SCÈNE III


(Entre SICHEL)

SICHEL—Voici les papiers que je vous rapporte. Mon père sera ici dans un moment.

LOUIS—Je vous rends grâces.

SICHEL—Louis;

Je suis sûre que vous m'en voulez. Vous pensez que j'ai capté votre héritage.

LOUIS—Gardez-le. Bon débarras. J'ai ce pays en horreur.

SICHEL—Louis, je vous jure que je ne vous ai pas fait tort, autant que vous le croyez.

Ces trois cent mille francs, c'est bien ce que votre père nous doit, exactement.

Y compris ces 20.000 francs que vous avez reçus vous-même.

Mettons 30 ou 40.000 francs en plus ou moins, la valeur de ce bien de Coûfontaine.

C'est votre père qui a voulu mettre un chiffre rond.

Est-ce trop pour ces années d'esclavage?

Je ne dis que la vérité.

LOUIS—Je ne vous en veux point du tout.

SICHEL—Non, vous ne m'en voulez pas, c'est bien à vous.

Mon avenir est détruit, mon protecteur est mort et je suis deshonorée.

De cela aussi vous ne me voulez pas du tout.

LOUIS—Ce n'est pas moi qui ai tué mon père.

(Silence)

SICHEL—Ce n'est pas vous qui avez tué votre père. Non.

Il n'y avait pas besoin d'y mettre la main. Je suppose que la peur a suffi.

Que regardez-vous dans la cour? Vous pourriez me regarder quand je vous parle.

LOUIS—Je guette quelqu'un qui part.

SICHEL—Qui cela?

LOUIS—La Comtesse Lumîr.

SICHEL—Lumîr part?

LOUIS—Elle part, je pense et pour ne pas revenir.

(Silence).

SICHEL—Louis, ça me fait de la peine.

LOUIS—Merçi bien.

SICHEL—Moi, je serais restée.

LOUIS—C'est sûr.

SICHEL—Louis, ce qui se passe dans la cour est intéressant.

Mais il y a ce papier aussi que j'ai dans la main, qui mérite qu'on me regarde.

LOUIS—Qu'est-ce que c'est?

(Elle lui donne le papier).

Je vois, la reconnaissance signée par mon père. Je l'ai déjà vue.

(Il fait le geste de la lui rendre).

SICHEL, évitant de la reprendre.—Je vous jure qu'il n'y a pas d'autres exemplaires.

LOUIS—Reprenez-la.

SICHEL—J'ai eu bien de la peine à l'obtenir de mon père.

LOUIS—Reprenez-la.

(Il l'envoie en l'air d'une chiquenaude).

SICHEL, la rattrapant au vol.—Tout le monde m'accusera de vous avoir dépouillé.

LOUIS—Dormant et Coûfontaine, il y a de quoi vous consoler.

SICHEL—Eh quoi! m'accusez-vous aussi?

LOUIS—Je vous enverrai des dattes au premier de l'an.

SICHEL—Je suis une Juive, n'est-ce pas? Je ne tiens qu'à l'argent? Eh bien, regardez ce que je fais de celui-ci.

(Elle déchire le papier.—Silence.—Tous deux se regardent).

Voilà. Je vous ai tout rendu.

Votre argent et le nôtre. Telle est notre cupidité.

LOUIS—Sichel, ce que vous venez de faire n'est pas bête du tout.

SICHEL—N'est-ce pas? Je vole mon père, je le dépouille et me place à votre merci. Quelle astuce de ma part!

LOUIS—Quel dommage que le mien soit mort!

(Bruit de roues dans la cour. LOUIS va à la fenêtre et reste longuement appuyé à la vitre).

SICHEL—Ce regret m'étonne.

LOUIS—Oui. Je n'ai plus personne pour faire auprès de votre famille les démarches d'usage.

SICHEL—Quelles démarches?

LOUIS—C'est une situation embarrassante pour des jeunes gens bien élevés.

SICHEL—Quelle situation?

LOUIS—Croyez-vous donc que j'accepte ainsi votre générosité? Croyez-vous que j'accepte ainsi votre argent? Il est à vous, vous l'avez bien, gagné, c'est la volonté de mon père.

Et j'ai quelque responsabilité, je le crains;

Dans l'événement qui vous prive de votre protecteur.

Oui, j'ai eu des torts envers le défunt. Je dois prendre égard de ses volontés.

Me voici prêt à tout réparer en homme d'honneur.

SICHEL—Où voulez-vous en venir?

