authentique, car elle serait très significative de cet égarement subit et irrésistible où le caprice physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma référence: elle me fut contée par André Mareuil à l'époque même, et pourquoi suspecter sa véracité? Il était allé, vers la fin de mai, dîner à la campagne chez un musicien très connu. Il se trouve à table à côté d'une très jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare distinction de facture, et notoirement liée avec un des bons sculpteurs d'aujourd'hui. André, qui savait cette histoire, ne pense même pas à faire la cour à sa voisine. Il lui avait été présenté dix minutes avant le dîner. C'était une frêle et gracieuse personne, avec des cheveux châtains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profondément correct et convenable, n'eût été la bouche très rouge, très large et très sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'André lui parlait, un trouble si étrange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient sur le jeune homme, que ce dernier, très habitué aux aventures rapides, osa parler à cette femme, d'abord avec familiarité, puis avec audace. Le soir même, en rentrant à Paris, elle venait chez lui. A une heure du matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put s'empêcher de mentionner à sa nouvelle maîtresse l'amant en titre. Cette curiosité absurde était inévitable.

—«Depuis combien de temps as-tu cessé de l'aimer?» lui demanda-t-il.

—«Mais je l'aime toujours....» répondit-elle.

—«Pas d'amour, en tout cas?...» insista André.

—«Si, d'amour,» fit-elle, «et profondément.»

—«Hé bien! Et moi, alors?» interrogea-t-il avec la brutalité de l'homme qui vient d'enlever une femme et qui la méprise. (Voir Méditation V.)

—«Ah! tais-toi,» dit-elle, «tu ne comprends pas.... Tu me fais du mal....»

Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisième, un quatrième. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une espèce de liaison où elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque affolée. Et à chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette même curiosité, un peu par une inconsciente jalousie,—car elle lui plaisait infiniment,—à parler de l'autre, et toujours la jeune femme répondait comme la première fois:

—«Je l'aime.»

—«Et moi?» recommençait-il.

—«Toi, ce n'est pas la même chose,» répliquait-elle avec cette tristesse qui semblait démentir l'emportement des caresses de tout à l'heure.

—«Mais s'il te fallait choisir?...»

—«Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi, autrement....»

—«Sais-tu que tu as un cœur monstrueux?» lui disait-il.

—«Je ne sais pas,» faisait-elle en haussant les épaules, «c'est mon cœur....»

—«Evidemment,» concluait Mareuil après m'avoir rapporté ce bizarre dialogue, «je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire que les sens tout seuls ont par eux-mêmes quelque chose de hideux,» ajouta-t-il après un silence et d'une voix devenue sérieuse, «car elle finit par me faire peur, comme un monstre, en effet....»

Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est celle que la femme à tempérament doit produire presque toujours sur le civilisé de nos jours, tel que nous l'avons étudié. Il est trop loin de la santé pour comprendre le naturel de certaines ardeurs païennes, trop fatigué pour les partager, trop affiné pour ne pas répugner à la sensualité simple et franche. Ce même Mareuil, qui a le mot empoisonné, disait d'une autre femme à tempérament, une comédienne un peu forte et qui venait de partir pour Madrid: «Elle est allée chercher un Vachéador....» Plantureuses ou consumées, ce qu'il faut à ces femmes, restées toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part «la candeur de l'antique animal ...» c'est le François I aux larges épaules, à la bouche humide, au nez gourmand, aux appétits joyeux comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, à l'énervé dont j'ai raconté l'histoire sexuelle. Si elle est honnête et qu'elle ne soit pas mère, la voilà qui sèche dans la solitude d'un demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se gâtent, son teint se congestionne. Celle qui était née pour devenir une adorable bacchante se fane dans la fièvre inutile de ses instincts comprimés. C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller à ses instincts, la voilà devenue un bourreau:—bourreau physique d'abord, parce qu'elle veut être aimée au sens réel du mot, ce qui représente un sport un peu dur pour un homme déjà entamé par une hérédité douteuse et des expériences trop certaines;—bourreau moral ensuite, parce que c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers sur la bouche et votre image dans le cœur, pour le monsieur qui passe ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a trompé, dit-on, ce délicieux Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos jours, aussi merveilleusement outillé pour la jalousie qu'il l'est peu pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie, pour qui la cristallisation à propos d'une femme se dessine par un: «Que va-t-elle me rapporter?...» En est-ce assez pour conclure que la théorie posée au début de ce livre sur le duel forcé entre les deux sexes se trouve vérifiée avec cette première classe d'amoureuses,—celles qui pourtant ne demandent à l'homme et ne lui offrent que le plaisir des sens, ce plaisir qui rend l'âme si bonne, dit le proverbe,—si cruelle, dit l'observation?


