SCÈNE I

Même décor qu'au premier acte. L'après-midi du même jour. Le soleil entre gaiement dans la pièce.

SYGNE, TURELURE. C'est un grand homme légèrement boiteux; le nez étroit et très busqué se dégageant du front sans aucun rentrant, un peu à la manière des béliers.

Le café est servi sur une petite table.


LE BARON DE TURELURE.—Ce bon café n'a pas poussé sur un chêne et voilà un coquin de sucre qui est trop blanc pour ne pas venir de chez les nègres.

SYGNE.—Excusez-moi. Vous m'avez prise au dépourvu. Je n'ai pas eu le temps de me procurer de la mélasse et de la chicorée.

LE BARON TURELURE, buvant son café.—Vous êtes excusée!

Pensivement, faisant chauffer un petit verre d'eau-de-vie dans le creux d'une large main. (Il flaire de temps en temps l'eau-de-vie et ne la boit pas. Il ne prendra qu'une seule gorgée de café.)

Heureux terme d'un repas excellent.

Que me parlez-vous d'une réception improvisée? Peste!

Quel ordinaire, en ce pays perdu!

Ma mère a laissé d'honorables élèves à vos fourneaux.

Pauvre femme! Il y avait longtemps que je n'avais goûté de sa cuisine.

SYGNE.—Ma chère Suzanne!

LE BARON TURELURE.—Vous m'excuserez de ne pas m'attendrir?

Toute la haine qu'elle avait pour son mari, la sainte femme l'avait reportée sur moi.

Général, préfet, baron, ah mon Dieu, cela ne l'éblouissait guère!

Cette fille d'un garde-chasse épousant un braconnier, le premier feu jeté, cela devait mal finir.

Le moment venu, nous avons pris parti chacun de notre côté.

Et me voilà, gardant à la fois l'amour de l'ordre et l'instinct de la précaution,

(Il aspire l'air légèrement)

Avec le nez du chien de chasse qui reconnaît son gibier.

SYGNE.—Monsieur le préfet, c'est donc en partie de police que vous êtes venu chez moi aujourd'hui?

LE BARON TURELURE.—Quelle horreur! Est-ce qu'on entend rien de fâcheux de Coûfontaine?

Tout est calme dans nos bois comme au temps des moines.

Pas de diligences culbutées, pas d'histoires de réfractaires. On dirait que votre présence est une protection pour le pays.

(Il clôt un œil)

Evidemment cette tournée n'est qu'un prétexte. On ne peut rien vous cacher.

Mais ce que j'ai à vous dire est diablement pointilleux. Laissez-moi le temps d'amener cela. Comment dire? C'est une espèce de conseil, quoi, que je viens vous demander.

Et je revois toujours avec sensibilité ces lieux où j'ai passé mes jeunes ans.

SYGNE.—Monsieur le Préfet,

Je ne vous retrouve pas en moinillon, les mains dans les manches et la tête dans le capuchon.

LE BARON TURELURE.—C'est un habit commode.

Je me vois encore une nuit récitant matines avec un grand diable de lièvre que je venais de prendre au collet accroché tout chaud sous mon scapulaire.

Cela me changeait du maigre claustral.

Quelles bonnes chasses j'ai faites la nuit dans tous ces bois à l'affût avec mon vieux mousqueton! On ne me fera pas la barbe, j'en connais tous les passages.

Oui. Le maître des novices était vieux et j'avais une voix de trompette et bonne grâce au lutrin.

Pourtant j'ai fait ma coulpe ici même plus d'une fois aux pieds du père abbé.

SYGNE.—Suzanne ne me parlait jamais de vous.

LE BARON TURELURE.—C'était son idée que je fusse moine. Il paraît que j'avais je ne sais quoi à réparer.

Mon père l'épouvantait avec ses manières de vieux loup blanc, de «bête fausse» comme disent les gens, et sa façon de guérir les entorses en faisant une croix dessus avec le pouce du pied gauche.

