CHAPITRE XVIII
Ce que pensait Richelieu de Mme de Pompadour et ce que lui demandait Voltaire. — L’expédition de Dunkerque; nouveaux déboires et nouvelles chansons. — Richelieu ne répond pas aux avances de Mme de Pompadour. — Il est nommé ambassadeur matrimonial auprès du roi de Pologne. — Cette mission inquiète la Cour de Saxe. — Désappointement de Frédéric II. — Le Maréchal de Saxe est le véritable négociateur. — Succès personnel de Richelieu. — Ses attentions délicates pour la future Dauphine. — Le mariage. — La négociation secrète avec Vienne n’aboutit pas. — Une «rêverie» de Maurice de Saxe.
L’irruption, romanesque, de Mme Le Normant d’Etioles dans la vie du roi, n’avait pas autrement surpris, ni inquiété le duc de Richelieu. Dans sa pensée, le caprice de Louis XV pour cette petite bourgeoise ne devait tirer à conséquence, bien que la femme fût délicieuse sous les futaies ensoleillées de la forêt de Sénart, ou sous le scintillement des lustres de l’Hôtel-de-Ville: il restait entendu que Sa Majesté ne pouvait avoir, comme maîtresse reconnue, qu’une grande dame. Aussi, quelques jours avant son départ pour l’armée, l’indulgent Richelieu avait-il très volontiers soupé chez le roi, avec Mme d’Etioles, en compagnie des ducs d’Ayen et de Boufflers, de la marquise de Bellefonds et de la duchesse de Lauraguais[330].
[330] Campardon: Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV (1867), p. 13.
Mais, après Fontenoy, la fantaisie royale était devenue de la passion et menaçait de tourner au véritable amour, grâce à l’habileté de la jeune femme, qui n’avait pas eu besoin, comme Mme de Châteauroux, de l’intervention du favori pour passer au rang de favorite.
Cependant, le 9 septembre 1745, Richelieu, de retour de Gand, avait cru politique de lui témoigner des égards, lorsque, au souper donné à l’Hôtel-de-Ville, pour la réception du roi, souper où elle n’avait pu assister, puisqu’elle n’était pas encore «présentée», elle avait dû être servie, avec d’autres convives, dans un des salons de l’étage supérieur. Le duc n’avait pas été un des moins assidus à «monter» la complimenter et lui rendre compte de la fête[331].
[331] Campardon: Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV (1867), p. 64.—Journal de Luynes, t. VII, p. 55.
Quelques jours après, elle était «nommée» marquise de Pompadour et «présentée» sous ce titre. Aussitôt Voltaire, l’adorateur de tous les astres naissants, avait paru ébloui par l’éclat de celui-ci. N’avait-il pas déjà écrit à son «héros»—un nom qu’il répète à satiété—pour lui demander sa protection active et continue auprès de Mme de Pompadour, en raison de la bienveillance dont elle avait honoré le poète de Cour? Or, Richelieu, en malicieux critique, lui avait simplement dit d’une pièce de Voltaire: «Je ne suis pas trop content de son acte.» «J’aimerais bien mieux, ajoutait l’auteur de Fontenoy, qu’elle sût par vous combien ses bontés me pénètrent de reconnaissance et à quel point je vous fais son éloge.» Trois mois après (septembre 1745), il commence une antienne dont il fatiguera désormais les oreilles du premier gentilhomme de la Chambre: il le priera d’inscrire son répertoire sur le programme des spectacles de la Cour à Fontainebleau: «Je ne veux paraître, disait-il, que sous vos auspices.»
Avec une exagération plus marquée encore, il félicitait, en octobre, Richelieu désigné pour le commandement en chef du corps d’armée, qui devait s’embarquer à Dunkerque et descendre sur la côte d’Écosse, où il trouverait le Prétendant dont il appuierait, de son épée, les revendications:
«Je vous verrai faisant un roi et rendant le vôtre l’arbitre de l’Europe. Ma destinée sera d’être, si je le peux, l’Homère de cet Achille qui a quitté Briséïs pour aller renverser un trône.»
