SCÈNE I

La même pièce, le lendemain.—Une table est dressée autour de laquelle TURELURE, le CAPITAINE, ALI, SICHEL et LUMÎR achèvent de dîner. Bien qu'il fasse jour on a fermé les volets et deux flambeaux brûlent au milieu de la table.


TURELURE, versant du vin à son fils.—Capitaine, mon Capitaine, que dites-vous de ce vin de Bouzy?

LOUIS—Je le reconnais. J'en ai bu bouteille avec vous le jour de mon départ pour Alger.

TURELURE—C'est le vin de la montagne de Rheims dont Jean de La Fontaine buvait avec Monsieur Pintrel, seigneur de Villeneuve.

Il a encore du degré et fait des jambes sur le verre comme le Bourgogne.

Ça ressemble à un gros bourgeois qui a tout de même de la finesse.

LOUIS—A votre santé, mon père!

TURELURE—A la santé de ces dames!

(Ils boivent tous deux)

LOUIS—Quelle joie de se retrouver dans son pays! Vous avez bien fait de fermer les volets, mon père. On est plus entre soi.

TURELURE—A mon âge un verre de vin vaut la peine d'être tranquillement dégusté. On ne sait jamais s'il y en aura un autre qui suivra.

C'est pas non plus que je crache sur le Beaune, mais c'est un vin qu'il faut boire seul à mon âge.

Une de ces solennelles vieilles bouteilles qu'on vous apporte après dîner et que l'on met deux heures à finir judiciairement,

Plein d'idées et de souvenirs puissants.

ALI—Pour moi, je ne reçois que de l'eau, c'est le médecin qui le veut.

LOUIS—Ça ne fait rien! à votre santé, Monsieur Habenichts!

ALI—A votre santé, mon Capitaine!

(Il boit son eau)

LOUIS la main sur le cœur.—Wohl bekommen! A la santé de mon bienfaiteur!

ALI—Toujours à votre service.

LOUIS—Et ne craignez rien. Vous serez, payé à l'échéance.

ALI—J'en suis sûr! J'en suis sûr!

TURELURE—Tout va bien! rien de tel qu'un bon dîner pour mettre les gens d'accord.

Quant à moi je suis le plus heureux des hommes entre mon quasi-beau-père et ma quasi-belle-fille.

ALI—Vous avez commencé vos travaux?

TURELURE—Nous sommes en train de faire la fosse pour la roue,

En plein dans le cimetière des moines.

Ce que nous avons enlevé d'os, ça n'est pas à croire! Deux charrettes et il y en a encore un tas.

Et au milieu, il y avait une espèce de puits Romain que nous avons curé, c'était déjà une espèce de puits sacré, vous savez, où on élevait des serpents.

Et dans le fond, nous avons trouvé un Mercure de bronze.

ALI—Il faudra me montrer ça. Je suis amateur de tous ces bons dieux.

LOUIS, montrant le Christ.—Vous devriez bien nous débarrasser de celui-ci.

Ce n'est pas une chose à avoir chez soi.

LUMÎR—Si j'avais un bien comme celui-ci, je n'en ferais pas une usine.

LOUIS—Pourquoi donc? Il faut être de son temps.

SICHEL—Lumîr a raison. On peut faire une usine partout. Mais un complexe comme celui-ci...

ALI—On ne dit pas un complexe.

SICHEL—C'est drôle, je ne peux pas vous voir sans parler allemand.

Enfin une chose comme celle-ci, ces cloîtres, ces caves, ces greniers,

On n'en fera pas une autre. C'est dommage de tailler là-dedans.

Ça impressionne. C'est comme dans les romans.

Tout est de l'époque. On ne travaille plus comme ça aujourd'hui.

ALI—Also! On me dit rien que les plombs une fois déjà aussi que vous avez arrachés,

Vous en avez eu pour dix mille francs.

TURELURE—C'est faux.

(Il boit)

LOUIS—Voilà le chemin de fer qui va toucher Coûfontaine.

Il n'y a plus qu'à raser la baraque et à tout bazarder.

Quelle stupidité de tenir tellement à cette vieille terre, quand il y en a d'autres, toutes neuves et toutes chaudes, qui vous rapportent ce que vous voulez!

ALI—Des dattes.

TURELURE—Des dettes.

LOUIS—C'est gras, c'est fondant! Une fois que vous avez extirpé les palmiers nains et toute la saloperie,

La charrue entre là-dedans sans aucun bruit, comme un sabre au travers d'un marchand de cacaouettes! On n'en voit pas le fond.

Ça vous donne du blé comme du plomb zéro et des raisins à tous les ceps comme des paquets de boyaux.

TURELURE—Il n'y a pas d'autre terre que la terre de France.

ALI—Un an de blé, un an de betteraves. Blé, betteraves. Reblé, rebetteraves. Et encore du blé, et encore des betteraves. Et toujours du blé et sempiternellement des betteraves.

Trois pour cent dans les bonnes années. Tous les impôts à payer, toute la sacrée boutique du Gouvernement sur votre dos.

Ce n'est pas vous qui avez la terre, c'est la terre qui vous tient par les bottes, une betterave entre les autres.

TURELURE—Pourquoi donc est-ce que vous avez tellement envie de ma terre de Dormant?

SICHEL—Il n'y a pas de spectacle plus désolant qu'un champ de betteraves.

LUMÎR—Ça fait butter les chevaux.

LOUIS—Vous avez raison, père Ali! Eh, disons-le, sambleu, il n'y a de vraie propriété que celle qu'on a volée, parce qu'on en avait tellement envie!

Un bien qu'on a conquis les armes à la main et qu'on défend à coups de fusil!

Une putain de terre qui vous fout la fièvre et dont vous êtes déterminé à faire ce qu'elle ne veut pas!

TURELURE—C'est comme ça qu'on a pris la Pologne, hé, hé!

ALI—Lisez l'histoire. Il n'y avait pas moyen de faire autrement que de la partager.

TURELURE—Cette méchante Pologne! Oui, c'est elle qui a induit en tentation ses vertueux voisins. Ah, c'est là son grand crime qu'on ne peut lui pardonner!

—Vous ne dites rien, ma chère belle-fille?

LUMÎR—Je cherche mon sac.

TURELURE—Le voici. Il était sous ma serviette. Qu'il est lourd! Qu'est-ce qu'il y a dedans?

LUMÎR, reprenant le sac.—Deux pistolets chargés.

TURELURE—Otez l'un d'eux et faites une place pour mon cœur.

—Eh bien, père Ali, je crois qu'il est temps que nous en finissions et que nous réglions toutes ces affaires ensemble.

LOUIS—Mon père, vous savez que j'ai besoin de vous parler.

TURELURE—Est-ce tellement pressé?

LOUIS—Oui, c'est tellement pressé.

TURELURE—Eh bien, je suis à toi dès que j'aurai fini.

(Sortent TURELURE, ALI et SICHEL.)