SCÈNE II

Un serviteur a ouvert les volets et la pièce tout entière apparaît. Le petit jour.

Il fait grand vent et il pleut à verse. La pluie flaquée avec violence ruisselle sur les carreaux. De grands arbres dont les branches touchent presque les fenêtres assombrissent la pièce. On entend par intervalle le cri âpre d'une girouette rouillée. Un chien au poil hérissé est couché devant la porte d'entrée.

Soudain un panneau de la bibliothèque s'écarte, découvrant pendant un moment l'ouverture d'une porte secrète. On aperçoit dans le fond la flamme d'un cierge et le coin d'un autel couvert de sa nappe avec le Missel. Entre un vieillard en soutane noire, la tête coiffée d'une calotte blanche.


LE PAPE PIE.—Mon fils, que la paix soit avec vous. C'est moi.

COUFONTAINE qui était debout, pensif à l'une des fenêtres, se retourne vivement et s'agenouille devant le vieillard qui lui donne sa main à baiser.

COUFONTAINE, relevé.—Saint Père, mangez et buvez, car la route a été longue et rude jusqu'ici, et votre repos court jusqu'à cette messe matinale.

LE PAPE PIE.—Quel est ce pain que vous voulez me donner à manger?

COUFONTAINE.—Un pain de loyale farine. Une maison chrétienne vous abrite.

LE PAPE PIE.—J'ai reconnu un bien ecclésiastique.

COUFONTAINE.—C'est ici l'abbaye des Cisterciens de Coûfontaine, que mes pères ont fondée et nourrie.

Ma cousine

Sygne l'a achetée sous dispense, le château étant brûlé,

Dormant brûlé, pour la dérober à la destruction, la gardant aux mains légitimes.

LE PAPE PIE.—Elle est cette pieuse jeune femme que j'ai communiée cette nuit?

COUFONTAINE.—Et je suis le Vicomte Ulysse Agénor Georges de Coûfontaine et Dormant, lieutenant du roi Louis en France pour Champagne et Lorraine.

LE PAPE PIE.—Quel est cet acte violent? Pourquoi m'avez-vous enlevé de ma prison?

COUFONTAINE, tirant un papier de sa poche.—Ordre signé de l'Empereur. C'est moi qui me suis chargé de l'exécuter,

Le porteur se trouvant empêché.

La chose a été faite comme il faut. Moscou est loin. Eh, qui n'honorerait une telle signature?

Une vraie traite en blanc sur tout l'Empire. Ils m'ont tous obéi comme à un ange du ciel.

(Il tend le papier au Pape qui le lit en silence et le lui rend)

Ainsi à moi tout seul j'ai tiré Pierre de sa prison.

LE PAPE PIE.—Je vous remercie, mon fils.

COUFONTAINE.—Vous êtes ici en sûreté. Qui viendrait vous chercher dans ce coin de la Marne?

C'est ici une vieille demeure secrète à l'écart,

Avec des sorties secrètes par les bois sur trois routes et deux vallées,

Pleine de caches et d'issues.

Je m'en suis servi bien des fois dans cette guerre que je fais.

LE PAPE PIE.—Et c'est de vous maintenant que Nous sommes le prisonnier?

COUFONTAINE.—Il est vrai. Mon père, vous êtes le prisonnier de votre fils.

Et je vous dirai comme Jacob quand il tenait l'ange si ferme:

Je ne vous lâcherai point que vous ne m'ayez béni.

LE PAPE PIE.—Pauvre enfant! vous voyez que Nous sommes capture difficile.

COUFONTAINE.—C'est Dieu même qui vous donne au Roi de France.

LE PAPE PIE, se tournant gravement vers le crucifix.—Ave, Domine Jesu.

COUFONTAINE.—C'est Notre-Seigneur-de-devant-Rheims, et le Roi lui ôtait son chapeau quand il allait se faire sacrer.

LE PAPE PIE.—Quelles nouvelles de toute la terre?