En effet, sans perdre de vue la prodigieuse fortune de la Marquise, Richelieu avait de plus instantes préoccupations, c’est-à-dire son expédition contre l’Angleterre, qu’il entreprenait, à l’entendre, dans le but le plus désintéressé; il disait hautement qu’il ne voulait pas être Maréchal de France[332]. Mais l’opinion publique n’était pas la dupe du bon apôtre; et les gazettes étrangères représentaient à l’envi le généralissime comme un barbet, à qui l’on fait passer l’eau pour rapporter un bâton[333]. Les préparatifs accusaient cependant un effort de réelle importance. Maurepas en parlait sérieusement dans sa correspondance avec l’archevêque de Bourges; il fixait à douze mille le nombre des soldats qui devaient accompagner Richelieu[334].
[332] Journal de Luynes, t. VII, p. 127.
[333] Journal de Barbier, t. IV, p. 114.
[334] Lettres de Marville, t. II, p. 211.
Celui-ci partit, le 23 décembre, pour Dunkerque. Il passa par Gand où il eut une conférence avec le Maréchal de Saxe: la brouille n’avait pas duré, d’autant que Maurice était charmant... à ses heures. Mais quand Richelieu fut arrivé à destination, les mêmes difficultés qui, deux années auparavant, l’avaient immobilisé à Boulogne[335], vinrent de nouveau paralyser à Dunkerque sa bouillante ardeur. Il dut constater qu’il n’avait pas la moitié de son effectif, ni les munitions, ni les vivres nécessaires à son corps d’armée. Si Maurepas avait donné des ordres précis, le comte d’Argenson n’avait pas suivi son exemple[336].
[335] Voir page 166.
[336] Lettres de Marville, t. II, p. 237. Nouvelles des Cafés.
Richelieu se répandit en plaintes amères et dépêcha un courrier à Versailles, pour protester contre une telle insouciance et pour réclamer l’ordre de «mettre au plus tôt à la voile[337]».
[337] Journal de Luynes, t. VII, 6 janvier 1746, p. 194.
En attendant, les épigrammes pleuvaient, à la Cour et à la Ville, sur cet Achille obligé de rester sous sa tente. Un sixain, des plus acerbes, avait trouvé cette solution... inélégante, bien que légendaire, d’un problème qui fut toujours vainement posé:
S’il fallait faire un sacrifice,
Pour vous rendre la mer propice,
Quand vous voguerez sur les eaux,
Jetez-y, pour première offrande,
Le plus fameux des m.....
Son élément le redemande[338].
[338] Journal de Barbier, t. IV, p. 115.
L’incurie des services administratifs persistait encore en février 1746. Las d’une telle inaction, dépité, découragé, Richelieu revint à ses errements de Boulogne: il se dit malade et demanda son rappel.
L’avortement de l’expédition qui n’était pourtant pas imputable au chef de l’armée, provoqua contre lui une recrudescence d’épigrammes et de chansons satiriques, dont voici une des moins mauvaises:
Vers sur l’air des Pèlerins.
13 février 1746.
Quand je vis partir l’Excellence
De Richelieu,
Je prédis sa mauvaise chance,
Hélas! mon Dieu!
Ce pilote ignore les vents
De l’Angleterre;
Il ne sait qu’embarquer les gens
Pour l’île de Cythère.
Il faut pourtant payer la peine
De ce marin!
Il n’est pas juste qu’il revienne
Et qu’il n’ait rien. (On devait prononcer rin.)
Nous lui donnerons pour pension
Le soin des filles.
Un bourdon sera son bâton,
Ses lauriers des coquilles.
Si vous comptiez sur la prudence
De ce cerveau,
Vous en auriez trop d’espérance,
Prince héros.
N’employez cet esprit follet
Et son Voltaire
Qu’à vous amuser au ballet
Du Temple de la Gloire.
