DE L'AMANT MODERNE
—«Tu ne peux pas comprendre ça, papa, tu n'es pas assez fin de siècle [1].»
Cette phrase dédaigneuse se prononçait dans une salle à manger d'un délicieux appartement de la rue François-Ier, toute garnie de tapisseries à personnages représentant des scènes d'auberges, d'après Téniers. La mère du jeune homme qui parlait ainsi était absente. Nous achevions de déjeuner, le père, le fils et moi: le père, grand et fort, un vrai type d'homme du second Empire, fils d'un paysan, un self made man, comme disent les Anglais, avec de gros os, de larges mains, une immédiate hérédité de rudes travailleurs dans ses larges épaules et son teint rouge; le fils, long et maigriot, ayant déjà dans son torse étriqué, dans sa pâleur, dans ses muscles appauvris, cette espèce d'épuisement sans aristocratie qui se produit dès la troisième génération dans notre bourgeoisie issue de la glèbe.—Cela n'empêche pas nos politiciens, qui se soucient du problème de la race autant que de leur premier programme, de s'extasier sur la société contemporaine et de considérer comme un progrès l'universelle accession du peuple à cet épuisement. Ils n'ont jamais compris qu'en mettant quelques obstacles au passage des classes les unes dans les autres on ne fait arriver que les familles vraiment dignes de primer. C'est rendre service aux autres que de les maintenir dans la modestie de leurs habitudes.—Quand cette belle phrase fut tombée de cette jeune bouche, le père et moi, nous nous regardâmes, et nous devînmes tristes au lieu de sourire; lui, parce que ce gommeux, dévirilisé déjà, était son fils; et moi, parce que j'avais encore, en ces temps-là, l'observation amère, un des ridicules pédantismes de l'époque, dont je ne suis pas assez guéri. Nos, aïeux-y voyaient aussi avant que nous dans la sottise et l'infamie humaines. Seulement, ils savaient raconter gaiement leur misanthropie. Et elle était si gaie, je le comprends aujourd'hui, la mine de cet évidé à monocle, jetant par-dessus bord sa vieille baderne d'honnête homme de père,—lequel avait plus de jeunesse dans son petit doigt que l'autre dans toute sa personne! Puis la formule était excellente et digne de faire fortune. Elle marquait bien qu'il y a en France une nouvelle poussée depuis la funeste guerre, de nouveaux venus et qui s'installent dans la décadence nationale avec sérénité, presque avec verve. Et moi, sur le point de rechercher quelques-uns des traits qui, dans la grande espèce des amants, distinguent l'amant actuel, à la date du jour et de l'heure, je me souviens de l'aimable évidé, et je l'entends qui ricane: «Non, ce n'est pas encore assez fin de siècle....» Ce n'est pas faute, enfant dégénéré, d'avoir regardé à la loupe le progrès que le cancer parisien a fait dans ton cœur. Hélas! Je devrais ajouter, dans nos cœurs.
Ce sont toujours les mêmes qui sont Amants, disais-je ou à peu près dans la Méditation III, pour faire pendant au mot célèbre: «A la guerre, ce sont toujours les mêmes qui se font tuer.» Or, ce qui constitue l'Amant, par-dessous l'enguirlandage des théories romanesques ou cyniques,—c'est le Sexe. Pour bien définir la nuance des sentiments que les hommes dont l'amour est l'unique affaire éprouvent auprès d'une femme, c'est leur histoire sexuelle qu'il faudrait établir. Un laboureur, nourri de lard, de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre jamais un livre, quand il est assailli par la puberté, comme une bête, vers ses dix-huit ans, peut-il être comparé à ce que nous étions, vous ou moi, à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un capitaine de hussards? J'ai parlé du lard, du fromage et des pommes de terre, car ce n'est pas seulement le plus ou moins de pratiques amoureuses qui modifie l'instinct sexuel, c'est la nourriture et c'est la boisson, c'est les occupations et c'est l'air respiré. L'ouvrier qui travaille le caoutchouc perd sa virilité par la seule influence du sulfure de carbone, et celui qui fabrique des allumettes, par celle du phosphore. Voilà deux cas extrêmes d'un fait constant. L'hérédité apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet instinct. Entre la fille d'un père chaste et celle d'un père qui a vécu, entre le fils d'une honnête femme et le fils d'une femme galante; il y a la même différence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique.... Imaginons maintenant le jeune homme d'aujourd'hui, que la nature destine à jouer le rôle d'Amant, et suivons les étapes de sa sensualité, en tenant compte de ces quelques réflexions qui ne sont qu'un commentaire du vieil adage: «Totus homo semen est....» lequel correspond à cet autre: «Tota mulier in utero....» Je laisse au lecteur le soin de traduire ces deux petites formules à mes lectrices, s'il en est qui aient pu supporter l'atmosphère de laboratoire répandue à dessein sur ces Méditations, pour en écarter le public à qui elles pourraient nuire.