Monsieur Badilon doit se souvenir de lui. Les curés en ce temps-là

Ne disaient jamais la messe sans passer la main sur la nappe pour s'assurer qu'on n'avait pas mis dessous quelque grimoire.

J'ai eu plaisir à le rencontrer tout-à-l'heure. C'est un bon compère et une bonne bouteille à l'occasion ne lui fait pas peur.

Je sais que vous le voyez souvent. Et pourtant c'est un bout de chemin de la cure jusqu'ici.

—Rien n'a changé, vous avez remis tout en place, tous ces vieux livres eux-mêmes. Il n'y a que ce Christ qui n'est pas beau.

—Vous avez fait une bonne acquisition au prix que l'on m'a dit.

Hé, hé! Les biens nationaux ont du bon.

SYGNE, avec intention.—C'est à vous que je dois celui-ci.

LE BARON TURELURE.—Je comprends ce que vous voulez dire.

Et je sais tout ce qu'on a raconté sur moi, mais c'est faux.

Ce qui est vrai est bien assez. Je les ai fait tuer par amour de la patrie dans le pur enthousiasme de mon cœur!

J'étais jeune alors et innocent, et solide sur mes deux jambes.

Il faut comprendre pour juger. Ah, c'était du sang que j'avais dans les veines et du sec!

Pas ce pâle jus de citrouille, mais de l'eau-de-vie bouillante telle qu'elle sort de l'alambic et de la poudre à canon,

Plein de colère, plein d'idées, et le cœur sec comme une pierre à fusil!

Puis ce biscaïen qui m'a cassé la patte m'a fait comprendre bien des choses.

Ces bons religieux! Ma foi, je ne leur en veux pas, et les voilà grâce à moi qui entrent dans la gloire et le calendrier,

Ni plus ni moins que Saint Eloi et Saint Stapin qui guérit le mal au ventre, dont on voit les images au mur chez le maréchal et le sabotier,

Eclairés tout-à-coup par la flamme qui jaillit sous le soufflet, par le feu d'une pipe qu'on allume avec un brin de fagot.

Cela vaut mieux que de faire bêtement son salut en mangeant des épinards à l'huile de noix! (Quelle saleté!)

—Et je vois encore notre précepteur quand il montait au lutrin.

Le sceptre au poing, ruisselant d'or, pareil au Dieu Apollon, et marchant dans sa majesté.

Et moi j'aurai ma place dans la légende comme le préfet Olibrius.

Voilà! Ils reposent tous maintenant le long du mur entre les potirons et les artichauts de Jérusalem.

SYGNE.—Vous me faites horreur.

LE BARON TURELURE.—Je le sais. C'est sur ce sentiment que notre amitié est fondée.

SYGNE.—Mais il n'y a pas d'amitié.

LE BARON TURELURE.—Il y a un intérêt réciproque.

SYGNE.—Mais vous êtes l'image de ce que je hais.

LE BARON TURELURE.—Image pathétique et endommagée!

SYGNE.—Vous pouvez me cacher votre âme tout au moins.

LE BARON TURELURE.—Comment alors me la guérirez-vous!

SYGNE.—L'os est cassé et mes simples ne vous remettront pas ensemble.

LE BARON TURELURE.—Vous avez ce devoir cependant de me bien faire.

SYGNE.—Un devoir envers vous?

LE BARON TURELURE.—Qu'est-ce qu'une génération? Ne suis-je pas né votre serf et le fils de votre servante?

Voici combien de temps que mon sang sert le vôtre?

Et vous, ne ferez-vous rien pour moi?

SYGNE.—Vous êtes le préfet et je suis votre administrée.

LE BARON TURELURE.—Je suis le préfet et je fais mon devoir de préfet.

Mais je suis un infirme aussi, de ces mauvais qui ont leur idée et qui ne veulent rien entendre.

SYGNE.—Il est juste que vous soyez infirme et malheureux.

