CHAPITRE XX
L’aventure de Richelieu et de Mme de la Pouplinière. — Le fermier général et sa femme rue Richelieu et à Passy. — Le Maréchal est un familier de la maison; il y rencontre J.-J. Rousseau qu’il traite de compositeur génial. — La «calote» de Roy. — Lettres anonymes. — La Pouplinière fait surveiller sa femme et la brutalise indignement. — Correspondance amoureuse. — Comment La Pouplinière découvre, avec Vaucanson, la plaque tournante d’une cheminée servant de communication aux deux amants. — Chassée par son mari, Mme de la Pouplinière meurt d’un cancer. — Le jouet du jour. — Une malice de Mme de Pompadour.
La liaison de Richelieu avec Mme de La Pouplinière durait depuis plusieurs années, que le mari, donnant ainsi raison à un dicton célèbre, était encore à s’en apercevoir.
Soit dans son hôtel de la rue de Richelieu[372] qui faisait face à la Bibliothèque du roi, soit dans la belle maison de Passy que lui avaient louée les héritiers du financier Samuel Bernard, le fermier général Le Riche de La Pouplinière, amateur éclairé des lettres et des arts, Mécène fastueux et magnifique, s’estimait très honoré des témoignages d’amitié que lui prodiguait un des plus grands seigneurs de la Cour[373]. Sa maîtresse, qu’il avait épousée, et qui était fille de la comédienne Mimi Dancourt, n’était pas moins fière de se voir adulée et courtisée par un homme, encore la coqueluche des marquises et des duchesses, un Richelieu qu’avaient su conquérir ses yeux noirs, si brillants, où le pinceau de La Tour a saisi et fixé comme un nuage de langueur. C’était une brune, à la fois impétueuse et romanesque, qui se plaisait à courir par les halliers, les cheveux au vent, habillée en Diane chasseresse.
[372] Actuellement le no 59 de la rue (Cucuel: La Pouplinière, 1913).
[373] D’après Montbarey (Mémoires, t. I, p. 107) c’était l’ardent désir qu’avait La Pouplinière de faire représenter ses œuvres, qui l’avait incité à solliciter l’intimité de Richelieu, «plus dangereux par sa réputation que par ses qualités personnelles».
Les fréquentes apparitions du premier gentilhomme de la Chambre chez le fermier général, avant le départ pour l’armée ou après le retour du Languedoc, pouvaient s’expliquer par le soin minutieux qu’apportait le courtisan, soucieux de remplir les devoirs de sa charge, à se tenir au courant des hommes et des choses de théâtre, auxquels La Pouplinière, tout le premier, prenait un si vif intérêt.
C’est ainsi que Richelieu avait assisté aux concerts et aux représentations de Passy, qu’il en avait connu les fournisseurs et les interprètes. Le musicien Rameau était l’oracle de la maison: il «y faisait la pluie et le beau temps». Mais Richelieu supportait difficilement les sautes d’humeur de ce compositeur fantasque, qui lui avait déjà donné tant de tablature avec la Princesse de Navarre. Il témoignait, au contraire, d’une sympathie très marquée pour Jean-Jacques Rousseau, dont il avait voulu entendre, à Passy, les Muses rivales, un «opéra» qui l’avait enthousiasmé[374]. Aussi, malgré que le Génevois déplût fort à la capricieuse Mme de La Pouplinière, Richelieu, confiant dans le «génie» de son nouveau protégé, lui avait-il proposé de remanier le livret et la partition de la Princesse de Navarre, devenue les Fêtes de Ramire, à défaut des deux auteurs occupés au Temple de la Gloire. Rousseau avait demandé son consentement à Voltaire[375] qui le lui avait accordé dans les termes les plus flatteurs: il s’était dispensé de la même démarche auprès de Rameau, hostile et jaloux. Il toucha fort peu au poème, mais écrivit, entr’autres morceaux de musique, une ouverture et un récitatif «bien accentué, plein d’énergie et surtout excellemment modulé»[376]. Lorsqu’il fit entendre la nouvelle partition chez le fermier général, la dame du logis, toujours prévenue contre le compositeur qui, d’ailleurs, manquait absolument de technique, se plaignit avec aigreur de cette «musique d’enterrement». A quoi Rousseau répliqua en montrant le premier vers du poème:
O mort, viens terminer les malheurs de ma vie!
