SCÈNE II
MONSIEUR BADILON (C'est un homme gros et d'aspect rustique).—Cet homme chez vous. Que signifie cette visite?
SYGNE.—Vous savez que Monsieur le Préfet m'honore de sa sympathie.
MONSIEUR BADILON.—Cette visite en ce moment!
SYGNE.—M. le baron Turelure
Venait me demander ma main.
MONSIEUR BADILON.—Il a osé?
SYGNE.—Quelle audace voyez-vous là? Baron, préfet, général, commandeur de je ne sais quoi, tout le vignoble de Mareuil à lui, trois ou quatre châteaux, (tout cela grevé d'hypothèques, il est vrai),
N'est-ce pas un parti raisonnable?
Et pour ce qui est de s'adresser à moi, que vouliez-vous qu'il fît? Est-ce sa faute si je n'ai plus père ni mère? Et j'ai assez d'âge et de sens pour traiter seule de ce genre d'affaires, comme d'autres.
MONSIEUR BADILON.—Dieu ne se plaît pas aux paroles amères.
SYGNE.—J'ai entendu ces douces paroles par lesquelles il m'ouvrait son cœur.
MONSIEUR BADILON.—Et pourquoi choisit-il ce moment?
SYGNE.—La suite vous le fera paraître.
MONSIEUR BADILON.—Saurait-il que Georges est ici?
SYGNE.—Il le sait.
MONSIEUR BADILON.—Sait-il aussi,
Qui est ce voyageur que vous avez reçu cette nuit sous votre toit?
SYGNE.—Il est donc vrai? et vous aussi me dites la même chose...
Le Pape...
MONSIEUR BADILON.—... Arraché de sa prison par la main de votre frère...
SYGNE.—O pauvre Georges-fou!
MONSIEUR BADILON.—... Est ici caché et remis à votre garde.
SYGNE, se tournant vers le Christ.—Malheur à moi parce que Vous m'avez visitée!
MONSIEUR BADILON.—Mais je l'entends qui répond: C'est toi-même qui m'as ramené ici.
SYGNE.—Je vous ai tenu entre mes bras et je sais que Vous êtes lourd!
MONSIEUR BADILON.—Aux forts le fardeau.
SYGNE.—Je comprends maintenant Votre assistance et pourquoi j'ai refait cette maison non point pour moi!
MONSIEUR BADILON.—Mais afin que le père de tous les hommes y trouve un abri.
SYGNE.—Abri précaire et d'une seule nuit!
MONSIEUR BADILON.—Ne pouvez-vous faire échapper le vieillard?
SYGNE.—Toussaint garde toutes les issues.
MONSIEUR BADILON.—N'est-il point de salut pour le Pape?
SYGNE.—Turelure me l'a remis dans la main.
MONSIEUR BADILON.—Que demande-t-il en échange?
SYGNE.—Cette main elle-même.
MONSIEUR BADILON.—Sygne, sauvez le Saint-Père!
SYGNE.—Mais non point à ce prix! Je dis non!
Je ne veux pas!
Que Dieu prenne soin de cet homme sien, comme à moi mon devoir est envers les miens!
MONSIEUR BADILON.—Livrez donc votre père fugitif.
SYGNE.—Je ne livrerai point mon corps et leur corps! Je ne livrerai point mon nom et leur nom!
MONSIEUR BADILON.— Livrez votre Dieu à la place.
SYGNE, vers le Christ.—Vous vous êtes moqué de moi!
MONSIEUR BADILON.—Que lui avez-vous demandé qu'il ne vous ait accordé?
Qu'avez-vous recherché qui ne soit à vous? Le fruit de votre travail, vous l'avez.
SYGNE.—Je l'ai!
MONSIEUR BADILON.—La race est sauve en Georges que vous sauvez,
Le conservant à ses enfants.
SYGNE.—Grand Dieu! C'est ici que Votre main apparaît!
