UN SENTIMENT VRAI

Du village de Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme).

Un doute me vient. Ces troubles que j'ai essayé de définir pour les avoir ressentis, cette affolante épilepsie intérieure dont j'ai raconté les angoisses, ces rencontres du mâle et de la femelle dont j'ai dénombré les cruautés mêlées de si cuisantes douceurs, cette plaie ouverte dans l'âme dont j'ai demandé le remède, vainement, au cynisme des médecins, à la logique des philosophes, au scepticisme des viveurs,—tout cela, est-ce vraiment la vie? Oui, j'ai souffert par ma maîtresse jusqu'à l'agonie. J'ai connu auprès d'elle et dans ses bras des ivresses de volupté qui dépassaient les forces de mon être, si intenses qu'elles confinaient au désespoir. La jalousie m'a tordu dans sa dure tenaille, et, à de certaines minutes, quand de certaines images passaient seulement devant ma pensée, les nerfs défaillaient en moi, une invisible main me serrait la nuque, une pointe de couteau fouillait mon cœur, mon cerveau se contractait, mes jambes se brisaient, et j'avais mal. Ah! que j'avais mal!... Et maintenant je me demande: à travers tout cela, ai-je vécu? Je veux dire, ai-je connu dans leur intensité suprême les sensations qui peuvent émaner de la femme? Etrange question que je me pose pour avoir, hier, dans ce coin perdu de province où je suis venu passer quelques jours chez ma vieille tante, rencontré un de mes camarades d'enfance, un pauvre médecin d'ici dont l'histoire m'a remué,—comme la vérité seule nous remue. Puis cette histoire m'a donné sur moi-même ces doutes singuliers qui vous saisissent au moment du départ pour la vie, à vingt ans, et lorsqu'on se demande: «Suis-je dans le vrai? Ne manquerai-je pas ma destinée en suivant cette route? Ne serai-je pas un raté?»—C'est le mot d'à présent, vilain et veule comme la chose.—Que je me suis donné de peine pour m'éprouver, pour m'exaspérer au contact de toutes les impressions, et je trouve qu'un pauvre garçon qui n'a pas quitté son trou de province en a eu plus que moi et de plus fortes! A quoi bon, alors? A quoi bon ne pas m'être laissé aller tranquillement au fil des jours, au lieu de m'empoisonner à coups d'idées et de me paralyser par la plus vaine des analyses?...


Auguste Dupuis—c'est le simple nom de ce simple docteur—était, dès le collège, un timide, un petit, un humble. C'était l'écolier modèle qui ne fait jamais parler de lui, qui tient ses cahiers de corrigés avec une régularité irréprochable, et qui, du quinzième rang, passe au huitième, vers la fin de l'année, à force de travail ordonné et continu. Un trait pourtant distinguait Auguste de ses confrères en médiocrité méthodique. Parmi les incohérences des sympathies momentanées qui tour à tour enrôlaient tel collégien dans telle bande, puis dans telle autre, il demeurait, lui, d'année en année, l'ami fidèle de deux autres camarades adoptés dès son entrée au lycée, et avec lesquels il se promenait toujours, ne les quittant ni dans les rangs, ni en étude, ni au réfectoire. Nous les appelions «les trois Mages», plaisanterie assez sotte que ne justifiait aucun des trois, et en particulier le pauvre Auguste, lequel n'avait rien d'un roi, ni d'un mage, rien de Gaspard, de Balthazar et de Melchior, ces somptueux pèlerins que les vieux peintres, comme le Gozzoli de la chapelle du palais Riccardi, à Florence, nous montrent vêtus de soie verte ou rouge, le chef couvert d'un turban à pierreries, et cheminant à travers les défilés, parmi les dromadaires chargés de coffres précieux? Notre Auguste, lui, offrait au regard cette bonne physionomie placide où se reflète une longue hérédité de soumissions bourgeoises. Tout était épais et commun chez ce garçon: le visage, les pieds, les mains, le geste, la tenue,—tout, excepté les yeux, de frais yeux bleus où riait une âme candide, des yeux de croyant, comme ces mêmes maîtres primitifs en peignent dans la face pieuse des donateurs agenouillés à l'angle modeste des éclatantes fresques. Ces yeux disaient qu'un cœur très tendre habitait cette vulgaire enveloppe. Je n'étais moi-même, à cette époque éloignée, qu'un adolescent peu renseigné sur les différences des natures humaines, et pourtant un instinct précoce me révélait la valeur de cette sensibilité du Pataud».—C'était son second surnom, plus justifié que le premier par sa pesante démarche. Je me souviens que je tentai d'entrer dans la société des «trois Mages», à cause de lui, sans succès d'ailleurs; car ces trois amis avaient fait vœu, assez solennellement, en se donnant leur amitié, de ne pas admettre entre eux un quatrième compagnon, et malgré que la maison du père Dupuis fût voisine de celle de mon père, dans ce petit village de Saint-Saturnin, où je passais mes vacances, jamais Auguste ce consentit à transgresser pour moi son enfantin engagement. Je nous vois causant tous deux près de la Monne, une rivière dont j'ai le bruit sous ma fenêtre en écrivant ceci,—le même bruit, mais quelle autre âme pour l'écouter! Je nous vois courant sous les saules et poursuivant les sauterelles aux ailes bleues que nous jetions à l'eau ensuite, afin de suivre l'effort de ces bestioles en train d'allonger par coups secs leurs grandes pattes unies, et de nager vers une pierre. Je m'entends disant à Auguste: «Veux-tu être mon ami?...» et lui me répondant: «Si je n'avais pas pour amis tel et tel, je voudrais bien, mais c'est impossible....» O naïveté touchante et ridicule d'un âge où l'on croit à ce point au sérieux du cœur, et que les nouvelles sympathies sont une trahison envers les anciennes! A-t-on raison alors, dans cette époque de l'exclusivisme jaloux, ou plus tard, quand on pratique le proverbe commode: «Un de perdu, dix de retrouvés?...» Mais qui n'a pas connu ces susceptibilités jalouses de l'affection fut-il jamais un ami?