LE BARON TURELURE.—Cela n'est pas juste alors que vous êtes là.

SYGNE.—Quel devoir ai-je envers vous?

LE BARON TURELURE.—Celui de toute votre race envers la mienne.

SYGNE.—Est-ce nous qui avons rompu le lien?

LE BARON TURELURE.—C'est vous, c'est nous. Nous vous servions et vous ne serviez plus à rien.

SYGNE.—Qu'avez-vous donc à me demander?

LE BARON TURELURE.—Je suis le fils de votre mère Suzanne. Ne soyez pas si dure avec moi!

Voilà que je reviens à mon coin de terre comme un blaireau à la patte cassée et les autres «bêtes fausses.»

Je le vois, il y a d'autres rapports entre les hommes que d'essayer d'avoir le meilleur l'un de l'autre et de payer ses contributions.

Comme les choses de la nature se prêtent assistance et si certaines plantes pour certains êtres seulement ont une vertu médicinale,

Pourquoi les hommes l'un vers l'autre n'auraient-ils pas un ordre naturel?

N'est-ce pas là une de vos idées? Vous voyez que je sais écouter.

SYGNE.—Encore un peu et vous voilà royaliste.

LE BARON TURELURE.—Eh là! Je pense à bien des choses.

L'empereur joue sa chance. Tout cela n'est pas sain et raisonnable.

Cet empire qu'il a entassé, c'est un butin. Cela n'a ni forme, ni mesure, ni sens.

Et le voilà maintenant en Russie! décrétant sur la Comédie Française du haut de la Montagne-aux-moineaux!

—Vous savez que le Pape s'est échappé de sa résidence?

SYGNE.—Que sait-on ici dans nos bois?

LE BARON TURELURE.—Enlevé, la chose est claire. Cueilli comme un baiser! comme une jeune fille par un dragon. C'est un coup impudent.

Il y a certaine main que je reconnais là.

Que m'importe! Les gens de Paris sont affolés, qu'ils se débrouillent!

Ce n'est pas chez moi que le vieillard a pu se réfugier.

SYGNE.—Puisse le Saint Père échapper à ses ennemis!

LE BARON TURELURE.—Ainsi soit-il! Mais à tout hasard, j'ai donné quelques petits ordres.

SYGNE.—Il ne tombera pas dans vos mains.

LE BARON TURELURE.—Tant pis. Il pourrait tomber plus mal.

SYGNE.—Cette police vous plaît?

LE BARON TURELURE.—Non pas, mais il faut faire ce qu'on fait.

SYGNE.—Vous vous croyez fort et fin, parce que vous prenez le vent et le courant.

Mais celui-là seul est solide qui s'appuie sur les choses permanentes.

LE BARON TURELURE.—Et quoi de plus permanent que le changement même.

SYGNE.—C'est en lui que nous fondons notre espérance.

LE BARON TURELURE.—Ce qui est mort...

SYGNE.—... Fait vie.

LE BARON TURELURE.—Mais la vie n'y rentrera pas.

SYGNE.—Ce devoir ne meurt pas que les hommes ont l'un envers l'autre.

LE BARON TURELURE.—N'est-ce point ce que nous appelions «fraternité?»

SYGNE.—Ce n'est qu'en un seul homme que tout un peuple peut être un.

LE BARON TURELURE.—L'enfant majeur n'est plus soumis à son père.

SYGNE.—Mais la femme reste toujours soumise à son époux.

LE BARON TURELURE.—Nous ne reconnaissons plus de vœux éternels.

SYGNE.—Triste liberté ainsi privée de son droit royal!

LE BARON TURELURE.—Qu'appelez-vous royal?

SYGNE.—Celui de faire, en se renonçant elle-même, un roi.

LE BARON TURELURE.—Que faites-vous de tous nos plébiscites.

SYGNE.—J'ai horreur de ce Oui adultère.

LE BARON TURELURE.—Les morts lieront-ils les vivants pour toujours?