MONSIEUR BADILON.—Je ne vous entends pas.
SYGNE.—Sa femme, dites-vous, ses enfants...
MONSIEUR BADILON.—Eh bien?
SYGNE.—Tout est mort.
MONSIEUR BADILON.—Paix sur eux! Vous voici libre.
SYGNE.—Georges reste.
MONSIEUR BADILON.—Que lui garder qui vaille plus que la vie?
SYGNE.—L'honneur.
MONSIEUR BADILON.—Cet honneur dont tu honoreras tes père et mère.
SYGNE.—Il est pauvre et tout seul.
MONSIEUR BADILON, vers le Christ.—Un autre est plus pauvre et plus seul.
SYGNE.—Apprenez donc, puisqu'il me faut tout vous dire, Père,
Ce que nous avons fait ce matin même, lui le dernier, et moi la dernière de notre race.
MONSIEUR BADILON.—Je vous écoute.
SYGNE.—Cette nuit nous avons engagé notre foi l'un à l'autre.
MONSIEUR BADILON.—Vous n'êtes pas mariés encore.
SYGNE.—Un mariage! Ah, ceci est plus que tout mariage!
Il m'a donné sa main droite, comme le lige à son vassal,
Et moi je lui ai fait un serment dans mon cœur.
MONSIEUR BADILON.—Serment dans la nuit. Promesses seules et non point acte ni sacrement.
SYGNE.—Retirerai-je ma parole?
MONSIEUR BADILON.—Au-dessus de toute parole le Verbe qui a langage en Pie.
SYGNE.—Je n'épouserai point Toussaint-Turelure!
MONSIEUR BADILON.—La vie de Georges est aussi en sa puissance.
SYGNE.—Qu'il meure, comme je suis prête à mourir! Sommes-nous éternels?
Dieu m'a donné la vie et me voici prompte à la rendre.
Mais le nom est à moi! mon honneur de femme est à moi seule!
MONSIEUR BADILON.—Il est bon d'avoir à soi quelque chose, pour le donner.
SYGNE.—Georges
Périrait, et il faut que ce vieillard reste vivant!
MONSIEUR BADILON.—C'est lui-même qui a été le chercher et qui l'a introduit ici.
SYGNE.—Ce passager d'une minute avec nous, ce vieillard qui n'a plus que le souffle à rendre!
MONSIEUR BADILON.—Votre hôte, Sygne.
SYGNE.—Que Dieu fasse son devoir de son côté, comme je fais le mien.
MONSIEUR BADILON.—O mon enfant, quoi de plus faible et de plus désarmé
Que Dieu, quand Il ne peut rien sans nous?
SYGNE.—Misérable faiblesse de femme! Que ne l'ai-je tué sans penser
Avec cette arme que j'avais dans la main? Mais j'ai craint que cela ne servît à rien.
MONSIEUR BADILON.—Avez-vous eu cette idée criminelle?
SYGNE.—Nous périssions ensemble et je n'avais plus à faire ce choix!
MONSIEUR BADILON.—Il est bien facile de détruire ce qu'il a tant coûté de sauver.
SYGNE.—Mais tuer cet homme est bon.
MONSIEUR BADILON.—A lui aussi Dieu pense de toute éternité et il est Son très cher enfant.
SYGNE.—Ah! je suis sourde et je n'entends pas, et je suis une femme et non pas nonne toute fondue en cire et manne comme un Agnus Dei!
Et si Dieu aime que je l'aime, et de quoi c'est fait, qu'il comprenne ma haine à son tour qui est comme je l'aime, du fond de mon cœur et le trésor de ma virginité!
Mais comprenez donc que depuis que je suis née, je vis en face de cet homme et je suis occupée à le regarder et à me garder de lui, et à le faire plier, et à me faire servir de lui contre-bon-gré!
Et sans cesse à ma gorge contre lui de peur et de détestation me monte une ressource nouvelle!
