CHAPITRE XVII
Richelieu ne se laisse pas abattre par la mort de Mme de Châteauroux. — Comment il organise les fêtes du premier mariage du Dauphin. — Futilités de l’étiquette. — L’abbesse du Trésor. — Préparatifs de départ pour l’armée: l’incident Champenois. — D’après plusieurs historiens, Richelieu serait le véritable vainqueur de Fontenoy: une pièce aux Archives de la Guerre. — Conflit avec la Reine: toujours la question d’étiquette. — Disgrâce du Théâtre de la Foire. — Échange de mauvais procédés entre Richelieu et le Maréchal de Saxe pour la Comédie en Flandre.
Richelieu présidait les États à Montpellier, quand lui parvint la nouvelle d’une mort qui ruinait ses plus secrètes espérances. Il en fut atterré. Lui aussi crut au crime et l’attribua au comte d’Argenson[296], dont l’attitude équivoque, à Metz, l’avait quelque peu inquiété.
—«C’est moi qu’on empoisonne, s’écria-t-il, j’étais sûr de la généralité des galères!...»
[296] Biographie Michaud: Article Durozoir qui emprunte l’anecdote aux Souvenirs de deux anciens militaires, par Fortia de Piles et Guys de Saint-Charles (1813), p. 63.—D’après la Vie privée de Faur (tome II), Mme de Monconseil, de qui se méfiait Mme de Tencin, parce qu’au dire de celle-ci elle était la maîtresse du comte d’Argenson, Mme de Monconseil avait entendu Richelieu affirmer que Mme de Châteauroux «était morte victime de la cabale des prêtres»: le propos n’était pas invraisemblable dans la bouche de cet ennemi, masqué, du clergé.
Il avait rêvé, en effet, cette charge éminente, rappelant celle de «grand-maître de la navigation», dont le Cardinal avait été revêtu; bien mieux, il en convoitait une autre, que le roi rétablirait, disait-il, pour lui, par manière de récompense, celle de connétable. Du même coup, Mme de Tencin voyait s’évanouir ses dernières illusions; son activité débordante n’avait que trop trahi l’âpreté de son ambition. Mise d’abord à l’écart, elle tenta bien, plus tard, de reprendre, auprès de Mme de Pompadour, le double rôle de confidente et de conseillère; mais «Madame la Marquise», déjà mal disposée pour Richelieu, la tint résolument à distance.
Le cardinal de Tencin fut moins éprouvé, d’autant qu’avec sa méfiance coutumière, il avait joué un jeu plus serré; il se retira à son heure, répétant ce qu’il écrivait à sa sœur, «qu’il serait bien fâché de laisser ses os à la Cour».
Cependant, la mort de Mme de Châteauroux donnait à Richelieu des tracas autrement graves que ceux d’un calcul déçu. Il tremblait que le roi, procédant pour sa dernière maîtresse, comme il l’avait fait pour Mme de Vintimille, n’ordonnât qu’on lui apportât les portefeuilles de la défunte: mesure politique en usage, le lendemain d’un décès de ministre ou d’ambassadeur, mais que Louis XV pouvait appliquer, par manière de curiosité jalouse, aux papiers de ses favorites. Plus d’une fois, Richelieu avait indiqué, par écrit, à Mme de Châteauroux, la marche à suivre, pour gouverner un roi dont il connaissait et dépeignait si bien toutes les faiblesses. Ignorait-il donc que Maurepas avait déjà fait saisir par le Cabinet noir, pour les montrer au prince, des lettres où se dévoilaient les artifices de l’intrigue amoureuse nouée par un trop complaisant serviteur? Louis XV ne s’en était pas offusqué. D’ailleurs, Richelieu ne tarda pas à être rassuré: le roi s’était abstenu de toute indiscrétion[297].
[297] Soulavie a dramatisé, de façon grotesque, la terreur de Richelieu: «Il se mit à genoux, dit-il, dans son cabinet, devant l’Être Suprême, pour lui demander la conservation de ces portefeuilles.» Ce n’est plus Richelieu, c’est le prêtre défroqué, le partisan de Robespierre qui parle (Mém. de Richelieu, t. VI, p. 81). Et Mme Gacon-Dufour, qui avait certainement lu le fatras de Soulavie, ajoute dans une note de sa publication des Lettres (apocryphes) de Mme de Châteauroux (t. II, 240): «M. de Richelieu assistait aux messes qu’il faisait dire pour obtenir de Dieu que le portefeuille de Mme de Châteauroux ne tombât pas dans les mains du roi.»