Car aucun bruit ne pénétrait jusqu'à Nous dans notre prison.

COUFONTAINE.—L'Usurpateur est à Moscou.

Il n'y a aucun bruit sur la terre que le pas des armées sur les routes et le roulement des roues qui roulent vers l'Orient.

Là-bas on dit qu'il y a eu je ne sais quoi,

Des villes de bois qui brûlent, une victoire vaguement gagnée. L'Europe est vide et personne ne parle sur la terre.

Il n'y a que l'attente du monde comme un homme surmonté et surchargé.

LE PAPE PIE.—Et c'est de Moscou que l'Empereur a trouvé le temps de penser à Nous, vieillard?

COUFONTAINE.—Vous êtes le refus de Dieu dans le silence de tous les hommes.

LE PAPE PIE.—Quel est ce fort de Joux dont parle votre lettre?

COUFONTAINE.—Une casemate dans la neige d'où l'on ne ressort pas.

LE PAPE PIE.—Il a plu à Dieu de nous retirer de la main ennemie.

COUFONTAINE.—Ensuite

Quelque conclave réuni au milieu des baïonnettes,

Quelque cardinal Fesch ou Maury

Fait pape, comme il a fait rois ses frères,

Aumônier du Grand Empereur.

LE PAPE PIE, levant le doigt.—Il y avait sur les routes de Judée des possédés qui, dès qu'ils voyaient Notre-Seigneur, se jetaient devant lui en pleurant et en criant.

Et tout en le poursuivant avec des injures et des pierres, ils ne cessaient de répéter: Jésus de Nazareth, pourquoi nous persécutes-tu?

Ainsi pendant tous les siècles les hommes impies avec le Vicaire du Christ.

Il n'y a plus de paix pour les hommes depuis qu'il est apparu entre eux comme une personne dénuée.

Ils arrangent entre eux de petits pactes pour un jour qu'ils appellent lois, sociétés, constitutions, états, royaumes,

Selon la puissance qui leur est donnée pour un jour et qui est bonne et bénie en elle-même.

Et ils pensent qu'ils ont arrêté la marche du monde, réglant toute chose pour toujours avec leur volonté particulière,

Et parce qu'ils ne savent là-dedans quelle part au juste Lui faire, il arrive qu'ils se mettent en colère contre Dieu

Qui ne veut point part.

(Il se tourne gravement vers le Christ)

Il est nu sans aucune chose qui lui appartienne.

(Silence)

Et ils voudraient L'arrêter et L'emprisonner, avec des règles et des barrières, des libertés et des concordats.

Et Notre devoir est de Nous prêter à leur fantaisie, comme un pêcheur sur la mer qui s'arrange du temps qu'il fait, n'en ayant point le choix.

Pour le bien des âmes, jusques au point permis.

—Et pour cet Empereur d'aujourd'hui, il est comme un enfant gâté que l'on contrarie.

Il fait le maître et il ne sait pas qu'il est un de mes pauvres enfants comme tous les autres.

Vainqueur des hommes, comme il dit, voyez-le aujourd'hui qui veut fixer et contraindre Dieu et le mettre de son parti, prenant son vicaire comme otage.

Ne comprenant point pourquoi il a plu au

Tout-Puissant de se faire représenter par ce qu'il y a au monde de plus faible,

Ce Vieillard que l'on nourrit d'un peu de miel et de poisson, ce pauvre sot prêtre qui ne sait rien que son catéchisme

Et parce qu'il ne sait quoi Nous donner, le voilà qui Nous prend même ce que Nous avons,

Les biens de Notre charge, la vigne de Naboth, le patrimoine de Pierre, l'anneau même du Pêcheur à Notre doigt,

En sorte que Notre-Seigneur est de nouveau sur la terre sans lieu comme aux jours de Galilée, et dans sa propre maison comme un captif et comme une personne tolérée;

Et Notre vie: comme si celui-là vivait qui est enseveli avec le Christ.