§ II.—Le cœur.

Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginité sensationnelle. Il consiste à soutenir qu'elles étaient, à l'époque où elles ne vous connaissaient pas, la Galatée d'avant Pygmalion, la statue de marbre où rien ne palpitait. C'est vous qui les avez éveillées, vous à qui elles doivent la révélation d'elles-mêmes. Comme la plupart des mensonges débités par ces fines et subtiles personnes, cette allégation repose sur une vérité, à savoir que ce phénomène du réveil par l'amour se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver à toutes les espèces de femmes, celle qui n'avait jamais éprouvé le moindre frisson de volupté a le cœur pris, et elle subit une métamorphose absolue de tout son être. C'est même là ce qui distingue la maîtresse chez qui le don de sa personne a pour principe le cœur, de la femme à tempérament. La sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas; la première ne sent que si elle aime. Empressons-nous d'ajouter que ce phénomène est rare et que la crédulité masculine doit en rabattre singulièrement. Il y a beaucoup de Galatées, au moins par l'indifférence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et l'Esther de Balzac, la fille insensible et dégradée qui s'élève, par la vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus brûlantes hauteurs de l'amour, reste une exception aussi étonnante que le génie de son père spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle écrit avant de mourir? Elle va se tuer parce qu'elle s'est livrée à Nucingen pour Rubempré; elle laisse à son poète sept cent cinquante mille francs, prix de ce marché, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop triste, elle lui dit: «Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans les cheveux?...» On raconte que Balzac, lisant cette lettre à haute voix dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'écriant: «Comme c'est beau!...»—Aussi beau, hélas! que peu vraisemblable. Pour une de ces métamorphoses possibles, que de comédies! On ne passe pas aussi facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique peu commun. Le plus souvent la femme destinée à aimer de cet amour complet qui absorbe dans un seul être, pour des années, pour la vie quelquefois, les forces les plus secrètes de l'âme est une femme qui, dès son enfance, a commencé de vivre beaucoup, de vivre uniquement par ce cœur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beauté éclatante qui constitue une sorte de royauté absolue, et qui, à ce seul titre, corrompt ses dépositaires. La femme qui vit par le cœur n'est pas non plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est gracieuse plutôt que brillante, et son charme est un peu journalier. Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage dont la pleine éloquence ne se révélera que dans les moments d'émotion suprême. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans un salon, elle se tient à une place volontiers modeste. Elle n'a ni la dureté d'âme qu'il faut pour jouer au fleuret démoucheté avec des phrases aiguës, ni la sécheresse vaniteuse qui se dissimule sous les plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont étudié ce type spécial, Laclos et Beyle. Ils ont ainsi créé, le premier, la céleste Présidente des Liaisons; l'autre, la Mme de Rénal de Rouge et Noir. Tous deux ont indiqué soigneusement que la femme de cœur est d'ordinaire pieuse, comme elle est timide, par une délicatesse de sa sensibilité qui fait d'elle, quand elle a le malheur d'apparaître dans notre société contemporaine, une proie aussi certainement vouée à la férocité de l'homme que l'Andromède de la fable antique, enchaînée au rocher. C'est la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs de dettes, et qu'il trahit, le soir même, avec la première venue. C'est la maîtresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de rentrer ivre mort. C'est la femme abandonnée, compromise, outragée, qui franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a aimé et qu'elle sait malade à deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu ces actions s'accomplir et d'autres pareilles, à l'époque où j'étais le plus cruellement trompé par Colette et où j'agonisais de douleur. Je constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon infâme maîtresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tiré de ce contraste les quelques vérités suivantes, à joindre aux autres tas de ces cailloux psychologiques, régulièrement cassés le long du chemin de calvaire que décrit cette Physiologie:

XXI

Dix-neuf fois sur vingt, pour une femme, mettre de son cœur au jeu de l'amour, c'est jouer aux cartes avec un filou et des pièces d'or contre des pièces fausses.

XXII

L'homme se venge sur les femmes tendres de n'avoir pas été aimé des coquines. Il appelle cela être devenu très fort.