(On prononçait glouère, à moins qu’on n’écrivît... Voltoire.)
Qui sait si une traversée heureuse, empêchant la désastreuse défaite du Prince Édouard à Culloden, n’eût pas précipité cette révolution que vaticinait Voltaire, en mal d’une nouvelle Iliade.
Richelieu était revenu à la Cour de fort méchante humeur[339]; et Mme de Pompadour ne tarda pas à s’en apercevoir. «Il tint sur elle des propos légers», regardant l’amour du roi «comme une galanterie de passage»; et «ce qu’il y a de plus admirable», c’est que cette opinion... «fut longtemps celle de la Cour[340]».
[339] D’après des Nouvelles de café (Lettres de Marville, t. II, 27 février), Richelieu dit confidentiellement à un ami «qu’il avait été joué et que les ministres avaient d’autres vues», en l’envoyant à Dunkerque. Cette perfidie, destinée à le perdre, n’est pas invraisemblable, étant donné le jeu d’intrigues, qui caractérisait ce triste régime.
[340] Duclos: Mémoires, 1864, t. II, p. 283.
Cette «beauté blonde et blanche, sans traits (d’Argenson entendait peut-être par là des traits trop réguliers) mais douée de grâce et de talents[341]», eût voulu retenir, par l’emprise de sa séduction, l’être fuyant qu’était Richelieu, le désarmer par son charme, mettre en communauté, pour ainsi dire, leurs intérêts politiques. Mais l’impertinence de bon ton, la taquinerie galante, le dédain courtois qu’apportait le grand seigneur dans ses rapports avec la maîtresse du roi, avaient creusé un abîme entre ces deux puissances. Elles s’observèrent d’abord avant d’ouvrir les hostilités.
[341] Mémoires du marquis d’Argenson, t. IV, p. 179.
Au reste, l’homme de Cour était tiraillé entre tant de menues besognes, qu’il lui fallait ajourner à une date, plutôt lointaine, la campagne d’éviction qu’il ménageait à la favorite. C’étaient toujours les questions d’étiquette qui venaient solliciter le plus instamment son attention, entre l’ordonnance des fêtes royales et le service militaire en Flandre, à Rocoux, par exemple, au cours de cette journée glorieuse pour les armes françaises, où Richelieu se distingua encore par son impétueuse valeur.
Il venait d’apprendre que Louis XV se proposait d’accorder des privilèges aux fils des princes légitimés, et il réclamait des compensations pour les ducs et pairs.
—«Parlez-en à Maurepas», lui répondit le roi, qui avait parfois le mot pour rire.
Richelieu se rendit cependant chez son ennemi avec le duc de Gesvres. Le ministre désira des précisions. Richelieu dépêcha aussitôt un courrier au château de la Ferté, chez Saint-Simon, ce misanthrope d’abord difficile, mais fort au courant des usages protocolaires. Gesvres alla trouver Mme de Pompadour; mais il était trop tard, Louis XV promit une solution pour l’année 1747[342].
[342] Journal du duc de Luynes, t. VII, p. 273.—Soulavie (t. VIII, p. 49) parle, en termes presque identiques, de l’incident; il ajoute: «Richelieu et Maurepas disputèrent longuement sur les prérogatives et sur le cérémonial (la Cène et l’adoration de la Croix), en présence du duc de Gesvres.»
Entre temps, Richelieu «se donnait de grands mouvements», comme on disait alors, en faveur de ses amis. Il faisait nommer au diocèse de Paris l’archevêque de Vienne; et, à six semaines de là, il enlevait l’élection de Voltaire à l’Académie, en remplacement du Président Bouhier, après avoir vivement engagé le roi à notifier ses intentions aux Quarante. C’était sa manière à lui de pratiquer le système des compensations.
Vers la fin de 1746, il était envoyé à Dresde, comme ambassadeur extraordinaire auprès de l’électeur de Saxe, roi de Pologne. C’était aussi une... compensation à sa déception de Dunkerque, compensation qu’il devait, disent les Mémoires Authentiques, à Mme de Pompadour.