SYGNE.—L'on ne naît qu'obligé à une forme certaine.

LE BARON TURELURE.—Nous pensons que l'homme vivant est maître de lui-même à tout moment, puissant de sa propre personne.

SYGNE.—Celui-là est sans foi, qui n'est capable de rien d'éternel.

LE BARON TURELURE.—Quoi de plus vain qu'un mariage stérile et inanimé?

SYGNE.—Ce serment ne peut être retiré que nous avons prêté à l'Evêque de la France.

LE BARON TURELURE.—Nous ne le reconnaissons pas.

SYGNE.—Qui n'est point époux sera esclave; qui ne veut point consentir sera contraint; qui n'est point membre de l'église sera serf de la loi.

LE BARON TURELURE.—La loi est la raison écrite.

SYGNE.—La raison de ceux-là qui l'ont écrite.

LE BARON TURELURE.—Nous avons proclamé le droit de l'homme à comprendre.

SYGNE.—Qui le comprendra lui-même?

LE BARON TURELURE.—Que voulez-vous dire?

SYGNE.—Qui rattachera les hommes ensemble?

LE BARON TURELURE.—Leur intérêt l'un à l'autre.

SYGNE.—La nature a des fins plus longues.

LE BARON TURELURE.—La nature encore! ô personne endoctrinée!

La tempête, comme celle qui soufflait cette nuit, c'est la nature aussi! Cette chose fanée qui ne peut plus vivre, c'est qu'elle n'est plus nécessaire. Le hasard n'est pas la nature.

SYGNE.—Votre raison l'est moins encore.

LE BARON TURELURE.—Un homme n'est pas une plante. Ce sont de fades comparaisons!

La raison est notre nature propre qui est un ordre supérieur.

Comprenez-moi un peu! Comprenez au moins avant de mépriser!

Laissez-moi dire ce qu'il y a à dire de mon côté!

SYGNE.—Dites.

LE BARON TURELURE.—Je suis sûr que je vous intéresse.

Je sais bien que je ne vous ferai pas changer d'idée, mais comprenez-moi au moins avant de me juger, ô, personne inclémente!

Et qui sait si je ne suis pas prêt à me convertir? Vidons cette question entre nous.

Et puis cela fait toujours un meilleur sujet de conversation que toutes ces diries d'âne et de chien!

Le chien de votre cousin, paraît-il! Un âne avec une vieille femme dessus, ou un prêtre. Cela n'a pas de sens commun. Chacun sait que Georges est en Angleterre. Tant mieux pour lui.

—Non.

Est-ce contre le Roi que la révolution a été faite, ou contre Dieu? ou contre les nobles, et les moines, et les parlements, et tous ces corps biscornus? Entendez-moi:

C'est une révolution contre le hasard! Quand un homme veut remettre son bien ruiné en état,

Il ne va pas s'embarrasser superstitieusement d'usage et de tradition, ni continuer à faire simplement ce qu'il faisait.

Il a souci de choses plus anciennes qui sont la terre et le soleil,

Se fiant dans sa propre raison.

Où est le tort si dans la république aussi, si dans cette demeure encombrée nous avons voulu mettre de l'ordre et de la logique, Faisant un inventaire général, état de tous les besoins organiques, déclaration des droits des membres de la communauté,

Et fond sur ces choses seulement qui sont évidentes à chacun?

SYGNE.—Tout sera donc réduit à l'intérêt.

LE BARON TURELURE.—L'intérêt est ce qui rassemble les hommes.

SYGNE.—Mais non point ce qui les unit.

LE BARON TURELURE.—Et qui les unira?

SYGNE.—L'amour seul qui a fait l'homme l'unit.

LE BARON TURELURE.—Grand amour que les rois et les nobles avaient pour nous!

SYGNE.—L'arbre mort fait encore une bonne charpente.

LE BARON TURELURE.—Pas moyen d'avoir raison de vous! Vous parlez comme Pallas elle-même, aux bons jours de cet oiseau sapient dont on la coiffe.

