SCÈNE V

(Apparaissent derrière les fenêtres vitrées, et suivant TOUSSAINT TURELURE, un homme tenant une lanterne d'écurie, puis quatre autres portant sur le battant d'une porte démontée le corps de COUFONTAINE sous son manteau.—Ils entrent.)


TOUSSAINT TURELURE.—Monsieur le curé, comment va la bonne?

(Pas de réponse.)

Madame.

(Il prend la lanterne et, l'approchant du visage de la morte, il l'examine. Puis, déposant la lumière par terre, il fait le signe de la croix.

Aux gens qui se tiennent par derrière):

Avancez!

Que l'on apporte ici le corps de mon cousin, et qu'on le couche sur cette table,—à côté de celui de ma femme, je dis!

Afin que les deux Coûfontaine reposent côte à côte,

Et que ceux qui ont été séparés durant la vie aient le même lit dans la mort.

Et que le poing fermé se pose dans la main ouverte.

(Ils font ainsi. On étend COUFONTAINE près de SYGNE et l'on déploie sur eux le drapeau fleurdelysé. Mais la main ouverte de SYGNE sort du drap sans qu'on puisse la faire rentrer en dessous. Sur une table à la tête de la couche funèbre, couverte d'une serviette, on place un crucifix entre deux flambeaux qu'on allume et un seau d'eau bénite avec le goupillon.

Pendant ce temps le bruit au dehors peu à peu s'est accru jusqu'à ébranler la terre, d'une armée en marche et de troupes interminables qui passent. Bruit de chevaux, roulement de l'artillerie et des fourgons.

Puis tout à coup bruit de grelots et d'une voiture attelée de chevaux lancés à toute vitesse qui soudain s'arrêtent devant la maison. Tapage. On entend des portes qu'on ouvre violemment et toute la maison s'emplit d'une grande lumière.

Soudain la porte à deux battants est comme arrachée du dehors et l'on entend un grand cri):

LE ROI!

(Entrent deux valets tenant des flambeaux et derrière eux LE ROI DE FRANCE).

TOUSSAINT TURELURE, s'avançant à sa rencontre.—Sire, soyez le bienvenu dans votre propre royaume!

(Il s'agenouille et lui baise la main)

LE ROI.—Relevez-vous, Monsieur. Il m'est agréable de reconnaître en vous le plus utile de mes sujets.

(Il regarde autour de lui. Son fils, son frère, et les officiers de sa suite sont entrés derrière lui et l'entourent)

TURELURE.—Que Votre Majesté daigne excuser le désordre de cette maison.

LE ROI.—Il ressemble à celui de la France. Pauvre vieille demeure!

Des fondements jusqu'au grenier, on n'a rien laissé en place. Tout a subi conscription.

Mais Nous apportons la paix avec Nous.

(Murmure flatteur dans la suite.—LE ROI aperçoit le lit funèbre devant lequel MONSIEUR BADILON est toujours en prière, et le sourcil légèrement levé vers TURELURE pour l'interroger, il le regarde pour la première fois)

TURELURE.—Que Votre Majesté m'excuse de ne pouvoir lui cacher mes deuils domestiques.

LE ROI.—Qui est-ce?

TURELURE.—Ma femme,

Issue du sang de la France le plus pur et le plus loyal.

LE ROI, reconnaissant les armes.—Coûfontaine adsum,

Et qui est l'autre mort?

TURELURE.—Georges Agénor, mon cousin, votre fidèle serviteur et lieutenant.

Tous deux sont tombés en même temps.

Un déplorable malentendu, l'affreux quiproquo de cette crise soudaine.

(LE ROI s'approche du lit majestueusement et l'asperge d'eau bénite. Puis il passe le goupillon à son fils qui l'imite, puis son frère et les gens de la suite. Et, le dernier, TURELURE, qui s'acquitte du rite avec componction)

LE ROI, revenu au milieu de la scène.—Je saurai reconnaître de tels services et le sang versé pour ma cause.

TURELURE.—Un noble nom s'éteint.

LE ROI.—Il n'est pas éteint. Je sais que vous avez un fils.

(Entre un huissier qui dit un mot à l'oreille de TURELURE)

TURELURE.—Sire ...

LE ROI.—Je vous entends.

TURELURE.—Les Corps de l'Etat

Se sont donné rendez-vous en cette maison pour saluer Votre Majesté.