XXIII

Par une affreuse loi de la nature masculine, être aimé d'une femme sans l'aimer nous rend méchants, et nos remords ensuite, quand nous l'avons lassée, ressemblent au regret du paysan qui, ayant tué son chien de garde à coups de pied, se repent—d'être moins défendu.

XXIV

Un poète de ma connaissance perdit sa maîtresse, une veuve avec de petites rentes, qui l'avait fait vivre dix ans, en vue d'un chef-d'œuvre jamais commencé. Il l'avait abreuvée de vilenies sous prétexte qu'il faut à l'artiste les expériences de la passion. «Je suis très malheureux,» me dit-il, «je vais profiter de ma douleur pour écrire un petit Intermezzo très éloquent.» La pauvre femme a dû en frémir de joie dans sa tombe. Elle l'entretenait après sa mort.

XXV

J'ai renoncé à plaindre les femmes qui aiment, depuis que j'ai entendu cette même personne, la plus maltraitée de celles que j' aie connues, me dire: «Il est bien dur, mais si je n'étais pas là, qui est-ce qui s'occuperait de son linge?» Et elle eut un sourire d'ineffable ravissement. Recoudre des boutons de chemise—pour lui—était son bonheur. Je l'envie quand j'y songe, et je me rappelle avoir lu dans une lettre adressée à Raymond Casal par une inconnue—sans doute cette Mme de Corcieux qui faillit mourir par lui—cette étrange phrase. Elle le faisait rire, et elle me donne après des années envie de pleurer: «Ne te reproche pas mes chagrins. Si tu ne m'avais pas fait souffrir, tu ne m'aurais pas connue.»


MÉDITATION VII

DE LA MAITRESSE (suite et fin)

§ III.—La tête.

Des mots, de tout petits mots jetés d'homme à homme, sur un canapé du club,—d'un coin à l'autre d'une table de restaurant,—entre deux bouffées de cigare, la nuit, revenant de quelque soirée,—en disent plus long sur l'âme contemporaine que des pages et des pages de dissertation. Combien de fois, causant ainsi d'une femme soupçonnée d'avoir des caprices de tempérament, avez-vous dit ou entendu dire: «C'est une malade ...» et d'une autre, précipitée par son cœur dans quelque dangereuse et noble imprudence: «C'est une emballée ...» ou: «C'est une gobeuse....» Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour elles que tous les sermons de tous les carêmes, si elles pouvaient entendre l'accent dont sont prononcées ces phrases-là, et se rendre compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir, les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du sentiment? Il existe, en revanche, une troisième espèce de femmes, que j'ai appelées de tête, faute d'un terme plus précis, et que ce même langage masculin étiquète d'un terme aussi mérité que les deux autres sont durs: les détraquées. C'est ici que je devrais—en véritable physiologiste littéraire à prétentions plus ou moins justifiées de physiologie scientifique—faire intervenir la Grande Névrose pour décrire avec plus d'autorité professionnelle cette créature, suspecte d'hystérie, qui ne connaîtra jamais ni les ivresses de la volupté physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la vraie maîtresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes rendus de la Gazette des Tribunaux et les faits divers des autres feuilles,—ces instructifs procès-verbaux de la moralité contemporaine. Dans ces drames multipliés de l'adultère ou de la jalousie auxquels vous assistez chaque matin, commodément assis devant la table de votre déjeuner en lisant votre journal, essayez donc de découvrir le moindre élément d'une émotion vraie—ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus de détails, voir Méditation XVI.) Voilà une femme qui a tiré sur son amant comme sur une bête fauve et qui arrive devant le tribunal, fière de son action, heureuse du frisson de curiosité qu'elle soulève, en toilette soignée et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son cœur ou seulement ses sens avaient vibré une minute auprès de cet homme qu'elle a tué, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance avec cette absolue sérénité? Et cette autre qui, elle, a vu hier son amant assassiné par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une «première», que pensez-vous des émotions que lui faisait éprouver cet amant vivant? Et celle-ci qui s'est associée avec cet amant pour étrangler un malheureux et le dévaliser, et qui à présent charge son complice de toute la responsabilité du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous ces autres drames, sans dénouement sanglant, que colporte la chronique des salons ou des coulisses: les implacabilités de certaines rancunes, les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut avoir suivi une longue intrigue, accepté des rendez-vous, compromis son nom, donné sa personne, sans plus de palpitation intérieure que la feuille de papier sur laquelle j'écris ces lignes. Ces amoureuses sans amour, ces dévergondées sans jouissance, sont pourtant poussées à commettre des folies. Par quoi?—Par une idée. Ce sont des cérébrales, et en cela les vraies femelles du mâle déséquilibré qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques types de l'espèce précisera mieux cette thèse si contraire aux préjugés reçus: à savoir qu'en galanterie les pires égarements viennent de la tête, et que, plus une femme est froide du cœur, froide des sens, plus elle ira dans la faute, du côté de la perversité. Et voici un léger croquis des divers aspects sous lesquels se présente le plus souvent la cérébrale.


