SCÈNE II


LUMÎR, posant sa plume.—Il y a des choses que je ne comprends pas.

LOUIS—Il y a des choses que tu ne comprends pas? Qu'est-ce que tu ne comprends pas, mon petit ange?

LUMÎR—Ton père avait peur de toi. Comment a-t-il accepté ce tête à tête?

LOUIS—Il n'a pu faire autrement. Il n'a pas pu résister. C'était intéressant de s'expliquer à fond avec moi et de me voir vaincu et suppliant.

En outre, il me méprisait.

C'était intéressant de me braver en face avec cet argent dans sa poche qui lui chauffait le cœur.

LUMÎR—Et comment a-t-il pu signer cette obligation de trois cent mille francs?

LOUIS—Bah! Qu'avait-il à craindre d'Ali? Tous deux se tenaient par trop de liens et de communications. C'était une assurance à rebours. Il tenait à ce que nous l'aimassions pour lui-même. Rien que ces bons petits vingt mille francs dont il n'a pas eu le courage de se séparer.

LUMÎR—C'est une trouvaille de Sichel.

LOUIS—Elle lui fait honneur.

LUMÎR—Il pensait que s'il lui laissait toute sa fortune,...

LOUIS—D'une part cela m'ôterait tout intérêt à sa mort à lui....

LUMÎR—Et d'autre part, quand il viendrait à mourir,...

LOUIS—Cela m'encouragerait à l'épouser. Oui, c'est bien son genre de plaisanteries.

LUMÎR—Mais tu ne l'aimes pas, Louis, dis-moi?

LOUIS—Si fait, contessina, elle seule.

(Il l'embrasse).

Que votre joue est fraîche et vos mains sont glacées.

(Il feint de vouloir l'embrasser de nouveau. Léger mouvement de répulsion).

Je vous dégoûte, Lumîr?

LUMÎR—J'ai cru voir la figure cruelle et dévorante de votre père, le meunier naïf et méchant.

Non, vous êtes redevenu le même,—le même qu'avant.

LOUIS—Lumîr, je vous demande de ne plus me parler du vieux Monsieur.

C'est vrai, je l'ai tué, j'ai tué mon père, autant que la chose dépendait de moi. Le cœur y était.

Et pour ces souvenirs pénibles, cette action toutes les nuits lentement qui se prépare et qu'on recommence en rêve,

Je sais que c'est une question de fermeté, de patience et de temps.

LUMÎR—Quelles sont tes intentions?

LOUIS—Repartir pour l'Algérie, le plus tôt possible, une fois la liquidation mise en train par quoi tout est remis entre les mains du couple.

LUMÎR—Sans regret?

LOUIS—Des regrets? Qu'ils gardent tous ces biens! C'est un soulagement pour moi.

LUMÎR—Ainsi, rien ne s'est passé?

LOUIS—Rien ne s'est passé.

LUMÎR—Tu retournes en Algérie avec moi?

LOUIS—Avec toi, si tu le veux.

(Elle rit, la tête baissée et fait signe que non).

Non? Tu ne peux pas revenir avec moi?

LUMÎR—Non.

LOUIS—C'est en Pologne que tu veux aller?

LUMÎR à voix basse, comme se parlant à elle-même.—Oui ... en Pologne ... partir...

LOUIS—N'est-ce pas, de toutes manières, tu n'as jamais eu l'intention de revenir avec moi?

(Elle secoue la tête.)

Qui t'appelle dans cette Pologne?

LUMÎR, comme si elle avait l'esprit ailleurs.—Un parent qui est malade m'appelle.

LOUIS—Pourquoi essayes-tu de mentir?

LUMÎR—Pourquoi me poses-tu des questions?

(Silence).

LOUIS—Lumîr, qu'est-ce qu'il y a?

LUMÎR—Que ce lieu est horrible et cette pluie depuis huit jours qui n'en finit pas!

Cette grande maison ravagée, dépossédée de ses maîtres, morte...

Ce mur nu, ce Christ déposé, attendant que quelqu'un l'enlève, et tout cela pendant si longtemps qui fut toute la joie et toute l'espérance de l'humanité,

Maintenant descendu et déposé contre le mur. On l'a oublié là.

Et à la place de Jésus-Christ cette idole hideuse et luisante, ce vieillard colorié qui n'est que joues et toupet!

Que je suis seule ici! Grand Dieu, que je suis seule ici et que je m'y sens étrangère!

