SCÈNE I

SICHEL, PENSÉE


Fin janvier 1871. Une chambre dans un palais de Rome.

PENSÉE, debout, la main appuyée sur une table et aspirant l'odeur d'une grande corbeille de magnolias et de tubéreuses qui est placée au milieu.

PENSÉE.—Que ces fleurs sentent bon, elles m'enivrent, c'est à peine si je puis les supporter. Leur odeur est si forte qu'elle me donne le vertige.

SICHEL.—Pourquoi les a-t-on laissées ici? Je voulais les faire enlever. Tout te fait mal en ce moment.

PENSÉE.—Non. Laisse-les.

SICHEL l'a aidée à se rasseoir.

SICHEL.—Veux-tu que j'ouvre un peu la fenêtre?

PENSÉE.—Oui. Laisse entrer ce dernier rayon si doux jusqu'à moi,

La couleur rouge du soir.

Laisse entrer Rome jusqu'à moi.

SICHEL entrouvre la fenêtre.

Rumeur de cloches au dehors.

PENSÉE.—C'est l'heure de l'Ave Maria.

SICHEL.—Ces fatales cloches me serrent le cœur. Qu'est-ce qu'elles disent ainsi à coups pressés?

PENSÉE.—Moi je les aime, je les connais toutes, les petites et les graves, toutes proches et celles qui sont le plus loin,

Tant que toute la Ville Sainte autour de moi se dispose, édifiée par le son. Pures cloches, au lieu de tant de paroles ce serait bon de résonner comme elles

Soi-même et de n'être éternellement que la et mi.

Ah, je voudrais voir Dieu comme elles, ne serait-ce que le temps de compter jusqu'à cinq.

SICHEL.—Et moi, si je puis voir Dieu, mon enfant,

Ce ne sera jamais que dans tes yeux, quand ils se seront ouverts.

PENSÉE.—Faites moi un peu de musique, maman.

SICHEL, se levant.—Que veux-tu que je te joue?

PENSÉE.—Non. Reste avec moi. La musique m'empêcherait d'entendre.

SICHEL.—C'est ainsi que je te vois toujours attentive et attendante

Comme si tu n'avais d'oreilles que pour ce qui au dehors va arriver.

PENSÉE.—Il n'arrivera personne.

Silence.

Et comment ferais-tu mère, si tu n'avais que l'ouïe et le toucher

Pour construire une ville comme celle-ci?

Rien qu'avec des voix qui viennent de divers côtés, le roulement des voitures, une femme qui chante, une querelle, un marteau qui tape, un cri d'oiseau,

Avec la différence du chaud et du froid, toutes les nuances qu'il y a dans l'ombre, tous ces souffles divers,

Et ce sens de la vision, qui est absente, réparti sur tout mon corps?

C'est à moi d'arranger une ville de tous ces sons qu'elle modifie comme les murailles font de la lumière,

Cette Rome merveilleuse avec ces escaliers qui montent vers de grands jardins, ces rues disposées pour les pas de la procession,

Et au sortir de beaucoup d'ombres ce que tu m'as dit: tout-à-coup ces palais couleur de jour. Ah, ce doit être beau!

Je suis comme un enfant le premier jour qu'il se réveille, dans une chambre fermée, dans un pays inconnu.

Ce monde qui vous semble si naturel, il est invisible pour moi. J'y suis comme si je n'y étais pas. Le séjour, d'ailleurs, ne sera pas long. Il me faut faire ma provision pendant que j'y suis.

Je ne le connais que par ce que tu me racontes. On m'a fait des yeux sans doute qui ne lui étaient pas adaptés.

Et lorsque je le verrai peut-être, ce sera bien loin en arrière lorsque déjà il fuit.

Comme le passager qui s'est réveillé trop tard et qui ne voit plus le rivage et la ville qu'on lui montre avec ses monuments

Autrement qu'une longue ligne là-bas dans la grande lumière du matin,

Presque pareille à l'écume.

SICHEL.—Il y a quelqu'un qui t'aime sur la jetée qui te fait signe avec son mouchoir.

PENSÉE, elle se pose la main sur le flanc comme si elle ressentait une douleur subite.

