SCÈNE I
La scène est à Rome, le jour de la fête de Saint Pie, le 5 mai 1869, qui est aussi l'anniversaire de la mort de Napoléon. Fête travestie dans les jardins de la Villa Wronsky d'où l'ont domine toute la ville. Une belle nuit où flotte encore la rougeur du crépuscule. Tous ces arbres à la verdure foncée.
PENSÉE DE COUFONTAINE (costume d'Automne).
SICHEL (La Nuit), au bras du
PRINCE WRONSKY (Le Fleuve Tibre).
PENSÉE, avec une expression d'angoisse, au milieu de la scène, elle fait un pas en allongeant le bras comme si elle allait tomber.—Mère, où es-tu?
SICHEL, courant à elle.—Pensée, me voici, mon enfant.
LE PRINCE, s'approchant.—Vous êtes souffrante, Mademoiselle?
PENSÉE.—Ce n'est rien.
SICHEL, la soutenant.—Quelque malaise de jeune fille. Pensée, mon enfant. (Elle la fait asseoir sur un banc.) Excusez-nous, Prince, je vous prie, ce n'est rien.
LE PRINCE.—Je laisse donc l'Automne entre les bras de la Nuit.
Il sort.
Moment de silence.
PENSÉE, relevant la tête, avec un faible sourire.—Je crois bien que je me suis évanouie.
SICHEL.—Pensée, c'est moi. Pourquoi me faire peur ainsi?
PENSÉE.—Me voici de nouveau vivante. C'est doux de revoir la lumière.
SICHEL.—Ne me perce pas le cœur.
PENSÉE.—Mais peut-être que si je voyais je n'entendrais pas aussi bien.
SICHEL.—Tu m'entends, mon enfant bien-aimée, et tu sais que je t'aime.
PENSÉE.—Oui, mère.
SICHEL.—Ne me regarde pas ainsi avec ces yeux si beaux.
PENSÉE.—Est-ce que mes yeux sont beaux?
SICHEL.—Les autres reçoivent la lumière, mais les tiens la donnent.
PENSÉE.—Et personne en les voyant ne penserait que je suis aveugle?
SICHEL.—Ne dis pas ce mot.
PENSÉE.—C'est vrai qu'on peut me voir rien qu'en me regardant?
SICHEL.—Ce que peuvent voir nos yeux à nous.
PENSÉE.—Il y a donc en ceux-ci une grande puissance.
SICHEL, lui caressant la main.—Ce sont deux beaux yeux bleus, d'un bleu pur et presque noir.
PENSÉE.—«Comme le raisin en sa saison.»
SICHEL.—«Comme le raisin en sa saison», oui, c'est ce que je t'ai dit un jour, tu te rappelles? ce matin que nous étions sorties ensemble de si bonne heure.
Et tu voulus alors te rendre sensibles ces grappes toutes lustrées de la fraîcheur nocturne,
Entre les feuilles qui étaient devenues comme de l'or sous tes doigts, mon bel Automne.
Silence.
PENSÉE.—Que c'est gentil de me faire comprendre les choses. Que c'est gentil de ne pas me parler comme à une ..., comme à une infortunée.
«Bleu.»
Crois-tu que cela ne réponde à rien pour moi?
SICHEL.—Je ne sais que tu sais tout.
PENSÉE.—«Bleu, rouge, de l'or, la belle couleur verte», crois-tu que cela ne réponde à rien pour un aveugle?
Tout cela est en lui d'avance comme le monde avant qu'il ne fût fait.
La pauvre âme en ce qui est d'elle fournit tout ce qu'il faut pour voir.
Chaque couleur et la plus petite nuance.
Moi aussi, je puis en parler et il ne faut pas me le défendre.
SICHEL.—Ce soir si beau...
PENSÉE.—J'en jouis autant que toi, mère!
Tout à l'heure, oui, c'était vraiment de l'or, je le sais, cette impression solennelle, cette température divine, cet air sur ma face, cette caresse sur mon corps nu dont je sens toutes les variations,
Par quoi s'annonce la Nuit,
Désirée de beaucoup, comme moi, je désire le jour.
