THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR
III
LE PROCÉDÉ CASAL
Je partis de chez le philosophe Sixte, étonné d'avoir trouvé, dans ce grand analyste, un côté....—oserai-je le dire?—un peu niais. Mais à qui n'est-il pas arrivé de quitter un écrivain, admiré dans ses œuvres, sur cette impression-là? Au fond, il ne faudrait jamais voir de près ceux dont on goûte les livres, pour cette simple raison que, chez la plupart des hommes, l'être social et l'être intérieur ne se ressemblent pas. Plus l'être intérieur est vigoureux et riche, ample et fécond, plus il a de peine à se manifester dans sa vérité à travers l'être social. D'où malaise, d'où timidité, d'où gaucherie chez l'homme célèbre à qui l'admirateur rend visite; et, pour cet admirateur, déplaisir et désillusion.—En y réfléchissant, je dus pourtant reconnaître que la méthode du psychologue, traduite en termes par trop pédantesques et avec une si maladroite précision, résumait quelques-uns des procédés capables d'atténuer l'Amour, surtout complétée par les indications du docteur Noirot. Je comprends qu'un amoureux qui la suivrait, cette méthode, en tirerait un réel soulagement. Pourquoi donc éprouvé-je qu'elle est en même temps très inefficace et jugerais-je grotesque d'en essayer la sérieuse application? C'est tout uniment qu'elle repose sur une pétition de principes, pour parler le dur langage cher aux Adriens Sixtes. Pouvoir s'y soumettre suppose que l'on est déjà plus d'à moitié guéri. C'est le désir premier de la guérison, un vrai désir, qu'il faudrait susciter chez le malade d'amour, et ce désir, il ne l'a pas, tout gémissant qu'il est sur son mal. Moi-même, depuis que j'ai commencé ce livre, qu'ai-je fait d'autre que de me complaire dans ma misère en la maudissant? Je souffre de ma maîtresse absente; mais, au fond, tout au fond, j'aime cette souffrance dont j'agonise, et je me souviens du mot étrange que me dit une femme abandonnée par Mareuil: «Ah! laissez-moi pleurer, c'est tout ce qui me reste de mon bonheur....» Le voilà enfin jeté, le triste aveu! Il justifie l'indifférence absolue des confidents pour nos lamentations à nous autres, les amoureux professionnels, qui arrivons toujours, comme des policiers chargés de rapports, avec des perfidies nouvelles à dénoncer. Nous ressemblons à ces morphinomanes qui se désespèrent sur les funestes conséquences de l'assoupissante drogue, sur leur santé perdue, sur leurs énergies détruites,—et ils vous quittent pour se piquer une fois de plus. Dieu! L'admirable phrase du Père de l'Eglise, et si juste pour toutes les lèpres morales, pour ces vices douloureux dont on est à la fois le Jérémie et le Narcisse: «Il n'y a qu'un remède contre la tristesse, c'est de ne pas l'aimer!...» Autant dire qu'il n'y en a pas, car pouvoir ne plus se complaire dans sa tristesse, c'est n'être plus triste. Vouloir guérir, c'est être guéri, ce qui revient à cet aphorisme, d'autant plus affreux qu'il est trop évident:
XCV
Le seul remède contre l'amour, c'est de ne plus aimer, comme le seul remède contre la mort, c'est de vivre.
Je me souviens.... Je la formulai, cette peu consolante maxime, le soir de ma visite à l'ermitage d'Adrien Sixte. J'avais dîné en tête à tête avec mon spleen dans un restaurant quelconque, et puis tué une couple d'heures dans une stalle du Cirque à suivre de ma lorgnette des acrobates, de ceux dont cet étonnant Barbey me disait jadis: «C'est la seule école de style, mon fils (il prononçait fi). Ce qu'ils font avec leur corps, nous devons le faire avec notre esprit....» Le désœuvrement m'avait ramené, vers le tournant de minuit, au cercle de la place Vendôme. J'entrai dans la vaste salle d'en bas, juste au moment où la voix du valet de chambre criait: «Messieurs, il y a deux cents louis en banque.» Les joueurs, épars de-ci de-là, s'approchaient de la table, comme dans Virgile les essaims d'abeilles à l'appel de l'airain. Il y a des années que je n'ai pas touché une carte. Mais la phrase de Sixte m'étant revenue tout d'un coup: «Je conseillerais le jeu. Oh! à petite dose....»—«Pourquoi pas?...» me dis-je, et je demande cinquante modestes louis au maître d'hôtel chargé de ce service. «Quand je les aurai perdus, je m'en irai....» Me voici, un râteau en main, accoudé sur le tapis vert, entre deux camarades en frac de soirée, un crayon devant moi et une petite carte à plusieurs colonnes avec les lettres fatidiques B. et P. (Banque et Ponte) imprimées alternativement en tête de ces colonnes, pour y pointer les coups,—«l'esprit de la taille,» disent les joueurs. Et déjà les cartes commencent d'aller, et les discours entendus autrefois à cette même place volent dans l'air, entre les «En cartes.—J'en donne.—Huit.—C'est bien bon,» réglementaires.