D’autre part, la gazette anonyme, qui termine le Journal de Barbier (édit. in-8o, t. VIII) et que nous avions identifiée en 1897, comme rapports du Chevalier de Mouhy, espion aux gages de la police, dit (18 décembre 1742) qu’on a intercepté une lettre où Richelieu donne des conseils à Mme de la Tournelle, pour qu’elle se maintienne en faveur, et frappe en même temps les meilleurs serviteurs du roi (ceci à l’adresse de Maurepas qui avait partie liée avec Marville, le lieutenant de police).
Mais on put croire, un instant, à la Cour, que le grand favori était définitivement disgrâcié. Lauraguais l’avait remplacé pour aller chercher l’Infante destinée au Dauphin. Et des gens, se disant bien informés, prétendaient que le duc d’Ayen, ayant pris de l’ascendant sur l’esprit du roi, le crédit de Richelieu n’était plus qu’un vain fantôme[298].
[298] Journal inédit du duc de Croÿ (édit. de Grouchy et Cottin, 1906-1907, 4 vol.), t. I, p. 52 (note), décembre 1744.
En effet, comme le remarque Valfons, qui avait à cœur de témoigner à son protecteur toute sa reconnaissance de l’avoir fait nommer aide-major par le Maréchal de Noailles, Richelieu était alors «fort délaissé». Mais Valfons lui restait fidèle; et le duc lui disait, en manière de remerciement: «Votre amitié, toujours honnête, sera récompensée par une confidence ignorée de tous, et dont je vous demande le secret le plus exact. On me croit noyé et je n’ai pas l’eau jusqu’à la cheville[299].»
L’événement le prouva bien.
[299] Souvenirs du Marquis de Valfons, 2e édition (Émile-Paul), p. 118.
Quand le premier gentilhomme de la Chambre revint à Versailles, pour s’acquitter des fonctions afférentes à sa charge, il fut accueilli par le maître avec autant d’émotion que d’affabilité[300]; et ce grand ami de Mme de Châteauroux, qui avait montré une si vive affliction de sa perte, s’efforça, paraît-il, de consoler le prince avec l’éclatante beauté de Mme de Flavacourt, mais sans succès! Ce fut la seule fille du marquis de Nesle qui déclina l’honneur de suivre l’exemple donné par ses quatre sœurs.
[300] Le roi lui relisait en pleurant les lettres de la duchesse (Faur, Vie privée, t. II, pp. 34-37).
En présidant aux fêtes du mariage du Dauphin, Richelieu se trouvait dans son véritable élément. Il ordonnait avec autorité, solennité et conviction; mais il était toujours aussi formaliste, aussi vétilleux, aussi agaçant, principalement sur la question protocolaire; et le Journal de Luynes dit assez combien Richelieu eut de mal à régler des conflits, où tant d’amours-propres, non moins chatouilleux que le sien, trouvaient si souvent l’occasion de se heurter et de se combattre[301].
[301] Journal du Duc de Luynes, t. VI, pp. 266-268.
C’étaient les Slodtz qui avaient tracé le plan et les dessins de toute l’ornementation architecturale[302].
[302] Journal du Duc de Croÿ, t. I, p. 52.
Le 23 février 1745, fut jouée la Princesse de Navarre, la médiocre comédie lyrique de Voltaire et de Rameau; le 26, le ballet des Éléments de Roy qu’avait préféré Richelieu[303] et qui fut très applaudi; le 1er mars, l’opéra de Thésée de Quinault et de Lulli. Le «ballet-comique» de Platée, exécuté le 3 avril, eut peu de succès. La musique de Rameau fut jugée «singulière»; et, malgré des «morceaux agréables», le divertissement parut «trop long et trop uniforme[304]».
[303] Journal du duc de Luynes, t. VI, p. 318.—Une épigramme du temps dénommait la Princesse de Navarre «une farce foraine»: c’était d’ailleurs l’avis de Voltaire.
Le bal de la Cour amena un échange de mots aigres-doux entre Richelieu et le duc d’Ayen: c’était évidemment une des conséquences de la rivalité qui divisait ces deux seigneurs. «Il s’agissait de savoir qui devait placer, ou du capitaine des gardes, ou du premier gentilhomme de la Chambre.»