(Violent coup de vent qui ébranle la maison. Sifflements et beuglements. Une nappe d'eau ruisselle sur les quatre croisées. Le pape frissonne et s'enveloppe plus étroitement dans son manteau, regardant avec effroi autour de lui).

COUFONTAINE.—Ce n'est pas le soleil de Tivoli et la brise des monts Sabins.

LE PAPE PIE.—Une farouche demeure pour cette jeune femme seule qui l'habite.

COUFONTAINE.—Elle a un toit sur sa tête et ce pays est le sien.

Je ne vois pas ce qu'elle peut demander davantage.

Plût au ciel seulement que je fusse toujours sec la nuit et que j'eusse toujours la bonne terre de mon pays à mes bottes!

—C'est ici notre grande averse de septembre qui balaye la moisson et qui amollit la terre pour le labourage.

(Nouveau coup de vent)

LE PAPE PIE, à demi-voix.—Priez pour que votre fuite ne soit pas en hiver ou par un jour de sabbat.

COUFONTAINE rêvant.—Cela me rappelle l'ancien temps, la grosse mousson de Pondichéry qui nous débarrassait des frégates anglaises.

LE PAPE PIE.—Où sont les anciens maîtres de cette demeure?

COUFONTAINE.—Ils ne l'ont point quittée, ils n'ont point violé la clôture.

Ils sont rangés côte à côte en bon ordre, les pieds joints, dans le jardin conventuel, les six prêtres, les huit novices et les douze convers.

L'abbé au milieu avec le prieur à sa droite et tous les autres suivant le temps de leur profession.

Par les soins de mon frère de lait et de leur ancien novice qui conduisit leur exécution,

L'an de grâce mil sept cent quatre-vingt-treize,

Toussaint Turelure, fils du bûcheron et sorcier Turelure, aujourd'hui baron de l'Empire et préfet de la Marne,

Dans le domaine de qui j'ai conduit Votre Sainteté

LE PAPE PIE.—Nous irons prier sur les restes de ces martyrs.

(Le chien dresse la tête et se lève tout droit contre l'une des fenêtres).

COUFONTAINE.—Tout beau, tout beau, Sylla!

Qu'y a-t-il, ci-devant chien? C'est le nom de mon frère Toussaint qui te fait ainsi montrer les dents en silence?

Qui nous viendrait ici par une telle tempête?

(Il écoute. Le chien retombe sur ses pattes).

COUFONTAINE montrant la table servie.—Mangez, Saint-Père.

(Le pape se met à table. COUFONTAINE se tient debout respectueusement à son côté, le servant. Le chien est allé se recoucher dans un coin).

COUFONTAINE.—La bête est d'humeur sombre et il ne faut pas jouer avec elle.

C'est moi qui lui ai appris à ne pas parler.

Nous avons passé ensemble bien des heures, bien des jours et bien des temps sans jour, (la montre même éteinte à cause de son bruit),

Tapis dans quelque recoin précaire, dans quelque noire piécette,

Moi n'ayant avec moi que ce corps de bête, cette pauvre fidélité obscure.

Devenant un peu chien, comme lui un peu aristocrate.

(Pause)

Nous savons ce que c'est que le danger continuel.

(Il rêve)

C'est là que j'ai bien compris les ancêtres, les seigneurs épars de nos fères et de nos villes mérovingiennes,

Ils vivaient de la maigre nouaille vermineuse, ravagée de lapins et de sangliers, du carré de terre noire et pleine de chicots que l'on semait, toute chaude encore comme une galette du feu qui l'avait défrichée.

Comme le poisson de proie dans un trou d'eau, comme l'araignée dans sa toile gluante.

Ils passaient la nuit et le jour à écouter, sensibles à l'homme et au gibier, embusqués sous la fraîche verdure tremblante mélangée de brume.

Qui leur communiquait les odeurs et les bruits ainsi qu'une eau subtile.

