SCÈNE III


(Entre TURELURE).

TURELURE—Monsieur mon fils, me voici à vous, toutes affaires réglées avec le Barkoceba.

Seigneur! Que deviendrions-nous si je n'étais là pour prendre soin de votre héritage!

(Il essaye vivement de prendre le sac que LUMÎR a laissé sur la table. Le capitaine le lui retire. Tous les deux se regardent en silence).

LOUIS—Mon père, pourquoi me faites vous tort? Mon père, pourquoi me faites-vous la guerre?

C'est bien, vous avez le dessus et me voici prêt à composer.

TURELURE—Tu es mon fils unique et mes sentiments pour toi sont ceux du plus tendre intérêt.

LOUIS—Quittez ce ton.

TURELURE, grinçant des dents—Et toi, tu voudrais m'ôter la vie si tu le pouvais!

LOUIS—Pourquoi faites-vous que je ne puisse aller nulle part sans que vous me barriez la route?

TURELURE—Il ne fallait pas me réclamer cet argent de ta mère à ta majorité. Je ne pouvais te le laisser dissiper.

Et ce que tu jetais, il valait autant que je fûsse là pour le ramasser.

LOUIS—Je n'ai pas jeté d'argent et ma vie est dure. Je ne suis pas un homme de plaisir.

TURELURE—Tu es un homme de chimère, donnant ce qu'il a pour ce qu'il n'a pas.

LOUIS—Je suis un homme de conquête. Qui m'y a forcé? Je n'ai eu ni père ni mère. Tout ce que j'ai, il me fallait le tenir de moi-même.

TURELURE—Tu oublies la fortune que tu as reçue de moi.

LOUIS—Reprise de force, mon père, à grand appareil de papier timbré.

TURELURE—Ne t'étonne donc pas que j'essaie de la rattraper.

LOUIS—Vous n'y êtes de rien. C'est le bien de ma mère qu'elle avait reconstitué à grand labeur.

TURELURE—De rien? Tu dis que je ne suis de rien dans Coûfontaine?

Mort de ma vie! J'en suis fait et je l'ai dans les os! qu'est-ce auprès de moi que ces comtes toujours absents, coupés de tous les sangs de France et d'Europe, ces produits de haras et de chenil?

Ah, ça me faisait pitié que de voir cette bonne terre de France fondre et frire comme du beurre sur le sable d'Afrique!

Je suis plus Coûfontaine que toi!

LOUIS—Je ne suis ni Turelure ni Coûfontaine.

TURELURE—Tu es Turelure, le front et le nez sont les miens.

La bouche fine et dessinée est celle de ta mère. Quelque chose d'assez simple.

LOUIS—C'est à cause de la bouche que vous me haïssez?

TURELURE—Non, c'est à cause du nez et du front.

LOUIS—Un père se réjouirait d'être ainsi continué.

TURELURE—Qu'est-ce qu'il y a à continuer? Il n'y a pas besoin de deux Turelure. Et moi, à quoi est-ce que je sers, alors?

LOUIS—Je ne suis pas Turelure.

TURELURE—Tu l'es. Tu te sers de la même figure que moi et ton âme fait les mêmes plis.

Je te comprends à fond, et ne dis pas que tu ne me comprennes pas aussi! ça bouge ensemble.

Ou sinon je ne verrais pas ce regard dans tes yeux. (Bon, je ne te veux pas de mal). C'est cela qui nous fait du mal à tous les deux.

Tu es le Turelure concurrent et successeur.

Il n'y a pas là de quoi se fondre d'amour et de bénignité! Quoi! je me défends!

LOUIS—J'ai mis exprès la mer entre vous et moi.

TURELURE—En emportant mon bien.

LOUIS—Vous dites que vous l'avez repris.

TURELURE—Ma mort te le rendra. Je n'aime pas les gens qui sont intéressés à mon décès.

LOUIS—Ce n'est pas à votre mort que je suis intéressé. Je viens à vous dans un sentiment de tristesse et de curiosité pendant que vous vivez encore.

Pourquoi vous débattre ainsi avec fureur comme si je vous tenais à la gorge?

Je vous regarde, oui, ça m'intéresse, et je voudrais savoir de quoi je suis fait.

Mon père qui m'avez fait, expliquez-moi pourquoi.