Et il faut maintenant que je l'appelle mon mari, c'te bête! et que j'accepte et que je lui tende la joue!
Cela, ha, je refuse! je dis non! Quand Dieu en chair l'exigerait de moi.
MONSIEUR BADILON.—C'est pourquoi Il ne l'exige aucunement.
SYGNE.—Que demandez-vous donc en Son nom?
MONSIEUR BADILON.—Je ne demande pas, et je n'exige rien, mais je vous regarde seulement et j'attends,
Comme Moïse regardait la pierre devant lui quand il l'eut frappée.
SYGNE.—Qu'attendez-vous?
MONSIEUR BADILON.—Cette chose pour laquelle il apparaît que vous avez été créée et mise au monde.
SYGNE.—Dois-je sauver le Pape au prix de mon âme?
MONSIEUR BADILON.—A Dieu ne plaise? Que nous recherchions aucun bien par le mal.
SYGNE.—Je ne livrerai point mon âme au diable!
MONSIEUR BADILON.—Mais déjà l'esprit violent la tient,
Sygne, Sygne, et cette nuit vous avez reçu Jésus-Christ dans la bouche.
SYGNE, sourdement.—Ayez pitié de moi.
MONSIEUR BADILON, avec éclat.—Grand Dieu! Ayez pitié de moi vous-même qui ai de telles paroles à vous dire dont j'ai épouvante!
C'est votre mère, la sainte comtesse Renée, qui m'a aperçu quand je n'étais encore qu'un mauvais petit corbeau et m'a fait prêtre ici pour l'éternité.
Et quoi? me voici là qui demande à sa fille ces choses au prix de qui la mort est peu, qui ne suis pas digne de toucher à votre chaussure!
Moi l'imbécile, le gros homme chargé de matière et de péchés!
Me voici à qui Dieu a donné ministère sur les hommes et sur les anges, c'est à ces mains rouges qu'il a remis pouvoir de lier et de délier!
Tout a péri, et c'est moi seul maintenant que vous appelez votre père, pauvre paysan!
Ah, du moins, rien n'a été votre père par le sang plus que je ne suis le vôtre, ma fille chérie, au nom du Père et du Fils.
Priez Dieu pour que je sois pour vous un père et non pas un sacrificateur sans entrailles.
Et que je vous conseille hors de toute violence dans un esprit de mesure et de suavité.
Car il ne nous demande point ce qui est au-dessus de nous, mais ce qu'il y a de plus bas,
Ne se plaisant point aux sacrifices sanglants mais aux dons que Son enfant lui fait de tout son cœur.
SYGNE, sourdement.—Pardonnez-moi parce que j'ai péché.
(Il ouvre son manteau et on le voit en surplis, l'étole violette croisée sur la poitrine).
Eh quoi! vous avez sur vous le viatique?
MONSIEUR BADILON.—Non. Je reviens de le porter au père Vincent dans les bois.
En quittant ce matin même
(A voix basse)—le Pape,
J'ai appris que le pauvre homme venait d'avoir les jambes broyées[1] par un chêne.
J'arrive de chez lui. Quelle tempête!
Cela m'a rappelé les bons temps de l'indivisible, quand le sorcier Quiriace me pourchassait.
Et que je passais la nuit dans le creux d'un saule, avec Notre-Seigneur sur la poitrine.
SYGNE, se mettant à genoux.—Pardonnez-moi, mon père, parce que j'ai péché.
MONSIEUR BADILON (il est assis sur un fauteuil à côté d'elle).—Qu'il vous pardonne comme je vous bénis.
SYGNE.—Je suis coupable de paroles violentes, de désir de mort, de propos de tuer.
MONSIEUR BADILON.—Renoncez-vous de toute votre volonté à la haine d'aucun homme et au désir de lui mal faire?
SYGNE.—Je cède.
MONSIEUR BADILON.—Poursuivez.
SYGNE, à voix basse.—Georges
Dont je vous ai parlé tout-à-l'heure, père,
Je l'aime.
