SCÈNE V


SICHEL—Charmante enfant! Quel joli page! Je vois avec plaisir que vous êtes en termes excellents.

Elle a obtenu ce qu'elle voulait.

TURELURE—On obtient toujours de moi ce qu'on veut.

SICHEL—Lorsque l'on sait s'y prendre.

TURELURE—Qui a dit à Louis de venir?

SICHEL—Mais je ne sais pas s'il vient.

TURELURE—J'espère que non. J'ai horreur des scènes et des violences! Il n'y a rien de si dangereux pour moi.

SICHEL—Avez-vous peur de lui?

TURELURE—Je suis vieux et je n'aime pas les violences.

SICHEL—Que craignez-vous quand Lumîr va au-devant de lui avec ces bonnes nouvelles?

TURELURE—Ma fille chérie, crois-tu vraiment que je me suis laissé ainsi entortiller?

SICHEL—Plus que tu ne penses peut-être, mon vieux Toussaint!

TURELURE—Quand il me tuerait, il n'aura pas un sou de moi.

SICHEL—Va, donne lui ces dix mille francs.

TURELURE—Quand il me tuerait, il n'aura pas un sou de moi!

SICHEL—Il ne songe pas à tuer son père.

TURELURE—Nous verrons bien qui crèvera le premier.

SICHEL—Tout de même vous êtes le plus vieux.

TURELURE—Pas si vieux qu'il croit.

(Il rit sèchement)

SICHEL—Allons, parle, vieux loup, et ne fais pas l'idiot.

TURELURE—Tu as entendu ces dernières paroles qu'elle disait?

SICHEL—Oui, et elles étaient peu flatteuses, quoique vraies.

TURELURE—Je pense que c'est pour toi qu'elle les disait. Il me semble qu'elle me serrait quelque peu les doigts en même temps.

SICHEL—Alors, c'est ton mariage que tu m'annonces avec elle?

TURELURE—Qui sait?

(Il rit)

SICHEL—C'est cela ce que tu vas mettre dans la main à ton fils?

TURELURE—Ou peut-être lui écrire, quand il sera parti.

SICHEL—L'âge rend les gens imbéciles.

TURELURE—Une certaine imbécillité n'est pas inutile à l'agrément de l'existence.

SICHEL—Non, tu en as ta part!

TURELURE—Cette union immorale avec une Juive coûtait à ma conscience.

SICHEL—A ta conscience?

TURELURE—A ma conscience. J'ouvre les yeux enfin.

J'ai eu des torts envers vous. Je vous ai séduite.

SICHEL—Il est vrai. Je n'ai pas su vous résister.

TURELURE—Moi non plus. J'ai brisé votre carrière d'artiste.

Ah, j'ai eu de grands torts envers vous! Le meilleur moyen pour moi de les reconnaître est de ne pas essayer de les réparer.

SICHEL—C'est un coup bien sensible pour moi.

TURELURE—Vous m'en voyez transpercé.

SICHEL—J'ai bien dit que l'âge t'a rendu idiot.

TURELURE—Peut-être qu'il te rendra polie.

SICHEL—Tu vivras toujours, n'est-ce pas?

TURELURE—Je l'espère de toutes mes forces. L'expérience m'apprend que je survis à tout le monde.

SICHEL—Ce n'est pas l'avis de ton médecin.

TURELURE—J'en prendrai un autre.

SICHEL—Ni de ton fils sans doute.

TURELURE—Faudra bien qu'il s'y accoutume.

SICHEL—Si tu meurs, ayant épousé cette petite,—si tu meurs, dis-je...

TURELURE—J'ai bien entendu! ce n'est pas la peine de répéter.

SICHEL—Je dis que si tu meurs...

TURELURE—Non, je ne mourrai pas.

SICHEL—Tu laisseras une riche héritière.

TURELURE—Il ne peut pas l'épouser. Le Code le lui défend.

SICHEL—Bah!

TURELURE—Je n'aime pas les conjectures qui ont ma disparition pour point de départ.

SICHEL—Je suis sûr que vous n'avez pris aucunes dispositions.

TURELURE—J'ai bien le temps d'y songer.

SICHEL—Tout revient en ce cas à votre fils.

TURELURE—Non, ça serait trop bête!

SICHEL—Ou bien alors vous laissez tout à votre épouse, dernière survivante.

TURELURE—J'aurai un enfant d'elle.

SICHEL—Peut-être.

TURELURE—J'en aurai trois. J'ai lu cela dans ses yeux.

SICHEL—Oui dà!

TURELURE—Ce ne sera pas une hybridation comme la nôtre.

SICHEL—Ne lui donne pas trop d'intérêt à ta disparition.

TURELURE—C'est pourquoi je veux me couvrir.

SICHEL—Ne te mets pas à sa merci.

TURELURE—Je crois que je me ferai aimer de cette petite.

SICHEL—... D'elle et de son amant.

TURELURE—Va-t-en au diable!

SICHEL—Que tu es simple! Ce voyage, n'est-ce pas? c'est une chose toute naturelle?

Et c'est une chose toute naturelle aussi, cette irruption du militaire, comme dans les comédies, l'arme au poing qui se présente à point nommé.

TURELURE—Je me demande ce qu'il vient faire ici.

SICHEL—Il vient réclamer ses dix mille francs,

Plus dix autres mille dont il a un besoin pressant.

TURELURE—Juste ce que j'ai reçu de ton père.

SICHEL—Qui l'a prévenu, je me le demande?

TURELURE—Toi, poison!

SICHEL—Peut-être. Mais je crois que c'est plus simple.

TURELURE—Tu penses que l'affaire est montée entre eux?

SICHEL—Oui, Monsieur le Comte, je suis portée à le penser.

Il veut sa part tout de suite et le reste plus tard.

TURELURE—Eh bien, je lui donnerai ses vingt mille francs.

SICHEL—Oui, mais alors elle est libre et peut se passer de vous.

TURELURE—Eh bien, je ne les lui donnerai pas!

SICHEL—Mais alors vous le poussez à bout et ce n'est pas sans danger!

TURELURE—Eh bien, je ne l'attends pas et je pars pour Paris.

SICHEL—C'est impossible. J'ai envoyé la voiture à Fisme.

TURELURE—Je suis pris! Il ne me reste plus qu'à faire tête.

SICHEL—Et procéder à ces choses que je vais vous dire.

TURELURE, ricânant.—Sois tranquille, tu seras dans mon testament.

SICHEL—Il ne s'agit pas de testament, mais d'une espèce d'assurance.

(Silence)

TURELURE—A ton profit, je commence à comprendre.

SICHEL—Supposez que nous trouvions un moyen de faire passer toute votre fortune à mon nom?

TURELURE—Il y a une idée.

SICHEL—Otez leur toute raison de désirer votre disparition.

(Silence)

TURELURE—Sichel, penses-tu qu'il veut me tuer?

SICHEL—Que feriez-vous à sa place?

TURELURE—Je n'aime pas sa figure. Je désire qu'il soit mort.

SICHEL—Rendez-lui donc sa femme et son argent.

TURELURE—Non, je ne les lui rendrai pas.

SICHEL—Défendez-vous en ce cas.

TURELURE—C'est une chose effrayante que de mourir!

SICHEL—Mais non, c'est une chose très simple.

TURELURE—Tu ne sais pas ce que je sais.

(Roulement de voiture au dehors)

SICHEL—Il me semble que j'entends la voiture.

TURELURE—J'ai peur de la mort.


ACTE DEUXIÈME