—«Saveuse gagne toujours son premier coup....»
—«La main de Machault, c'est presque déloyal de la jouer. Il passe toujours six fois....»
—«Voilà ce que c'est d'avoir tiré à cinq. Le tableau est empoisonné....»
—«Moi, je ne bats jamais les cartes; c'est un principe....»
—«De Hère est à notre tableau. Rien d'étonnant si nous avons la guigne....»
Il y a, comme cela, pour tout endroit spécial, des discours obligatoires qui s'y prononcent nécessairement dans un intervalle d'une heure. Il y en a pour les coulisses des théâtres, pour les boutiques de librairie, pour les salles d'armes, pour les ateliers de peintres, pour les cabinets de restaurants. Je dirais volontiers à ceux qui en sourient: «Essayez de venir là deux fois, et vous prononcerez malgré vous ces mêmes formules, car elles résument ce qui flotte dans l'atmosphère de l'endroit.» Ces incohérents discours des joueurs ne font qu'exprimer la sensation du hasard, et tous, même ceux qui jouent pour gagner et qui, par conséquent, ne sont pas de vrais joueurs, c'est bien cette sensation-là qu'ils viennent chercher ici. Le bonhomme Sixte n'avait pas tort. Nous portons dans l'âme un besoin d'anxiété dont les moralistes à courte vue n'ont jamais tenu compte. Mais de quoi tiennent-ils compte, ces moralistes? Ils prononcent un solennel: «C'est malsain ...» et puis, ils vous tracent le portrait de l'homme équilibré que vous devriez être. Qui nous donnera des connaisseurs d'âme humaine assez courageux pour la regarder en face, cette âme malade, assez lucides pour y lire, assez tendres pour la plaindre, assez sages pour la diriger, assez complets pour appliquer leur science avec ce je ne sais quel doigté d'artiste qui manquera toujours aux philosophes de métier?...
Tout en avançant et retirant à mesure mes jetons blancs ou rouges, et malgré les alternatives de la veine et de la déveine, je ne pouvais arriver, moi, à m'intéresser vraiment au jeu, et je constatais, une fois de plus, combien le virement moral, recommandé par mon psychologue, est difficile à pratiquer. Depuis que la fatale manie de l'amour habite en moi, je suis réfractaire à toute émotion qui n'est pas celle-là. J'ai constaté que tour à tour l'amour-propre d'auteur s'en est allé, en allé le goût de la culture, en allé le goût de la vie élégante. Les nobles et les vilains appétits, mes aspirations hautes et mes prétentions enfantines, la passion a tout fondu,—comme la petite vérole brouille tous les traits d'un visage. Il n'est demeuré, de mon ancien «moi», que cet étrange pouvoir de me dédoubler, de me servir de spectacle à moi-même, qui fut mon orgueil à de certaines heures, mon remords à d'autres, et qui est devenu ma distraction dernière. J'ai encore écrit des vers là-dessus. Pourquoi me reviennent-ils tous, depuis quelques jours, les âcres vers de ces dernières années?
Je porte en moi, penché sur mon cœur, triste livre,
Un insensible esprit qui me regarde vivre.
Rien n'a pu l'endormir, hélas! ni le griser.
Même à l'heure troublante et folle du baiser,
Entre des bras lascifs et sur des seins de femme,
L'étrange esprit est là, tout au fond de mon âme,
Qui me voit m'exalter, trembler et m'attendrir,
Comme à d'autres moments il me verra souffrir,
Sans plus d'émotion ni de pitié bénie
Qu'un médecin penché sur un lit d'agonie....