LE PAPE, ayant fini de manger se lève et fait le signe de la croixDeo gratias! Je vous remercie, mon fils, pour ce repas.

COUFONTAINE.—Rude accueil pour le plus grand roi de la terre!

Du moins vous êtes loin ici de M. le Comte de Chabrol, et du noble Borghèse, et du chrétien Portalis.

Votre Sainteté est en paix pour ces quelques jours.

LE PAPE PIE.—Où voulez-vous me mener?

COUFONTAINE.—En Angleterre où est le Roi de France.

LE PAPE PIE.—Mon enfant, ne Nous faites pas ce tort de remettre le Pape aux mains des hérétiques.

COUFONTAINE.—C'est pour eux que vous êtes ici, refusant de leur être fermé.

LE PAPE PIE.—Il est vrai. Comment donc me laisserais-je interdire de mes propres enfants?

COUFONTAINE.—La prison ne vous en sépare-t-elle pas?

LE PAPE PIE.—Où est la croix, là ne cesse pas l'Eglise.

COUFONTAINE.—Venez et soyez libre.

LE PAPE PIE.—Je ne veux pas être libre entre les morts.

COUFONTAINE.—Où vous conduire où César ne soit pas?

LE PAPE PIE.—Où est Pierre sur les os de qui je suis Pierre à mon tour.

COUFONTAINE.—A Rome, dites-vous?

Votre place y est prise par un préfet.

LE PAPE PIE.—Sur la terre, mais non pas au dessous où j'attends. Que les Catacombes de nouveau reçoivent le salut de tous les hommes!

Trois siècles a duré l'attente de l'Eglise. Et moi, ne puis-je attendre trois jours avec le Christ?

COUFONTAINE.—Laissez Rome et retrouvez l'univers.

LE PAPE PIE.—Où est le fondement là est Pierre.

COUFONTAINE.—Pierre dans sa vieillesse eut les mains liées et fut conduit où il ne voulait pas aller.

LE PAPE PIE.—Mon enfant, voici Nos mains et béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!

COUFONTAINE.—Pourquoi ne vouloir obéir qu'à la force, lorsque l'amour vous appelle?

LE PAPE PIE.—L'autre volonté me retient de cette Eglise dont je suis l'époux indissoluble.

COUFONTAINE.—La pierre du monde ne servira-t-elle qu'à confirmer César?

LE PAPE PIE.—Elle est celle-là aussi contre qui s'est brisé le pied de l'idole hétérogène.

COUFONTAINE.—Saint Père, êtes-vous avec nous ou contre nous?

LE PAPE PIE.—Question que j'ai entendue souvent à Savone.

COUFONTAINE.—Mais nous sommes les fils demeurés fidèles et quel loyer avons-nous de notre obéissance?

LE PAPE PIE.—O fils aîné, que vous donner? car l'Enfant prodigue Nous a tout pris.

COUFONTAINE.—Certes, vieillard, il fallait que votre vue fût basse à cause du grand âge.

Quand vous avez béni le bouc au lieu de l'ouaille.

LE PAPE PIE.—Ne pouvais-je oindre un tel front

Quand Jésus même a baisé les pieds de Judas?

COUFONTAINE.—Saint Père, laissez-moi vous parler, expliquons-nous,

Puisque vous êtes ici et que je vous tiens avec moi, vicaire de Dieu,

Car j'en ai gros à vous dire, comme un jeune homme qui parle à son père confesseur, une fois par an.

Et d'ailleurs n'êtes-vous pas à nous tous? et une seule brebis est autant pour vous que toutes les autres ensemble.

Et dire que je me confesse tous les jours, non: la vie que je mène n'est pas celle d'une nonnette? Quand le Roi sera revenu, nous mettrons notre chemise blanche.

—Pourquoi nous scandalisez-vous comme Dieu?

Il abaisse les bons et il élève les méchants. Ça, ce sont ses voies et il n'y a rien à Lui dire.