La vie avait passé depuis les jours où nous lancions, innocents bourreaux, les frêles insectes dans l'eau murmurante. Depuis la mort de mon père et de ma mère, j'avais désappris le chemin de ce village perdu au creux des montagnes, dans cette province du centre de la France qui n'est sur la route d'aucune villa où un amant pût cacher ma Colette. Je savais cependant, par les lettres de ma tante, que Dupuis avait fait sa médecine,—tranquillement toujours. Il avait pris toutes ses inscriptions à l'école de Clermont-Ferrand sans venir à Paris. Je savais qu'il s'était établi comme praticien à Saint-Saturnin, qu'il s'était marié avec une fille de Saint-Amant-Tallende, le gros bourg voisin, et aussi que sa femme l'avait quitté pour courir le monde en compagnie d'un journaliste venu dans le pays à une époque d'élection. La fuite de Mme Dupuis était demeurée légendaire dans la contrée, et, quand ma pauvre vieille tante croyait devoir m'adresser des lettres sur mes pièces ou mes nouvelles,—que je lui envoyais, un peu par malice, et qu'elle lisait consciencieusement,—elle ne manquait jamais de comparer mes héroïnes à Mme Dupuis. Puis elle ajoutait quelques détails sur la vie de cette malheureuse. Elle me demandait si je l'avais rencontrée à Paris, s'imaginant que nous habitons, nous autres gens de lettres, une sorte de Casino interlope où se donnent rendez-vous les pires déclassées de France et d'Europe. Cette correspondance familiale avait subi, par ma faute, de longues intermittences, et la bonne dame avait eu d'autres questions à me poser, sur mes dettes et sur mes propres désordres. Aussi fut-ce une nouvelle profondément imprévue pour moi quand, interrogée sur Dupuis le soir même de mon arrivée, elle me dit:

—«Comment? Tu ne sais pas? il a repris sa femme....»

—«Je la verrai, alors,» répondis-je, me promettant d'avance un régal littéraire et une distraction à causer avec cette Bovary authentique. Je venais de débarquer à Saint-Saturnin pour m'y reposer de Paris, et déjà le boulevard me manquait, lui que je déteste quand je m'y trouve emprisonné. «Ni avec toi, ni sans toi....» dit une petenera espagnole, une de ces chansons que les gitanes chantent avec accompagnement de olé, olé. Quelle devise pour toutes les amours de mon cœur inquiet, pour tous ses goûts aussi!...