Le roi s’amusait beaucoup de ces querelles, sans jamais prendre parti[305]. Ce fut toutefois à Richelieu que revint l’insigne honneur de faire distribuer les billets d’invitation, imprimés, adressés aux dames. Luynes a consigné, dans son Journal, le libellé de celui qui fut envoyé à sa femme, et dont voici la teneur:
Madame,
«M. le duc de Richelieu a reçu ordre du roi de vous avertir, de sa part, qu’il y aura bal à Versailles, mercredi 24 février 1745, à 5 heures du soir.
«Sa Majesté compte que vous voudrez bien vous y trouver. Les dames qui dansent seront coiffées en grandes boucles[306].»
[304] [305] Journal du duc de Luynes, t. VI, pp. 325-381.
[306] Journal de Luynes, t. VI, p. 302, 18 février.
D’autres missions de non moindre importance étaient confiées à cet arbitre des élégances officielles; et il semblait qu’il fût tout désigné pour les mener à bonne fin, quand elles visaient cette famille royale d’Espagne, dont il avait si activement facilité le rapprochement avec la maison de France. N’était-il pas allé, en 1742, recevoir l’Infant Don Philippe à l’entrée du Languedoc, pour le conduire jusqu’à Tarascon-sur-Ariège? En revenant à Choisy, «faire sa révérence» au roi, il avait dit à Louis XV «beaucoup de bien» du prince espagnol, «fort aimable et même d’une figure assez agréable, quoiqu’il ne fût pas parfaitement bien fait, ayant une épaule plus grosse que l’autre...[307]».
[307] Ibid., t. IV, p. 121.
Il dut remplir un office d’ordre tout différent auprès de l’Infante Marie-Thérèse-Raphaele, qui arrivait en France pour épouser le Dauphin. Ainsi que la reine Marie Lesczinska, qui n’avait jamais mis de rouge avant son mariage, la princesse espagnole ignorait l’usage de ce fard dont les dames françaises avaient fini par abuser. L’Infante n’entendait même pas en user; elle s’y résignerait cependant sur l’ordre de Leurs Majestés. On en délibéra dans le Cabinet du roi. Et Richelieu, en sa qualité de premier gentilhomme de la Chambre, vint, de la part de Leurs Majestés, apporter solennellement à la jeune femme, «la permission de mettre du rouge», ce qu’elle s’empressa de faire[308]. Et le Dauphin avait horreur de ce maquillage!
[308] Quicherat: Histoire du Costume en France, 1875, p. 557.
A cette époque, et malgré sa très grande faveur, Richelieu n’avait pas toujours des joies sans mélange. Il avait sollicité l’Abbaye au Bois pour sa sœur, abbesse déjà du Trésor. Boyer, l’ancien évêque de Mirepoix, qui tenait la feuille des bénéfices, avait enquêté sur la postulante, très chaudement appuyée par la duchesse de Brancas. Mlle de Richelieu, sans se répandre autant que son frère, avait l’humeur tant soit peu fringante. Boyer, fort sévère sur le chapitre des mœurs, et plutôt d’humeur revêche, transmit au roi le résultat de ses informations; et quand Louis XV eut signé la nomination que lui proposait l’évêque:
—«M. de Richelieu ne sera pas content,» fit le prélat.
—«Il pouvait s’y attendre, répliqua le roi; car, avant que vous n’entriez, il m’avait recommandé sa sœur; je lui ai dit qu’il était trop vif et qu’il n’aurait pas l’abbaye[309].»
[309] Journal de Luynes, t. VI, p. 430 (note), 22 avril 1745.—Les Lettres de Marville au comte de Maurepas (édit. de Boislisle, 3 v., 1896-1905), t. II, p. 74 racontent—à la rubrique Nouvelles des Cafés—cet épisode, en le précédant de cette observation: «Les Actions de M. le duc de Richelieu ont considérablement baissé.»
Comment ce courtisan, à l’échine si souple, avait-il pu «être trop vif»? Peut-être Louis XV, souverain calme et tranquille jusqu’à la mollesse, avait-il été énervé par l’activité, bourdonnante et brouillonne, de ce «touche-à-tout», activité qui, cette année encore, allait se disperser sur les terrains les plus divers.
La guerre venait de se réveiller en Flandre. Et le roi, accompagné du Dauphin, rejoignait l’armée, le 6 avril. L’adroite et jolie Mme d’Etioles, déjà remarquée par le prince, en 1743, à la chasse, et, en février 1745, au bal masqué de l’Hôtel-de-Ville, avait su remplacer, six semaines plus tard, Mme de Châteauroux dans le cœur de l’oublieux monarque, et, comme elle, montré à son royal amant la gloire qui l’attendait sur les champs de bataille.
