SCÈNE III


(Entre TOUSSAINT TURELURE.)

TURELURE.—Eh bien, Madame?

(Elle lui tend en silence les papiers, il les prend, les vérifie d'un regard et sonne aussitôt.)

C'est à moi de faire ce qu'il reste à faire.

(Entre un domestique.)

Faites entrer les estafettes que j'ai commandé de tenir prêtes.

(Entrent plusieurs officiers.)

Ces ordres à mes généraux! Toute l'armée en retraite sur Paris. La Garde Nationale licenciée, l'armée de réserve à Versailles,

Sous les ordres de M. le Duc de Raguse.

Ordre de l'Empereur. Faites diligence.

(Il distribue des plis scellés. Les estafettes sortent) A SYGNE:

Je me suis souvenu du bon tour de notre cousin.

(Il sonne.)

M. Lafleur.

(Entre MONSIEUR LAFLEUR.)

Monsieur Lafleur, portez ces papiers à la personne que vous savez,

Et dites que je me mets à ses pieds.

(Sort MONSIEUR LAFLEUR)

(Il sonne—Entrent deux autres estafettes.)

Ces papiers à Messieurs Dalberg et Talleyrand.

Et dites que le rendez-vous est ce soir même ici.

(Elles sortent.)

Il sonne.—(Entre UN OFFICIER.)

TURELURE, se redressant.—Monsieur, quand trois heures sonneront, dites que l'on amène le drapeau.

(Sort l'officier.)

Voici beaucoup de besogne en peu de temps.

(Il reste debout et poitrinant comme au port d'armes, la tête droite, les bras allongés le long du corps, les mains recourbées en arrière.—L'horloge grince longuement et va sonner.)

TURELURE.—L'heure sonne.

(A ce moment COUFONTAINE apparaît derrière la fenêtre.—Premier coup de l'heure.—Turelure s'est armé aussitôt. Deux détonations retentissent en même temps. SYGNE s'est jetée d'un bond devant lui.—Deuxième coup.—La scène s'est remplie de fumée. Quand elle se dissipe on voit SYGNE étendue par terre dans une mare de sang.—Troisième coup.—TURELURE enjambe rapidement le corps et se hâte vers la fenêtre. On le voit derrière les vitres cassées qui se penche vers le sol, puis s'éloigne, comme tirant derrière lui un fardeau qu'on ne voit pas.

Pause.

Rentre TURELURE. Quelques serviteurs ont pénétré dans la pièce.)

TURELURE, d'une voix de commandement.—La baronne est blessée. Un accident déplorable s'est produit. Qu'on lui dresse un lit sur cette table. Le médecin, l'abbé Badilon!

Quant à moi, les affaires de l'Etat m'occupent.

(Il sort.)

(Le rideau tombe et reste baissé pendant quelques moments.)


SCÈNE IV

(La même pièce au coucher du soleil. Il fait presque nuit. SYGNE étendue sur une grande table dans un coin de la pièce. MONSIEUR BADILON est auprès d'elle. Un flambeau unique brûle dans un grand chandelier d'argent.)


MONSIEUR BADILON.—Sygne, mon enfant, m'entendez-vous?

(Longue pause. Mouvement de paupières.)

MONSIEUR BADILON, plus bas.—M'entendez-vous?

SYGNE.—Que dit le médecin?

MONSIEUR BADILON.—Ma fille, réjouissez-vous.

SYGNE.—C'est donc la mort qu'il m'annonce?

MONSIEUR BADILON.—Le temps de votre épreuve est fini.

(Elle commence son mouvement familier de la tête et ne peut achever.)

MONSIEUR BADILON, prêtant l'oreille.—«Plus de joie...» Que dites-vous? ne remuez pas ainsi la tête. Vous rouvrez votre blessure.

Que dites-vous? «Plus de joie ... plus de sang...»

(Il répète)

«Plus de douleur pour souffrir, plus de joie pour me réjouir.»

(Se parlant à lui-même) Tout est épuisé.

Mais vous allez au ciel et moi je reste dans la désolation.

SYGNE.—Est-il...

MONSIEUR BADILON.—Est-il mort? Georges, votre cousin?

(Mouvement de paupières.)

Il est mort. La balle l'a frappé en plein cœur.

SYGNE.—... le temps...

MONSIEUR BADILON.—Le temps de lui donner l'absolution?

Non on m'a appelé trop tard. Il était déjà mort.

(Silence.)

J'ajoute cette amertume. Mais...

SYGNE.—Je ne m'inquiète pas.

MONSIEUR BADILON.—Il est vrai. Le grand Dieu pourvoit.

SYGNE.—Ensemble.

MONSIEUR BADILON.—Les deux Coûfontaine ensemble et l'un précède l'autre tour à tour.

SYGNE.—Le parjure.

MONSIEUR BADILON.—Le voici racheté de votre sang.

SYGNE.—Le serment.

MONSIEUR BADILON.—Non point rompu, mais consommé. En Dieu le Fils qui est assis à la main droite en qui est toute parole achevée.

SYGNE.—Avec lui.

MONSIEUR BADILON.—Avec toi pour toujours, ô mon maître et mon chef. Coûfontaine, adsum.

SYGNE.—Jésus.

MONSIEUR BADILON.—Jésus Notre-Seigneur est avec vous.

SYGNE.—Avec lui.