Tout, autour de moi, m'est hostile et je n'y ai aucune place. Les choses mêmes autour de moi, on dirait qu'elles ne me voient pas et que je n'y suis pas.

LOUIS—Viens avec moi. Rentre avec moi dans la vie et dans la réalité.

LUMÎR—La réalité est absente. La vraie vie est absente. Moi, du moins, je suis éveillée pour ce court moment.

LOUIS—La vraie vie est présente avec toutes ces choses que nous avons à y faire et qui attendent de nous l'existence.

Le passé est mort, la vie s'ouvre et le chemin devant nous est déblayé.

LUMÎR—Je n'ai point de goût à cette terre étrangère.

LOUIS—La chose qu'on a faite n'est pas une étrangère pour nous.

LUMÎR—Je n'ai rien fait autrement que par loyauté,

A mon frère, à mon père. Tous deux sont morts et j'ai récupéré cet argent.

Maintenant, je suis libre et déliée et toute seule dans ce vaste univers!

Unique et absolument seule.

LOUIS, amer.—Il y a la patrie là-bas.

LUMÎR—Sans père, sans patrie, sans Dieu, sans lien, sans bien, sans avenir, sans amour!

Rien autour de moi que la pluie sempiternelle, ou ce soleil blanc plus effrayant que la mort,

Qui ne me montre rien autour de moi que des figures aussi vaines que le sable, un peuple d'ombres nulles.

Le torrent qui passe et personne absolument de qui je sois connue,

Rien que la rumeur éternelle de ces bouches sans aucun sens qui parlent en une langue étrangère.

LOUIS—Lumîr, je t'ai aimée autrefois et je sais que tu le savais.

LUMÎR (petit sourire).—Autrefois?

LOUIS—Je t'aime encore.

LUMÎR—Non, tu ne m'aimes plus et je suis déjà partie.

Tu n'as pas trop de toute ton âme pour penser à ce que tu fis avant-hier.

LOUIS—Pour cette Lumîr.

LUMÎR (elle étend la main pour le toucher).—C'est vrai. Ah, pauvre ami, ah, frère, que j'ai de peine pour toi!

LOUIS—Et c'est parce que tu m'aimais que tu m'as dressé cette embûche?

LUMÎR—Tu parles de ce petit mensonge que j'ai fait, et de ce premier pistolet qui, effectivement, était chargé à balle?

LOUIS—Tu voulais la mort certaine pour mon père et pour moi le crime et l'échafaud.

LUMÎR.—Je suis plus jeune que toi et tout cela est ma propre part bientôt.

LOUIS—Tu voulais me faire mourir?

LUMÎR—Fallait-il que je te laisse à cette femme?

LOUIS—Je ne veux pas épouser Sichel.

LUMÎR—C'est ce qu'elle veut qui est la chose importante.

Et tu vois qu'elle a tout l'argent.

LOUIS—Que m'importe l'argent?

LUMÎR—Beaucoup. Nous avons vécu trop durement, toi et moi, pour ne pas savoir ce que vaut l'argent.

LOUIS—Je t'ai rendu le tien.

LUMÎR—Oui, tu es quitte avec moi. Nous sommes quittes tous les deux.

LOUIS—Tu m'as fait commettre ce crime et maintenant, tu m'abandonnes.

LUMÎR—Non pas, tu n'as qu'à venir avec moi où je vais.

LOUIS—Tu sais bien que je ne puis pas, toutes ces choses que j'ai commencées m'attachent.

LUMÎR, doucement.—Est-ce que c'est triste que je parte?

LOUIS—Non, ce n'est pas triste.

LUMÎR—Bien vrai, ce n'est pas triste? Ah, n'essaye pas de feindre! Je vois ce regard enfantin dans tes yeux, qui me fait tant de plaisir, et ce trouble qui me rend confuse, et ce petit sourire malheureux!

LOUIS—De cela aussi, je viendrai à bout.

LUMÎR—Louis, est-ce que tu tiens tellement à vivre sans moi?

LOUIS—Ne me mets pas en colère! Ne me regarde pas ainsi de cet air de compassion et de mépris! J'aime mieux ton indifférence.

LUMÎR—Non, je ne reviendrai pas avec toi.

LOUIS—N'est-ce pas un malheur de s'entendre parler ainsi par un bout de femme qu'on tordrait entre ses deux mains?