—«Elle est morte, il y a six mois,» répliqua ma tante, qui n'a jamais entendu chanter de gitanes et qui pratique ingénument la devise contraire, celle de la plante qui meurt où elle s'attache.—Que devient l'hérédité avec des contrastes pareils?—Et elle continuait, me détaillant avec horreur la fin de la mystérieuse Mme Dupuis: «Et conçois-tu qu'elle avait eu le front, en revenant ici, d'amener avec elle une petite fille qu'elle avait eue, Dieu sait avec qui?... Et le docteur a gardé cette enfant. Si c'était par charité seulement.... Mais non, il l'aime comme si c'était la sienne.... Oh! ça lui a fait beaucoup de tort dans le pays....»

Cette naïve remarque m'eût bien diverti par ce qu'elle traduisait de fausse moralité bourgeoise, si je n'avais été du coup intéressé au dernier point par la bizarrerie sentimentale que ma tante venait de me révéler chez cet Auguste Dupuis, dit «le roi Mage», dit «Pataud», et considéré de tous temps, par moi, comme le plus banal des hommes. Couché dans mon lit aux draps rudes, mais parfumés à la lavande fraîche, dans ce silence de la campagne qui empêche de dormir plus que ne ferait un bruit, au sortir du tumultueux Paris, j'oubliai de me ramentever—c'est encore un mot de ma tante—mes souvenirs de jeunesse, pour tourner et retourner en pensée le cas de mon ancien camarade des bords de la Monne, rendu plus inintelligible pour moi par le souvenir du cas de Roger Valentin (voir la Méditation XII).—Comme la plainte de la rivière se faisait douce cette nuit-là, et qu'elle berçait ma rêverie avec une mélancolique tendresse!—«Ainsi,» pensais-je, «Roger souffre de l'existence d'une enfant que sa femme a eue d'un premier mari, quoique l'existence de cette enfant ne représente ni une honte ni une perfidie, au lieu qu'Auguste a devant lui, auprès de lui, à chaque heure, à chaque minute, la preuve vivante de la trahison de sa femme incarnée dans cette petite fille, et il supporte de la voir qui va, qui vient, qui sourit et qui regarde, avec des sourires où il y a un peu de la ressemblance de sa femme et de l'autre, le vrai père, avec des yeux où il retrouve la couleur des prunelles qui lui ont menti, avec des cheveux où flottent des reflets des cheveux que l'autre a défaits et noués? Qu'il la supporte, cela se comprend encore, mais ma tante prétend qu'il aime l'enfant. Soit! C'est qu'il n'a jamais aimé sa femme. Et cependant ma tante m'a prouvé elle-même le contraire. Je me rappelle ce qu'elle me contait dans ses lettres, que la douleur de ce mari abandonné fendait le cœur à tout le monde. Il en avait les esprits lunés. C'était son expression à elle. Il paraît que ses cheveux ont grisonné en quelques mois, et lui, si gai, si bon compagnon autrefois, il avait perdu le rire. Comment mettre ensemble cet amour pour la femme infidèle et pour l'enfant de l'adultère?...» Afin d'arriver à comprendre mon vieux camarade, par analogie, je me figurais, moi, mes sentiments pour une fille que Colette aurait eue d'un de mes rivaux, de Salvaney, par exemple, ce bookmaker du monde dont j'ai eu le dégoût d'être jaloux. Je la voyais, cette fille imaginaire, et il me semblait que sa seule respiration m'eût fait crier. La douleur des plus anciennes angoisses se fût réveillée du coup. Pourtant Colette était une maîtresse choisie par moi dans un milieu de galanterie. Je n'ignorais pas, en la prenant, que je prenais une créature possédée déjà par d'innombrables amants.—C'est encore un problème, cela. On sait qu'une drôlesse s'est donnée à l'un et à l'autre, que cet un l'a payée, et cet autre. Mais oui, elle a débuté ainsi, au sortir du Conservatoire. On a entendu des camarades raconter des anecdotes sur sa manière de se livrer. Ils vous ont décrit ses secrètes beautés. On a éprouvé, à l'user, que ces anecdotes étaient vraies, ces descriptions exactes, et puis on est jaloux de cette maîtresse méprisée par avance, jaloux comme si l'on avait été le premier.—Que doit être cette jalousie quand on a été réellement ce premier, quand il s'agit d'une femme initiée par vous à la vie du cœur et à celle des sens? Car l'un ne s'éveille réellement qu'après que les autres ont parlé. Et cette jalousie ne saignerait pas chez un homme jadis épris, devant une enfant que cette femme a eue d'un autre, quand lui-même, et c'est là le cas pour Dupuis, n'en a pas eu d'elle?... Allons donc!...» Et j'éclatais de rire tout seul, et très haut, avec quelle amertume, à cause des images auxquelles je venais de me meurtrir l'âme.