[374] Jean-Jacques Rousseau: Confessions (édition Didot, 1844), partie II, livre 7, pp. 313 et suiv.; Desnoiresterres: Vie de Voltaire, t. III, p. 41: «M. Rousseau, avait dit Richelieu à Jean-Jacques, voilà de l’harmonie qui transporte; je n’ai jamais rien entendu de plus beau, je veux faire donner cet ouvrage à Versailles.» Il est vrai que, le lendemain, Richelieu avait oublié ses promesses de la veille; c’était du moins Mme de la Pouplinière qui l’avait déclaré à Jean-Jacques, alors que celui-ci prétend absolument le contraire: «M. le duc arriva peu après et me tint un tout autre langage».
[375] Cette lettre (en original ou en copie) se trouve, datée du 11 décembre 1745, dans le t. VI (p. 54) des pièces manuscrites de ou sur Voltaire que possède la Bibliothèque de la Ville de Paris.
[376] MM. Tiersot (J.-J. Rousseau Musicien, pp. 83-95) et Cucuel (La Pouplinière, pp. 120 et suiv.) ont élucidé ces diverses questions que les Confessions ont traitées de façon inexacte et peu intelligible.
Et Richelieu, qui ne laissait jamais échapper une occasion de railler Voltaire, fit remarquer à Mme de la Pouplinière que l’inspiration du compositeur répondait à l’indication du manuscrit. Sur ces entrefaites, il partait pour Dunkerque. Aussi, lorsque Jean-Jacques, qui l’ignorait, se rendit à l’hôtel du grand seigneur, trouva-t-il visage de bois, «perdant ainsi honneur et honoraires», d’autant que Rameau venait de retoucher la partition, sans y laisser subsister le nom de Rousseau: seul, celui de Voltaire parut sur le livret, le jour de la représentation.
Mais, aux yeux des médisants et des envieux, le dilettantisme ne suffisait pas à justifier l’intimité, chaque jour plus étroite, entre Richelieu et ses hôtes. En admettant même que le duc, toujours enclin à se vanter de ses bonnes fortunes, fût resté absolument muet sur celle-ci, les deux amants avaient trop d’ennemis, déclarés ou secrets, pour que leur liaison ne devînt pas rapidement la fable de la Cour et de la Ville. Mme de La Pouplinière[377], persuadée que la passion de Richelieu la pousserait dans le monde, commettait de graves imprudences, surtout celle d’indisposer ses entours par sa hauteur et ses frasques. Richelieu n’était pas plus sage. Cassant, autoritaire, entêté, il était aussi désagréable avec certaines gens, qu’il était charmant avec d’autres. C’est ainsi qu’en 1746, à l’occasion du second mariage du Dauphin, il s’était systématiquement opposé à l’exécution de ballets composés à cette intention par le poète Roy[378]. Or, cet auteur, qui ne manquait pas de talent, était foncièrement vindicatif; et sa bile se déversait volontiers en calotes, sortes d’épîtres versifiées, satiriques et burlesques, qui, depuis nombre d’années, avaient le privilège d’amuser à souhait la malignité parisienne.
[377] Mme de la Pouplinière, dit M. Cucuel (La Pouplinière, p. 154) avait résisté plus d’un an aux obsessions galantes de Richelieu.
[378] Journal de Luynes, t. VII, p. 256.—Naturellement Richelieu lui avait préféré Voltaire.
Le poète, qui «donnait une calote» à sa victime, la lui offrait sous forme de brevet. A ce titre, Roy terminait ainsi le mauvais compliment qu’il adressait à La Pouplinière, car il avait trop peur du bâton pour s’attaquer directement à Richelieu:
«Lui permettons, sous les auspices
D’un duc, autrefois ses délices,
Et le favori de l’Amour,
Si méchants que soient ses ouvrages,
De leur faire avoir les suffrages,
Et de la Ville et de la Cour[379].
[379] Mémoires pour servir à l’histoire de la Calote (1754), sixième partie, pp. 139 et suiv.—Mélanges de Boisjourdain, t. III, p. 121 (1746).
La Pouplinière se piquait, en effet, d’écrire, il avait des ambitions littéraires; et Richelieu était un académicien, très influent et très remuant, alors que Roy n’avait aucune chance de figurer jamais au nombre des Immortels.
Voltaire s’était indigné de cette «infâme calote»,—le «prix des fêtes» données par les La Pouplinière—dont les traits acérés ricochaient sur son «héros», retenu à Dresde par son ambassade:
«Ne faudrait-il pas pendre, lui écrivait-il, le 24 décembre 1746, les coquins qui infectent le public de ces poisons? Mais le poète Roy aura quelque pension, s’il ne meurt pas de la lèpre dont son âme est plus attaquée que son corps.»
