CHAPITRE XIX
Richelieu va prendre à Gênes la succession du Maréchal de Boufflers. — Pronostics du Marquis D’Argenson. — Succès de Richelieu: il est nommé Maréchal de France; honneurs exceptionnels que lui décerne la République de Gênes. — Son retour triomphal à Versailles. — Sa campagne contre la Marquise. — Comment il traite le duc de la Vallière, favori de la favorite. — Formation du triumvirat. — Les inquiétudes de Mme de Pompadour: un mot de Louis XV.
Cette interminable guerre, dite de la Succession d’Autriche, reprit au printemps de 1747[350].
[350] Dans l’intervalle, après la mort de l’empereur d’Allemagne, Charles VII, cet électeur de Bavière, allié de la France, que ses défaites avaient mis à la discrétion de l’Autriche, le Grand-Duc François, époux de Marie-Thérèse, avait été élu, le 15 septembre 1746, empereur d’Allemagne.
Toujours «employé» à l’armée de Flandre, comme aide de camp du roi, Richelieu combattait, le 2 juillet, à Lawfeld et poursuivait la campagne, quand, sur les conseils de Noailles et du Comte d’Argenson, un ordre de Louis XV lui enjoignit de se rendre, sans délai, en Italie.
Gênes, qui se recommandait de la protection de la France, avait été bloquée par les Piémontais et les Autrichiens. Mais le Maréchal de Boufflers, qui occupait la ville avec 7 à 8.000 hommes, manœuvra si bien qu’il la délivra le 6 juillet. Malheureusement, au milieu de son triomphe, il mourait de la petite vérole. Et c’était Richelieu que le roi désignait, le 1er août, pour le remplacer.
Bientôt le nouveau généralissime passait par Paris, où le marquis d’Argenson, rendu à ses chères études, le rencontrait, «volant avec joie et fierté», à son poste d’honneur, et profitait de la circonstance pour adoucir de retouches, cette fois un peu moins sombres, le portrait âpre et dur qu’il avait tracé du «vieux papillon». Après en avoir montré «le rire agréable, l’éloquence et la vigueur, la richesse et la prodigalité, l’extrême franchise et cependant «les coups en finesse» qui rappelaient la manière de son grand’oncle le Cardinal» (!!!), d’Argenson concluait: «Le total fait un homme fort distingué dans le siècle où nous sommes, où l’élévation est rare. Ses talents, sa physionomie, sa hardiesse à parler, le brillant de ses desseins ont ébloui ses contemporains; et je conviens avec plaisir qu’il mérite de la réputation et une grande distinction[351].»
[351] D’Argenson: Mémoires, t. V, pp. 87-88.
Cette fois, la fortune devait sourire, sans réserves, à Richelieu[352]. Il fut aussi heureux dans ses opérations militaires que son prédécesseur. Ses biographes, pour n’en pas perdre l’habitude, ont encore, dans le récit de ses exploits, entrelacé de myrte ses couronnes de laurier. Ce qui est moins discutable, c’est qu’à la suite de plusieurs combats, il délogea l’ennemi de toutes ses positions et resta maître de la situation et du pays jusqu’à la ratification du traité d’Aix-la-Chapelle, qui mettait fin à la guerre en 1748. Aussi était-il nommé Maréchal de France, le 11 octobre; et cette dignité suprême, qu’il avait si longtemps recherchée, se rehaussa encore d’honneurs exceptionnels, que lui décerna, le 17 du même mois, la République de Gênes. Elle le déclarait, lui et ses descendants, nobles Gênois avec leurs titres inscrits sur le Livre d’Or. Une statue de Richelieu, due au ciseau de Scafini[353], fut érigée dans le grand salon du Palais du Gouvernement: des Anglais, qui la virent en 1756, affirmèrent à Voltaire qu’elle était «belle et ressemblante[354]». Nati[355] déclare qu’elle fut exécutée sur le portrait en marbre commandé par Richelieu à Schoffer, portrait dont il s’était montré satisfait. On reprochait à cette statue ses défauts de proportion et la petitesse de la tête. Elle périt dans l’incendie qui consuma la salle du Grand Conseil quelques années avant la Révolution de 1789[356]. La statue de Richelieu au Louvre serait, d’après M. de Montaiglon, une réduction de l’œuvre de Scafini et «devrait passer de l’école française dans l’école italienne[357]».
[352] Il n’eut que des succès dans cette campagne, que les Mémoires authentiques qualifient de «guerre défensive».
[353] Lalande: Voyage d’Italie, 1786, t. IX, p. 322.—L’hôtel d’Egmont, à Paris, en possédait une copie.
[354] Voltaire: Lettre de Richelieu, 28 mars 1756.—Voltaire avait adressé à Richelieu une épître sur cette statue. La Correspondance de Grimm (édit. M. Tourneux, t. I) publie la réponse en vers de Richelieu, qui n’est évidemment pas du Maréchal, dans une lettre de Raynal.