La première Dauphine était morte en juillet 1746; et Louis XV demandait pour son fils la main de la princesse Marie-Josèphe de Saxe. Officieusement, Auguste III l’avait accordée; mais son premier ministre, le comte de Brühl, avait écrit de Varsovie, le 7 novembre[343], à M. de Loss, ambassadeur du roi à Versailles, afin qu’il empêchât, le plus honnêtement du monde, le départ de Richelieu pour Dresde.
[343] Comte Vitzthum d’Eckstaedt: Maurice comte de Saxe et Marie Josèphe de Saxe, dauphine de France, d’après les Archives de Dresde (1867), pp. 82 et suiv.—Duc de Broglie: Maurice de Saxe et le Marquis d’Argenson, 2 vol., 1893.
La réception de ce grand seigneur, réputé pour son train fastueux, n’était pas sans inquiéter Sa Majesté polonaise qui était plutôt économe. Puis, pourquoi ne pas laisser cette mission au seul marquis des Issarts, l’ambassadeur ordinaire de France, persona grata, «qui en serait si flatté»? D’ailleurs, concluait M. de Brühl, à quoi bon «mêler de la politique dans le contrat de mariage? Par tendresse pour la Dauphine sa fille, Sa Majesté fera, sans cela, tout ce qu’elle pourra pour complaire au roi de France.»
Les 20 et 25 novembre, Loss rassurait son collègue. Si le départ de Richelieu était inévitable—«sa nomination avait fait trop d’éclat»—le marquis des Issarts était plénipotentiaire au même titre que l’envoyé de France. Et Brühl «peut être persuadé qu’on n’exigera rien du roi qui puisse être contraire à ses intérêts. Le duc de Richelieu sera peut-être chargé de faire quelque démarche tendant à moyenner une meilleure intelligence entre notre Cour et Berlin; mais je crois qu’il se contentera... que nous fassions des politesses au roi de Prusse, en faisant sentir à ce prince qu’il en est redevable aux bons offices de la France.»
Nous verrons que le baron de Loss se trompait de Souverain. Sans doute l’ambassadeur d’Auguste III à Versailles et Maurice de Saxe, le frère naturel du roi de Pologne, qui était, en réalité, le négociateur du mariage de sa nièce, s’étaient efforcés de faire obstacle à la mission de Richelieu. Mais ils s’y étaient pris trop tard. Louis XV avait arrêté son choix. D’ailleurs l’ambassadeur extraordinaire ne se rendrait pas à Berlin[344]. Brühl félicite Loss d’avoir su dissuader Richelieu de cette visite, malgré que Voltaire et Mme du Châtelet eussent incité l’ancien intermédiaire de Rottembourg à solliciter une mission auprès de Frédéric, en vue «d’une entente plus particulière avec la France».
[344] Auguste III ne pouvait oublier que la défaite des Autrichiens et des Saxons à Kesseldorff, le 15 décembre 1745, avait ouvert les portes de Dresde au roi de Prusse et que la neutralité, consentie, dix jours après, par le vainqueur, lui avait coûté une rançon d’un million d’écus.