Or, ce «coquin» de Roy, quand il parlait de ce duc, «autrefois les délices» du financier «et le favori de l’Amour», rappelait, à mots couverts, (toujours la peur du bâton!) le scandale qui venait d’éclater, six mois plus tôt, chez le fermier général, dans son hôtel de la rue de Richelieu.
Depuis longtemps, des lettres anonymes, prévenant charitablement le mari de son infortune conjugale, pleuvaient à la maison de Paris et à la villa de Passy. Mais La Pouplinière haussait les épaules: il avait une telle confiance dans sa femme et dans son ami! Cependant, les informations devenant chaque jour plus précises, il avait fini par prêter l’oreille à la dénonciation verbale d’un familier, peut-être d’une femme dont la jalousie avait éveillé la vigilance[380].
[380] Nous avons emprunté tous les détails de la scène violente qui va suivre à une lettre inédite que nous avons découverte dans un manuscrit de la Bibliothèque Nationale (fonds français 13703, p. 95). Cette lettre était adressée, le 6 mai 1746, à Mme de Souscarrière, au château de Breuilpont, par Bachaumont, qui l’appelle «sa chère gouvernante».
Il fallait que sa quiétude ordinaire fût singulièrement ébranlée, car, dans un premier mouvement de dépit, il commença par défendre à sa femme de recevoir et même de voir Richelieu. Puis il la fit surveiller en secret; et, le 22 avril 1746, il apprenait qu’elle était allée rendre visite au galant «en petite maison». Elle rentra pour le souper: elle avait du monde ce soir-là. Son mari se montra d’assez méchante humeur; mais il était coutumier du fait; et personne ne parut s’en apercevoir.
Mais quand le dernier convive fut parti, La Pouplinière s’élança sur sa femme; et, la jetant d’un soufflet à terre, il la trépigna si rudement sur le corps, et plus encore à la tête, qu’il fallut «la saigner trois fois le lendemain et deux autres fois vingt-quatre heures après[381]». Il fut même «question de la trépaner».
[381] M. Campardon établit, dans La Cheminée de Mme de la Pouplinière, d’après des documents d’Archives, qu’en avril 1746, la jeune femme avait mandé à son hôtel un Commissaire du Châtelet, pour lui faire constater sur elle des contusions et des blessures, suites des voies de fait qu’elle attribuait à la brutalité maritale; mais elle ne donnait pas le motif de tels sévices.
Chez La Pouplinière, la vanité de l’homme était plus atteinte encore que l’honneur du mari. Lui qui tirait argument de la tenue, plutôt «négligée» de la femme, pour conclure à la fidélité de l’épouse et qui brocardait volontiers les maris malheureux, artisans de leur propre infortune, parce qu’ils ne «savaient pas être les maîtres chez eux», il allait donc prendre place, à son tour, dans cette légendaire confrérie.
Avant de rouer de coups Mme de La Pouplinière, il avait giflé une «amie et confidente» de sa femme, qui l’avait ramenée de son expédition amoureuse et qui «n’avait pas demandé son reste», pour aller prévenir de ce fâcheux dénouement Richelieu; et celui-ci avait tout aussitôt dépêché au jaloux la duchesse de Boufflers, afin «de l’adoucir et de lui faire en même temps des remontrances!!» La démarche était quelque peu osée. Et La Pouplinière déclara à la grande dame, comme il l’avait déjà «dit et redit» à ses entours, que «dans quarante jours, lorsque sa femme serait guérie, il lui en ferait tout autant.»
Entre temps Richelieu avait dû partir pour l’armée. Il avait quitté Paris dans «un état» voisin du «désespoir». Ses amis disaient que sa passion pour «la pauvre battue» était la seule «sérieuse» qu’il avait jamais eue de sa vie; et Mme de La Pouplinière l’aimait de même, «malgré les rides qui couvrent le visage de Richelieu et le dessèchement de tout son corps qui lui fait paraître soixante-dix ans».
Néanmoins, cet intrépide amoureux n’entendit pas renoncer à sa brillante conquête, mais il jugea prudent de s’assurer un asile discret, inconnu de tous, qui abriterait ses amours, loin des regards curieux et des méchants propos. Se rappelant un bon tour de sa jeunesse, qui lui avait permis de voir Mlle de Valois, à l’insu même de la gouvernante de cette princesse, le duc fit louer, moyennant 2.400 livres, une maison contiguë à l’hôtel que La Pouplinière occupait rue Richelieu; et bientôt une communication s’établissait entre les deux immeubles, par la plaque d’une cheminée, qui s’ouvrait, comme une porte, d’une chambre de Mme de la Pouplinière sur l’appartement voisin. Collé indique dans son Journal[382] la disposition du mécanisme: du côté Richelieu, «la plaque était couverte par une glace posée sur la cheminée plus basse de quatre pieds que la cheminée»; côté La Pouplinière «cette glace s’ouvrait à secret».