MONSIEUR BADILON.—Mais il n'y a point de mal à cela.
SYGNE.—Plus qu'il n'est dû à aucune créature.
MONSIEUR BADILON.—Mais pas autant cependant que Dieu lui-même qui l'a faite.
SYGNE.—Père, je lui ai donné mon cœur!
MONSIEUR BADILON.—Ce n'est pas assez l'aimer que de l'aimer hors de Dieu.
SYGNE.—Mais Dieu veut-il que je l'abandonne et le trahisse?
MONSIEUR BADILON.—Ayez patience avec moi, écoutez-moi, mon enfant bien-aimée, car je suis votre pasteur qui ne vous veux point de mal.
Qu'une femme quitte son bien, comme cela arrive, son père, sa mère, son pays, son fiancé,
(Et la chose est bien dure, bien que les mots soient aisés à dire),
Pour se retirer dans le désert au pied d'une croix, pour panser les malades, pour nourrir les pauvres,
Pour chérir et préférer au-dessus du sens et de la raison ces gens qui ne nous sont de rien,
Elle le fait dans l'abondance de son cœur et son salut n'y est pas intéressé.
Et vous, que pour sauver le Père de tous les hommes, selon que vous en avez reçu vocation,
Vous renonciez à votre amour et à votre nom et à votre cause et à votre honneur en ce monde,
Embrassant votre bourreau et l'acceptant pour époux, comme le Christ s'est laissé manger par Judas,
—La Justice ne le commande pas.
SYGNE.—Ne le faisant pas, je reste sans péchés?
MONSIEUR BADILON.—Aucun prêtre ne vous refusera l'absolution.
SYGNE.—Est-il vrai?
MONSIEUR BADILON.—Et je vous dirai plus: Prenez garde et faites attention à ce grand sacrement qu'est le mariage, de crainte qu'il ne soit profané.
Ce que Dieu a créé, il le consomme en nous. Ce que nous lui sacrifions, il le consacre. Il achève le pain et le vin.
Il consomme l'huile. Il donne effet pour l'éternité à cette parole qu'il nous a communiquée. Il fait un sacrement comme son corps même.
De cet aveu par qui le pécheur se condamne à mort.
Ah, comme le corps d'un prêtre frémit, quand ce monstre qui est le frère de Jésus tournant vers lui sa face décomposée avoue par l'orifice de son corps pourri!
Et de même il a sanctifié tout consentement dans le mariage, que deux êtres l'un à l'autre se font l'un de l'autre pour l'éternité.
SYGNE.—Dieu ne veut donc pas de moi un tel consentement?
MONSIEUR BADILON.—Il ne l'exige pas, je vous le dis avec fermeté.
—Et de même quand le Fils de Dieu pour le salut des hommes
S'est arraché du sein de son père et qu'il a subi l'humiliation et la mort
Et cette seconde mort de tous les jours qui est le péché mortel de ceux qu'il aime,
La Justice non plus ne le contraignait pas.
SYGNE.—Ah, je ne suis pas un Dieu mais une femme!
MONSIEUR BADILON.—Je le sais, pauvre enfant.
SYGNE.—Est-ce à moi de sauver Dieu?
MONSIEUR BADILON.—C'est à vous de sauver votre hôte.
SYGNE.—Ce n'est pas moi qui l'ai prié sous mon toit.
MONSIEUR BADILON.—C'est votre cousin qui l'a amené.
SYGNE.—Je ne peux pas! O mon Dieu, je ne veux pas à ce prix!
MONSIEUR BADILON.—C'est bien. Vous êtes acquittée du sang de ce juste.
SYGNE—Je ne peux pas au delà de ma force.
MONSIEUR BADILON.—Mon enfant, sondez votre cœur.
SYGNE.—Le voici devant vous tout ouvert et déchiré.