La vigne aussi, eh bien, où sont ses yeux? et auprès d'elle qui est-ce qui connaît le soleil? c'est de lui que sont faites ces grappes à mes tempes!
Les autres autour de moi, toutes ces personnes,
Qu'est-ce qu'ils savent des choses, n'en prenant bien vite que ce qui leur est nécessaire, deux clins d'œil pour se guider au travers de leur petite comédie?
Mais moi tout me parle, tout me touche jusqu'au fond du cœur.
—Cette voix par exemple que j'entends.
SICHEL.—Je n'entends point de voix, ma fille.
PENSÉE.—Tu ne l'entends pas, mère, mais moi, je l'ai entendue. Il a cessé de parler et je l'entends encore. Il parle et mon âme tressaille de l'entendre.
SICHEL.—Pensée, qui est-ce?
PENSÉE.—Qu'importe? Il n'a point de nom. J'ai entendu seulement cette parole qui parlait.
SICHEL.—Pensée, qui est-ce?
PENSÉE.—Et que veux-tu savoir, quand lui-même ne sait rien encore? Heureuse que je suis, c'est lui qui m'a choisie ce soir entre toutes les autres jeunes filles, sans qu'il le sache.
SICHEL.—Et c'est cela tout à l'heure qui t'a causé une émotion si vive?
PENSÉE.—J'ai perdu mes repères quelque peu.
SICHEL.—Je n'étais pas loin de toi.
PENSÉE.—Je suis perdue désormais partout où je ne suis pas avec lui.
SICHEL.—Parole dure pour ta mère.
PENSÉE.—Pardonne, je ne sais ce que j'ai dit.
Et quand il ne serait jamais à moi, rien ne peut empêcher que je l'aie trouvé.
Je l'ai trouvé, et lui, me trouvera-t-il dans les ténèbres où je suis?
Cette joie inattendue, et ce malheur qu'elle m'a révélé,
Tout cela d'un même coup comme une lame en plein cœur.
SICHEL.—Va, il ne t'aimera pas comme je t'aime.
PENSÉE.—M'aimer, grand Dieu! Et qui parle de cela? Quel mot dis-tu? Oui, je le veux! Il ne me connaîtra jamais. Que parlais-je de ténèbres? Heureuses ténèbres, qui me permettent d'y être si bien cachée!
Ah! je n'y suis plus seule désormais et la découverte de ce seul moment est assez grande! Viens, fuyons! Comment me laisserais-je enlever mon secret? Que fera-t-il d'une aveugle? Que ferai-je s'il vient à me deviner? C'est sûr, il me repoussera. Que ferai-je s'il me méprise, ou si seulement il vient à s'apercevoir de ce sentiment?
—Belle? Tu m'as dit quelquefois que j'étais belle, maman?
SICHEL.—Trop pour que tu me sois laissée.
PENSÉE.—Aussi belle que la plus belle en ce monde que je ne connais pas?
SICHEL.—Tu le sais et ton jeune cœur en toi suffit pour te l'apprendre.
PENSÉE.—Dis, est-ce que tu m'as fait bien belle ce soir?
SICHEL.—N'as-tu pas entendu ce que disait le Prince tout à l'heure?
PENSÉE.—C'est vrai que tu as fait de moi un si bel Automne.
Qu'on l'appelle à bon droit cette saison où le soleil est plus près de nous et qu'il se laisse vendanger à pleins rayons,
Comme une vigne animée de tant de grappes qu'elle fait rompre tout et qu'elle ne réussit plus à tenir à ce mur où on l'avait crucifiée?
Un Automne si ardent, le moment qui consomme tout, que toutes les autres saisons y cuisent?
Ma grande vigne pleine de grappes qui croule dès que son maître y touche et dont il est comme submergé, ce grand pampre-ci que les bras ne suffisent pas à maintenir, ah, ce n'est pas avec les yeux seulement qu'il en connaîtra le fruit, voici l'ivresse pour les lui fermer!
Et pour en épuiser la sève, ce n'est pas affaire seulement que de la saisir.
SICHEL.—C'est ainsi que parle la Fiancée de Salomon dans nos livres.