La chercheuse.—Est-il besoin de la définir, celle-ci, et qui ne l'a rencontrée, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affolée qui va poursuivant, à travers les expériences successives, et d'aventures légères en aventures monstrueuses, une sensation dont elle rêve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque à faux qui multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'éveiller dans son être intime un frémissement d'âme qu'elle ne connaîtra jamais, malgré toutes les raisons de palpiter que son imagination donne à son cœur.... Vous avez entendu parler de la première et raconter ses audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa présence, et vous demeurez étonné de son masque presque tragique, qui semble démentir toute son histoire, de son regard, aigu à la fois et fatigué, où se devine la tristesse d'une déception éternelle. Elle cause, et son cynisme sans gaieté, flétrissant comme celui d'un viveur blasé, vous serre le cœur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une assoiffée de plaisirs, et qui parfois a tout quitté, mari, famille et société, afin de vivre en pleine fantaisie, des abîmes d'ennui, des gouffres de détresse. Dans quelques années, c'est à la morphine qu'elle demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de toutes les pudeurs.—La romanesque, elle, a des chances de finir dans une dévotion qui ressemble à la vraie piété comme ses folies volontaires de jeunesse ressemblaient à l'amour. C'est cette figure, indéfinissable par le mélange de corruption et d'angoisse, d'insensibilité foncière et de frénétique démence, qui remplit les romans français modernes depuis la Madame Bovary de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec sa dureté chirurgicale d'ancien carabin, à déshabiller la chercheuse de ses oripeaux poétiques. Qu'il a bien montré l'impuissance du cœur et celle des sens dans l'arrière-fond de cette créature qui vous poussera au crime, comme Emma y pousse Léon dans le célèbre roman, prête qu'elle est elle-même à tout oser pour vibrer, ne fût-ce qu'une minute,—et elle ne vibrera jamais!


La comédienne.—Vous est-il arrivé de raconter une histoire à laquelle vous aviez été mêlé, devant un camarade, témoin lui aussi de cette histoire, qui vous a interrompu par un «mais non, mais non ...» et il vous a prouvé, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la vérité—sans vous en apercevoir? Avez-vous réfléchi ensuite au petit travail qui s'était accompli dans votre esprit, à la touche d'inexactitude ajoutée ici, ajoutée là, et constaté combien il est aisé de se duper soi-même, avec la plus naïve inconscience? Je me souviens que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des années, à un spectacle d'acrobates. Nous vîmes là un trapéziste mutilé—il ne lui restait qu'une jambe—qui exécutait d'incroyables voltiges, à tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilité rendait plus navrant le sautellement d'insecte blessé avec lequel, son exercice fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique. Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout à l'autre de la table d'un dîner: «Vous vous rappelez,» me dit-il, «ce danseur de corde qui n'avait qu'une jambe?...» J'ai vainement essayé de lui prouver qu'il se trompait. Sa mémoire de puissant artiste avait travaillé comme un vin qui fermente, et il voyait son souvenir, tel qu'il le disait.—Ce phénomène du mensonge de bonne foi, très commun chez les enfants, dont le faux témoignage en justice a fait condamner tant d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il s'établit réellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant sincère, à côté de l'autre. C'est alors un extraordinaire désordre mental dans lequel cette femme elle-même ne se reconnaît plus. Et la comédienne apparaît, non pas celle qui vous joue un rôle par intérêt, mais celle qui se le joue d'abord, ce rôle, à elle et pour elle. Malheur à vous si vous lui servez de prétexte, si, par exemple, elle se met en tête d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une «grande passion»! Il lui faut étaler du sentiment, et tous les moyens lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous traînera de scène en scène, vous trompera pour revenir vous le raconter, s'empoisonnera et en échappera pour crier son suicide à toute la terre. Et le pire de cette mise en scène éternelle sera que vous n'aurez même pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur, celle que le petit employé de nouveautés goûte le dimanche, sur la Marne, avec sa maîtresse d'une après-midi, qui ne lui jure pas qu'elle l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balançant au fond du canot.... Mais cette enfant possède ce charme incomparable hors duquel il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:—le Naturel.