Le futur Amant vient d'entrer dans sa dixième année. Des deux animaux qui vivent en nous, celui qui se nourrit, celui qui se reproduit, le premier seul fonctionne en plein travail. Le second sommeille. C'est le moment où d'ordinaire les parents mettent le petit garçon interne au lycée. Si le père est occupé, il a trop de soucis en tête pour suivre l'éducation du fils. S'il n'est pas occupé, il a trop de soucis encore, entre le cercle et le théâtre, les visites et ses maîtresses. Et puis, où prendrait-il les éléments d'une éducation qu'il n'a pas reçue lui-même? Quant à la mère, elle doit tenir sa maison, ou, pour peu qu'elle soit riche, elle est, elle aussi, huit fois sur dix, très «fin de siècle»; et du jour où l'enfant cesse d'être un joli objet qui marche, une poupée à parer, pomponner, friser, déshabiller, rhabiller, à quoi lui servirait-il, d'autant plus qu'il n'est pas toujours commode à faire taire? L'autre jour, un monsieur aux yeux de qui elle se pose en madone arrive à la maison, s'assied sur une chaise, et, la trouvant peu solide, change de siège: «C'est Seldron qui l'a cassée,» s'écrie l'enfant. «Pourquoi ne vient-il plus, dis, maman?...» Ledit Seldron est un grand et gros homme de quarante ans, taillé en portefaix, qui a été l'amant de la dame pendant plusieurs années, et dont le postulant actuel a la naïveté d'être jaloux,—dans le passé. C'est des paroles à la suite desquelles une Parisienne de 1885, 6, 7 ou 8 sent en elle pour son fils les entrailles de Médée. Et voilà pourquoi l'ex-enfant-bibelot, comme un humoriste appelle les garçonnets riches dont la vitrine est un coussin de coupé ou un fauteuil de salon, se trouve soudain transformé en un potache qui, à dix ans, se lave à peine et mange ses ongles, à onze, fume dans les cabinets des cigarettes de copeaux, chante à douze des chansons de corps de garde, et, vers treize ou quatorze, entreprend sur lui-même et sur ses camarades quelques études pratiques de physiologie comparée.
Je ne voudrais pas les exagérer, ces vices du potache, ni leur donner une importance plus grande que les intéressés eux-mêmes. Tous les pères les connaissent, sinon toutes les mères, et comme ils continuent d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Université,—réservons toujours les maisons religieuses, où la confession corrige tout,—ils ont accepté cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin. D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de mes confrères qui, dans leurs livres, ont paru s'intéresser avec passion à ce problème évidemment grotesque:—la pudeur des enfants. Soit, le potache perdra toute pudeur. Dès seize ans, il soignera quelque maladie honteuse, de celles qui fournissent l'occasion à un concours de réclames en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre parenthèses, une étonnante idée du cosmopolitisme galant des Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela l'initiera de meilleure heure à la vie. Il verra s'établir autour de lui des liaisons entre grands et petits, les unes légères, d'autres sérieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement de vers et de prose. Cela ne le préparera-t-il pas aux liaisons d'un autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons obscènes. Tant mieux, il est mûr pour la caserne et le service obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose à toute la jeunesse, les futurs prêtres y compris; et nos législateurs ont oublié de se demander ce que représente de destruction sociale la promiscuité militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il s'agit d'abord de n'avoir pas une armée de prétoriens, n'est-ce pas? Le collégien se livrera sur lui-même à de vilaines pratiques. Ce sont de petites malpropretés qui passent, et puis, êtes-vous sûr que ce soit même vrai? La surveillance du collège est excellente, les maîtres d'étude choisis avec soin; le proviseur est officier de la Légion d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques années pour assainir les internats....
Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours manqué, et je le déplore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de collégiens en tunique, au lieu de me féliciter sur la bonne organisation de notre démocratie qui assure à ces tendres élèves un enseignement vraiment rationnel, j'ai la malheureuse idée de voir leur père en train de s'amuser avec une catin, leur mère en train de rouler en fiacre avec un amant, le pion qui les conduit en train de penser à une drôlesse. Eux-mêmes, je les regarde, ils n'ont pas le teint très frais ni les yeux très nets, malgré l'introduction des sports d'outre-Manche dans les lycées, et au lieu d'attribuer la pâleur de certains visages, la grêle structure de certains corps, à des excès de travail, au surmenage, je me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur Ch——, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'éclater dans la presse, au sujet d'un grave magistrat, marié, père de famille, et qui vers cinquante-cinq ans, s'était déshonoré par une de ces fantaisies contre nature dont parlent les livres médico-légaux. «Voilà ce que c'est que d'avoir été un polisson au collège....» me dit le docteur, ancien camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que l'ébranlement nerveux qui en résulte n'est, en tout cas, jamais inoffensif, et tend à produire la cérébration;—il appelait ainsi cette espèce de décomposition du cerveau et des sens qui, poussée très loin, aboutit à des troubles étranges. L'homme ne peut plus ressentir la volupté que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme ce vieillard, très «fin de siècle», qui exigeait de ses maîtresses qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de céruse et de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-même, costumé en officier des pompes funèbres, venait constater le décès! Enfin ce docteur pessimiste considérait les internats comme le poison de notre classe moyenne française. Il me conjurait d'écrire contre eux un livre fondé sur cette thèse que presque toutes les névroses ont leur principe dans les désordres érotiques, et presque tous ces désordres leur principe dans une mauvaise hygiène morale à l'époque de la puberté. Ce vieux docteur, par exemple, n'était pas du tout «fin de siècle». Il me citait, avec une naïve admiration, cette phrase des Idées de madame Aubray: «Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes perdus.» Il croyait à la mission de la littérature, à notre devoir, à nous, écrivains, de dire, plaisamment oui sérieusement, ce que nous pensons des maladies de l'époque, brutalement même, s'il faut crier pour être entendu;—un tas de sornettes qui ne mènent ni à l'Académie du pont des Arts, ni à celle des Goncourt, ni à la députation, ni à l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des cénacles épris de l'art pour l'art, ni à l'estime des républicains ou des réactionnaires, des hommes du monde ou de la bohème, ni à rien enfin qu'à faire réfléchir les gens de bonne foi. Il y a une amusante chanson du poète et philosophe Raoul Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait à merveille:
Quand nous partîmes de Melun
Nous étions un.
En arrivant à Carcassonne,
N'y avait plus personne....
Il y a une grâce d'état pour les futurs amants,—et ils traversent le lupanar scolaire sans trop s'y souiller,—parce qu'ils rêvent de femmes aussitôt que l'instinct sexuel s'éveille en eux. Mettons donc que l'énervement de l'internat n'exerce sur eux qu'un faible ravage, et suivons-les, ces beaux jeunes gens, qui feront plus tard pleurer tant de beaux yeux, dans leur première rencontre avec la Vénus naturelle. Avouons-le tout de suite. Si la statistique des déflorateurs offre quelques difficultés à l'observation consciencieuse, celle des défloratrices est plus simple à dresser, et c'est dans les couvents de plaisir, sous l'œul protecteur de la police, que se fait la cueillette de presque toutes ces jeunes virginités, si l'on peut donner ce nom à des innocences déjà fort entamées;—des marguerites auxquelles il ne reste plus qu'un pétale! Je revois en ce moment la cour des moyens, dans le lycée de province où j'ai grandi, et le coin près de la vieille porte condamnée, où nous nous complaisions par les heures de soleil. Les vendredis matin,—nous sortions le jeudi,—il y avait toujours dans ce coin un de nos camarades que nous regardions comme les Alpes,—celui qui y était allé!... Où? Là-bas dans le faubourg. Nous nous montrions la ruelle quand nous défilons en promenade. Plus tard, je suis venu achever mes études dans un lycée de Paris, et les confidences des Richelieus à venir sur leurs premières armes étaient exactement les mêmes. Ce qui différait, c'étaient les secondes. Tandis que les pauvres provinciaux continuaient de pèleriner vers l'unique endroit de leur ville où ils pussent trouver de la belle femme pas trop cher, les Parisiens, eux, commençaient à courir l'aventure. Durant l'année de ma rhétorique, j'avais trois amis en compagnie desquels je me promenais indéfiniment dans un préau planté d'arbres si maigres. Un d'eux entretenait une passion dans le quartier, une fille de brasserie qui répondait au nom gracieux de Maria la Soulote! Par littérature et byronisme, notre ami l'appelait la Souliote. Elle était maigre et pâle comme lui, et venait parfois le voir au parloir, costumée en homme.