LE ROI.—C'est bien. Je leur donnerai audience incessamment.

TURELURE, montrant à gauche.—Ici, à gauche, les délégations du Corps législatif, du Conseil d'Etat, des tribunaux et du Sénat conservateur.

LE ROI.—Ouvrez la porte.

(On ouvre la porte à deux battants.—Bruit à droite)

LE ROI.—A droite.

TURELURE.—A droite les évêques de France qui se jettent aux pieds de Votre Majesté.

Vous savez que l'Usurpateur avait convoqué ici un Concile

Afin de formuler les libertés de l'Eglise Gallicane. sous la garde de la gendarmerie.

LE ROI.—De Pradt et Talleyrand pourront me présenter ces messieurs.

Ouvrez la porte.

(On ouvre la porte de droite. Un huissier entre et parle à TURELURE)

TURELURE.—Sire,

La délégation des Maréchaux de France demande à être présentée à Votre Majesté.

LE ROI.—Qu'ils entrent!

(Entre la délégation des Maréchaux)

LE DOYEN DES MARECHAUX. Sire, l'Armée

Est heureuse de faire hommage à son souverain.

(Il salue)

LE ROI, gracieusement lui saisissant les mains, comme si l'autre avait voulu mettre genou en terre.—Relevez-vous, Monsieur!

Le Roi de France est fier de voir autour de son trône rétabli vos épées.

Ce n'est point à l'étranger que vous les avez remises, mais au Roi de France, Louis votre Roi, et qui est seul

(Majestueusement)

La paix.

(Demi-pause)

Gardez la gloire! elle est à vous et ne vous sera pas ôtée.

Et s'il y a quelque opprobre à encourir pour le salut du peuple.

Que le Roi seul l'assume, selon qu'il convient au père de famille.

Je reviens pour me jeter entre mon peuple et l'ennemi.

Je reviens à vous,

Non point avec, mais à travers vos ennemis, à cette heure où la France est blessée, et seules mes mains ici sont sans armes et n'en savent tenir aucune.

Et il est vrai que nous souffrons violence. Mais considérez avec équité que l'Europe ne peut se passer de la France,

Et cet empire que l'on vous a fait, ce n'était plus la France, ce n'était plus sa mesure et sa forme,

Non point étendue, dis-je, mais diminuée.

LE MARECHAL.—Nous sommes vos loyaux soldats et les plus fidèles de vos sujets.

LE ROI.—Demeurez et soyez Nos témoins.

(Il s'avance au milieu de la pièce, et, se tournant un peu vers la droite, puis, vers la gauche, d'une voix forte)

Et vous tous, Evêques, Officiers, Corps de l'Etat, dont j'accueille la démarche,

Soyez témoins de cet acte que je vais accomplir.

(Il revient vers la table que l'on a préparée et où sont disposés des flambeaux, des plumes, des parchemins, de la cire et le Grand Sceau de France)

(Entrent le ROI D'ANGLETERRE, le ROI DE PRUSSE, l'EMPEREUR D'AUTRICHE, l'EMPEREUR DE RUSSIE, le NONCE DU PAPE.)

Messieurs mes frères, soyez les bienvenus dans mon royaume,

Et remerciés de votre loyal service.

Souverains de l'Europe!

Soyez témoins de ce nouveau contrat que le Roi de France va signer avec son peuple.

(Il se retourne lentement vers la fenêtre où paraissent quelques rougeurs.)

Quelles sont ces fumées?

TURELURE.—Ce n'est rien. Quelques mauvais quartiers de Paris qui brûlent, bon nettoyage!

Quelques mauvaises têtes que Monsieur de Raguse achève de mettre à la raison.

Et le tison de la Révolution s'éteint en puant et en fumant.

LE ROI, avec mépris.—Ces extravagances ont pris fin. (Il s'assied lourdement)

Et le Roi avec la France recommence suivant l'ordre légitime.

(Il est assis derrière la table entre les deux flambeaux. A sa gauche, TURELURE; à sa droite MONSIEUR LE DAUPHIN, LE GRAND CHANCELIER; par derrière, LES SOUVERAINS. Devant, massés dans les fenêtres, LES MARECHAUX. A droite et à gauche, LES EVEQUES et LES CORPS DE L'ETAT débordent des deux portes ouvertes. LE ROI promène lentement ses gros yeux sur l'assemblée, puis s'adressant à Turelure):

Monsieur le Comte!