—«Hé bien!» me disais-je en continuant ces réflexions, «Auguste sera un de ces héros de la moralité personnelle, comme en évoque Dumas. Le mari de Monsieur Alphonse pardonne, lui aussi, à sa femme d'avoir eu une fille d'un autre. L'ai-je assez défendue, cette scène, quand la pièce fut jouée pour la première fois, et avais-je si tort de soutenir qu'il y a là, dans ce pardon, une humanité profonde? Dans le Petit-Fils de Mascarille, ce moqueur de Meilhac se rencontre avec cet apôtre de Dumas. La différence est grande, pourtant, car l'enfant de M. Alphonse et celui de Valentine dans le Petit-Fils sont tous deux d'avant le mariage, au lieu que l'enfant adoptée par Auguste est d'après. Un abîme sépare les deux situations. Mais quoi! si feu Mme Dupuis est arrivée repentante, si elle a joué à ce «pataud» la comédie classique: «Ah! je t'ai méconnu, toi si bon, toi si noble.... Mais va, je n'ai jamais aimé que toi....»—Trémolo à l'orchestre!—Il y a des femmes qui vous servent cette colossale bourde, qu'elles ne vous ont trompé que pour vous préférer. C'est assez logique, puisqu'il n'y a pas de préférence sans comparaison. Quand il était tout petit, Auguste avait des yeux à devoir digérer de ces couleuvres, une fois homme. Qui sait s'il n'aura pas cru par-dessus le marché qu'elle avait eu cette fille en pensant à lui? Alfred de Vigny, prête bien ce vers étonnant à un mari perfide:

L'infidélité même était pleine de toi....


Malgré ces réflexions, ou à cause d'elles, je m'acheminais aujourd'hui, vers une heure, après le dîner, ce dîner de province pris copieusement au milieu du jour, du côté de la maison du docteur, avec une curiosité bien vive. Il habite à une extrémité du village la maison où il est né, où son père est mort, où le grand-père Dupuis a vieilli, goutteux et rieur. Que cet incorrigible Jacobin nous a chanté de fois l'inepte chanson libérale de 1830:

Grand-papa,
Grand-papa,
J'voudrais bien r'tourner par là!...

Je contemplais, en marchant d'un pied flâneur, cet horizon que j'ai gardé si vaste dans ma mémoire et que je retrouvais tout rétréci, mais plus intime, plus doux encore: une seule rue avec des maisons serrées et qui dominent l'étroite vallée où court la Monne. De l'autre côté de la petite rivière, une montagne étage ses pentes boisées et couronnées de constructions étranges. Par une année de chômage, un grand seigneur charitable imagina d'employer les ouvriers pauvres à fortifier la crête de cette âpre colline avec des tourelles et des murailles formées de pierre sans ciment. Par ce jour d'été d'un bleu intense, une brise fraîche, venue des sommets lointains et comme conduite par le couloir de la rivière, tempérait l'ardente chaleur. Je me demandais si je n'aurais pas été sage de demeurer là, fixé au pays natal, apprivoisé à une vie régulière, plutôt que de courir le monde à la poursuite de chimères aussi vaines que le mince tire-bouchon de fumée bleue qui tremblotait sur la cheminée d'une chaumière perdue dans le bois. Mais non, puisque le docteur, mon ami d'enfance, a rencontré dans son coin de campagne la même perfidie que moi dans les coulisses d'un théâtre parisien. Et il n'a pas eu, pour le consoler de cette perfidie, un décor exquis autour de sa misère, avec le souvenir de sensations dont le regret reste voluptueux même dans la douleur....