Il y avait quelque chose en vous qui n'était pas fini et qui ne pouvait venir à la vie que dans un autre

Par le moyen de cette autre, ma mère.

Et il est bien vrai que je vous ressemble. C'est comme si je vous voyais pour la première fois. Oui, je vous vois en plein et je pourrais tout dessiner.

TURELURE—Pour moi je n'éprouvais aucun besoin de te voir.

LOUIS—N'est-ce pas? un enfant, c'est comme un autre soi-même que l'on peut regarder de ses deux yeux,

Soi-même et quelque chose d'autre et d'intrus,

La conscience hors de vous qui s'anime et qui agite les bras et les jambes,

Une conséquence vivante sur laquelle tu ne peux plus rien, papa!

TURELURE—Il fallait que je fîsse de toi tout le but de mon existence?

LOUIS—Quel a été le but de votre existence?

TURELURE—Quel est le but d'un nageur, sinon de ne pas aller dessous? Pas le temps de réfléchir à autre chose.

Il n'y avait pas de fond de bois pour nous! Pas le temps de faire la planche et de se chauffer le ventre au soleil. Il y en a très bien qui ont bu un petit coup près de papa Turelure!

Ce n'est pas moi qui me suis mis à l'eau, c'est la mer qui m'a pris et qui ne m'a plus quitté.

Je voulais vivre.

Des vagues comme des montagnes! Il faut monter avec elles. Attention qu'elles ne vous versent pas sur la tête comme une charretée de cailloux! Chacun pour soi et tant pis pour les camarades.

LOUIS—Vous voilà au sec.

TURELURE—Oui. J'attends ce que tu as à me dire.

LOUIS—Je sais que vous me tenez. Vous, m'avez suivi de loin avec une patience de chasseur.

Toutes les routes autour de moi sont bouchées. Vous avez bien réfléchi et vous n'en avez pas oublié une.

Vous le savez, je ne puis faire face à l'échéance, du 30.

Faute de quoi je suis saisi et vendu par le compère Habenix.

TURELURE—Il te reste l'armée que tu as désertée,

Et qui est toujours ouverte aux hommes de notre sang. Tu peux toujours compter sur moi pour ton avancement,

Pour un avancement raisonnable.

LOUIS—Saisi, vendu.

TURELURE—Il te reste les espérances.

LOUIS—C'est vrai, il me reste l'espérance.

TURELURE, chantonnant.

Quand papa lapin mourra,
J'aurai sa belle culotte!
Quand papa lapin mourra,
J'aurai sa culotte de drap!

LOUIS—Je vous cède une terre toute molle et nettoyée, une belle terre sans aucun venin, pure comme une pucelle, vous n'y trouveriez pas une racine, pas une pierre aussi grosse que le poing.

C'est moi qui ai fait cela et j'ai manqué d'y crever.

TURELURE—Je vais te dire un secret, mon garçon. Je me fous de ta terre et de ton travail.

Tu n'es qu'un paysan et tu ne vois pas autre chose que la terre qui fait du fruit.

Mais pour moi c'est autre chose qui me paraît bien doux et sucré!

LOUIS—Le «Chapeau de gendarme», n'est-ce pas? Mes sept arpents au bord de la mer près du Camp-des-Zouaves?

TURELURE—Tu l'as dit, mon petit enfant! c'est tout chocolat!

Ah, quels beaux Magasins-Généraux nous allons y construire et matière à warrants!

LOUIS—Et vous ne ferez rien de ma terre de la Mitidja?

TURELURE—Rien du tout, mon capitaine! Pourquoi se donner tant de mal quand il n'y a qu'à attendre, les bras croisés?

Si le pays se développe, nous profiterons du travail des autres.

LOUIS—Écoutez, mon père, je ne vous demande rien; laissez moi seulement comme régisseur sur ma terre,

Sur votre terre, veux-je dire.

TURELURE—Non, le plus sur est d'arrêter les frais et risques,

Et de laisser faire aux gens de cœur.

LOUIS—C'est votre idée?

TURELURE—Oui, mon fils, c'est mon idée.

LOUIS—Et est-ce qu'il ne vous a jamais frappé, Monsieur le Comte,

Qu'il peut être dangereux de réduire un homme au désespoir?

TURELURE—Je n'ai peur que des optimistes.