TURELURE, ricanant.—Je suis comte!

LE ROI.—Veuillez quérir des sièges pour Leurs Majestés.

FIN


[VARIANTE]

[PAGE 182]

(Rentre TURELURE.—Il prend Sygne sous les bras et l'asseoit dans un grand et profond fauteuil. Lui-même s'assied devant elle, la regardant fixement.

[SCÈNE IV]

TURELURE.—Bonjour, Sygne.

(Elle fait effort comme pour parler et n'y peut parvenir.)

M'entendez-vous? Vous ne pouvez parler?

Parlez cependant, je puis lire les mots sur vos lèvres.

(Elle parle sans aucun son.)

Mort? Georges, est-il mort?

(Signe.)

J'ai le regret de vous dire que oui.

(Paroles sur les lèvres.)

Le prêtre? Je vous répète qu'il est mort. Trop tard. Il est trop tard.

La balle l'a frappé au front. Il est mort.

—Moi je suis vivant.

Grâce à vous, chère Sygne. (Silence.)

Sans prêtre, sans confession.

Et dans des dispositions, hélas! qui nous permettent de conserver quelques doutes sur son salut. (Silence.)

Quoi? je ne puis vous entendre.

Infinie?

La miséricorde de Dieu est infinie? C'est vrai, la miséricorde de Dieu est infinie.

Sa justice aussi. «Nescio vos», est-il écrit. «Je ne sais du tout qui vous êtes.»

C'est le Père qui parle ainsi.

(Silence.)

Texte. Vous avez beau dire que non.

(Silence.)

Mais moi, Sygne, quelle reconnaissance vous dois-je!

Vous sauvez ma vie au prix de la vôtre.

O mystère de l'amour conjugal! ô dévouement digne de l'antiquité!

C'est de vous qu'il est écrit comme de l'ancienne Ruth: J'oublierai mon pays et tes dieux seront mes dieux.

Qu'est-ce qu'un frère pour vous à côté de l'époux que vous vous êtes choisi?

Ah, je veux qu'où je suis vous soyez désormais avec moi et que nos os côte à côte reposent dans le même monument!

Encore non? mais moi, je vous dis que oui, et c'est moi qui suis le plus fort.

Je vous connais mieux que vous-même et ce dernier acte vous découvre à la fin.

L'amour est un lien plus fort que le sang. Et qui vous connaîtrait mieux, ma chère Sygne,

Que cet époux à qui s'est ouvert le secret de votre corps virginal?

(Silence.)

Du moins votre sacrifice ne fut pas vain:

Le Roi revient en France.

(Silence.)

Le Roi de nouveau est là et je suis son premier ministre. (Silence.)

Coûfontaine renaît en notre cher enfant. Voulez-vous le voir et l'embrasser?

(Signe que non.)

Quoi? vous ne voulez pas voir votre enfant?

(Signe que non.)

Ceci est grave. (Silence.)

Sygne, il est vain de vous le cacher. Je crains que pour vous aussi l'heure de la mort soit proche.

L'abbé Badilon n'est pas loin. Dois-je le faire venir? (Silence.)

Sygne, ai-je bien compris? eh quoi, vous ne dites rien? (Silence.)

Tu tiens bon, Sygne. Mais tu ne peux me cacher ces larmes qui coulent de tes yeux.

(Silence. Elle pleure.)

Croyez-vous que je ne vous comprenne pas?

(Silence.)

Vous ne voulez pas me pardonner. Vous ne voulez pas que ce prêtre vous impose le pardon.

Vous voulez bien me donner votre vie, la mort était une chose trop bonne pour me la laisser.

Mais non point me pardonner. Et pourtant c'est la condition nécessaire de votre salut!

(Silence.)

TURELURE, lentement comme s'il épelait sur ses lèvres.

«Je n'en puis plus», dites-vous?

(Silence.)

TURELURE, de même.—«Tout est épuisé—jusqu'au fond.—Tout est exprimé—jusqu'à la dernière goutte.» Non, cela n'est pas.

Le devoir reste.

Laissez-moi vous conjurer au nom de votre salut éternel.