MONSIEUR BADILON.—Si les enfants de votre cousin vivaient encore, s'il s'agissait de le sauver, lui et les siens,
Et le nom, et la race, si lui-même vous le demandait,
Ce sacrifice que je vous propose, Sygne, le feriez-vous?
SYGNE.—Ah, qui je suis, pauvre fille, pour me comparer au mâle de ma race? Oui.
Je le ferais.
MONSIEUR BADILON.—Je l'entends de votre propre bouche.
SYGNE.—Mais il est mon père et mon sang et mon frère et mon aîné, le premier et le dernier de nous tous,
Mon Maître, mon Seigneur, à qui j'ai engagé ma foi!
MONSIEUR BADILON.—Dieu est tout cela pour vous avant lui.
SYGNE.—Mais il n'a pas besoin de moi! Le Pape a ses promesses infaillibles!
MONSIEUR BADILON.—Mais le monde ne les a point, pour qui le Christ n'a point prié.
Epargnez à l'univers ce crime.
SYGNE.—C'est vous qui m'avez instruite et ne me disiez-vous pas que le Pape près de périr, Dieu chaque fois l'a sauvé?
MONSIEUR BADILON.—Jamais sans le secours de quelque homme et sans sa bonne volonté.
SYGNE.—Je vis toute seule ici et ne sais rien de la politique.
MONSIEUR BADILON.—Mais vous voyez au moins que c'est l'heure du Prince de ce monde, et Pierre lui-même est entre les mains de Napoléon.
Qui l'empêche de façonner un autre pape, comme ces empereurs de ténèbres jadis, ou de le tirer de Rome.
Comme les anciens rois de France afin de l'avoir à eux?
Voici le dernier désordre! Voici le cœur dérangé de sa place!
Ah, nous ne sommes pas seuls ici! Ame pénitente, vierge, voyez ce peuple immense qui nous entoure,
Les esprits bienheureux dans le ciel, les pécheurs sont sous nos pieds,
Et les myriades humaines l'une sur l'autre, attendent votre résolution!
SYGNE.—Père, ne me tentez pas au-dessus de ma force!
MONSIEUR BADILON.—Dieu n'est pas au-dessus de nous, mais au-dessous.
Et ce n'est pas selon votre force que je vous tente, mais selon votre faiblesse.
SYGNE.—Ainsi donc moi, Sygne, comtesse de Coûfontaine,
J'épouserai de ma propre volonté Toussaint Turelure, le fils de ma servante et du sorcier Quiriace.
Je l'épouserai à la face de Dieu en trois personnes, et je lui jurerai fidélité et nous nous mettrons l'alliance au doigt.
Il sera la chair de ma chair et l'âme de mon âme, et ce que Jésus-Christ est pour l'Eglise, Toussaint Turelure le sera pour moi, indissoluble.
Lui, le boucher de 93, tout couvert du sang des miens,
Il me prendra dans ses bras chaque jour et il n'aura rien de moi qui ne soit à lui,
Et de lui me naîtront des enfants en qui nous serons unis et fondus.
Tous ces biens que j'ai recueillis non pas pour moi,
Ceux de mes ancêtres, celui de ces saints moines,
Je les lui porterai en dot, et c'est pour lui que j'aurai souffert et travaillé.
La foi que j'ai promise, je la trahirai. Mon cousin trahi de tous et qui n'a plus que moi seule,
Et moi aussi, je lui manquerai la dernière!
Cette main qu'il a prise dans la sienne le lundi de la Pentecôte,
Sous l'œil de nos quatre parents exposés devant nous tous ensemble sur cet autel,
Je la lui retirerai. Ces deux mains qui se sont serrées passionnément tout à l'heure,
La mienne est fausse!
(Silence)
Vous vous taisez, mon père, et ne me dites plus rien!
MONSIEUR BADILON.—Je me tais mon enfant, et je frémis!
Je vous déclare que ni moi,
Ni les hommes ni Dieu même, ne vous demandons un tel sacrifice.