Mais vous, vous êtes un homme. Capable de parler, n'avez-vous pas à nous répondre? Ou qui interrogerons-nous?

Ce qui est bien et mal pour nous ne l'est-il pas pour le pape? et le succès fait-il une différence?

Est-il bien qu'un homme prenne ce qui n'est pas à lui?

Et ce brigand qui vous a pris Rome, n'avait-il pas pris la France à son roi?

LE PAPE PIE.—Le monde peut se passer d'un roi, mais non point du Pape.

COUFONTAINE.—Peut-il se passer du droit? et le droit pour un homme est-il de ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?

LE PAPE PIE.—L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul.

COUFONTAINE.—Combien donc son avoir n'est-il pas sacré? Etre et avoir, ce sont les deux premiers verbes dont tous les autres sont faits.

La chose que l'on a est appelée le bien.

L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul et dont il ne dispose entièrement.

Selon le mode du donateur, Dieu n'ayant fait aucune chose

Sans un homme pour l'achever et la conserver, en sorte que pour elle

Ce n'est pas être de ne pas être à lui.

Et qui ne sait point conserver son bien, je le veux, qu'un autre le lui prenne,

Comme Louis occupe le siège de Charles et de Clovis: de quoi je n'ai point grief.

LE PAPE PIE.—Et comme cet homme nouveau s'est assis à la place vacante.

COUFONTAINE.—Non point assis, mais vous le voyez inquiet et debout!

Saint Père, ce n'est point contre un homme que je viens vous demander la foudre,

Mais contre tout ce droit nouveau, car le droit pour l'homme est-il de ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?

Vous avez entendu cette doctrine avec horreur.

Que tout chacun tient le même droit pareillement de propre nature,

En sorte que celui des autres est un tort qui lui est fait.

Ainsi il n'y a plus rien à donner. Voici qu'il n'y a plus rien de gratuit entre les hommes.

Est-ce que cela est approuvé par Dieu?

LE PAPE PIE.—C'est pour me poser des questions, pauvre vieillard, que vous vous êtes jeté sur moi comme un aigle?

COUFONTAINE.—Répondez qui avez autorité, car il est peine de faire son devoir dans la nuit.

LE PAPE PIE.—Le devoir est des choses prochaines sur lesquelles il n'y a point doute.

COUFONTAINE.—Qu'y a-t-il de plus prochain de moi dans la nuit que ma propre pensée?

Un homme pourchassé qui pense seul toute une nuit dans un fossé,

Toute une nuit de pensées sous la pluie, cela fait un noir café!

LE PAPE PIE.—Il faut dire son chapelet quand on ne dort pas et ne pas ajouter la nuit

Au jour à qui sa propre malice, suffit.

COUFONTAINE.—J'ai un chapelet dans mon cœur à dire quand je ne dors pas, grain par grain,

Les têtes coupées de mon père et de ma mère et de tous les miens.

Nous survivons seuls, Sygne et moi.

LE PAPE PIE.—Quelle est donc votre nuit où vous avez de telles lumières brillantes?

COUFONTAINE.—Elles nous montrent le terme et non pas le chemin.

LE PAPE PIE.—Ne vous mettez pas en peine de beaucoup de choses quand une seule suffit,

Considérant ces beaux lys du ciel qui ne travaillent ni ne filent.

COUFONTAINE.—Ceux de la terre sont-ils fanés pour toujours?

LE PAPE PIE.—La terre le sait qui garde le caïeu.

COUFONTAINE.—Mais moi, tant que je suis vivant, il me faut bien que je travaille et file mon fil,

Et voici que je n'ai plus ma terre avec moi et le monde de qui je suis m'a été retiré,

Où la mission des miens m'avait été continuée qui est de servir en commandant.

Je regarde autour de moi et il n'y a plus de société entre les hommes,

Mais seulement la «loi» comme ils disent, et le texte imprimé à la machine, la volonté inanimée, idole stupide.