SICHEL.—Qu'y a-t-il?

PENSÉE.—J'ai senti un mouvement en moi.

SICHEL, à demi voix.—L'enfant?

PENSÉE, de même.—C'est lui.

SICHEL, comme pour elle-même.—Sans doute. Quatre mois se sont écoulés.

PENSÉE.—Mon enfant a bougé en moi!

SICHEL.—Pourquoi n'écris-tu pas à Orian?

PENSÉE.—Lui-même ne m'a pas écrit une seule ligne.

SICHEL.—Mais moi, je lui ai écrit pour toi, il y a quinze jours.

Silence.

Oui, je m'y suis décidée,

Bien que tu me l'aies défendu.

Silence.

Tu ne me grondes pas?

PENSÉE.—Non. Cela ne fait rien.

SICHEL.—Mais pourquoi Orso, lui aussi, nous laisse-t-il sans nouvelles,

Alors que nous recevions une lettre de lui chaque semaine?

—On m'a dit qu'il devait venir ici, chargé d'une mission.

Aucun mot de lui depuis cette nouvelle année.

PENSÉE.—Il y a eu des mouvements de troupes.

SICHEL.—J'ai peur que quelque chose ne soit arrivé.

PENSÉE, montrant la corbeille.—Il n'est arrivé que ces belles fleurs.

SICHEL.—Je voudrais bien savoir qui nous les a envoyées.

—Je suis inquiète pour ton père aussi. Il est là-bas tout seul dans ce pays froid. Je suis sûre qu'il ne se soigne pas comme il faut. Il est si imprudent. Lui aussi, pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!

PENSÉE—Tout cela n'est pas important.

SICHEL.—Qu'est-ce qui est important?

PENSÉE.—Ce qui est important c'est que mon enfant vit!

SICHEL.—Il faudra que nous ayons quitté Rome bientôt.

PENSÉE.—Pourquoi?

SICHEL.—Nous irons à Paris en grand secret. Là tout peut se cacher.

PENSÉE.—Il n'y a rien à cacher.

SICHEL.—Je n'ai rien osé dire à ton père. Il est terrible pour ces genres de choses et tout ce qui est de notre considération. Grand Dieu, je le vois d'ici!

Mais laisse moi faire, mon enfant. Ta mère est fine et sait plus d'une adresse. Nous saurons dérober à tous cet enfant de l'amour.

PENSÉE.—Crois-tu que je vais abandonner mon enfant?

SICHEL.—Laisse moi croire ce que je veux. A chaque jour sa peine. Qui te dit cela?

Ne m'ôte pas l'esprit et le courage que je puis avoir, j'en ai besoin.

PENSÉE.—Mère, as-tu honte de moi, toi aussi?

SICHEL.—Honte de toi. Pensée!

PENSÉE.—Il n'est personne au monde plus fière que je ne le suis.

SICHEL, lui posant la main sur le genou.—Va, mon enfant, je sais ce que tu souffres.

PENSÉE, à voix basse.—C'est vrai, mère, c'est dur pour moi. J'étais faite pour être irréprochable,

Je souffre de tous ces yeux qui me regardent. Une aveugle, comment peut-elle se défendre?

—Et que pensera-t-on de lui?

SICHEL.—Moi, je suis avec toi. Que nous fait le mépris de tous? J'y fus habituée jadis et la honte est pour moi comme une patrie retrouvée. Pauvres femmes! Dieu est avec nous dans notre petitesse.

PENSÉE.—Qu'est-ce qu'on peut me faire après tout?

Maintenant, il y a mon enfant avec moi pour partager mes ténèbres!

SICHEL.—Maintenant, tu sais ce que c'est que d'être mère.

PENSÉE.—Que c'est singulier de penser qu'en ce moment il se fait de moi des yeux qui seront capables de voir et que je porte ces étoiles vivantes dans mon sein!

SICHEL.—Qu'est-ce qui serait à soi sinon ce petit que l'on a fait de soi-même?

PENSÉE.—Il me verra et je ne le verrai pas. Les autres mères guident leur enfant, c'est lui qui guidera la sienne,

Chancelante à jamais au travers de ces choses inconnues qu'il trouvera si sûres.