Je m'arrêtai longtemps devant la maison Dupuis. Un jardinet la sépare de la route. Je le connais si bien, comme le grand verger qui, par derrière, dévale du côté de l'eau. J'observai que le colombier était à la même place; à la même place le vieux cadran solaire, sur lequel le grand-père avait lui-même gravé en latin l'inscription: «Il ne marque que les heures sereines.» Mais l'aboiement du chien qui s'élança de sa niche quand je poussai la grille me prouva que je n'étais plus l'hôte familier de ce calme asile, comme aussi l'étonnement du gros homme qui vint au-devant de moi lorsque la servante m'eut annoncé: «Comment, c'est toi, Claude; pas possible!...» Et il me poussait dans un cabinet encombré de livres et de brochures où jouait, assise sur un tapis un peu râpé, une fillette, de huit ans peut-être, fine et menue, avec des cheveux blonds, tressés en une natte épaisse, à qui le gros homme dit d'une voix adoucie:

—«Allons, Louise, va au jardin.»

—«Oui, papa,» dit l'enfant, «mais j'emporte Lucie, n'est-ce pas?...» Et elle sortit, enlevant, en effet, entre ses bras, une poupée qu'elle était en train d'habiller. Le hasard me mettait du premier coup devant la fille de l'autre, et je reconnus aussitôt les bons yeux mouillés de mon vieux camarade du lycée de Clermont qui riaient, en regardant l'enfant, dans le visage du médecin vieilli. Ses prunelles avaient toujours leurs quinze ans. Seulement les rides précoces des joues et du front, le grisonnement dont ma tante m'avait parlé et une expression particulière de la bouche témoignaient que cet homme, né pour la gaieté dans la bonhomie confiante, avait beaucoup souffert. Une photographie presque de grandeur naturelle, pendue au-dessus du bureau, représentait une femme très jolie et gracieuse, encore jeune. Je soupçonnai du premier coup d'œul, à la ressemblance, que c'était la mère de l'enfant. Par la fenêtre ouverte, tandis qu'Auguste m'accablait d'affectueuses questions, j'entendais le rire de la fillette, qui avait lâché sa poupée pour jouer avec le chien, et la voix de la servante gourmandait la bête d'être trop vive.

—«Et voilà ma vie,» conclut mon camarade, après m'avoir raconté un peu pêle-mêle ses occupations; «et je suis, non pas heureux, mais content, comme disait l'autre.» Puis, après un silence un peu embarrassé: «Tu as su que j'ai été très malheureux?»

Il prononça cette phrase d'un ton triste et simple qui eût arrêté le sourire sur la bouche la plus ironique, et qui me remua profondément. Ah! je serai bien vieux quand je ne tressaillerai plus au contact de la souffrance humaine!

—«Que veux-tu?» continua-t-il, «j'avais épousé une femme à laquelle il fallait plus de tendresse que n'en pouvait donner un pataud comme moi. C'était une artiste, une musicienne, élevée à Paris.... Et moi....»

Il se montra naïvement du geste. Je comprenais le motif de sa confidence. Ma tante, il le devinait, avait dû me raconter toute sa misère, et cela lui faisait de la peine que je condamnasse la femme qu'il avait aimée, sans que rien plaidât pour elle. Et il insistait:

—«Ce que j'ai compris, vois-tu, mais trop tard, c'est qu'il y avait beaucoup de ma faute, et lorsqu'elle m'a écrit qu'elle était seule, pauvre et malade, et que je suis allé la chercher, si tu avais vu son étonnement, ses larmes, sa reconnaissance! Les six derniers mois de sa vie, elle m'a payé en bonheur toutes les larmes que j'avais versées.... Tu viens de voir l'enfant, comme elle est fine.... C'est sa mère, toute sa mère.... Elle me la rappelle par ses moindres mots, ses moindres gestes.... Oui, je sais que l'on m'a blâmé, que l'on me trouve faible, ridicule....»

Il eut un haussement d'épaules, puis il dit, en secouant la tête et avec une voix très basse:

—«Vois-tu, quand on a aimé une femme comme j'ai aimé la mienne, c'est pour toujours, et on aime tout de ce qui vous la rend vivante.... Tout, entends-tu bien?...»


Je voyais, tandis qu'il me parlait, ses yeux, d'une si fraîche candeur, se remplir de larmes, et, au lieu de trouver cette émotion ridicule, j'en suis à me demander où est la vie profonde du cœur, entre le sentiment qu'il garde à celle qui l'a honteusement trahi, si doux, si tendre, si étranger à toute haine, et ma féroce, mon avilissante rancune, à moi.—Hélas! Après avoir tant écrit sur l'amour, en avoir tant joui, tant souffert, n'aurais-je jamais aimé?


MÉDITATION XXIII [2]