Et c'est moi qui ai tort de parler raison.

Il ne s'agissait guère de raison au beau soleil de ce bel été de l'An Un! Que les reines-claudes ont été bonnes, cette année-là, il n'y avait qu'à les cueillir, et qu'il faisait chaud!

Seigneur! que nous étions jeunes alors, le monde n'était pas assez grand pour nous!

On allait flanquer toute la vieillerie par terre, on allait faire quelque chose de bien plus beau!

On allait tout ouvrir, on allait coucher tous ensemble, on allait se promener sans contrainte et sans culotte au milieu de l'univers régénéré, on allait se mettre en marche au travers de la terre délivrée des dieux et des tyrans!

C'est la faute aussi de toutes ces vieilles choses qui n'étaient pas solides, c'était trop tentant de les secouer un petit peu pour voir ce qui arriverait!

Est-ce notre faute si tout nous est tombé sur le dos? Ma foi, je ne regrette rien.

C'est comme ce gros Louis Seize! la tête ne lui tenait guère.

Quantum potes, tantum aude! C'est la devise des Français.

Et tant qu'il y aura des Français, vous ne leur ôterez pas le vieil enthousiasme, vous ne leur ôterez pas le vieil esprit risque-tout d'aventure et d'invention!

SYGNE.—Il vous en reste quelque chose.

LE BARON TURELURE.—C'est ma foi vrai! et cela m'encourage à vous dire tout de suite ce que je suis venu pour vous dire.

SYGNE.—Je ne tiens pas à l'entendre.

LE BARON TURELURE.—Vous l'entendrez cependant.

Mademoiselle Sygne de Coûfontaine,

Je vous aime et j'ai l'honneur de vous demander votre main.

SYGNE.—Vous m'honorez, Monsieur le Préfet.

LE BARON TURELURE.—Que diable! Il n'y a pas de quoi devenir ainsi toute blanche, comme si je vous avais frappée au visage.

SYGNE.—Vous pouvez tout me dire, je n'ai pas de défenseur et je dois tout entendre.

LE BARON TURELURE.—C'est moi plutôt qui suis en votre pouvoir. Qu'avez-vous à craindre de ce triste éclopé?

SYGNE.—Je ne crains personne au monde.

LE BARON TURELURE.—Je le sais. Que vous êtes attrayante avec ces yeux étincelants et cette bouche serrée qui sourit, comme quelqu'un qui s'arme en silence!

Ah, je le sais, que je ne gagnerai rien sur vous et que tout est gardé!

Vous êtes la froideur même, la raison même, et c'est cela même qui me met le feu au sang, c'est cela même qui m'attire et me désespère.

Ce visage parfait et ce cœur composé, l'ange ovale!

Vous êtes assurée et triomphale, tout a sa place qui ne peut être une autre, tout est prompt et déterminé.

N'y a-t-il point de défaut dans ce cœur politique?

Ce n'est pas vous qui pour le sauver vous pencheriez vers le condamné à mort et le prendriez dans les bras!

Mon corps est rompu, mon âme est dans les ténèbres et je tourne vers vous mon visage plein de crimes et de désespoir!

SYGNE.—Comment osez-vous me parler ainsi?

LE BARON TURELURE.—J'ai osé d'autres choses plus fortes.

Si l'on n'osait que des choses raisonnables, le Roi serait encore sur son trône.

Me voici comme le peuple de Paris quand il se jetait aux grilles de Versailles avec fureur, appelant le Roi et la Reine!

SYGNE.—Leur sang et le nôtre ne vous suffit-il pas?

LE BARON TURELURE.—C'est l'âme même que je veux fléchir!

C'est une armée qu'on enfonce que je veux avoir encore, c'est la panique d'une armée qui cède que je veux voir dans ces beaux yeux sévères!

SYGNE.—Vous ne verrez rien de tel.