Où est le droit il n'y a plus d'affection.

Et la loi de Dieu était dure dont nous avons été libérés par Jésus-Christ. Que sera-ce de la loi des hommes?

Quelle société, où chacun croit qu'elle est aux dépens de sa propre charte? et la force ne peut remplacer le sacrifice.

Comme vous le voyez avec cet homme qui dès qu'il a pris une chose est obligé de prendre tout le reste,

Et de reconquérir le monde à chaque instant pour assurer un seul pas.

LE PAPE PIE.—Nous n'avons pas ici une habitation permanente.

COUFONTAINE.—N'avons-nous pas le devoir cependant de chercher et de maintenir en toute chose le mieux?

N'est-il pas écrit que tout pouvoir vient de Dieu? Il ne vient donc pas des hommes.

Je ne le compare pas à une épée, mais à un baume dont le chef est oint et dont tout le corps est persuadé.

C'est pourquoi nos rois étaient consacrés sur la France comme des évêques,

Sacrés au front avec le chrême des évêques, communiant sous les deux espèces,

Oints d'une onction toute propre sur les épaules et au pli des bras,

Ordonnés pour le commandement qui est de force dans la suavité.

L'ampoule sainte n'a-t-elle plus en elle de confirmation?

LE PAPE PIE.—Vous le savez qui avez vu ce saint roi mourir.

COUFONTAINE.—La vertu d'un roi n'est pas de mourir.

LE PAPE PIE.—Mais un saint est plus aux yeux de Dieu que beaucoup de rois et de royaumes.

COUFONTAINE.—N'est-ce point une des prières du Pater chaque jour que le règne arrive?

LE PAPE PIE.—C'est donc qu'il n'est pas arrivé.

COUFONTAINE.—Toutes choses n'arrivent-elles pas pour nous en figure?

LE PAPE PIE.—La figure de ce monde passe.

COUFONTAINE.—Mais celle de Dieu passera-t-elle?

LE PAPE PIE.—Elle ne passe point tant que la croix subsiste.

COUFONTAINE.—Père! Père!

Les temps de la foi sont finis,

Foi en Dieu, foi du vassal en son lige,

Le Roi image de Dieu à qui seul obéissance est donnée à Lui seul due.

Maintenant recommence la servitude de l'homme à l'homme de par la force plus grande et la loi,

Ainsi qu'au temps de Tibère, et ils appellent cela liberté.

LE PAPE PIE.—L'image de Dieu qui s'est retirée à Dieu,

Et de qui Dieu se retire, elle n'est plus qu'un simulacre païen.

COUFONTAINE.—Tout de même un roi, c'est un homme, mais la pure idole, c'est l'idée,

Le tyran solidifié pour toujours, la chose faite et qui n'est jamais née.

Ces gens de loi qui pensent que tout se règle par un contrat!

LE PAPE PIE, à demi-voix.—Reprenant cet ancien chirographe qui avait été attaché à la croix.

COUFONTAINE.—Que dites-vous? Je ne vous entends pas.

LE PAPE PIE.—Et Nous, Nous vous voyons à peine. Il fait sombre dans cette bibliothèque. Nous sommes vieux, mon fils, et Notre vue est basse.

Pour vous, vous êtes un jeune homme, et vous êtes libre, n'ayant point femme ni enfants,

Habitué au libre horizon, ce que l'œil voit, le pied vous y porte hardiment,

Mais, Nous, prêtre suprême, qui portons tous les peuples sur Notre cœur jour et nuit comme les pierres de l'ancien pectoral,

Le pas plus prompt ne nous est pas permis.

Ce n'est pas la lumière de l'esprit qui Nous guide, mais celle de la conscience,

Faible feu, patiente lueur,

Qui ne nous montre point le convenable, mais le nécessaire, et non point le futur mais l'immédiat.

COUFONTAINE.—Venez avec moi. Videz le monde de votre présence.