LOUIS—Mademoiselle Habenichts, j'ai l'honneur de vous demander votre main.

SICHEL—Louis, si vous vous moquez ... Capitaine, veux-je dire ... Monsieur le Comte, Monsieur le Capitaine....

(Elle balbutie.)

LOUIS—Vous me ferez payer cette moquerie? N'est-ce pas? C'est ce que vous voulez dire?

SICHEL—Non, je ne vous menace pas.

LOUIS—Et moi, je ne me moque pas.

SICHEL—Louis, si vous m'épousez, quel scandale!

LOUIS—Je n'ai pas peur. C'est cela même qui est drôle.

SICHEL—Votre père...

LOUIS—Je comble ses plus chers désirs. Quel lien entre nous ajouté à celui du sang. L'héritage complet! Il n'y manque quoi que ce soit. C'est le même homme qui continue.

SICHEL—Tout de bon, vous me demandez de m'épouser?

LOUIS—Oui, c'est une idée que j'ai comme ça.

SICHEL—Et si je refusais?

LOUIS—Vous ne refuserez pas. Il le faut. Mekhtoub. C'est préparé d'avance. Nous sommes faits l'un pour l'autre. C'est écrit comme sur du papier timbré.

SICHEL—Croyez-vous que c'est pour en venir là que j'ai déchiré ce papier?

LOUIS—Oui, je le crois tout à fait.

SICHEL—Et quand cela serait encore?

LOUIS—Cela prouve que vous me connaissez.

SICHEL—Cela prouve que je vous aime.

LOUIS—Cela prouve que vous me désirez, moi, mon nom, mon avenir et ma fortune.

SICHEL—Tout ensemble! Pourquoi haïrais-je rien de ce qui est à vous? Oui, c'est tout cela ensemble que je veux! C'est tout cela qui est pour moi et dont je sais l'usage.

Qu'en aurait-elle fait, cette Polonaise absurde? Ce petit morceau de glace ardente? Regarde comme elle vient de te lâcher.

Je sais, Je suis une Juive, j'ai tout machiné pour te prendre. N'est-ce pas? Pauvre innocent, j'ai tout préparé de bien loin contre toi.

Et quand cela serait encore?

Ai-je tant d'amis? Tant de ressources? Tant d'armes sur quoi compter? Ah, je n'ai que moi-même toute seule et je suis Juive.

Et cette pierre écrasante sur nous à remonter, cette malédiction sur nous comme une mâchoire à desserrer!

Voici tant de siècles que nous sommes séparés, de l'humanité! Tant de siècles chez nous que l'on est mis à part comme de l'or dans la bourse d'un avare? La porte s'ouvre tant pis pour ceux qui nous ont lâchés! Tant pis pour toi, mon beau capitaine! Je t'aime et tu verras que je suis la fille de la Faim et de la Soif! Tu es beau!

Nous ne sommes pas blasés, nous autres!

La porte s'est ouverte enfin! Ah, je renie ma race et mon sang! J'exècre le passé! Je marche dessus, je danse dessus, je crache dessus!

Ton peuple sera mon peuple et ton dieu sera mon dieu.

Je serai à toi, mon beau capitaine, et tu verras, si je ne puis te servir à rien.

LOUIS—Juive, tiens-toi, et ne me lèche pas ainsi les mains passionnément comme ces affreux petits chiens fiévreux et affectueux.

Je t'épouse parce que je ne puis faire autrement et tu ne me fais pas peur.

Tu tires sur moi avec une lettre de change de mon père.

C'est bien, j'honore la signature, il le faut.

J'accepte l'héritage et je n'en repousse aucune part, et c'est moi qui ris le dernier.

SICHEL—Tu m'insultes, c'est bon!

LOUIS—Il faut que tout soit clair entre nous.

SICHEL—Insulte, foule-moi sous tes pieds, je n'attends pas de toi autre chose.

Il y a longtemps qu'Israël est humilié comme une chose qu'on abhorre et dont on ne peut se passer!

Tu m'insultes! Mais il y a longtemps qu'Israël boit l'humiliation comme de l'eau!

Ai-je dit comme de l'eau? Non, pas comme de l'eau, mais comme du vin fort et qui coûte cher, qui chauffe et qui vous monte à la tête!

Tu m'insultes! mais tout de même je suis ta femme et j'aurai de toi un enfant qui sera de mon sang et de ma race.

LOUIS—Regarde-moi dans les yeux.

SICHEL—Voilà, je te regarde.

