SCÈNE I

ORIAN, ORSO


ORSO.—Frère, ne sois pas si triste. Cela n'est pas déjà si amusant d'être parmi les vaincus, non, je n'aurais jamais cru que cela fût aussi désagréable.

Cet officier, qui recueillait nos armes et qui riait en me regardant. Il m'a reconnu et je le reconnaissais bien aussi. C'est un ancien camarade de loge. Bon Dieu, ne fais pas cette tête.

ORIAN.—La Révolution est entrée à Rome,—à Rome aussi—. Les cloches ne sonnent plus de même pour moi.

ORSO.—Il y a tant de choses déjà que Rome a vu entrer et sortir.

—Entre autres mon futur beau-père.

Une révolution à Paris, une autre à Rome, c'est trop pour ce descendant de jacobins, et cette chose monstrueuse est arrivée que subito, instantanément,

Il s'est trouvé sans place.

Sans place, comprends-tu? Pas plus de place sur la terre qu'un pur esprit.

Toutefois le vieux sang républicain n'a pas été long à parler, son collègue de Londres vient de mourir, cette nouvelle lui a donné des ailes.

Je l'ai accompagné à la gare ce matin. Il dit qu'il m'aime comme son fils. Il a ôté son cigare de sa bouche pour me dire cela.

ORIAN.—J'espère qu'il arrivera à Paris avant les Prussiens.

ORSO.—Les Prussiens? Qu'est-ce que les Prussiens?

Ce qui est important, c'est le collègue de Londres qui vient de crever, c'est cela qui lui pétille dans les veines. La France n'est pas concevable sans un Turelure pour la servir.

ORIAN.—Pauvre France! Eh bien, nous allons aider le beau-père dans cette tâche.

ORSO.—Ma foi, c'est une bonne idée que tu as eu de nous engager. Cette petite volée de plomb de la Porta Pia m'a chauffé le sang. J'ai hâte de me sentir un chassepot dans les mains.

ORIAN.—Et que deviendra le mariage?

ORSO.—Orian, grand âne, le mariage deviendra ce qu'il pourra. Depuis un an que je fais ma cour, ce que j'ai obtenu est vraiment peu,

Pendant que tu te promenais sur la côte d'Afrique.

Pourtant, je dois le dire, hier elle m'a dit tout à coup qu'elle voulait bien m'épouser.

ORIAN.—Hier?

ORSO.—Hier même. Ne fais pas cette figure.

Elle m'a mis ça dans la main. Tu penses si j'étais étonné.

C'est peut-être la nouvelle de ce départ qui a parlé à la petite imagination de Mademoiselle.

Oui, quand j'ai eu l'avantage de lui annoncer que je partais à la campagne, à ce coup, j'ai cru que j'allais l'intéresser.

ORIAN.—Qu'a-t-elle dit?

ORSO.—Elle a demandé si tu partais aussi.

ORIAN.—Ce n'est pas moi qui t'ai demandé de partir avec moi.

ORSO.—Malin! N'est-ce pas, j'allais te laisser aller seul. Un troupier comme toi.

—N'as-tu absolument rien à lui dire?

ORIAN.—Dis-lui adieu.

ORSO.—Court, mais substantiel.

ORIAN.—Sois éloquent à ma place.

ORSO, lui mettant la main sur le bras.—Orian, elle est ici et veut te parler.

ORIAN.—Quel est ce guet-apens?

ORSO.—Elle m'a demandé de la conduire ici.

ORIAN.—Vous avez combiné cela ensemble?

ORSO.—Et quand cela serait encore?

ORIAN.—J'ai promis de ne plus la revoir.

ORSO.—Dans huit jours nous serons tous les deux sur le champ de bataille.

Silence.

ORIAN.—Tu le veux, c'est bien.

Tout m'est indifférent. Je ne suis pas capable de dire non à rien.

Tu as bien choisi le lieu et le moment, ces ruines, ce jour couvert de septembre qui vous montre bien que tout est fini et que d'ailleurs tout était inutile.

Oui, je la reverrai, je le veux.

Qu'elle vienne. Je manque à ma promesse. Pourquoi serais-je la seule chose au monde qui n'est pas capable d'être vaincue?

ORSO.—Mon vieux, dans huit jours nous serons sur le champ de bataille, c'est sûr, et dans dix nous serons tous morts, c'est possible, et alors nous serons bien tranquilles.

Il faut que tu lui parles avant que tu ne disparaisses, d'une manière ou de l'autre.

Toutes les choses qui doivent être dites entre elle et toi, il est nécessaire qu'elles soient dites.

Il sort.