De son côté, le comte de Saxe écrit à Brühl, le 10 décembre, que Richelieu est en route de la veille, et que sa dernière visite fut pour lui; il lui fait part de l’entrevue. Le duc lui dit que s’il s’est chargé de la mission, c’est dans l’espoir «qu’elle serait agréable»; autrement il aimerait mieux être enlevé par les hussards, avant d’arriver à Dresde (ce qui serait fort possible, remarque, en aparté, le Maréchal). Toutefois, celui-ci affirme à son interlocuteur qu’on «n’a rien personnellement contre lui, mais on craint les prétentions de l’ambassade», depuis de fâcheuses expériences qui ont rendu la Cour de Sa Majesté polonaise «très farouche».—«Hélas! réplique Richelieu, je ne prétends rien; je désire plaire au roi, à M. le comte de Brühl, à toute la Cour et voilà tout... Je ne resterai que le temps qu’il faudra pour amener cette princesse tant désirée, avec la dignité et les respects que je dois à Leurs Majestés et au roi mon maître.» Maurice promet donc à M. de Brühl que l’ambassadeur extraordinaire «ne le tourmentera pas sur le cérémonial» et n’ira pas voir le roi Frédéric, malgré le désir de ce prince, «pour ne pas sentir le Prussien (déjà!) en vous arrivant». Et le Maréchal termine sur ce précieux renseignement: «Les d’Argenson branlent au manche, comme l’on dit. Celui des affaires étrangères est si bête (on le distinguait couramment de son frère par ce qualificatif) que le roi en est honteux. Celui de la Guerre veut faire le généralissime et n’y entend rien...» Maurice avait également rassuré son frère: «Richelieu ne serait pas pointilleux sur le cérémonial» et son séjour à Dresde serait «très court».
Le roi de Prusse avait été avisé de l’ordre qu’avait reçu Richelieu de ne point passer par Berlin; et il s’en expliquait avec Voltaire sur ce ton dégagé qui dissimulait si bien chez lui son dépit et ses rancunes:
«... Il (Richelieu) a la réputation de réunir mieux qu’homme de France les talents de l’esprit et de l’érudition aux charmes et à l’illusion de la politique. C’est le modèle le plus avantageux à la nation française que son maître ait pu choisir à cette ambassade: un homme de tout pays, citoyen de tous les lieux et qui aura dans tous les siècles les mêmes suffrages que lui accorde la France et l’Europe toute entière. Je suis accoutumé à me passer de bien des agréments dans la vie: j’en supporterai plus facilement la privation de la bonne compagnie dont les gazettes nous avaient annoncé la venue[345].» (18 décembre 1746.)
[345] Duc de Broglie: Maurice de Saxe et le marquis d’Argenson, t. II, p. 46.
Comme fiche de consolation, et puisque la montagne ne venait pas à lui, Frédéric y fit aller le marquis d’Argens, un de ses commensaux, pour féliciter Auguste du mariage de sa fille. L’envoyé était bien choisi: c’était un ami de Voltaire, qui, sous prétexte de présenter ses hommages à l’ambassadeur de Louis XV, devait très vraisemblablement le surveiller, en compagnie du conseiller Klingreef, ministre de Prusse à Dresde: «Je crains fort les algarades françaises», écrivait Frédéric à d’Argens, en lui recommandant, ainsi qu’il en avait l’habitude avec ses agents officiels ou secrets, de lui adresser des rapports bien circonstanciés[346].
[346] Duc de Broglie: Maurice de Saxe et le Marquis d’Argenson (t. II, pp. 47 et suiv.)—Le livre de Flammermont (Correspondance des agents diplomatiques étrangers, 1896) dit assez comment Frédéric, donnant ainsi l’exemple à ses successeurs, exigeait de ses ministres les plus minutieux renseignements, à l’aide de tous documents, même de rapports de police ou de gazettes manuscrites.
Arrivé, le 25 décembre, à Dresde, Richelieu entretint Brühl de sa mission secrète, car il en avait une[347], mais qui ne concernait nullement la Prusse. Désireux de finir la guerre, Louis XV s’en rapportait à la sagesse et à l’esprit d’équité du roi Auguste, pour amener un rapprochement entre les Cabinets de Versailles et de Vienne. D’accord, répondit Brühl, mais Sa Majesté polonaise veut «connaître le dernier mot de Sa Majesté Très Chrétienne» (le roi de France); alors elle ferait sien ce plan d’accommodement, aucun des adversaires ne «voulant parler le premier».
[347] Elle n’était pas cependant secrète pour tout le monde; et Richelieu, que nous savons peu discret, avait dû s’en ouvrir à Voltaire, puisque le poète lui adressait cette épître, au moment du départ pour Dresde:
De votre petite maison,
A tant de belles destinée,
Vous allez chez le roi saxon
Rendre hommage au dieu d’Hyménée,
Vous, cet aimable Richelieu,
Qui, né pour un autre mystère,
Avez souvent battu ce Dieu
Avec les armes de son frère.