Maurice de Saxe, devant qui s’était effacé le Maréchal de Noailles, commandait en chef l’armée à laquelle s’opposaient les troupes anglo-hanovriennes[310], soutenues par 8.000 Autrichiens. Et Richelieu était encore à Paris! Un singulier contre-temps l’y retenait, ainsi qu’il résulte de la lettre suivante, que nous avons trouvée dans les Archives de la Bastille[311], lettre adressée au lieutenant de police:
«Paris, le 23 avril 1745.
«Mon équipage est parti hier matin, Monsieur. Un chef d’office que j’avais qui le suivait, est revenu à toutes jambes sur le cheval qu’il montait. Il l’a renvoyé à mon hôtel presque crevé et est allé courir dans Paris, sans qu’aucun de mes gens ait pu le joindre encore. Vous voyez, Monsieur, dans quel embarras cela me doit jeter à la veille de partir moi-même pour joindre l’armée; et vous savez la règle des domestiques qui doivent y servir. Aussi, Monsieur, je vous demande avec instance la juste punition d’une insolence aussi intolérable et de vouloir bien faire mettre à Bicêtre le dit officier qui s’appelle Champenois, et dont la femme et l’établissement sont chez un limonadier à la porte de Paris, rue Pierre-au-lait. La crainte de ne vous pas trouver m’a fait prendre le parti de vous écrire en vous renouvelant l’assurance, etc...
Le duc de Richelieu.
[310] L’armée ennemie comprenait également un contingent hollandais, les Provinces-Unies s’étant prononcées, après bien des tergiversations, en faveur de l’Autriche.
[311] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille, 11565, p. 138, dossier Champenois.
Suivait immédiatement une lettre, autographe celle-ci, du plaignant[312]:
«Je suis très sensible, Monsieur, à votre attention et à la bonté avec laquelle vous voulez bien m’en donner preuve. Le sieur Champenois est ici; il a appris hier apparemment par le secrétaire qui écrivit hier ma lettre, les prières que je vous faisais. Il est venu, ce matin, pour me faire demander grâce, mais je ne l’ai pas voulu écouter, comme vous croyez bien; car cet exemple serait trop dangereux et vous prie, au contraire, de me continuer votre bonté à cet égard. Cet homme doit être recommandé (illisible) sur les registres de la police pour un (illisible). Il a même tué un homme, m’a-t-on dit. Il a suivi en Espagne le duc d’Antin et est d’ailleurs assez bon officier, mais extravagant. Si je sais quelque particularité de ses démarches, j’aurai l’honneur de vous en informer...»
[312] Même dossier Champenois.
Une apostille du lieutenant de police, à la date du 14 mai, annonçait que Champenois était arrêté et que le comte d’Argenson venait d’en être «instruit».
La rancune de Richelieu, s’étayant d’un règlement de police qui interdisait aux domestiques de «déserter» leurs maîtres, sans préavis, était singulièrement tenace; car Champenois n’obtint sa mise en liberté que le 8 août, sur le consentement de Richelieu[313].
[313] Dossier Champenois. Lettre datée de Gand, le 3 août 1745.
Aussi bien les événements se précipitaient à la frontière.
Après l’investissement de Tournai, le Maréchal de Saxe, quoique dans une position désavantageuse, acceptait la bataille, le 11 mai, devant Fontenoy. Cette action militaire, qui fit tant d’honneur aux armes françaises, a été si souvent et si remarquablement décrite, que nous n’avons garde d’en reprendre le récit sur de nouveaux frais. Nous n’en voulons retenir que la part de victoire attribuée au duc de Richelieu, diminuée à dessein par ses détracteurs[314], exagérée peut-être par ses panégyristes.
[314] Linguet entr’autres, dans ses Annales politiques, en 1788.
La courtoisie inopportune d’Anterroche, à l’adresse des Anglais, nous avait déjà coûté nombre de soldats; notre cavalerie pliait, et la formidable colonne, compacte et serrée, des Anglo-Hanovriens, forte de 14.000 combattants, s’avançait, portant le désordre et la mort dans les rangs des Français. Le Maréchal de Saxe considérait la bataille comme perdue et suppliait Louis XV de se résigner à la retraite. Mais le roi et son fils y répugnaient. Ce fut alors qu’au milieu d’un Conseil tenu à cheval, survint Richelieu, mis ainsi en scène par Voltaire:
«Il se précipite, hors d’haleine, l’épée à la main et couvert de poussière.