PENSÉE.—Mon sang est le tien, mère.
SICHEL.—Oui, tu es une Juive comme moi. Et cependant il y a en toi quelque chose qui ne vient pas de nous autres et qui m'étonne.
PENSÉE.—Cela qui vient de mon père?
SICHEL.—Oui, ou de plus loin. Tu sais qu'entre ton père et moi, tu peux appeler cela un mariage, oui, ce fut une espèce d'alliance réfléchie.
—Quelque chose d'entièrement nouveau et qui n'est pas de nous.
PENSÉE.—L'important n'est pas de qui nous sommes nés, mais pour qui.
SICHEL.—Tu le sais?
PENSÉE.—Oui, mère, je le sais aujourd'hui.
SICHEL.—Et comment voudrait-il d'une aveugle et d'une Juive?
PENSÉE.—Tu as donc deviné qui est cette personne?
SICHEL, ambiguë, et tout bas.—Orso de Homodarmes.
PENSÉE.—Je ne sais qui est cet Orso.
SICHEL.—Celui qui te parlait tout à l'heure.
PENSÉE.—Je ne sais. Je ne l'écoutais pas.
SICHEL.—Mais lui te regardait.
PENSÉE.—Oui. Que m'importe.
SICHEL.—Mais ce n'est pas Orso que je voulais dire. Où avais-je la tête? C'est son frère, celui que nous sommes allées voir l'autre jour. Comment l'appelle-t-on? un nom étrange.
Orian de Homodarmes.
PENSÉE, lui mettant la main sur la bouche.
—Non, ce n'est pas lui.
SICHEL.—Ah, mon enfant, tu ne peux rien me cacher.
PENSÉE.—Non, ce n'est pas lui.
SICHEL.—Je le savais avant toi. Ce jour où nous sommes allées le voir dans sa maison, ce vieux petit palais que tu aimes tant et que tu nous as forcés à acheter.
Ce jour-là même j'ai reçu un avertissement.
PENSÉE.—Mais je ne l'aimais pas alors et l'avais à peine remarqué.
SICHEL.—Ah! c'est moi qui t'ai faite et je sais tout d'avance.
PENSÉE.—Pourquoi donc m'avoir amenée ici ce soir?
SICHEL.—Déjà j'avais parlé à ton père.
PENSÉE.—Mon père? Ils n'ont point de fortune.
SICHEL.—Oui, mais ils sont neveux du Saint-Père, Orian est son filleul.
PENSÉE.—Toi-même, mère, que dis-tu?
SICHEL.—Pensée, comment aimerait-il une aveugle et une Juive?
PENSÉE.—Oui cela est impossible.
SICHEL.—La fille de son ennemi? L'ennemi du Pape,—car il sait l'œuvre que fait ton père
A Rome et à Paris.
PENSÉE.—Non, il ne peut m'aimer.
SICHEL.—Sa maison même, nous venons de la lui prendre.
PENSÉE.—Pauvre garçon!
SICHEL.—Quelqu'un dit qu'il veut embrasser la carrière ecclésiastique.
PENSÉE.—Il reste Orso.
SICHEL.—Pour moi, c'est celui que je préfère.
PENSÉE.—Il ne me plaît pas.
SICHEL.—Mais comment peux-tu les distinguer? Leurs voix sont si semblables,
Que je ne puis y voir différence, pour mon oreille qui est celle d'une musicienne.
PENSÉE.—Non, ils ne sont pas semblables.
SICHEL.—C'est Orso qui est le plus fort et le plus beau. On ferait quelque chose de lui.
PENSÉE.—Oui. C'est peut-être lui que j'aimerais si je voyais clair.
SICHEL.—Orian ne pense pas à toi.
PENSÉE.—Mais s'il venait à y penser cependant...
SICHEL.—Nous ne le verrons plus.
PENSÉE.—Et quelle manière m'as-tu donné de cesser de le voir?
SICHEL.—Pardonne-moi!
PENSÉE.—S'il venait à penser à moi,—et je sais qu'il n'y pense aucunement, tu dis vrai! Le voici non loin de moi comme un homme entièrement libre et dégagé,
Sans savoir que cela n'est pas et de quel lien je lui suis déjà attachée,
Oui, qu'il le veuille ou non...