Il n'y a rien de moins dangereux qu'un homme désespéré;

Quand on est hors de sa portée.

LOUIS, mettant la main sur le sac—Vous n'êtes pas hors de ma portée.

TURELURE—Louis, tu es trop de mon sang pour sauter dans la mare à Gribouille.

LOUIS—Ne vous y fiez pas trop, je vous le conseille. Oui, regardez-moi, Monsieur, vous m'avez bien regardé?

Et ne quittez pas cette table, je vous le défends! Ne bougez bras ni jambes, je vous dis! Fixe!

Ah! Ah! je vois une grosse bosse sous votre redingote. C'est l'argent que vous a donné Habenix?

TURELURE—Ne fais pas de bêtises.

LOUIS—Et vous, ne faites pas le dévorant avec moi, je vous le conseille, Monsieur mon père!

Vous voulez voir ce qu'il y a dans ce petit sac?

Il ouvre le sac et en tire les deux pistolets qu'il arme et place soigneusement devant lui.

TURELURE—Gamin, ce que tu fais est de bien mauvais goût.

Si tu tires, on viendra.

LOUIS—Tout le monde est dans l'autre aile de la maison,

Par les soins de Sichel.

TURELURE—Par les soins de Sichel! je comprends. Quoi donc, c'est sérieux?

LOUIS—Je n'ai pas le choix des moyens, je marche, je ne suis pas libre!

Mon père, je vous en supplie, comprenez qu'il n'y a aucun moyen de reculer.

Je ne suis pas libre! Il me faut cet argent! Je dois!

Je dois cet argent et il faut à tout prix que je le restitue, ou je perds l'honneur, je suis entièrement perdu!

Je vous dis que je dois avoir cet argent.

—Ne bougez pas!—Mon père,

Vous m'avez pris tout ce que j'avais.

TURELURE—Tu n'avais rien du tout.

LOUIS—Gardez-le.

TURELURE—Mille grâces.

LOUIS—Mais donnez-moi ces dix mille francs.

TURELURE—Non. C'est non. Moi non plus, je ne peux pas, je ne peux pas te les donner.

LOUIS—Ces dix mille francs qui ne sont pas à moi, ni à vous; et qui ne sont pas à celle-là même qui me les a prêtés.

TURELURE—Eh bien, elle a pris ses risques.

LOUIS—Je vous assure qu'il me faut ces dix mille francs et que je les aurai.—Ne remuez pas ainsi, je vous en prie, cela me fait mal au cœur.

TURELURE—Et qu'est-ce qui arrivera, pauvre bénêt, si tu lui rends ces dix mille francs?

LOUIS—Cela m'est égal.

TURELURE—Crois-tu qu'elle t'épousera, ruiné comme tu l'es?

LOUIS—Je n'en sais rien.

TURELURE—Jamais, je te dis! jamais! elle me l'a dit.

LOUIS—Raison de plus pour que vous me donniez cet argent.

TURELURE.—Elle fout le camp avec et c'est fini.

LOUIS—Qu'est-ce que cela peut vous faire?

TURELURE.—Ne vois-tu pas que si tu lui rends cet argent,

Nous perdons toute prise sur elle? Ce n'est pas plus ton intérêt que le mien. Qu'est-ce que cela peut me faire, bougre d'égoïste?

Si j'étais son mari, je ne lui donnerais jamais d'argent que sur vu des notes.

LOUIS—Son mari?

TURELURE—Eh! Tu te crois toujours tout seul au milieu de tes jujubiers, espèce de sauvage!

LOUIS—Ainsi, c'est sérieux et je le tiens de votre bouche même;

Vous m'avez pris mon bien et maintenant, tu veux me chauffer ma femme!

TURELURE—C'est toi qui la laisses aller.

LOUIS—Vous lui avez demandé, n'est-ce pas?

TURELURE—Bon, j'ai été repoussé avec perte.

LOUIS—Laissez-la donc tranquille?

TURELURE—Laisser une chose qu'il me faut? Je ne puis quand je le voudrais.

(Geste de LOUIS).

Louis, mon fils, ne me tue pas! Cela ne te servirait à rien. Tu n'auras pas ma fortune. Oui, je t'expliquerai! J'ai des arrangements avec Sichel, elle a tout, j'ai pris une assurance!