La littéraire.—Vous trouverez cette variété surtout en province. Elle se rencontre aussi à Paris, en particulier depuis que le goût des auteurs étrangers a commencé de se répandre et que la maladie du roman russe a fait ses premiers ravages. La littéraire ressemble à la comédienne par certains côtés, elle s'en distingue par un trait essentiel: la véritable comédienne s'est créé à elle-même le type qu'elle entreprend de réaliser, et elle en change parfois au cours de sa vie, insinuante et rêveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-là, spirituelle avec un troisième, au demeurant géniale et très supérieure à la liseuse qui copie servilement un poète ou un romancier, et dont toutes les démarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de longues années, la littéraire était presque toujours une Sandiste, en train de Valentiniser d'après la formule. De nos jours, vous risquez de vous heurter à la Feuillettiste, qui rêvera, rue Belle-chasse, de rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans la Petite Comtesse ou Camors;—à la Sully-Prudhommiste, qui vous dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux:

Il faut tenir des mains de femme
Quand on rêve au bord de la mer....

—à la Coppéienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le fameux vers sur sa jolie bouche, même si elle n'a pas trace de voile à sa toque de fourrure:

Oh! les premiers baisers à travers la voilette....

—à la Goncourtiste, qui vous écrit avec des néologismes qu'elle ne comprend pas et prépare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise achetée au Bon Marché;—à la Tolstoïenne, qui vous décompose ses «états d'âme», tout en vous offrant une tasse de thé;—à la Shelleyienne, qui vous parle, à table, en dégustant une truffe au Champagne, «d'un monde où le clair de lune, la musique et le sentiment ne font qu'un»....—Pauvres grands écrivains! Il faut cependant leur pardonner les misérables sottises auxquelles leur génie sert de prétexte. Et tous y passent. J'ai lu une lettre adressée à un jeune étudiant de ma connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait de mourir avec lui: «Notre mort,» disait-elle, «sera celle des Amants de Montmorency d'Alfred de Vigny!...» Cette vieille folle avait trois petits garçons en bas âge et un honnête homme de mari, qui peinait dans une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi avoir du papier à lettres moyen âge, le temps de lire des romans et du vague à l'âme! Le jeune étudiant me déclamait cette phrase en pleurant, et il ne me pardonna point de lui avoir cité la réponse de Casal à une fille qui se précipitait dans ses bras en lui disant: «O mon beau Rolla, tu me grises....»—«Non,» répondit Raymond, «je ne te grise pas, je te claque ...» et il la souffleta bravement, exaspéré de ce surnom. «C'est la seule fois que j'ai battu une femme,» me disait-il, mais aussi la littérature mêlée à l'amour est certes la plus écœurante mixture qu'ait inventée la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une citation;—serrer une femme sur votre cœur, c'est un volume. Sans compter que la littéraire enferme toujours en elle un bas bleu possible. Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du réel volume où vous serez peint avec votre nom à peine défiguré:—Rasal pour Casal, Barcher pour Larcher,—votre maison photographiée, le tout enguirlandé des mille et une calomnies qu'une maîtresse lâchée possède à son service.—(Voir pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet où figure un certain Léonce qui de son vrai nom s'appelait tout simplement Flaubert!)—C'est de quoi justifier à jamais la boutade prêtée à Gautier.... «Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est écrit t'h-é


La vaniteuse.—C'est là une personne trop facile à classer pour qu'il y faille une longue définition. Il existe de par le monde un très grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler les snobinettes de l'amour et auprès desquelles l'homme dont on parle a seul des chances de réussir. Elles se spécialisent d'ordinaire sur une catégorie de célébrités: il y en a pour politiciens et il y en a pour peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Théâtre. Les gens de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titrés, les leurs enfin les princes de la mode, ceux qui sont cités dans les feuilles pour des smokings, et qui méritent, après leur mort, l'oraison funèbre qu'un journal élégant consacrait à ce pauvre d'Avançon: «M. d'Avançon vient d'être emporté hier.... C'était un homme mûr du meilleur style.» J'ai connu une cantatrice, très jolie femme et très spirituelle, qui avait ce snobisme de l'alcôve. Elle faisait collection, dans sa chambre à coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit de quelqu'un: «C'est une tête,» j'étais sûr qu'avant huit jours elle s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite tête figurerait dans la galerie des souvenirs de cette doña Juana pour Tout-Paris, qui avait elle-même une rivale préoccupée de lui souffler successivement toutes ces têtes; et ce trait nous amène à....