[355] Nati: Vie d’artistes génois.
[356] Alizer: Guide artistique, 1846, p. 94.
[357] Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, t. I, p. 24.
Le nouveau Maréchal de France quitta Gênes le 10 novembre.
Il revenait, fort de l’autorité que lui donnait son heureuse campagne, et comptait bien, d’accord avec d’Argenson, le ministre de la Guerre, Machault, le contrôleur général et même Maurepas, offrir au roi une maîtresse digne de lui[358]. Il s’étonnait, de bonne foi, de n’être pas encore du Conseil. Le 2 janvier 1749, il était affectueusement reçu par Louis XV, qui, le soir, à l’issue du souper, s’enfermait avec lui jusqu’à deux heures après minuit. Et le marquis d’Argenson—la Bête!—de tirer d’étonnants pronostics d’une telle faveur: «Ce sera, avec la Cour, le fameux duc d’Épernon et avec le roi le cardinal de Richelieu: certes le cardinal de Richelieu n’avait pas le courage de cœur qu’a son neveu; aussi n’était-il qu’un prêtre[359]!»
[358] «Richelieu, vainqueur à Gênes, écrit le Marquis d’Argenson, était considéré comme le Messie qui devait donner de bons coups de collier pour la gloire et la sûreté du royaume, et chasser la maîtresse roturière et tyrannique du royaume, pour en donner une autre.»
[359] D’Argenson: Mémoires, t. V, p. 87.
Le Maréchal avait encore dans son jeu un atout d’importance. Premier gentilhomme de la Chambre, en exercice, avec l’année qui commençait, il ne perdait pas un seul instant le contact de la Cour. Il surveillait les intrigues de ses adversaires, pouvait en ourdir de nouvelles et avait la haute main sur les spectacles et les fêtes dont on s’était efforcé, pendant son absence, de lui subtiliser la direction.
En effet, il avait appris, à Gênes, que M. de Cury (ou Curys) se proposait d’acheter de Bonneval la charge d’Intendant des Menus, sur le désir de Mme de Pompadour, conseillée par son grand ami, le duc de la Vallière. Déjà celui-ci, entrant dans les vues de la favorite, soucieuse de distraire un monarque toujours ennuyé, avait ordonné et dirigé la construction du Théâtre des Cabinets sur le grand escalier des Ambassadeurs à Versailles; mais Richelieu, perpétuellement féru de ses prérogatives, avait adressé au roi «une lettre très respectueuse, et très forte[360]», à propos de cet empiètement sur les fonctions des premiers gentilshommes de la Chambre. En ce qui concernait Cury, il écrivit, le plus courtoisement du monde, à la Marquise, que son protégé étant depuis longtemps de ses amis, à lui Richelieu, il serait ravi de faire plaisir à Mme de Pompadour; mais il se garda bien de lui engager sa parole. D’un autre côté, il écrivait à son collègue, le duc de Gesvres, pour désapprouver la candidature de Cury; et ce malheureux de Gesvres, ne sachant que répondre aux sollicitations de la Marquise, prétendait n’avoir reçu aucune lettre de Richelieu. Celui-ci, de retour à Paris, avisant Cury chez Mme de Pompadour, «l’avait, durant trois heures, embrassé», complimenté, accablé d’amitiés, mais sans prendre de décision ferme[361].
[360] Journal de Luynes, t. IX, p. 245.
[361] Ibid., t. X, pp. 79 et suiv.
D’ailleurs, pendant son séjour à Gênes, il avait conservé, vis-à-vis de la Marquise, son attitude, aimable et gracieuse; et la favorite, croyant peu ou prou à la sincérité de ces démonstrations, avait payé de la même monnaie son correspondant; encore la sienne paraissait-elle de meilleur aloi:
... «Vous connaîtrez avec le temps, disait-elle, ma façon de penser pour vous et peut-être serez-vous persuadé que je mérite des amis. Je ne demande l’amitié des gens que j’aime, que quand ils me connaîtront bien; vous voyez mon équité. Vous voulez, dit-on, aller à Rome: cela retardera votre retour que je verrai arriver avec plaisir...[362]»
[362] De Nolhac: Louis XV et Mme de Pompadour (1904), p. 195.
Elle ne devait pourtant y gagner que beaucoup de désagréments.
Déjà, de Gênes, Richelieu avait signifié, par lettre, à M. de Bury, surintendant de la musique en survivance de Blamont, qu’il défendait aux musiciens de la Chambre «d’aller nulle part, sans ses ordres[363]». Et, depuis son retour à Versailles, il avouait à Luynes «n’avoir aucune idée arrêtée sur des divertissements qu’il regardait comme personnels à Mme de Pompadour», cette dame ignorant sans doute les droits afférents à la charge de premier gentilhomme[364].
[363] [364] Journal de Luynes, t. X, pp. 84-85.