LOUIS—Tu ne me regardes pas, tu souris.

SICHEL—Maintenant je te regarde.

LOUIS—Tu ne me regardes pas, tu rougis, et tes yeux sont déjà ailleurs! Ah, c'est moi tout de même qui suis le maître!

SICHEL—Crois-tu que je n'aie pas vu ce qu'il y a dans les tiens.

Il est arrivé quelque chose depuis l'autre jour et tes yeux ne sont plus les mêmes.

LOUIS—Il n'est rien arrivé.

SICHEL, bas et passant la langue sur ses lèvres.—N'est-ce pas? tu as tué ton père?

LOUIS—Je n'ai pas tué mon père.

SICHEL—Je ne te demande rien. Je n'ai besoin de rien savoir. Mais ces yeux ne sont point ceux d'un homme qui a l'esprit en paix.

LOUIS—Il n'y a pas besoin ni d'esprit ni de paix.

SICHEL—Ah, si tu ne souffres pas la paix, tu n'en trouveras pas mieux que moi pour t'en guérir!

Non, il n'y a pas besoin de paix! Ce serait trop commode pour ces cadavres qui nous entourent et qui ne nous empêcheront pas éternellement de vivre!

Si tu n'as pas pu supporter ton père, nous ne supporterons pas davantage tous ces simulacres.

Si tu connais ton Afrique, je connais la société, comme la carte qu'on étudie d'un pays qui sera à nous, avec ses chemins et ses rivières, toutes les cotes chiffrées!

C'est nous qui sommes faits pour nous imposer et pour faire aux autres la loi.

Il y a quelque chose de rompu entre les hommes et nous, tant pis pour eux, c'est à nous d'en profiter.

LOUIS—Il me reste Sichel Habenichts.

SICHEL—Il te reste Sichel Habenichts et il me reste ce parricide.

Va, ton secret n'est pas si profond que je ne sois dedans et que tu m'y trouves avec toi.

Il y a le sang d'un père sur toi, et sur moi, il y a le sang,—le sang d'un autre.

Il y a assez de malheur et de péché en nous pour suffire à faire de l'amour! Ah, je t'apprendrai à me connaître et tu ne me haïras pas!

Mon beau capitaine! Ah, que tu es sain encore à côté de moi! que tu es grand! que tu es fort et que je t'aime!

Attends que je t'apprenne Paris!

LOUIS—Je ne vais pas à Paris.

SICHEL—Tu ne penses pas rester en ce trou?

LOUIS—Si fait.

SICHEL—Que feras-tu de moi ici?

LOUIS—Ce que je pourrai, et il faudra marcher droit.

SICHEL—Eh bien, nous nous présenterons aux élections.

LOUIS—J'ai besoin de voir ton père.

SICHEL—Je t'ai dit qu'il venait.

LOUIS—Que dira-t-il de cette manière dont tu as servi ses intérêts?

SICHEL—Nous savons mettre nos parents à la raison.

LOUIS—J'ai vu cette affaire de l'achat de Dormant dans les papiers de mon père. Ce n'est encore qu'un projet?

SICHEL—Oui, quoiqu'il ait reçu une avance de 20.000 francs.

Cette somme que tu as trouvée sur lui.

LOUIS—Le prix me semble bien bas.

SICHEL—Il ne s'agit que d'une bicoque et de quelques terres maigres.

LOUIS—Fameusement bien placées.

SICHEL—Écoute. Vends-lui Dormant. Il y tient.

LOUIS—Il faut qu'il y mette le prix.

SICHEL—Je vais t'expliquer. C'est un bon tour de ton père. Ah, il avait des idées.

LOUIS—Il n'aura pas Dormant à moins de cent mille francs. C'est le bien de mes ancêtres,

SICHEL—Il les paiera. Mais je vais t'expliquer.

Ce n'est pas à Dormant que sera l'embranchement de Rheims avec les ateliers et les dépôts de locomotives. C'est à Châlons.

Ton père venait d'arracher cela au Ministre des Travaux Publics. C'est un grand secret encore.

LOUIS—Je vois.

SICHEL—Et il avait acheté lui-même quelques terrains là-bas avec l'aide de mon oncle d'Epernay, le marchand de vins de Champagne, frère de mon père. C'est moi qui ai les papiers.

LOUIS—Habenichts? Il n'y a pas de Habenichts à Epernay.

SICHEL—Il ne s'appelle pas Habenichts. Il s'appelle Dumesloir. Roger Dumesloir. C'est un beau nom.