Je me regardais donc jouer,—et gagner,—car j'avais des mains, moi aussi!—et perdre, en constatant que mon unique émotion était de savoir le point de la carte donnée par le banquier,—tout juste cela, une petite curiosité de rien.—Puis je regardais autour de moi, je cherchais à savoir au juste quelles impressions diverses asseyaient à cette même table les quinze ou seize personnes qui pontaient, le banquier qui taillait, celui qui croupait, et les assistants qui, debout autour des joueurs, suivaient les coups d'un regard attentif ou distrait. La lumière du gaz éclairait ces visages de Parisiens du vrai jour qui sied à des physionomies travaillées par la vie. Un bruit très spécial, celui des jetons de nacre remués les uns contre les autres par des mains énervées, accompagnait les diverses rumeurs de la table. Derrière la plupart des figures, je pouvais mettre sinon une histoire, du moins une situation et un caractère. Je me disais: «Celui-ci joue parce qu'il a besoin d'argent et cet autre aussi, mais le premier est prudent, le second non. Je vais voir l'un s'en aller après une série de pertes ou de gains, l'autre rester et courir après ses mauvaises cartes.» Je distinguais, chez quelques autres que je sais riches, et qui viennent ici tous les soirs, ou presque, la machinale habitude, l'impossibilité de se coucher qui veut qu'à Paris certains hommes arrivent à ne pas pouvoir dormir avant cinq heures. J'en soupçonnais d'autres d'être là par chic, afin de dire demain: «J'ai perdu ou gagné hier deux cents louis.» D'autres, relégués en province une partie de l'année, jouent au baccara comme ils vont aux courses ou chez les cocottes,—pour être dans le train. D'autres étaient, comme moi, de la race des ennuyés qui cherchent partout de quoi tromper leur peine. Je les éliminai successivement pour arriver à concentrer mon attention sur trois personnages, tous les trois célèbres pour avoir gagné et perdu d'énormes sommes, et en ceux-là seuls je reconnus le Joueur,—le véritable amant de la sensation du hasard, l'homme profondément, absolument possédé par le démon. En étudiant leurs visages, j'y découvrais des traces de volontés fortes, les signes de l'énergie puissante et violente qui pousse l'homme aux pires dangers. Il y poursuit une certaine palpitation qui, au fond, très au fond, est analogue à celle de la guerre. Je comprenais, en regardant ces hommes, qu'il y a, dans toute passion réellement complète, une poésie, un je ne sais quoi de tragique et de presque grandiose. Un d'eux avait pris la banque. Il venait de la remettre plusieurs fois et de perdre à peu près trente mille francs. Je le savais marié, père de famille, un très intelligent et très galant homme, pas très fortuné. Son visage, impassible et comme serré, exprimait une espèce de résolution en donnant les cartes, qui dut être celle de Bonaparte à la veille de Brumaire,—toutes proportions gardées. Et au demeurant, y a-t-il des proportions à garder? Nous n'avons que notre vie, et, de quelque manière que nous la risquions, de la risquer avec plaisir est toujours saisissant, fût-ce un risque sans raison. Mentalement, je me rappelais Benjamin Constant au Cercle des Etrangers, demandant à ces mêmes cartes un dernier sursaut de sensibilité. Et, tout en philosophant, je poussai devant moi la masse entière de mes jetons, qui, à ce moment, était doublée. La main était à moi, je retournai huit. Huit, sur l'autre tableau.... Il y eut un silence. Les pontes avaient compté sur la déveine du banquier, qui regarda, à sa gauche et à sa droite, les piles éparses des jetons. Le coup était énorme. Il retourna ses cartes à son tour. Il avait neuf! J'avais perdu mes cinquante louis, ce qui est bien une somme pour un pauvre diable d'écrivain. Le plaisir que j'eus à constater l'immobilité du masque de cet homme, que ce gain sauvait peut-être d'un suicide,—qui sait?—fit que je me levai sans regrets. Je venais de voir le jeu incarné dans un passionné, qui se brûlera certainement la cervelle un de ces jours; mais, c'est vrai, il aura vécu. Et je l'enviai à l'idée que je ne lui ressemblerai jamais, ni moi ni aucun amoureux. Nous n'avons pas l'âme assez trempée.