L'imitatrice.—qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une vanité circonscrite à la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a pris comme modèle tout ensemble et comme rivale une personne de son entourage ordinairement, quelquefois d'une société supérieure; et alors commence un steeple-chase quotidien, avec ceci de plaisant que l'enviée parfois ne s'en doute même pas. Cette enviée a un hôtel, l'imitatrice aura un hôtel;—des chevaux, l'imitatrice en aura;—des tableaux, et l'imitatrice en achète. L'enviée reçoit le lundi, l'imitatrice prend le même jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour à cette imitatrice, la mener très loin et très vite, persuadez-lui que l'enviée vous a distingué. Vous pourrez vous engager dans cette liaison sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assuré d'en sortir. Ce sera de laisser croire à votre maîtresse par ricochet que cette enviée vous dédaigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le marché, donné le comique spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: «Mme X——, qui fait toujours tout ce que je fais....» Et elle le croira.


La voyageuse.—C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai encore vu écrit nulle part. Il mériterait droit de cité dans la langue, pour désigner ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe où elles s'introduisent est plus aristocratique ou plus élégant que celui dont elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les procédés que ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples consiste à découvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et à se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir—et un orgueil—d'ouvrir devant sa maîtresse toutes les portes, d'abaisser toutes les barrières. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionné qu'il tient à étaler devant sa conquête les preuves de sa supériorité. Mais une fois introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de témoigner au naïf amant qui s'est cru aimé pour lui-même une ingratitude digne de celle dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son trône. Elle a déjà mis le cap sur un autre îlot et confié le gouvernail à un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la roturière qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, grâce à l'appui d'un grand seigneur, jusqu'à la femme d'employé qui se sert d'un député pour procurer à son mari la place de sous-chef, sans parler de la petite cocotte qui flatte un viveur sénile pour être invitée à des dîners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les échelons sur lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir été quittés comme de simples échelons?... Cela dépend du pied, dirait un sage, et de la jambe à laquelle appartient ce pied.


La dominatrice.—L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait jamais brûlé; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera jusqu'à sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle suffira au travail d'Hercule que ce métier-là représente en correspondance, diplomatie, visites, dîners en ville, conversation, etc., pour avoir la satisfaction de faire des académiciens ou des ambassadeurs,—en un mot, pour régner. En attendant, comme elle est jeune et jolie, c'est à inspirer des passions que se dépense tout cet orgueil. Qu'un homme échappe à son pouvoir, et la voilà devenue aussi malheureuse que Napoléon lorsqu'il pensait à Saint-Pétersbourg, la seule capitale de l'Europe où il ne fût pas entré en vainqueur. Le plus souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuité naturelle à l'homme en fait un esclave tout enchaîné pour celle qui promet, promet toujours,—et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec d'autres hommes ce jeu-là est inutile, et, changeant sa politique, elle se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut être aimée. Elle se donne une fois, deux fois,—et puis plus jamais.... Avez-vous vu un poisson goulu avaler un appât dont il compte se régaler? Comme il nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de l'hameçon; puis, tandis qu'il râle dans un coin du bateau, le pêcheur continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice vous a couru après—comme ce pêcheur court après le poisson, tant qu'il ne l'a pas pris,—dans la pleine sincérité du plus spontané désir....


Et il faudrait encore énumérer, parmi les cérébrales, l'Ennuyée, celle qui prend un amant pour avoir quelqu'un là sur qui elle passe ses nerfs et avec qui elle trompe ... son temps;—la Dépitée, celle qui vous ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter à la tête d'un homme qui la vexe;—la Méchante, qui ne peut pas supporter le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux autres femmes, afin de détruire ce bonheur.... Pour peu que vous rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un homme de cœur qui aime une de ces femmes-là, et de ce qui l'attend, depuis l'abandon le plus brutal jusqu'à la plus cruelle perfidie, suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de cœur est en tout cas assuré de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son vrai sang, et peut-être ne trouverez-vous pas trop sévères les trois remarques suivantes:

XXVI

Le cœur fait de la femme un être sublime, les sens dans leur brutalité en font un être vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et physique,—dans le cerveau.

XXVII

Dalila a dû trahir Samson avec l'espérance d'éprouver une sensation entre ces bras qu'elle allait livrer aux chaînes.

XXVIII

On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir.


MÉDITATION VIII