Tu sais bien que je suis le plus fort. Alors, pourquoi est-ce que tu ne veux pas faire ce que je veux? Ce n'est pas juste.

LUMÎR—Non, je ne reviendrai pas avec toi.

LOUIS—Lumîr, il y a tant de choses devant nous!

LUMÎR—Non, il n'y a pas tant de choses devant nous.

LOUIS, doucement.—Reste, je ne puis me passer de toi.

LUMÎR, passionnément.—C'est vrai que tu ne peux te passer de moi?

Dis-le encore! C'est vrai que tu ne peux te passer de moi? Pour de bon? ah, ce n'était pas long à dire!

C'est une chose courte mais elle tient tout le bonheur que je pouvais avoir. Un bonheur court.

LOUIS—Il sera long si tu veux.

LUMÎR—Je ne suis pas très belle. Si j'étais très belle, peut-être cela vaudrait la peine de vivre.

Je ne sais pas m'habiller. Je n'ai aucun des arts de la femme.

J'ai toujours vécu comme un garçon. Rien, que des hommes autour de moi.

Regarde comme tout tient sur moi. C'est foutu on ne sait comment.

LOUIS—C'est bien ainsi.

LUMÎR—Cependant, je ne suis tout de même pas si mal. J'aurais voulu une fois que tu me voies avec une belle toilette. Une toilette toute rouge.

LOUIS—Je t'aime comme tu es, moj Kotku!

LUMÎR—Bon, il y a mille femmes comme moi, ce n'est pas la peine de vivre.

LOUIS—Il n'y en a qu'une seule pour moi.

LUMÎR—C'est vrai qu'il n'y en a qu'une seule pour toi? Ah, je sais que c'est vrai! Ah, dis ce que tu veux! Il y a tout de même en toi maintenant quelque chose qui me comprend et qui est mon frère!

Une rupture, une lassitude, un vide qui ne peut plus être comblé.

Tu n'es plus le même qu'aucun autre. Tu es seul.

A jamais tu ne peux plus cesser d'avoir fait ce que tu as fait, (doucement) parricide!

Nous sommes seuls tous les deux dans cet horrible désert.

Deux âmes humaines dans le néant qui sont capables de se donner l'une à l'autre.

Et en une seule seconde, pareille à la détonation de tout le temps qui s'anéantit, de remplacer toutes choses l'un par l'autre!

N'est-ce pas qu'il est bon d'être sans aucune perspective? Ah, si la vie était longue.

Cela vaudrait la peine d'être heureux. Mais elle est courte et il y a moyen de la rendre plus courte encore.

Si courte que l'éternité y tienne!

LOUIS—Je n'ai que faire de l'éternité.

LUMÎR—Si courte que l'éternité y tienne! Si courte que ce monde y tienne dont nous ne voulons pas et ce bonheur dont les gens font tant d'affaires!

Si petite, si serrée, si stricte, si raccourcie, que rien autre chose que nous deux n'y tienne!

Va, qu'est-ce que cette Mitidja et cette moisson qui s'en va toute en poussière ne laissant qu'un peu d'or entre les doigts et toutes ces choses à qui nous n'avons pas de proportion?

Viens avec moi et tu seras ma force et ma solidité.

Et moi, je serai la Patrie entre tes bras, la Douceur jadis quittée, la terre de Ur, l'antique Consolation!

Il n'y a que toi avec moi au monde, il n'y a que ce moment seul enfin où nous nous serons aperçus face à face!

Accessibles à la fin jusqu'à ce mystère que nous renfermons.

Il y a moyen de se sortir l'âme du corps comme une épée, loyal, plein d'honneur, il y a moyen de rompre la paroi.

Il y a moyen de faire un serment et de se donner tout entier à cet autre qui seul existe.

Malgré l'horrible nuit et la pluie, malgré cela qui est autour de nous le néant,

Comme des braves!

De se donner soi-même et de croire à l'autre tout entier!

De se donner et de croire en un seul éclair!—Chacun de nous à l'autre et à cela seul!

LOUIS—Que veux-tu de moi?

LUMÎR—Je veux que tu m'accompagnes où je vais.

LOUIS—En Pologne?

LUMÎR—En Pologne et plus loin que la Pologne. La patrie de tristesse, Ur de Chaldée, la source des larmes dans le cœur de celle que tu aimes. Dans ce pays avec moi qui est plus près que la Pologne.