Revenez cher à tous les deux,
Ramenez la paix avec eux,
Ainsi que vous eûtes la gloire,
Aux campagnes de Fontenoy,
De ramener aux pieds du roi
Les étendards de la Victoire.
Richelieu, enchanté, abonde en ce sens. Il écrit à Versailles le 27 et rend compte en même temps à Loss de ses impressions personnelles, impressions qu’il a communiquées au roi et qui, «sûrement lui feront grand plaisir». Il ne tarit pas en éloges sur la grâce et sur la figure aimable de la Dauphine. Puis, «il a été reçu avec une magnificence et une distinction si grandes qu’il ne peut assez dire combien le roi doit être sensible à ces distinctions singulières que Sa Majesté polonaise veut bien faire à son ambassadeur».
Avec le Maréchal de Saxe il est plus explicite encore; et, là, nous retrouvons notre Richelieu des grands jours, vif, gai, spirituel, amusant, un tantinet badin, qui doit regretter la patrie absente, car il parle de théâtre, mais il sait que Maurice a des raisons personnelles pour ne pas détester ce genre de conversation; et il croque en trois coups de crayon, le modèle, qui sans le savoir, vient de poser devant lui. Il a vu Madame la Dauphine, «telle que M. le comte de Friesen l’avait dépeinte et non pas telle que le portrait que le roi en avait reçu en pouvait faire juger». Cette copie devait être abominable. Mais Richelieu rétablit la vérité: «Le roi et la reine de Pologne ont exigé que je n’en dise pas trop; mais j’ai beaucoup de peine à leur obéir et je crois devoir vous dire que je l’ai trouvée réellement charmante. Ce n’est point du tout cependant une beauté, mais c’est toutes les grâces imaginables, un gros nez, de grosses lèvres fraîches, les yeux du monde les plus vifs et les plus spirituels; et enfin je vous assure que, s’il y avait de pareilles à l’Opéra, il y aurait presse à y mettre l’enchère. Je ne vous dis rien de trop, mais je n’en dis pas autant aux autres...»
En réalité, après avoir fait le nécessaire pour que les négociations consenties par les deux souverains, puis menées par Sa Majesté polonaise, ne fussent point retardées, dans leur marche pacificatrice, par le mauvais vouloir de la Cour de Vienne, Richelieu laissa dormir la haute politique pendant son séjour à Dresde, pour ne plus remplir que son mandat ostensible d’ambassadeur matrimonial. Grâce à sa belle humeur, à sa courtoisie, à son aménité, il devint l’idole de tous, il sut conquérir le roi, la reine et les seigneurs de la Cour. Il ne dédaignait pas de descendre aux plus minces détails et jusqu’aux plus minutieuses enquêtes pour connaître les habitudes et les goûts de la future Dauphine.
Il demandait à l’aya (la gouvernante) quels étaient les livres et les divertissements préférés de la princesse; et sa sollicitude s’étendait jusqu’au dénombrement et à la nature des maladies de l’enfant et de la jeune fille.
Par l’intermédiaire de Mme de Lauraguais, maîtresse dévouée, amie fidèle et intelligente, il avait fait venir, à la Cour de Saxe, un tailleur parisien, pour prendre les mesures de la fiancée. Cet homme était rentré en France, ravi de la figure, de la grâce et de la... taille de son auguste cliente. Il rapportait avec lui une boucle des cheveux de la princesse qui fit l’admiration de Versailles.
Richelieu n’exerçait pas une moindre séduction sur le populaire.
Le jour de son entrée solennelle, qui devait être reproduite plus tard par une estampe, ce fut une fête somptueuse rappelant le cérémonial de celle de Vienne en 1726. Des valets jetaient à pleines poignées des pièces d’argent à la foule. Sur les places publiques, les fontaines qu’il avait fait édifier, versaient à flots le vin blanc et le vin rouge.