—«Et vous jouez, maintenant? Toutes les élégances....» me dit en me frappant sur l'épaule, comme je quittais la table, quelqu'un en qui je reconnus Raymond Casal. Depuis des mois je ne l'avais pas vu; mon Dieu! oui, depuis le jour où il m'avait envoyé ses notes sur la Jalousie des sens.—Il eut, pour me prononcer cette phrase, un sourire d'imperceptible ironie. Je sens bien qu'il me considère un peu comme un de ces hommes de lettres nigauds qui singent les hommes du monde. Cette impression qu'il eut, voici quatre ou cinq ans, faillit être juste alors. Elle ne l'est plus, et il l'ignore. Pourquoi lui en voudrais-je? Ne sommes-nous pas tous ainsi les uns pour les autres, ne tenant jamais compte de cette vérité, cependant banale, que tout change, surtout le cœur, d'années en années, de mois en mois? Je ne relevai donc pas la légère moquerie de Raymond, car il m'aime avec cela,—en me voyant un snobisme que je crois ne plus avoir. Après tout, je n'ai fait que changer mon fusil d'épaule. Et n'est-ce pas un snobisme encore que d'attacher tant d'importance aux coucheries d'une maîtresse avec le tiers et avec le quart?
—«Ma foi,» répondis-je à cet homme d'esprit, «je viens de payer cinquante louis le plaisir de vérifier la niaiserie d'un homme de génie....»
—«Ce n'est pas cher.... Mais comment cela?» me demanda-t-il; et, tous deux assis sur un divan du salon, je lui raconte mes visites chez Noirot et chez Adrien Sixte, mes questions à ce médecin et à ce philosophe, leurs théories, mes tentatives diverses pour les appliquer. Ce prince des viveurs m'écoutait en battant du bout de sa canne de théâtre la pointe de son soulier verni. Lorsque je commençais de sortir un peu, et quand mes premiers succès me jetèrent brusquement de ma cellule du quartier Latin dans un opulent décor de haute vie, la tenue de Casal, je m'en souviens, m'hypnotisait d'une manière qui m'eût valu de jolies notes dans le journal de tel ou tel de mes confrères, s'ils avaient soupçonné l'intensité de ma badauderie. Encore aujourd'hui j'ai une joie d'artiste à constater que, si un Van Dyck—un peintre de la créature comblée et de la poésie du costume, le Van Dyck de ce portrait étonnant du marquis de Brignole-Sale dans le Palais Rouge, à Gênes—revenait au monde, il trouverait dans ce grand Parisien un modèle digne de son pinceau. Et puis Casal a aimé, il aime encore une femme de son monde aussi perfide pour lui que le fut Colette pour moi, et, d'avoir senti les mêmes rancœurs, cela vous lie deux hommes, même quand l'un est un gentleman surveillé qui tait ses misères et l'autre un bohémien détraqué qui raconte trop volontiers les siennes. Car je ne manquai pas à ma déraisonnable habitude, et je ne lui cachai pas que c'était moi, toujours moi, le malade à guérir. Casal haussa les épaules, et, passant sa main restée libre sur sa moustache si longue et si fine:
—«Les philosophes et les médecins,» dit-il, «savent les passions comme on sait la grammaire d'une langue que l'on n'a jamais parlée.... Noirot vous a pris pour un dyspeptique et pour un hystérique; Adrien Sixte, pour un débauché, pour un oisif et pour un agité.... Il y a de tout cela dans votre affaire, mais à côté, hors de votre amour.... L'amour, voyez-vous, ça ne s'analyse pas, ça ne se dissèque pas, ça ne se raisonne pas....»
—«Vous êtes dur pour mon livre,» fis-je en l'interrompant.
—«Mais non, mais non,» dit-il; «vous vous soulagez en noircissant votre papier. Il y aura toujours une dizaine de lecteurs qui vous ressemblent et que cela soulagera de vous lire. C'est un résultat.... Mais vous auriez mieux fait, pour votre guérison, en n'écrivant ni physiologie, ni psychologie, ni rien en logie, et en voyant votre maîtresse le matin, à midi; le soir, la nuit, et la possédant autant que vous auriez pu....»
—«Et mon honneur d'homme,» m'écriai-je.