SICHEL.—Ce lien peut-se rompre encore.
PENSÉE.—S'il venait à y penser cependant,
Que faire alors? où le fuir? quel moyen de me retirer?
S'il venait à penser à moi,
Ce n'est pas parce que je suis aveugle qu'il cessera de voir ma part de la lumière! Ce n'est pas parce que je n'ai point d'yeux qu'il ne me voit pas! Ce n'est pas parce que je ne connais point mon visage qu'il l'ignore!
Ce n'est point parce que je suis privée de tout que je puis aussi me passer de lui!
SICHEL.—Mais lui peut se passer de toi.
PENSÉE.—Qui le sait?
SICHEL.—Crains de lui faire pitié.
PENSÉE.—C'est à lui de craindre.
SICHEL.—Quel orgueil un homme tirera-t-il de cette femme qui l'aime sans le voir?
PENSÉE.—C'est à lui de voir, c'est à moi d'être assez belle pour qu'il me voie et que je voie par lui.
SICHEL.—Mais il ne t'aimera pas.
PENSÉE.—Et moi, est-ce que je demandais de l'aimer?
SICHEL.—C'est moi seule qui t'aime.
PENSÉE.—Oui, mère.
SICHEL.—Cet homme que tu ne connais pas et qui ne te connaît pas davantage! Et quand même j'aurais voulu que tu l'épouses, maintenant je ne le veux plus! Ah, tu l'aimes, je le vois, et c'est cela qui m'épouvante! De tels sentiments la fin ne peut être heureuse.
PENSÉE.—Mère, est-ce que j'ai été une fille mauvaise jusqu'ici? une personne déraisonnable et qui ne sait ce qu'elle veut?
SICHEL.—Non, Pensée, tu es ma sage enfant, la joie et le remords de ta mère.
PENSÉE.—Pourquoi le remords? Appelez-vous cette nuit où je suis un malheur?
SICHEL.—Plût au ciel que je puisse la prendre pour moi!
PENSÉE.—L'appelez-vous un malheur? Non, je le sais et je viens de l'apprendre, elle est le bonheur de ma vie, plus grand que je ne l'avais mérité.
Si je voyais, je serais moins à lui. Si j'étais moins obscure, il y aurait moins de bonheur à m'avoir trouvée.
SICHEL.—Cet homme qui nous est hostile, je le sens, je le sais. Peu de joie nous attend de sa part.
Bruit de voix au dehors.
PENSÉE, lui saisissant la main.—Mais non, si tu le veux, viens! Nous ne le verrons plus. Allons-nous-en.
SICHEL.—Partons. Et d'ailleurs je tremble de te laisser ainsi aller seule. Pourquoi ce caprice de n'avoir pas voulu que l'on sache encore que tu es aveugle?
PENSÉE.—Je viens à peine d'arriver en ce pays. Laisse les gens croire en moi pendant ces quelques jours.
Personne s'en est-il donc aperçu ce soir?
SICHEL.—Non. Tu te diriges partout dans ce jardin, non pas comme si tu voyais clair, c'est différent,
Mais parmi toutes ces choses nouvelles comme si tu t'étais entendue d'avance avec elles, une espèce de connivence.
PENSÉE.—Ne nous sommes-nous pas promenées ensemble hier dans ce jardin et ne m'as-tu pas tout expliqué?
SICHEL.—Et cette seule visite t'a suffi?
PENSÉE.—Viens!
Elles parlent en s'éloignant vers le fond, pendant que la scène se remplit peu à peu des personnages de la scène suivante.
Comment te faire comprendre? je ne sais, c'est quelque chose comme le don des trouveurs de sources.
Le pied seul me ferait connaître où je suis, mille bruits, mille touches, mille différences de son que vous n'entendez pas, mille signes aussi instantanés que le regard,
L'attention toujours éveillée, la conscience de ses mouvements, le sentiment de la distance, un peu de finesse.
Et même sans tout cela je suis avertie intérieurement de tout. Vous lisez, et moi je sais par cœur.