LE BARON TURELURE.—Je ne sais. Il faut que cela finisse.

Voilà dix ans que nous vivons face-à-face, et, il faut que je l'avoue,

C'est vous qui avez eu le meilleur.

Vous lisez tout dans mes yeux et jamais je ne trouve votre regard en défaut.

Vous obtenez tout de moi et moi je n'ai rien de vous. Ah! le vieil esclavage de ma mère continue!

Il fallait que je vous parle à la fin. Ne faites pas l'étonnée.

SYGNE.—Monsieur le Baron, il est vrai.

J'ai toujours trouvé en vous un homme bienveillant et courtois.

LE BARON TURELURE.—J'ai fait ce que j'ai pu.

SYGNE.—Vos conseils m'ont été précieux, votre patronage inestimable.

Je me reproche d'en avoir abusé.

LE BARON TURELURE.—Le profit a été pour nous deux.

SYGNE.—Pourquoi détruire ce qu'il y avait entre nous de possible? Laissons les choses où elles sont. Est-ce qu'il est en mon pouvoir d'être à vous?

LE BARON TURELURE.—Sygne,

Est-ce qu'il est en mon pouvoir de ne pas vous désirer?

SYGNE.—Il ne faut désirer que les choses raisonnables.

LE BARON TURELURE.—La raison est de s'arranger des faits comme on peut.

Et le fait est là que je vous aime, à quoi je ne peux rien.

La nature en sait plus long que vous et moi.

Et si je vous aime, c'est qu'il y a tout de même en vous quelque chose qui est capable d'être aimé par moi.

J'irai donc à vous directement. Quand les instincts parlent si fort,

Plus qu'une chose à faire pour un homme! c'est d'en prendre le commandement et de marcher à leur tête,

Faisant la demi-conversion par le flanc gauche.

SYGNE.—Mais quelles raisons de me parler de cela aujourd'hui?

LE BARON TURELURE.—Fortes et pertinentes.

SYGNE.—Laissez-moi le temps de réfléchir, avant que je vous donne réponse.

LE BARON TURELURE.—Je le regrette, non. Il faut me répondre sur l'heure.

N'essayez pas d'être la plus maligne avec moi.

SYGNE.—Vous savez que c'est peu de chose de dire que je ne vous aime pas.

LE BARON TURELURE.—Mademoiselle, il est trop difficile de savoir ce qui vous plaît.

Quand nous culbutions les kaiserliks à la baïonnette, cela ne leur plaisait pas davantage.

SYGNE, le considérant.—Vous n'êtes pas agréable à voir.

LE BARON TURELURE.—Je ne suis pas agréable mais utile.

Dans quel mauvais cas vous a-t-on mise? C'est le ciel, je vous dis, qui m'envoie pour vous sauver tout exprès!

Et non point vous seulement. Mais le sort de votre roi et de votre religion.

Et de votre cousin lui-même, ce héros antique, notre vaillant Agénor.

Qui sait si vous ne le tenez pas en ce moment entre vos doigts délicats?

Ne me prenez pas pour un fanatique. La France d'abord. Je suis l'homme du possible.

Que chacun fasse son devoir comme moi, et cela ira!

Le roi lui-même, il ne me fait pas peur, le jour qu'il me prendra pour ministre.

SYGNE.—Pourquoi me parlez-vous de mon cousin Georges?

LE BARON TURELURE, d'une voix tonnante.—Parce qu'il est ici et que je le tiens à la gorge.

SYGNE.—Prenez-le donc si vous en êtes capable.

LE BARON TURELURE.—Son sort vous est-il indifférent?

SYGNE.—Voici longtemps que nous avons fait notre pacte avec la mort.

LE BARON TURELURE.—Que m'importe votre cousin et ses farces misérables.

SYGNE.—Que m'importe le citoyen Turelure et ses ruses misérables?

LE BARON TURELURE.—J'ai en main de meilleurs otages.

Vous ne dites rien.