—Le second était l'amant d'une veuve équivoque, rencontrée à une des matinées organisées par feu M. Ballande pour l'instruction dramatique des collégiens....—Le troisième, le plus fortuné, suivait une intrigue poussée aussi avant qu'il est possible avec la fille d'une des amies de sa mère. Et son honorable travail consistait à me ménager à moi-même une aventure parallèle avec une des cousines de cette jeune fille. Ce plan échoua, parce que nous découvrîmes que ladite cousine feuilletait déjà son roman sous la forme d'une amie trop intime. Tel était le vertueux objet de nos causeries tandis que, bras dessus bras dessous, et mordant à même un pain doublé d'un peu de chocolat, nous tournions sous les yeux des pions et des inspecteurs chargés de nous surveiller. Je viens de lire dans un grave journal, qu' «aujourd'hui, dans les internats, l'hygiène morale n'est pas aussi imparfaite ni aussi menacée qu'on le dit....» Ils sont souvent gais, les journaux graves.
Pour rétablir l'équilibre, soyons graves cinq minutes dans cette œuvre de gaieté voulue, j'en conviens, où j'essaie de rire, comme dit l'autre, afin de ne pas pleurer. Rien que de penser à tant de misère humaine fait si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines décences est une lâcheté. Marquons plutôt les conséquences de l'hygiène sentimentale et sensuelle que nous venons de décrire sur le futur papillon d'amour qui n'en est encore qu'à la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces premières expériences? Lui, peut-être, mais non pas ses sens. Il y a une mémoire du sexe bien connue de tous les libertins, et si indélébile que le souvenir de nos débauches nous suit dans nos plus idéales amours. C'est même une des terribles formes de cette mystérieuse justice qui veut que tout se paie tôt ou tard, comme dans les banques bien tenues, à un centime près.—Comment nier Dieu quand on a constaté cette loi qui ne comporte pas d'exceptions?—Les conséquences? C'est d'abord une atteinte portée au bon équilibre du système nerveux, dans l'âge de la formation complète, atteinte d'autant plus profonde que le régime sédentaire, la respiration comprimée, le travail forcé, y ajoutent leur influence, sans parler de la nourriture médiocre et des lassitudes de l'estomac. De mon temps, la punition ordinaire, celle qui nous était distribuée pour un mot dit en étude, un retard, un geste maladroit, était la retenue durant la récréation après le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du collège avec des nerfs ébranlés, et cet énervement sera pour sa vie entière ce qu'est la première préparation de couleur pour un tableau. Il donnera le ton à toutes ses sensations, et à la fin c'est lui qui reparaîtra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette adolescence singulière, une flétrissure inévitable de l'idée de la femme, une perception très précise qu'elle est très souvent une bête de proie, et plus souvent encore une bête tout court. Il oscille en effet de la fille qui l'exploite bassement à celle qui le corrompt par gaminerie de vice, sans parler de la femme plus âgée qui fait de ce jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme grandit, malgré ces causes diverses d'épuisement, et il ne cesse pas d'être en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et d'illusion, de désir et de naïveté propres à son âge. Mais il en est de l'âme comme du corps. Ayez à dix-huit ans une maladie infectieuse, de celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses successeurs vous blanchiront,—comme ils disent. Vous n'en aurez pas moins le virus dans le sang, malgré vos apparences conservées d'adolescent à peine épanoui. Il y a des virus aussi pour le cœur, et contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que célébrait une autre chanson composée par un étudiant sans préjugés. Elle donnera, celle-là, une idée de ce que le jeune homme trouve d'aliment de vie morale dans l'atmosphère de sa vingtième année. Nous l'entendîmes, Mareuil et moi, débitée par cet étudiant à une table d'hôte de la rue Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa maîtresse. Et le carabin roucoulait:
Nous buvons dans le même verre
La liqueur de Van Swieten,
Et nous nous partageons en frères
Les pilules de Dupuytren....
