SCÈNE III
Entre ORSO.
PENSÉE.—Orso, il nous faut de ce pas annoncer à ma mère que nos fiançailles sont rompues.
ORSO.—Nous y sommes donc enfin, vous voyez que mon conseil était bon.
Vous l'ai-je pas amené au bon moment?
PENSÉE.—C'est vous qui êtes bon, Orso, et je vous aime bien.
ORSO.—C'est tout ce qu'il me faut. Vous aurez toujours la première place dans ce cœur de gendarme.
PENSÉE.—Vous n'avez pas trop de peine?
ORSO.—Juste ce qu'il faut. Juste assez pour cette ombre de mélancolie qui sied à une mâle figure.
PENSÉE.—Ne plaisantez pas.
ORSO.—Me voilà bien débarrassé. Grand Dieu, qu'aurai-je fait de cette Madame Cogne-partout?
PENSÉE.—Si aveugle que je sois, je ne suis pas mal arrivée où je voulais,
Et, pour avoir des yeux, celui-ci n'a pas su fuir si loin qu'il ait réussi à m'échapper.
ORSO.—Comptez sur moi pour le maintenir dans le devoir.
PENSÉE.—Est-ce vrai qu'il y a tant de danger pour lui?
ORSO.—Il ne faut pas qu'on vous le détériore, pas vrai?
PENSÉE.—Il est persuadé de ne pas revenir.
ORSO.—Et moi, je vous dis que je vous le ramènerai.
PENSÉE.—C'est la mort qui me l'a rendu accessible.
ORSO.—Pourquoi parler de sa mort, vous aussi? C'est vexant. Je n'aime pas que vous parliez ainsi.
PENSÉE.—Et quand ce serait la mort, et quand il n'y aurait eu que ce seul moment,
Ce moment tout de même je l'aime, et c'est assez pour moi, et rien ne peut empêcher qu'il existe.
Ainsi, malgré ce voile indéchirable qui m'entoure, ainsi l'amour a pénétré jusqu'à moi, et rien n'a su m'en défendre! Il m'aime, je crois en Dieu! Il n'y a plus de mort pour moi, il n'y a plus de nuit! Ah, le bonheur est une chose si grande qu'il n'était pas en mon pouvoir de lui échapper!
Il y a beaucoup de femmes plus belles que moi, et cependant c'est moi qu'il a choisie! Il y a beaucoup de femmes qui sont capables de voir, et moi j'ai les yeux fermés à toute autre chose que son amour!
Loué soit Dieu, parce que je lui ai paru désirable! Loué soit Dieu parce qu'entre toutes il a désiré ces choses seules que j'étais en état de lui donner!
J'étais donc dans ma nuit sans le savoir maîtresse de ces grands trésors.
Ah, puisqu'il m'a aimée aveugle, c'est d'être plus aveugle encore que je désire.
Et non seulement que je ne le voie pas, mais qu'il ne me voie pas non plus, et non plus ce visage périssable, mais cette chose seulement que je lui ai donnée et qui est à lui, et que ni la vie ni la mort ne seront capables de lui arracher!
Et puisqu'il m'a aimée dessaisie, c'est d'être plus pauvre encore que je désire, gratuite entre ses bras, inexplicable à tous.
Et au regard de cet honneur que le monde accorde, plus dépourvue qu'aucune de celles-là sur qui un nom Juif est écrit.
Dans la nuit où j'étais il a bien su me trouver et s'il faut maintenant que lui aussi disparaisse aux yeux de ceux qui voient,
Ce n'est pas cette nuit-là à mon tour qui me fera peur et qui sera suffisante à me séparer de lui.
ORSO.—Et moi, Pensée, est-ce que je serai toujours votre ami?
PENSÉE, lui tendant la main.—Mon grand ami.
ORSO.—Quand la paix sera revenue, il faudra que vous me preniez un jour et que vous m'expliquiez pourquoi j'ai eu de l'amour pour vous, jadis.
PENSÉE.—Est-ce que vous n'en avez plus?
ORSO.—Qu'est-ce qu'il faut que je réponde?
PENSÉE.—Cela me fâcherait que vous me répondiez non.
ORSO.—Je ne vous aime pas comme mon frère. Vous me suffisiez telle quelle. J'aurais été patient avec vous.
Il y a bien des hommes qui ne sont pas autrement sensibles, et qui pleurent parce qu'une joue d'enfant ne s'est jamais posée contre la leur.
Il y a quelqu'un qui se serait alourdi entre leurs bras. Cette décoloration solennelle de la femme en proie à un autre être qui se fait d'elle.
Et moi d'abord, je vous avais admirée, vous me sembliez si fière et si forte. Oui, vous fouliez le sol avec tant de grâce et de dignité.
Puis quand j'ai su que vous étiez aveugle,
Avec cet air de reine, avec ce visage de jeune dieu,
C'est cela qui vraiment m'a touché. De vous sentir si faible avec moi, sans aucun chemin si je n'étais pas avec vous,
Cela m'aurait expliqué toute la vie.
D'avoir votre petite main dans la mienne, c'est cela qui m'aurait donné de la force.
Cette main, où cela aurait-il été meilleur pour elle que dans la mienne?
PENSÉE.—Ne pensez pas que vous m'ayez caché cela jusqu'ici.
ORSO.—Ça ne fait rien, Pensée. N'en dites pas plus long. Un homme aussi peut avoir de la pudeur.
J'ai gagné cela du moins sur mon frère, c'est que je suis libre, léger comme une plume au vent. Lui est lourd, retardé, il vous aime trop. Il ne va pas à la guerre comme j'y vais.
C'est bon d'être entièrement léger, c'est bon d'être libéré de toutes les tâches de la vie. Gais, chantants, le col arraché de la chemise! Oui, même parmi les âmes, je crois qu'on reconnaîtra à leur air ceux-là qui sont morts à pleine poitrine, en pleine jeunesse!
Une âme de vingt ans, c'est cela qui flambe dans le soleil de Dieu!
C'est une chose si facile que de mourir et on ne vous aura pas demandé autre chose. Mourir en hommes au lieu de vivre bassement en esclaves, en spécialisés.
Voici toutes les aubes à la fois, le premier rayon de grand soleil qui vous flambe la fenêtre d'un seul coup avec le cœur!
C'est pour cela qu'on voit des morts avec des visages si beaux, ils sont comme des enfants qui regardent.
Ils ne regrettent rien. Mourir pour la patrie est une chose si belle qu'ils en gardent un sourire ébloui.
—Venez, Madame la Taupe. Venez, Madame la Chauve-Souris. Donnez-moi le bras. Je m'en vais vous ramener à votre Maman.
Ils sortent.