Rendez à César pour un temps ce lâche monde qui accepte le coin de César.

LE PAPE PIE.—Je ne puis m'excommunier de l'univers.

COUFONTAINE.—Déliez-nous de notre captivité.

LE PAPE PIE.—Je ne puis que vous absoudre.

COUFONTAINE.—Tout pouvoir ne vous a-t-il pas été remis de lier et de délier?

LE PAPE PIE.—Pierre lui-même ne put se délier, et il est éminemment appelé Esliens.

COUFONTAINE.—Est-ce cette lumière en vous qui dit Non?

LE PAPE PIE.—Où est Pierre, je suis. Il n'est pas du pape d'errer.

COUFONTAINE.—Mais à Rome, vous retrouverez la main-forte.

LA PAPE PIE.—La force seule m'absout de la nécessité.

COUFONTAINE.—Me faut-il donc l'employer moi-même?

LE PAPE PIE.—Il est écrit: Tu honoreras ton père et ta mère.

COUFONTAINE.—Ou, seulement, me retirerai-je?

(Le Pape se tait. Bruit de la pluie) Il rêve:

L'eau tombe,

Effaçant avec la même patience

L'année qu'elle a mise à la mener à son point,

Préparant la terre comme une sépulture, l'immense ensevelissement des graines.

Et pour nous, quoi que nous fassions, la chose qui doit être s'en arrange.

(Tout haut)

Saint-Père, comprenez que c'est de votre cause surtout qu'il s'agit.

Pour nous autres, ce que je viens de faire suffit:

La violence que l'on vous a faite a été manifestée et notre bonne volonté propre:

Que vous soyez présentement sauvé ou repris,

Il y a avantage des deux parts.

(Le Pape se tait, comme n'entendant pas)

M'entendez-vous, Saint-Père?

LE PAPE PIE.—Ne disiez-vous pas que vous nous laisseriez ici ces quelques jours?

COUFONTAINE.—Mais combien, je ne sais au juste. Il me faut penser et voir.

LE PAPE PIE.—Laissez à Dieu le temps de nous donner conseil, à tous deux.

COUFONTAINE.—Votre Sainteté est bien lasse?

LE PAPE PIE.—Lassitude du corps, lassitude de l'âme plus grande! Laissez-Nous ces quelques jours de repos, mon fils.

Il est dur pour un pauvre moine de préférer sa propre volonté.

Non meam, Domine. Non pas la mienne,

Non pas la mienne, Seigneur, mais la Vôtre.

(Il parle lentement, comme distrait et absorbé)

Ut quid persequimini me sicut Deus, vos saltem amici mei?

Pourquoi me persécutez-vous, mes frères évêques?

Cardinaux, conseillers du Vicaire de Dieu, est-ce pour cela que je vous ai ouvert la bouche?

Vous voyez qu'il n'est pas en notre pouvoir de faire autrement.

(Silence. Le Pape peu à peu penche la tête sur sa poitrine et s'assoupit)

COUFONTAINE, se tournant vers le crucifix.—Seigneur Dieu, si toutefois Vous existez, comme ma sœur Sygne en est sûre, je Vous apporte cet innocent qui s'endort entre Vos bras.

Il ne s'agit plus de rester caché; c'est de Vous qu'il s'agit, je vous ai forcé à paraître.

Le Corse n'a plus cet otage entre les mains. J'ai rétabli les plateaux de la balance. Décidez donc dans Votre liberté.

Tout est bien tiré au clair,

Tout va se passer en spectacle aux hommes et aux anges.

Moi, quoi que Vous fassiez, j'ai pris mes sûretés.

Puisque l'on repousse ma main, je la retire.

Si le vieillard s'échappe, c'est moi qui l'ai sauvé.

Et si l'ogre le reprend, le scandale est maintenant public, qu'il s'attache cette meule au cou.

(Il sort)


ACTE DEUXIÈME