—«Quelle nouvelle apportez-vous, dit le Maréchal de Noailles; et quel est votre avis?
—«Ma nouvelle, dit le duc de Richelieu, est que la bataille est gagnée, si on le veut; et mon avis est qu’on fasse avancer dans l’instant quatre canons contre le front de la colonne. Pendant que cette artillerie l’ébranlera, la maison du roi et les autres troupes l’entoureront. Il faut tomber sur elle comme des fourrageurs.»
«Le roi se rendit le premier à cette idée[315].»
[315] Voltaire: Précis du siècle de Louis XV, c. XV.
Aussitôt les canons de tonner. La colonne s’arrête, un instant indécise. Elle hésite, elle se trouble. Et soudain, la cavalerie française, prenant sa revanche de Dettingen, s’élance, comme une trombe de fer et de feu sur la masse ennemie, la pénètre, la coupe, la hache en tronçons[316] et dans dix minutes à peine[317] l’anéantit.
[316] «Souvent, la victoire, a dit Napoléon, dépend d’un seul bataillon.»
[317] «Ce fut l’affaire de dix minutes de gagner la bataille avec cette botte secrète...» (Lettre du marquis d’Argenson à Voltaire.)—Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu (inédits).—Dans sa Journée de Fontenoy (1897), si pittoresquement illustrée par les Lalauze, le duc de Broglie, notant l’invention de la «botte secrète que Richelieu n’a pas manqué de s’attribuer à lui seul», ne paraît que médiocrement édifié sur le bien-fondé de cette revendication.
—«Je n’oublierai jamais le service important que vous m’avez rendu, avait dit Louis XV à Richelieu après la victoire.»
Le marquis d’Argenson, l’auteur des Mémoires, qui était alors ministre des affaires étrangères et qui «n’avait point quitté le roi pendant la bataille», comme le note Voltaire dans son poème de Fontenoy, le marquis d’Argenson écrivit à l’auteur:
«Votre ami, M. de Richelieu, est un vrai Bayard. C’est lui qui a donné le conseil, et qui l’a exécuté, de marcher à l’infanterie comme des chasseurs ou des fourrageurs, pêle-mêle, mains baissées, le bras raccourci, maîtres, valets, officiers, cavaliers, infanterie, tous ensemble...» Le Dauphin lui-même, qui pourtant n’aimait pas Richelieu, en fit le plus grand éloge dans ses lettres à la Dauphine. Donc, autant il serait injuste de contester le rôle magistral joué par Maurice de Saxe, presque mourant, à Fontenoy, autant on aurait mauvaise grâce à nier l’heureuse initiative de Richelieu, en présence de l’ennemi chassant devant lui les bataillons français disloqués. Par malheur, Voltaire, en maladroit ami, enfla tellement le panégyrique de son «héros», au détriment du Maréchal de Saxe, que l’opinion publique protesta; et, la jalousie s’en mêlant, on refusa bientôt à Richelieu le bénéfice de sa géniale inspiration. Certains prétendirent que la manœuvre du canon lui avait été indiquée par Lally[318]; Linguet en fait honneur à Saisseval.
[318] Biographie Michaud (article Durozoir).
Le rapport officiel du comte de Saxe avait amoindri le rôle de Richelieu, en passant sous silence la manœuvre du canon. Or, le duc, justement offensé, fit insérer la rectification suivante aux Archives historiques du dépôt de la guerre, où l’a retrouvée M. Bittard des Portes:
«On sait avec certitude qu’au moment où l’affaire était si désespérée, que l’on sollicitait le Roi de se retirer et de passer l’Escaut, M. de Richelieu, voyant avec plus de sang-froid et ne jugeant pas que l’affaire fût sans ressources, courut aux pieds du roi et conjura Sa Majesté non seulement de ne pas abandonner le champ de bataille, mais aussi de lui promettre de faire, de concert avec quelques officiers généraux, aussi illustres par leur naissance que recommandables par leur zèle et par leur valeur, un dernier effort. Le Roi ne céda qu’après des instances réitérées de sa part et avec feu. Ce fut alors que la maison du roi, la gendarmerie et les carabiniers conduits par lui, ainsi qu’il est rapporté dans les relations, firent une charge si vigoureuse que les ennemis furent enfoncés et entièrement renversés, et, par leur fuite, la journée devint aussi glorieuse qu’elle eût été funeste aux armes du roi, si M. de Richelieu n’eût rétabli par sa manœuvre, son audace et son exemple, une bataille qu’on regardait comme perdue.»