—«Vous appelez ça de l'honneur,» reprit-il, «tout au plus de la vanité blessée.... Allez, moi aussi, j'ai réfléchi à ce que les gens d'Institut appellent la philosophie, mais sans formules et d'après les faits. Lorsqu'on rentre chez soi à deux heures du matin, en se disant que l'on n'arrivera plus jamais, jamais, à se débarrasser d'une certaine image que l'on a là devant les yeux, on regarde quelquefois son revolver, et on se souvient des camarades qui se sont procuré l'oubli de tout avec ce petit joujou d'acier. Puis on théorise aussi à sa manière. On se demande pourquoi une ligne de bouche, pourquoi une couleur de prunelles, pourquoi le contact et l'odeur d'une certaine peau, pourquoi une certaine ardeur d'étreinte, dissolvent en vous les forces de l'être et comment cela peut vous arriver sur le tard, à trente-six ans passés, quand on se croyait vacciné,—et que, jusque-là!... Et on trouve qu'il n'y a pas d'autre réponse, sinon que cela est parce que cela est. Une fois cette vérité bien établie, vous n'avez que trois partis à prendre. Le petit joujou, c'en est un. Mais ce parti-là, on ne le prend pas, c'est lui qui vous prend. Le suicide est un accès de folie qui ne se commande pas plus qu'il ne s'évite.... Le second parti, vous l'avez suivi: il consiste à lutter. Depuis quand dure-t-il?»
—«Ah! des mois!» lui répondis-je.
—«Vous voyez avec quel succès. Vous avez subi les pires souffrances de la passion, sans goûter aucune des joies qu'elle comporte,—joies déshonorantes, joies empoisonnées, joies âcres et dures, joies féroces, abjectes, je veux bien, mais des joies tout de même ...—Et c'est là le troisième parti, le seul raisonnable, à mon avis, dans cette frénésie de déraison qui est l'amour, s'accepter et accepter cet amour, et y plonger, y enfoncer toujours plus avant, se griser, se saouler de cette femme qui est votre vice.... Qui dit assouvi dit souvent guéri.... Et si cet assouvissement n'aboutit pas à la guérison, c'est du moins un bénéfice que vous aurez tiré de votre folie.... Voilà ma méthode, je vous la donne pour ce qu'elle vaut. Et maintenant, il est deux heures.... Voulez-vous prendre quelque chose avant de vous coucher?»
—«J'ai une manie,» lui dis-je, comme nous nous installions à la petite table sur laquelle le bouillon et la viande froide étaient préparés.
—«Une autre?» demanda gaiement Raymond en dépliant sa serviette.
—«Celle de formuler en aphorismes les observations qui me semblent justes.»
—«Comment,» dit-il, «vous travaillez dans la pensée? Vous n'avez donc pas remarqué combien il est facile de retourner les plus célèbres? Et elles sont aussi vraies.... Voulez-vous des exemples: Le cœur vient des grandes pensées.... On n'a pas toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui.... Le moi seul est aimable.... Rien n'est vrai que le beau.... Ce sont quelques célèbres maximes que je me suis amusé à mettre ainsi à l'envers, et vous voyez....»
—«Vous me dépravez,» dis-je à moitié sérieux; «vous ne croyez donc à rien?»
—«Puisque vous y tenez,» reprit-il, «cherchons vos aphorismes, ils ne seront pas plus faux que d'autres.»
Et quand je rentrai chez moi, je pus noter les cinq réflexions suivantes, produit de cette conversation de souper. Comme disait encore Casal, cela valait mieux que de perdre de nouveau cinquante louis.
XCVI
Plus on lutte contre un sentiment, plus on y pense, et y penser, c'est l'exaspérer.
XCVII
Il n'y a que la femme que nous aimons qui puisse nous guérir d'elle-même.
XCVIII
Se donner des raisons pour ne pas aimer, c'est pour un malade, se démontrer qu'il est misérable d'être malade. Il en est plus misérable, et aussi malade.
XCIX
On sait qu'on aime; mais on ignore pourquoi l'on aime, quand on a commencé d'aimer, et combien, et comment. Le simple bon sens vous conseille donc de ne compter, contre un pareil sentiment si indéfinissable, si instinctif, si ténébreux, que sur cette idée, que tout finit.
C
Quitter sa maîtresse pour l'oublier est une maxime à peu près aussi sage que celle-ci: ne plus manger pour n'avoir jamais mal à l'estomac. C'est donner à choisir à un gourmand entre mourir de faim ou d'indigestion.—N'est-il pas insensé de choisir la faim?