LOUIS—Non, Lumîr.

(Silence).

LUMÎR—C'est bien. Épouse la maitresse de ton père.

LOUIS—Tu y tiens?

LUMÎR—Ne lui as-tu pas fait tort? Ne l'as-tu pas privée de ce Turelure auquel elle avait droit?

Toi aussi, tu es un Turelure.

Va, je te connais à fond. Tu es un Turelure. Tu es un vrai Français.

Est-ce qu'un Français peut se passer de femme?

LOUIS—Je puis me passer de toi.

LUMÎR—Elle t'aime. Tu serres les dents?

LOUIS—Ce n'est pas une chose agréable à entendre dire.

LUMÎR—Elle t'aime. J'ai vu comme elle te regarde aussi tendre et vibrante sous ton œil qu'une corde à violon. Elle te collera au corps avec ses yeux noirs! Elle t'entrera dans le corps comme de la ficelle, le lierre dans du bois de chêne.

LOUIS—C'est bien. C'est tout de même moi qui suis le plus fort.

LUMÎR—Vis heureux.

LOUIS—Heureux ou non.

LUMÎR—Adieu donc, frère!

LOUIS—Ah, ne souris pas ainsi, avec ce sourire qui dégoûte d'être vivant!

LUMÎR—Vis. Je ne veux pas de toi...

LOUIS—Penses-tu sauver la Pologne?

LUMÎR—C'est la moquerie que vous me faites tous, Ali, Sichel, ton père, tous les Juifs autour de nous.

LOUIS—Tu ne peux pas susciter ton pays à toi toute seule.

LUMÎR—Non.

(Elle regarde le crucifix).

LOUIS—Si Dieu existait, il sauverait la Pologne.

LUMÎR—Ce n'est pas de la sauver qu'il s'agit.

LOUIS—De quoi s'agit-il donc?

LUMÎR—De quitter Turelure et les siens.

LOUIS—N'est-ce pas! Il faut donner tort à Dieu une fois de plus? Il faut ajouter une injustice de plus au compte de la Pologne!

(Silence).

Il faut interrompre la prescription? Il faut donner de l'occupation une fois de plus à ses bourreaux?

(Silence).

Les bourreaux de la Pologne, tu ne dis rien?

LUMÎR—Ce sont les Français qui emploient de pareils mots.

LOUIS—Pourquoi donc t'en vas-tu là-bas?

LUMÎR—Je vais vers ma patrie terrestre puisqu'il n'y en a point d'autres. Là où je ne sois plus une étrangère.

Avec ceux-là qui sont d'une même race que moi, mes frères, dans une nuit profonde.

Avec ceux-là qui sont dépouillés de ce qui était inutile et de tout excepté de l'amour que l'on peut se donner l'un à l'autre, mon peuple dans les ténèbres!

Cet amour dont tu n'as pas voulu, cette chose essentielle que je n'ai pu donner, mon âme.

Voici que je la leur apporte, comme un prisonnier lié par tous les membres, qui cherche son frère dans la nuit avec la bouche, une figure humaine dans la nuit pour lui donner ce pain à manger qu'il tient entre les dents!

Si je vis, je ne puis être à tous.

Mais si je meurs, je suis toute à tous et tous sont un en moi.

LOUIS—Ceux qui t'appellent sont fous.

LUMÎR—C'est vrai, je les trouve fous aussi, pauvres frères, mais cela ne fait rien.

LOUIS—Et même si je t'avais épousée, tu pars et me préfères ces gens que tu ne connais pas?

LUMÎR—Oui.

LOUIS—Je fais donc bien de te laisser aller.

LUMÎR—Non, frère. Même si ta vie est longue.

Tu ne trouveras plus une pareille occasion de la donner pour celle qui se donnait à toi.

LOUIS—La consigne est de vivre.

LUMÎR—La mienne est de mourir.

Bassement, ignoblement, entre deux employés mécontents de s'être levés de si bonne heure.

Une lanterne, une nuit de pluie comme il y en a là-bas avant l'hiver, la pluie qui tombe à torrents, sans aucun espoir.

C'est une jeune fille qu'on va pendre à une barre de fer entre les deux murs d'une prison. Adieu!

LOUIS—Sans aucun espoir.

LUMÎR—Oui, adieu sans aucun espoir, dans le ciel et sur la terre!

(Elle sort)