Le roi cependant ne s’y trompait pas. Jamais il n’avait été aussi familier, ni aussi affectueux avec son aide de camp. «La chambre de celui-ci, mentionne le Journal de Luynes, est près de celle du roi. Dès que le roi est levé, il y entre, M. de Richelieu étant encore dans son lit et à peine éveillé; il y demeure trois quarts d’heure ou une heure... Ordinairement, dès que le roi est hors de table, il entre encore chez M. de Richelieu pour voir la compagnie qui y dîne. Il s’asseoit quelquefois auprès de la table et fait la conversation. M. d’Argenson (de la guerre) parle sur M. de Richelieu dans des termes, et M. de Richelieu, de son côté, sur M. d’Argenson, à pouvoir faire juger qu’il y a entre eux une grande liaison[319].»
[319] Journal de Luynes, t. VI, p. 485, juin 1745.—Il faut rapprocher de ce récit l’anecdote que les Souvenirs de deux anciens militaires, par Fortia de Piles (pp. 65 et suiv.), mettent dans la bouche de Richelieu, alors que le succès inespéré de Fontenoy avait redoublé l’amitié du roi pour le duc. La charge de colonel des gardes était vacante. Mme de Pompadour la demandait pour le Maréchal de Biron, Louis XV voulait la donner à son favori: «J’étais sûr, disait celui-ci, de déplaire au roi, si je refusais et de me brouiller avec sa maîtresse, si j’acceptais... Je mis toute mon adresse à ce que le roi ne me l’offrît pas... Il était assis sur mon lit, dans ma tente... il me regardait d’un air embarrassé, remuait les lèvres, les mordait. Je ne le mis pas sur la voie et Biron eut le régiment.»
Est-ce malice? Est-ce naïveté de la part de Luynes? Toujours est-il, comme il le note d’ailleurs, que Richelieu «tenait un grand état». Récemment encore, il avait traité, avec un faste inouï, le Parlement de Paris, qui était venu féliciter le roi de ses victoires.
Son service auprès de Louis XV ne l’absorbait pas tellement qu’il en négligeât ses fonctions de premier gentilhomme de la Chambre à Versailles. Il les prenait au contraire tellement à cœur qu’il faillit, à propos d’un manquement à l’étiquette, provoquer un conflit entre le roi et la reine.
La reine Marie Lesczinska, après la prise de Tournai, avait donné l’ordre à l’abbé Blanchard de chanter immédiatement un Te Deum[320], sans préjudice de celui que le surintendant de la musique devait faire exécuter plus tard, «en grande cérémonie», dans la chapelle du château.
[320] Destouches reconnut qu’il lui eût été impossible de faire exécuter «sur-le-champ» son Te Deum (Journal de Luynes).
Richelieu, «extrêmement piqué», en écrivit à l’abbé, au surintendant Destouches et même à la duchesse de Luynes, dame de la reine, qui s’empressa de montrer la lettre à Marie Lesczinska. Le poulet vaut d’être cité pour son impertinence:
«Au camp sous Tournay, le 23 mai 1745,
«Je n’ai pu me dispenser, Madame, de rendre compte au roi que, nonobstant ses décisions en faveur des maîtres de musique de la Chambre, l’abbé Blanchard avait su trouver des protections auprès de la reine qui lui avaient fait exécuter le Te Deum, chanté pour la bataille de Fontenoy, ce que Sa Majesté a fort désapprouvé; et je ne vous dissimulerai point, Madame, que, sans les bontés dont je sais que vous honorez l’abbé Blanchard, j’aurais proposé au roi de le punir de sa témérité, d’avoir osé réveiller un procès perdu et jugé il y a longtemps. Ainsi, Madame, si pareille dispute se réveillait pour le Te Deum de la prise de Tournay, je vous supplierais, Madame, de vouloir bien rendre compte à la reine des ordres du roi.
«Je vous prie d’être persuadée du respect, etc.
Le duc de Richelieu.»