Cependant, de mauvaises nouvelles arrivaient de Versailles. Le marquis d’Argenson improuvait la médiation que le roi avait proposée à l’électeur de Saxe par l’intermédiaire de Richelieu; à vrai dire, c’était le commencement de cette fameuse diplomatie secrète que devait diriger Louis XV par dessus la tête de ses ministres. Or, le 24 janvier 1747, Maurice de Saxe écrivait à Brühl que «le pétard avait sauté»; mais lui, le Maréchal, avait certainement mis le feu à la mèche; ce pétard, c’était la lettre de démission envoyée par Louis XV à son ministre des affaires étrangères. Comme l’a fort bien démontré le duc de Broglie dans son livre sur Maurice de Saxe et le Marquis d’Argenson, celui-ci, pour être un... prévoyant de l’avenir, souvent averti, mais parfois chimérique et toujours morose, n’en était pas moins un déplorable ministre des affaires étrangères: «Le jour même, écrit M. de Broglie, où Frédéric II, mécontent de d’Argenson, disait qu’il ne voulait pas être le Don Quichotte de la France, d’Argenson faisait cette déclaration au ministre de Frédéric, Le Chambrier: «L’alliance de la Prusse et de la France est un système dont les bases doivent être inaltérables (t. II, p. 47).» Les bévues de ce philosophe, improvisé ministre, ne laissaient pas que d’être nombreuses: «A tort ou à raison, remarque M. de Broglie, par ses qualités et par ses défauts, il en était arrivé à déplaire à tout le monde et à n’être défendu par personne (t. II, p. 73, note).»
Quand il tomba, le 10 janvier 1747, Le Chambrier dit: «Je savais que son renvoi était décidé.»
Les négociations pour la paix n’en continuèrent pas moins à Dresde, pendant les fêtes du mariage, célébré le 10 janvier, par procuration et béni par le nonce. Le «Maréchal Général» (c’était le nouveau titre de Maurice) travaillait à l’instrument diplomatique avec Loss et Richelieu. Le cabinet de Vienne répondait vaguement et récriminait toujours. En février, une réplique, sous forme de dépêche secrète, adressée à Brühl et rédigée par Richelieu, formulait les conditions de la France. Les pourparlers n’avançaient pas: l’Autriche opposait toujours des mesures dilatoires. On lui fit entendre que la France était prête pour la guerre; et le Maréchal de Saxe se remit en campagne. Néanmoins Puysieulx, qui avait remplacé le marquis d’Argenson aux affaires étrangères, reprit secrètement les négociations: on en retrouve les traces dans les archives de Vienne et de Dresde[348].
[348] Comte Vitzthum d’Eckstaedt: Maurice comte de Saxe, 1867, p. 173.
Maurice de Saxe, qui avait conseillé cette entente diplomatique, ne voulait pas cependant de la paix à tout prix: il comprenait fort bien que Louis XV, fidèle à ses engagements avec l’Espagne, dût assurer le sort de son gendre et de sa fille, Madame Infante. Et, tenant compte de toutes nécessités diplomatiques ou familiales, le «Maréchal-Général», dont tant de Rêveries amusèrent les loisirs, édifiait un rêve qui devait être, soixante-dix ans plus tard, une réalité: la constitution d’un royaume des Pays-Bas, indépendant de l’Autriche, avec la Hollande et la Belgique. Qui sait, comme le fait très justement observer le Comte Vitzthum d’Eckstaedt, si «cette solution, alors adoptée», n’eût pas «changé la face de l’histoire de l’Europe? La guerre de Sept ans n’eût pas probablement éclaté... C’était la clef de voûte du système politique de Kaunitz, qui aurait voulu débarrasser l’Autriche des Pays-Bas, pour l’arrondir en Italie et en Allemagne[349].»
[349] Vitzthum d’Eckstaedt: Maurice comte de Saxe, p. 169.