SYGNE.—Que sais-je de vos rêveries de gendarme?

LE BARON TURELURE, à voix basse.—Sygne, sauve ton Dieu et ton Roi.

(Il la regarde fixement).

SYGNE, de même.—Non, non, vilain boiteux, je ne suis pas pour toi!

LE BARON TURELURE.—Je vous jure que je suis venu ici sachant ce que je faisais.

SYGNE.—Faites donc ce que vous avez à faire au plus vite.

LE BARON TURELURE.—Vous auriez tort de douter de moi. Vous savez que je tiens ma parole.

SYGNE.—Ne doutez donc pas de la mienne davantage.

LE BARON TURELURE.—Sygne de Coûfontaine, qui faites l'orgueilleuse,

Je vous achèterai et vous serez à moi.

SYGNE.—Ne pouvez-vous prendre mes biens gratis?

LE BARON TURELURE.—Je prendrai la terre et la femme et le nom.

SYGNE.—Vous me prendrez, Toussaint Turelure?

LE BARON TURELURE.—Je prendrai le corps et l'âme avec lui.

Vos pères seront mes pères et vos enfants seront mes enfants.

SYGNE.—L'amour aura fait cette merveille.

LE BARON TURELURE.—La justice du moins, car voyez de quel prix je veux vous payer.

SYGNE.—Je le sais. C'est à vous que je dois mon héritage.

LE BARON TURELURE.—A ma mère qui vous a nourrie.

SYGNE.—Aux vôtres qui ont tué tous les miens.

LE BARON TURELURE.—C'est nous donc doublement qui vous avons faite et élevée.

SYGNE.—Monsieur le Préfet, vous avez ma réponse. Il suffit.

Est-il quelque autre chose encore qui vous retienne chez moi?

LE BARON TURELURE.—Une autre petite chose.

SYGNE.—Laquelle?

LE BARON TURELURE.—Vous avez ici la collection des Conciles.

Or vous savez que notre nouveau Théodose en tient un présentement en sa capitale.

Préameneu m'a demandé une note à ce sujet.

Vous pensez bien que je n'ai pas Manzi à la Préfecture.

SYGNE.—Prenez ce que vous voudrez.

LE BARON TURELURE.—Le voici. Je reconnais la superbe ordonnance des in-folio en peau de truie.

J'aime ces belles reliures italiennes.

(Il se dirige en boîtant vers cette partie de la bibliothèque ou est aménagée la porte secrète. SYGNE ouvre doucement le tiroir du secrétaire et y enfonce la main.)

LE BARON TURELURE, le dos tourné à Sygne.—Voilà bien l'ouvrage au complet. Il est en parfait état et sans un grain de poussière.

SYGNE.—Je le ferai porter dans votre voiture.

LE BARON TURELURE.—Et qu'arriverait-il, je me le demande, si j'en cueillais moi-même quelques tomes?

SYGNE.—Le poids des Conciles est trop lourd pour un préfet boiteux.

LE BARON TURELURE se retournant vivement et regardant Sygne en face.—Ce qui m'arriverait? Une balle de plomb dans la tête.

Adressée par une jolie main que voici. Vous avez certains bijoux dans ce petit secrétaire.

SYGNE.—Ils ne me sont pas inutiles.

LE BARON TURELURE.—A quoi bon faire une grande tache sur le parquet?

Et que feriez-vous de ce grand cadavre de misère de Dieu? Le mettriez-vous aussi dans ce tiroir avec vos autres petits secrets?

Je connais mieux que vous cette sainte maison et croyez que j'ai mis le chat à tous les trous

SYGNE.—Toussaint Turelure, songez que je suis armée et ne m'induisez pas en tentation.

LE BARON TURELURE.—Je m'en vais donc et vous laisse à vos réflexions.

Sygne de Coûfontaine, je vous laisse ces deux heures pour vous décider.

(Entre LE CURE BADILON).

Monsieur le Curé, j'ai bien l'honneur.

(Il sort).