Et la table de reprendre en chœur:
Les pilules de Dupuytren!
Résumons cette longue et médicale analyse par un aphorisme très simple:
X
Le cœur d'un homme a toujours l'âge de son sexe.
Admettons que le cœur de l'amant moderne a d'ordinaire trente ans au sortir des secousses de la Vénus scolaire. Quel âge a-t-il, ce cœur, dix ans plus tard? C'est la question que je vous pose, à vous tous qui constituez, à Paris, la légion des hommes vraiment aimés,—à vous, clubman délicieux qui avez déshabillé des duchesses, inspiré des caprices aux plus élégantes des impures et goûté le charme du raffinement le plus exquis dans le plus nouveau décor de la grâce féminine;—à vous, artiste déjà célèbre, qui avez profité du libre asile de l'atelier pour comparer les baisers de vos plus jolis modèles à ceux des grandes et des petites dames qui venaient chez vous faire faire leur buste ou leur portrait;—à vous, écrivain connu, qui avez passé vos années d'apprentissage à mettre en sonnets ou en nouvelles des filles de brasserie et des bourgeoises, des actrices et des soi-disant mondaines;—à vous, avocat, plus tendre que retors, et qui avez manié plus de billets doux que de dossiers;—mais les divers corps de métiers qui composent la classe moyenne figureraient pour une part ou pour une autre dans le dénombrement de ladite légion. Et je la sais d'avance, la réponse du légionnaire. Les campagnes de la galanterie comptent double, celles de la passion, quadruple. L'homme a trente ans d'âge, mais son cœur, lui, touche à la cinquantaine. La fameuse cérébration prédite par le docteur, et qui avait pour point de départ l'énervement de l'adolescence, est installée chez cet homme fait. Il peut avoir et il a un estomac excellent, des muscles agiles, tous ses cheveux, toutes ses dents; c'est l'expérience qui date, et c'est les impressions reçues. Celui-ci a fait le tour de tant de femmes, tant de plaisirs l'ont travaillé, qu'il lui faut, pour que son système nerveux soit vraiment excité, le piquant des sensations, les sentiments complexes, les drames intimes, un âcre ragoût de romanesque scélératesse qui morde sur son imagination. Cet autre est très fier que son cerveau ait acquis une maîtrise complète de ses sens, si bien qu'il peut enivrer sa maîtresse longuement sans perdre lui-même la tête. Mais ce pouvoir, qui fait de l'homme un virtuose de volupté, capable de mieux s'emparer de l'âme et du corps d'une femme, a son cruel revers: celui qui le possède a besoin pour arriver au plaisir complet, même s'il est amoureux, de quelque chose d'à côté qui est, suivant le cas, une corruption effrénée ou une innocence entière,—une idée enfin. Il faut que cette idée fouette les sens, à demi blasés dans ce qu'ils éprouvent, quoiqu'ils soient demeurés intacts dans leur puissance de faire éprouver,—anomalie singulière et qui crée cette variété d'amants presque contre nature: des amoureux avec libertinage.