La reine, qui, de longue date, ne pouvait souffrir Richelieu, voulait que Mme de Luynes lui répliquât vertement; mais la duchesse, par prudence, adoucit les termes de sa réponse qui n’en était pas moins très ferme et très digne:
Versailles, 25 mai 1745,
«J’ai rendu compte à la reine, Monsieur, des ordres du roi. Elle m’a dit simplement qu’elle les avait prévenus, en demandant un Te Deum jeudi par les musiciens de la Chambre pour la victoire que le roi a remportée. Pour moi, Monsieur, je ne donne ni protection, ni prédilection à ces Messieurs et vous pourrez punir ou récompenser à votre choix. Je n’ai vu que du zèle de part et d’autre, et je doute que cela puisse déplaire au roi, si vous voulez bien leur rendre justice[321].»
[321] Journal de Luynes, t. VI, pp. 460-461.
Un mois après, c’était encore un échange de lettres entre le duc de Richelieu et Mme de Luynes, à propos de dames «qui avaient fait demander à la reine d’avoir l’honneur de manger avec elle». Le roi, consulté par son premier gentilhomme, lui avait répondu «qu’au milieu des sièges et des batailles il n’avait pas le temps de songer à de pareilles affaires». Mais ces dames revenant à la charge, une troisième lettre de Richelieu leur apprit que «le roi trouvait bon qu’elles mangeassent avec la reine et montassent dans les carrosses[322]».
[322] Journal de Luynes, t. VI, p. 492.
Les carrosses de la reine! Quel souci devaient-ils donner, trois mois plus tard, à ce défenseur-né du protocole! Certain jour, Mme du Châtelet osa monter, contrairement aux lois de l’étiquette, dans le deuxième carrosse après celui de la reine. Les dames de la Cour la foudroyèrent de leurs regards, et aucune d’elles ne voulut prendre place à côté de Mme du Châtelet. Il fallut que Richelieu fît agréer à Marie Lesczinska les excuses de l’amie de Voltaire et... la sienne[323].
[323] Ibid., t. VII, p. 79.
Un moment—et il importe de lire entre les lignes le Journal de Luynes—le crédit de l’ami du roi parut fléchir. L’antipathie, plutôt timide, mais réelle, de la reine; l’aversion, nettement marquée, du Dauphin et peut-être aussi la méfiance (sur laquelle nous reviendrons bientôt) de Mme d’Etioles, qui pressentait dans le courtisan un adversaire acharné, durent donner à penser au roi; car ce fut à cet instant critique qu’il parut désirer que Richelieu devînt colonel de ses gardes et se démît, au profit du duc de Luxembourg, de sa charge de premier gentilhomme. Mais Richelieu refusa de se prêter à la combinaison. «Évidemment, disait-il, c’est une porte ouverte très honorable, si le roi veut m’éloigner de lui; seulement je regarderais ce changement comme une disgrâce[324].
[324] Journal de Luynes, t. VI, pp. 489-490.—Voir page 207 cette anecdote dans les Souvenirs de deux anciens militaires.
Il n’en fut plus question.
D’ailleurs, Richelieu aimait trop la Cour, ses plaisirs et ses cabales; il était trop jaloux de l’influence et de la prépondérance qu’il s’était acquises dans le monde des théâtres et des arts, dont nous le savons déjà si entiché, pour renoncer à ses fonctions de premier gentilhomme de la Chambre, qui lui assuraient des avantages si conformes à ses goûts de faste, à son besoin de domination, et même à son esprit de taquinerie et de persiflage.
Comme plus tard un grand capitaine, il ne dédaignait pas de s’occuper de la Comédie au milieu de la vie des camps; et le bruit même se répandit que Richelieu s’était rapproché de Maurepas sur ce terrain, qui ne déplaisait pas non plus au ministre[325] bel-esprit.
[325] Journal de Luynes, t. VI, p. 490.
En 1744, Berger, directeur de l’Opéra, qui avait également le privilège «d’établir l’Opéra-Comique dans toutes les foires de Paris», en avait confié l’exploitation à l’acteur-auteur Favart, déjà célèbre. L’habile gestion de l’artiste avait ouvert à ces spectacles—surtout aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent—une ère de prospérité si florissante, que les Comédiens français et italiens, moins heureux, s’en étaient émus et avaient réclamé la suppression d’une concurrence désastreuse pour leur industrie.