En vérité vous êtes un scandale pour moi, qui ne crois pas plus à ces choses que votre frère. (Silence. Signe que non.)

Si grande est la haine que vous me portez!

Que fut donc notre mariage?

Le mariage est un sacrement. Ce n'est point le prêtre qui fait le mariage, c'est le consentement seul.

Et comme le pain de l'eucharistie, le oui est la matière de cette communion permanente.

Combien ne doit-il pas être complet qui fait de deux âmes

Une seule en une seule chair?

Un grand sacrement, dit l'Apôtre.

(Silence.)

Sygne, que dois-je penser de ce oui que vous m'avez donné?

(Silence.)

Vos intentions étaient droites? Défaite.

Il s'agissait de sauver le Pape? Non.

Aucun bien ne justifie un acte mauvais. Aucun.

(Silence.)

Sygne, m'entendez-vous? oui, je vois que vous m'entendez encore. Ah, fille fière, tu ne fléchis pas! (Silence.)

Tu n'as pas su faire complètement ton sacrifice et tu recules au dernier moment.

La damnation, Sygne! l'éternelle privation de ce Dieu qui t'a faite,

Et qui m'a fait aussi, à son image: oui, quoique tu refuses de me pardonner!

De ce Dieu qui t'appelle à ce suprême instant et qui te somme, toi, la dernière de ta race.

Coûfontaine! Coûfontaine! M'entends-tu?

Et quoi! tu refuses! tu trahis!

Lève-toi, quand tu serais déjà morte! c'est ton suzerain qui t'appelle! Eh bien, tu fais défection?

Lève-toi, Sygne! lève-toi, soldat de Dieu! et donne lui ton gant.

Comme Roland sur le champ de bataille quand il remit son poing à l'Archange Saint Michel,

Lève-toi et crie: ADSUM! Sygne! Sygne!

(Enorme et railleur au-dessus d'elle.)

COUFONTAINE, ADSUM! COUFONTAINE, ADSUM!

(Elle fait un effort désespéré comme pour se lever et retombe.)

TURELURE, plus bas et comme effrayé.—COUFONTAINE, ADSUM.

Silence

(Il prend le flambeau et fait passer la lumière devant les yeux qui restent immobiles et fixes)

LE RIDEAU TOMBE


NOTICE

L'OTAGE A ETE JOUE POUR LA PREMIERE FOIS PAR LA TROUPE DE L'ŒUVRE, A LA SALLE MALAKOFF, LE 5 JUIN 1914, AVEC L'INTERPRETATION SUIVANTE:

LE PAPE PIEJ. SAVOY
LE CURE BADILONLUGNE POE
Le VICOMTE GEORGES DE COUFONTAINEMax BARBIER
TOUSSAINT TURELURJean FROMENT
SYGNE DE COUFONTAINEEve FRANCIS

A propos de la «Variante» qui terminait le drame, on joint ici un extrait d'une lettre adressée à M. de Pawlowski, Rédacteur en Chef de COMOEDIA:

«... Sygne, d'ailleurs mourante et déjà enveloppée des ombres de l'agonie, si elle laisse sans réponse l'offre qu'on lui fait d'appeler le prêtre qui lui imposerait le pardon, c'est ainsi qu'on a pris soin de l'indiquer, parce qu'elle n'a plus aucune force et que tout est épuisé, jusqu'à la dernière goutte. Vivante elle a fait tous les sacrifices que Dieu lui demandait, la vie même elle vient de la donner pour son indigne époux. Maintenant elle n'en peut plus, elle est «épuisée», elle est «exprimée jusqu'au fond», elle n'a plus la force nécessaire pour faire, ni comprendre même, quoi que ce soit de plus; elle est comme morte. Et pourtant elle ressuscite, quand Turelure, qui, tout en triomphant et en se moquant d'elle, a tout de même le sens de la race et de la religion, lui rappelle, à la fois ironique et scandalisé, le grand devoir féodal, la foi, la prestation de toute la personne au Suzerain,—dans cette donation de la main droite qui résume toute la pièce et dans un grand élan de confiance, d'espérance et d'amour qui, à ce que nous pouvons espérer, la sauve! Je répète ici encore une fois ce que j'ai dit pour «l'ANNONCE»: ce ne sont pas des saints que j'ai voulu présenter, mais des faibles créatures humaines aux prises avec la Grâce».