Mais l'amant moderne n'est pas seulement un cérébral, il est aussi, en vertu de son expérience acquise, une espèce d'analyseur inconscient; autant dire qu'il présente cette seconde anomalie d'être un passionné sans illusion. Aimer, pour lui, c'est involontairement épier dans le geste par lequel on l'accueille, dans le regard qu'on lui jette, dans le baiser qu'on lui donne, la fourberie possible, probable, certaine. Il a trop vu le fonds et le tréfonds de la femme pour ne pas savoir de quelle étonnante nouveauté dans le mensonge cette créature dangereuse et féline est toujours capable. Chez l'homme naturel, et qui sent comme il agit, dans la franchise de l'instinct premier, la défiance tue l'amour, et l'amour crée la confiance. C'est le vieux mythe du petit dieu antique avec un bandeau sur les yeux, et c'est la comédie fameuse: les Jocrisses de l'amour. L'amant moderne pourrait presque fournir matière à une autre comédie qui s'appellerait les Jocrisses du soupçon; car il aime avec une partie de son être, et il se défie avec une autre, ce qui l'amène souvent à des états de malheur aussi compliqués que lui-même. Je me rappellerai toute ma vie un dîner chez Voisin, en tête à tête avec ce Raymond Casal dont j'ai déjà parlé. Après une histoire assez mystérieuse avec une certaine Mme de T——,—et qui dut lui faire du mal, car il changea de caractère en un an,—il s'était lancé à cœur perdu dans une liaison avec la terrible comtesse V——, et il en était, de cette liaison, à une période affreuse. Il se savait trompé pour un parfait drôle, et il savait que nous le savions, nous tous, depuis ses camarades de la rue Royale jusqu'à moi, une simple connaissance du monde. Nous nous étions rencontrés l'un et l'autre, autour d'une table à thé, à cinq heures, chez la comtesse. Nous étions sortis ensemble. Il m'avait demandé: «Où dînez-vous ce soir?...» d'un ton que je connais trop bien, celui d'un homme qui a peur de s'asseoir seul à table, l'horrible peur de l'épileptique pensant à l'accès prochain. Bref, nous nous étions retrouvés au cabaret. Je n'avais pas manqué de lui parler de Colette, et il en était venu à me parler de la comtesse, sans la nommer, et en déguisant, dans la conversation, la couleur de ses cheveux. Il me l'avait dépeinte blonde, au lieu qu'elle est brune—comme les blés noirs. Il prenait aussi, vis-à-vis de sa délicatesse à lui-même, le soin de mettre au passé toute une histoire que sa voix amère, ses yeux aigus, la fébrilité de ses mains, attestaient actuelle et présente. «Et elle m'a trompé,» disait-il, «et pour qui!... Mais est-ce que je ne devais pas le prévoir?... J'ai une théorie, voyez-vous, c'est qu'une femme mariée qui prend un amant ne cherche pas dans cet amant un second mari.... Elle veut quelqu'un qui lui donne ce que son mari ne lui donne pas, non plus la popote du cœur et des sens, mais de la cuisine de restaurant, du relevé, de l'épicé, du poivré en diable. Et ce que je lui en avais servi, de cette cuisine-là! Si vous aviez vu ce qu'elle était à son début avec moi?... Mais voilà, il y a un chercheur dans tout savant, et j'en avais fait une savante. Pouvait-elle ne pas me trahir?... Hé bien! le cœur est si bête que je m'en suis étonné quand je l'ai su. Et je me suis donné ma parole de la quitter, et puis j'y suis retourné. J'avais une espèce d'atroce plaisir à penser aux caresses de l'autre en la possédant, et surtout à la regarder me mentir.... Vous voyez que nous nous ressemblons tous....»
Je l'écoutais me raconter presque mon histoire, avec la curiosité particulière qu'éveillent les analogies d'âme. Elles sont si rares! Il m'apparaissait comme le type, en effet, de l'Amant de nos jours:—quarante-deux ans, entraîné à tous les sports, bon escrimeur et meilleur paumier, cavalier hors ligne, un joli nom très parisien, celui d'un des plus fidèles sénateurs de l'Empire, de la fortune, célibataire, des yeux, des dents et une voix charmants. De l'esprit, avec cela, de cet esprit qui va du mot profond à l'à-peu-près, il venait de me dire cinq minutes avant, à propos de Mme Moraines et du baron qui la payait: «Tout était pour le vieux dans le meilleur des demi-mondes....» Et en a-t-il eu, des maîtresses! En a-t-il charmé et quitté, et peut-être aimé!... Mais ce viveur comblé est au fond un déséquilibré, un malade,—et, à lui aussi, comme a tous ses confrères en amour, on pourrait appliquer le mot qu'un des grands philosophes de ce temps disait sur un romancier de génie, fanfaron de débauche, qui devait finir tragiquement: «C'est un taureau triste.»—«Cela vaut toujours mieux que d'être un bœuf,» dit le romancier quand je lui répétai cette épigramme. Mais les mots sont les mots, et on n'en est pas moins triste.