Mais avant de «crosser» définitivement «la petite Pompadour et de la traiter comme une fille de l’Opéra, ayant grande expérience de cette sorte d’espèce de femme et de toute femme[365]», Richelieu se donna le malin plaisir d’en brimer férocement le favori.
D’abord, il «rendit une ordonnance portant défense à tous ouvriers, musiciens, danseurs, d’obéir à d’autres qu’à lui pour le fait des Menus Plaisirs[366]». En même temps il félicitait «Rebel, maître de musique de la Chambre, qui battait la mesure», d’avoir résisté au duc de la Vallière, quand celui-ci s’efforçait à lui démontrer l’inutilité de prendre les ordres de Richelieu, du moment qu’il s’agissait du service du roi[367].
[365] [366] Mémoires d’Argenson, t. V, p. 350, janvier 1749.
[367] Journal de Luynes, t. X, p. 89.
Enfin, il attaqua de front l’homme-lige de la Marquise.
Il lui demanda, un jour, «s’il avait une charge de cinquième gentilhomme de la Chambre, ce qu’il avait donné pour cela, etc...
... «Ceci était bon au duc de Gesvres qui avait reçu 35.000 livres pour se départir des droits de sa charge, mais, que, pour lui, Richelieu, il n’en avait pas reçu un écu et n’en recevrait pas un million, pour en laisser aller un pouce de terrain...
«M. de la Vallière ne savait plus que dire et soufflait. M. de Richelieu lui a dit: «Vous êtes une bête» et lui a fait les cornes... ce qui n’est pas trop honnête», mais ce qui ne laissait pas d’être exact; et d’Argenson l’établissait, d’après la formule moliéresque.
Toutefois, une question, autrement sérieuse que la plantation—incorrecte, voire illégale—de «l’Opéra sur le grand escalier», excitait Richelieu contre cette maîtresse du roi, qu’il se jurait bien de «tourmenter et d’excéder, toute dominante qu’elle fût à la Cour[368]».
Un nouvel ami de la Marquise, M. de Saint-Séverin, «italien... né sujet de la reine de Hongrie», venait d’être «introduit» furtivement dans ce «Conseil», où «l’on avait prédit plusieurs fois à Richelieu qu’il serait premier ministre, comme son grand oncle[369]».
[368] [369] Mémoires d’Argenson, t. V, pp. 350 et suiv.—Richelieu reconnaît, dans ses Mémoires authentiques «qu’il fut assez sot pour se laisser entraîner dans la Querelle des Cabinets», à cause des charges et prétentions des «commensaux de Mme de Pompadour, qui indisposaient cette dame contre lui»; comme s’il n’avait pas été le premier à leur déclarer la guerre!
Aussi le triomphateur de Gênes résolut-il de justifier ce pronostic en se débarrassant de tous les obstacles qu’une main adroite accumulait sur sa route. Il poursuivit l’exécution du plan qu’il avait médité en revenant d’Italie.
«Il commença par s’attacher tous les ministres à département, qui sont ceux de la Guerre, de la Marine et des Finances, même M. le Chancelier. Ils le regardent tous comme leur vengeur, de même que les quatre premiers gentilshommes de la Chambre l’ont regardé comme leur bretteur, pour chasser M. de la Vallière de leurs fonctions où il s’était immiscé. On espère donc qu’il délivrera les ministres du joug de MM. Pâris (les banquiers de la Cour), de la favorite, de MM. de Puysieulx et de Saint-Séverin; chacun s’accole à lui[370]...»
[370] Mémoires du Marquis d’Argenson, t. V, pp. 354 et suiv.
D’Argenson ajoute que, pour fortifier encore son action, Richelieu avait formé un triumvirat avec le Maréchal de Belle-Isle et le cardinal de Tencin.
Mais, quoique toujours en faveur auprès du roi, Richelieu avait à faire à forte partie.
Mme de Pompadour, ne pouvant plus douter d’une hostilité qu’étaient impuissants à dissimuler les dehors d’une politesse exquise, cherchait et recueillait partout des armes contre un ennemi qui, suivant le mot très juste de d’Argenson, ne cherchait qu’à la tourmenter et à l’excéder jusque chez elle.
En effet, un jour que le roi devait aller passer quarante-huit heures au petit château de la Celle, propriété de sa maîtresse, celle-ci l’avait supplié de ne pas se faire accompagner du Maréchal, malgré que sa charge lui en donnât le droit.—«Y pensez-vous, Madame?» avait répliqué Louis XV; «et que vous connaissez mal M. de Richelieu! Si vous le chassez par la porte, il rentrera par la cheminée[371].»
[371] Mémoires du Marquis d’Argenson, t. V, pp. 354 et suiv.
Cette allusion piquante au scandale tout récent où le Maréchal se trouvait impliqué, ne fut pas perdue pour la Marquise. L’aventure rappelait une antique prouesse de l’adolescent et jetait comme un soupçon de ridicule sur le quinquagénaire. Évidemment c’était une bagatelle, mais nous verrons comme Mme de Pompadour sut l’exploiter, en attendant mieux.