SYGNE.—Et qui donc m'y oblige?
MONSIEUR BADILON.—Ame chrétienne! Enfant de Dieu! C'est à vous seule de le faire de votre propre gré.
SYGNE.—Je ne puis pas.
MONSIEUR BADILON.—Préparez-vous donc. Je m'en vais vous bénir et vous renvoyer.
SYGNE.—Mon Dieu! Cependant vous voyez que je vous aime!
MONSIEUR BADILON.—Mais non point jusqu'aux crachats, à la couronne d'épines, à la chute sur le visage, à l'arrachement des habits et à la croix.
SYGNE.—Vous voyez mon cœur!
MONSIEUR BADILON.—Mais non point à travers cette grande rupture à mon côté.
SYGNE.—Jésus! mon bon ami!
Qui a été tout le temps mon ami sinon vous? Il est dur maintenant de vous déplaire.
MONSIEUR BADILON.—Mais il est facile de faire Votre volonté!
SYGNE.—Il est dur de me séparer de Vous pour la première fois.
MONSIEUR BADILON.—Mais il est doux de mourir en Moi qui suis la Vérité et la Vie.
SYGNE.—Seigneur, s'il se peut, que ce calice soit éloigné de moi!
MONSIEUR BADILON.— Mais toutefois que Votre volonté soit faite et non la mienne!
SYGNE.—Ah, du moins, ô mon Dieu, si je Vous abandonne tout.
Et Vous de Votre côté, faites aussi pour moi quelque chose.
Ne tardez pas et prenez ma vie misérable avec le reste!
MONSIEUR BADILON.—Mais toutefois à Vous seul il appartient de savoir le jour et l'heure.
SYGNE, sourdement.—Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de moi?
MONSIEUR BADILON.—Le voici déjà avec vous.
SYGNE.—Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne!
MONSIEUR BADILON.—Est-il vrai, mon enfant, et tout est-il consommé?
SYGNE.—... Et non la mienne.
(Silence)
Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne! Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne!
MONSIEUR BADILON.—Ma fille, mon enfant bien-aimée, le voyez-vous maintenant, combien Dieu vous demande une chose facile?
Le voici donc enfin abattu, l'édifice de votre amour-propre? La voici terrassée, cette Sygne que Dieu n'a pas faite! Le voici arraché jusqu'aux racines,
Ce tenace amour de vous-même! Voici la créature avec son créateur dans l'Eden de la croix!
«O mon enfant, certes la joie est grande que je réserve à mes saints, mais que dites-vous de mon calice?». Il est facile de mourir,
Il est facile d'accepter la mort, et la honte et le coup sur le visage et l'inintelligence, et le mépris de tous les hommes.
Tout est facile excepté de Vous contrister.
Tout est facile, ô mon Dieu, à celui qui Vous aime
Excepté de ne pas faire Votre volonté adorable.
(Il se lève)
Et moi, Votre prêtre, je me lève à mon tour et je me tiens au-dessus de cette victime immolée,
Et je Vous prie pour elle, ainsi que l'on prie sur les azymes à la messe.
Père Saint, Vous voyez cette brebis qui a fait, ce qu'elle a pu.
Maintenant ayez compassion d'elle et ne lui imposez pas un fardeau intolérable,
Ayez pitié de moi aussi, prêtre, pécheur, qui viens de Vous immoler mon enfant unique de mes propres mains.
Et vous, ma fille, dites que vous me pardonnez avant que je vous pardonne.
(Elle fait un geste de la main, il lui pose la sienne sur la tête).
Mon enfant, recueillez-vous, je m'en vais vous bénir et que la grâce de Dieu soit avec vous!
(Elle se laisse couler la face contre terre et demeure prosternée et les bras étendus. Il fait lentement le signe de la croix sur elle, cependant que les rayons rouges du soleil couchant entrent par les fenêtres.)
[1] Il prononce «broy-ées».