MONSIEUR BADILON.—Avec vous, le juste et le pécheur inséparables, et l'œuvre ne sera point séparée de l'ouvrier, et le sacrifice de l'autel, et le vêtement du sang qui l'imprègne.

SYGNE.—Tout.

MONSIEUR BADILON.—Tout est fini, tout est fait comme il le fallait, l'épouse absoute est couchée dans ses vêtements nuptiaux.

J'ai achevé mon œuvre, j'ai achevé mon enfant pour le ciel.

Et moi je reste seul.

L'enfant de mon âme s'envole, et moi, je reste seul, le vieux curé inutile.

SYGNE (Mouvement de la tête inachevé.)

MONSIEUR BADILON.—Epouse du Seigneur!

Je vous ai absoute, et vous, absolvez-moi à mon tour,

Et cette main que j'ai levée sur vous comme quelqu'un qui consacre et qui sacrifie!

Et dites-moi que vous me pardonnez

Ce mal que je vous ai fait,

Ces paroles que je vous ai dites, ma pauvre colombe, moi pécheur,

Sur l'ordre de Dieu, mon maître, dans l'épouvante de mon cœur,

Afin que Pierre soit sauvé et que votre couronne soit parfaite.

SYGNE.—.... (Mouvement des yeux)

MONSIEUR BADILON.—La main? Que je lève ma main de nouveau et que je la tienne devant vos yeux?

SYGNE.—(Mouvement des lèvres.)

MONSIEUR BADILON.—Ainsi le pauvre agneau mourant entre ses gencives désarmées prend la main qui vient de l'égorger!

Mais ce n'est point ma main que vous baisez, ô ma fille, mais le Christ en son prêtre qui oint et qui pardonne.

La main du prêtre consacré qui vous a communié si souvent et qui chaque matin tient élevé.

Le Fils de Dieu sous les accidents,

Que vous allez voir face à face.

(Il tombe, à genoux devant le lit.)

Et maintenant enfin je puis être lâche et vous montrer mon cœur!

Nul homme ne vous a aimé comme moi, de cet amour que les gens du monde n'entendent pas,

Car Dieu même qui parlait par ma bouche, et qui entendait par vos oreilles,

Est-ce qu'il n'était pas dans notre cœur aussi à tous deux?

Gloire à Dieu qui a donné l'âme sublime à guider par l'âme la plus basse!

Et quand vous vous mettiez à genoux à mon côté au tribunal de la pénitence,

C'est moi qui du fond des ténèbres m'émerveillais et me prosternais devant vous.

Hélas! je n'avais qu'un seul enfant et voici qu'on me l'a égorgé!

Souvenez-vous de votre pasteur, petite brebis, qui si souvent êtes venue prendre la nourriture céleste entre ses mains.

(Silence.)

SYGNE (Avec un sourire amer qui s'accentue peu à peu.)—... Si sainte?

MONSIEUR BADILON.—Et quel plus grand amour y a-t-il que de donner sa vie pour ses ennemis?

SYGNE (Sourire).

MONSIEUR BADILON.—Est-ce que vous ne vous êtes pas jetée au devant de votre époux pour le couvrir?

SYGNE, presque indistincte.—Trop bonne...

MONSIEUR BADILON.—La mort? Que dites-vous?

(Il se penche sur elle.)

SYGNE (Elle agite les lèvres).

MONSIEUR BADILON.—«Une chose trop bonne pour que je la lui eusse laissée.»

Et pensez-vous connaître vos intentions mieux que Dieu lui-même?

(Silence.—Elle commence à respirer péniblement.)

Mais je sais que déjà vous lui avez pardonné.

(Silence.—Signe que non.)

Sygne! à ce moment où vous allez paraître devant Dieu, dites-moi que vous lui avez pardonné.

(Signe que non.)

Voulez-vous que je vous fasse apporter votre enfant?

(Signe que non.)

Et quoi? Sygne, m'entendez-vous? Votre enfant?...

SYGNE, d'une voix distincte: Non.

(Silence.—L'agonie commence.)

MONSIEUR BADILON (Il se lève.)—La mort approche. Ame chrétienne, faites avec moi la recommandation et les actes d'espérance et de charité.

SYGNE (Signe que non).

MONSIEUR BADILON.—Sygne, soldat de Dieu! debout! debout jusqu'au dernier moment!

SYGNE.—Tout est épuisé.

MONSIEUR BADILON.—Coûfontaine, adsum!

SYGNE.—Tout est épuisé.

MONSIEUR BADILON.—Jésus, fils de David, adsum!

(Silence.—Le râle commence.)

Tout est épuisé jusqu'au fond, tout est exprimé jusqu'à la dernière goutte.

(Silence.)

Seigneur, ayez pitié de cet enfant que vous m'avez donné et que je vous donne à mon tour.

Eli! Je vous supplie dans le terrible secret de la dernière heure.

Seigneur, en qui tous les siècles sont comme un seul instant qui ne peut être divisé,

Ayez pitié de ces deux âmes qui vont paraître devant vous en même temps que vous avez faites frère et sœur.

Et agréez le sang versé et cet échange entre elles qui s'est fait dans la déflagration de la poudre.

(SYGNE se redresse tout à coup et tend violemment les deux bras en croix au-dessus de sa tête; puis, retombant sur l'oreiller, elle rend l'esprit, avec un flot de sang.

Et MONSIEUR BADILON lui essuie pieusement la bouche et la face. Puis éclatant en sanglots, il tombe à genoux au pied du lit).