LOUIS—Ne me provoquez pas!

TURELURE—J'ai eu tort, j'ai fait le brave. Ce n'est pas ce que je voulais dire! Je me suis laissé entraîner.

Oui, j'ai eu des torts envers toi, laisse moi un peu de temps, je ferai ce que tu voudras!

Je ne suis pas brave. Tu verras comme on tient à la vie quand on est vieux! les jours comptent.

Ne me fais pas de mal, Louis!

LOUIS—Donnez-moi ces dix mille francs.

TURELURE—Je ne peux pas, Louis! Attends un peu! Aie pitié de moi, mon enfant! Cela ne m'est pas possible.

LOUIS—Savez vous une chose, mon père? Savez-vous ce qu'elle m'a dit?

Vous n'êtes pas libre, dites-vous, et je ne le suis pas non plus, et elle ne l'est pas davantage.

Il lui faut cet argent que vous avez et qui n'est pas à elle.

TURELURE—Tout ce que j'ai, si elle veut, est à elle.

LOUIS—Eh bien, soyez content, elle veut. Oui, si je ne lui rends pas ce dépôt dont elle est saisie,

Elle est prête à se laisser épouser.

TURELURE—Louis, c'est une bonne parole. A cause de cela, je te pardonne tout le reste.

Elle est si jeune et si gentille, c'est un rayon de soleil dans ma vie.

Et que ses bras sont blancs! j'ai vu ses bras à dîner, l'autre jour. Il me faut ces bras-là.

LOUIS—Et cela vous est égal de vous faire épouser par nécessité?

TURELURE—Nécessité engendre la crainte, qui est la moitié de l'amour chez une femme.

LOUIS—Et la moitié de la sagesse chez un vieux turlupin.

TURELURE—Louis, tu as eu tort de me dire qu'elle voulait m'épouser.

LOUIS—Elle veut. Vous avez touché son cœur.

TURELURE—Comment veux-tu que je fasse maintenant?

Je t'aurais encore donné cet argent, brigand, bien que ce soit dur.

LOUIS—C'est plus dur encore de mourir.

TURELURE, avec un gros soupir.—C'est vrai, c'est encore plus dur de mourir.

Mais il n'y a pas moyen de faire autrement.

LOUIS—Soyez sage.

TURELURE—Non!

Tu peux tout demander à un Français

Excepté de faire le chapon et de renoncer à une femme par contrainte.

Cela, c'est impossible! cela, non! Je suis Français et tu ne peux pas me demander cela.

Tu peux tuer ton père, si tu le veux.

LOUIS—C'est votre dernier mot?

TURELURE—Tue-moi si tu le veux...

Non, ne me tue pas, j'ai peur!

LOUIS—L'argent.

TURELURE—C'est impossible! Tu ne crois pas en Dieu, Louis?

LOUIS—Je n'y crois pas.

TURELURE—Je suis perdu, je ne suis entouré que de figures impitoyables!

Voici mon fils, et je me tiens au milieu de ces deux femmes qui me conduisent à la mort avec un sourire funèbre!

LOUIS—Est-ce que vous y croyez?

TURELURE—J'y crois! je suis le seul croyant et votre bestialité me fait horreur!

Tu ne comprends pas un homme du vieux temps.

J'y crois de tout mon cœur! Je suis un bon catholique à la manière de Voltaire!

Non, non, je ne ris pas! Mon fils, ne me tue pas! ne me tue pas, mon enfant!

LOUIS, le couchant en joue avec les deux pistolets.—L'argent!

TURELURE, claquant des dents et essayant de tenir bon.—Non. C'est impossible. Ne me tue pas!

LOUIS—L'argent, voleur!

TURELURE—Non!

LOUIS—Mon argent, voleur! mon argent, voleur! les dix mille francs, voleur!

(Signe que non).

(LOUIS tire à la fois avec les deux pistolets. Les deux coups ratent. TURELURE reste un moment immobile et les yeux révulsés. Puis la mâchoire s'avale et il s'affaisse sur un bras du fauteuil.

(LOUIS s'approche de lui, ouvre les vêtements, tâte le cœur, fouille dans les poches, prend l'argent, remet le corps en position. Lui-même, debout et les bras croisés le regarde fixement).

(Entre LUMÎR)