Maurepas avait chargé son subordonné Marville, le lieutenant de police, d’étudier la question, et, après enquête, avait conclu à la fermeture des spectacles forains. Les gens de Cour pouvaient avoir entre eux des inimitiés féroces; mais, par tradition, ils observaient, les uns vis-à-vis des autres, les lois d’une correction poussée jusqu’à la courtoisie. En conséquence, Maurepas écrivait, le 6 juin 1745, à Richelieu, qu’il serait «protecteur» des Comédiens, en qualité de premier gentilhomme[326]:
«J’ai rapporté hier, Monsieur, l’affaire des Comédiens. Les titres de l’Opéra paraissent balancer avec avantage ceux de la Comédie; mais on crut devoir s’arrêter particulièrement au fond de la question et avoir égard au tort que les Comédiens prétendent que leur fait l’Opéra-Comique, et c’est ce qui a engagé à décider que les représentations de ce spectacle seraient sursises pendant 3 ans, afin d’examiner si, en effet, les recettes des Comédiens seront plus considérables. Il me semble qu’il dépendra beaucoup des soins qu’ils se donneront, pendant ce temps-là, de fixer en leur faveur, une décision qui leur est déjà si avantageuse, et je ne crois pas que vous veuilliez faire plus longtemps mystère au sieur Berger de la gratification que vous lui avez obtenue; il doit avoir besoin de consolation. J’ai l’honneur, etc.»
[326] Lettres de Marville, t. II, p. 90.
Par réciprocité, Richelieu entendit qu’on fît passer par le ministre «tous les ordres pour la Comédie et pour l’Opéra».
Il était moins heureux, sur le théâtre de la guerre, avec Maurice de Saxe, s’il faut en croire les nouvellistes de café[327], dont Marville enregistrait fidèlement les échos pour l’édification de Maurepas. Le Maréchal avait permis à une «petite troupe» d’acteurs nomades de donner à Gand des spectacles d’opéra-comique, alors que Richelieu avait autorisé une «grande troupe» à jouer, dans la même ville, de «grandes pièces». Or le conflit qui avait mis aux prises à Paris les directeurs des théâtres forains et les Comédiens, se produisit, à Gand, entre la «petite» et la «grande» troupe. Celle-ci se plaignit à Richelieu du tort que lui faisait celle-là: aussi le protecteur, accordant à ses protégés un privilège exclusif, ordonna-t-il à l’Opéra-comique de cesser toutes représentations. Les forains se retournant alors vers le Maréchal pour lui présenter leurs doléances, l’illustre guerrier envoya demander à Richelieu, avec la rudesse qui le caractérisait, de quel droit il défendait un spectacle que lui, Maurice de Saxe, avait autorisé.
—«Du droit qui appartient au premier gentilhomme de la Chambre du roi, répondit Richelieu.
—«A la Cour peut-être, fit le Maréchal, mais pas à l’Armée. Moi seul, qui la commande, ai qualité pour y donner toutes permissions.»
Puis il ordonna aux forains de rouvrir leurs loges et défendit aux Comédiens d’«afficher».
Le duc était barré; mais, concluaient les nouvellistes, «il a pris l’affaire à cœur et n’oubliera rien pour se venger en suscitant quelques brigues contre le Maréchal».
[327] Lettres de Marville, t. II, p. 143, 20 août 1745.
Quelques jours auparavant, contrairement à l’adage De minimis non curat prætor, il avait témoigné de son intérêt même pour les bagatelles de la porte, en remerciant le lieutenant de police, dans la lettre où il signait l’exeat de Champenois, de son exacte surveillance «sur la conduite de l’exempt de la Comédie italienne et sur celle des danseurs de corde!!![328]»
[328] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille, 11565.
Grâce à ses fournisseurs, Marville communique fréquemment à Maurepas nombre d’anecdotes démontrant encore avec quelle ardeur Richelieu s’occupe, en fin d’année, des choses de théâtre et «prépare», suivant le mot de Luynes, «les spectacles d’hiver».
Il «maîtrise beaucoup à l’Opéra»; et certains artistes, entr’autres le danseur Malter, ayant traité le directeur de fripon, Richelieu les gronde pour «l’avoir dit trop haut».
Il est en concurrence avec d’Argenson, à propos de la «surintendance des ballets». Le roi, «pour les mettre d’accord», la donne au nouveau contrôleur général.
Mesure que ne regrette pas autrement l’informateur du lieutenant de police; car le fougueux dilettante qu’est Richelieu, tant qu’il a eu la direction de ce service, n’a pas peu contribué au désordre qui règne à l’Opéra; mais Maurepas a fermé les yeux, pour ne pas rompre la trêve tacite consentie par son adversaire[329].
[329] Lettres de Marville, t. II, pp. 174, 199, 207.