[382] Collé: Journal (1868, 3 vol.), t. I, pp. 25 et suiv. novembre 1748.—C’était un certain Berger (le directeur de l’Opéra?), qui avait loué nominativement la maison.—Voir dans l’opuscule de Campardon, les détails sur le percement du mur, le procès avec les propriétaires, etc...
Les visites de l’amant étaient fatalement intermittentes: la nécessité de sa présence à Versailles ou à Choisy, ses obligations comme soldat, comme gouverneur de province, comme ambassadeur et, faut-il le dire, le souci d’autres intrigues amoureuses éloignaient cet homme si occupé, et cependant toujours infatigable, d’une maîtresse qui l’adorait. Mme de La Pouplinière, impatiente de tant d’obstacles, cherchait à tromper les ennuis de l’attente, ou les tristesses de l’absence, par de longues lettres à l’adresse du bien-aimé, lettres où la passion la plus vive et, apparemment la plus sincère, éclate en ces menus et jolis détails, en ces tendres et délicats aveux, en cet exquis déshabillé du style qu’on rencontre parfois chez les épistolières du XVIIIe siècle. La correspondance de Mme de La Pouplinière—un modèle du genre—est quelque peu éparpillée, mais elle est presque toujours intéressante, comme tranche (qu’on nous passe le réalisme de l’expression) de cœur féminin. Les lettres dont nous publions ici quelques passages, furent écrites pendant que Richelieu était retenu en Italie par le siège de Gênes:
... «Je crains que mes lettres volumineuses ne vous aient ennuyé; vous me dites qu’elles font votre bonheur, mais cela est si faible, si peu répété, détaillé; vous ne répondez qu’à des articles dont je ne me soucie guère, et que je vous ai plutôt mandés pour avoir une coupure à faire. C’est mon seul plaisir de vous écrire, de penser que vous me lirez, que je suis dans vos mains, que je vous occupe de moi forcément pendant une heure, sauf les distractions, mais aussi vous me lisez; cela seul me ferait copier des gazettes, si je ne pouvais vous écrire autre chose; et l’extrême confiance que j’ai en vous me fait vous écrire jusqu’à des bêtises... Ainsi, mon cœur, que mes nouvelles, mes projets, même mes craintes ne vous fassent aucune impression que comme des rêveries de mon imagination...
... «Je vous aime, mon cœur, à la folie: il n’y a rien que je n’entreprisse pour vous le prouver et en mériter autant de vous... Et je vous désire avec une violence, que, si je devais vous voir ce soir, cela me paraîtrait un siècle, fussiez-vous de l’autre côté de la bergère...
... «De tous les gens que j’ai vus depuis que vous êtes parti, aucun ne m’a fait autant de plaisir que Guimont... Il m’intéresse beaucoup: il va vous revoir, vous parler, vivre avec vous dans cette familiarité que je désirerais tant, être au chevet de votre lit, à votre toilette, à l’Opéra, à dîner, à la guerre, à des fêtes, seule avec vous[383].»
[383] Bulletin du Bibliophile, année 1882, pp. 419 et suiv.
On voit, dès les premières notes de cet hosanna d’amour, que Richelieu en usait avec Mme de la Pouplinière, ainsi qu’il en avait l’habitude avec ses autres maîtresses. Le commencement de ses lettres est comme une caresse, mais qui dure si peu! L’amant cède bientôt la place au courtisan, avide des nouvelles d’un pays vers lequel tendent toutes ses ambitions, ou tous ses regrets.
La fin de ces fragments signale l’entrée en scène d’un nouveau personnage qui ne mérite guère un tel honneur. Guimont était un cousin germain de Mme de Pompadour, à qui le crédit de la favorite avait valu d’être envoyé à Gênes, comme représentant de la France, et que son incapacité en fit rappeler. Il y fut en conflit avec Richelieu. Avait-il reçu pour mission secrète de le surveiller? Toujours est-il qu’après avoir accepté un rôle, comme chanteur, dans un «bel opéra», monté par Richelieu à Gênes, opéra qui devait coûter 50.000 livres, Guimont se retira sous sa tente, prenant parti pour une cabale féminine, dont le moindre grief contre le général en chef était d’entretenir un sérail de Gênoises[384].
[384] Mémoires d’Argenson, t. V, pp. 281 et suiv. (nov. 1748).
Pendant qu’il faisait ainsi «la guerre en dentelles», Richelieu ne se doutait guère de l’orage qui éclatait sur la tête de son amie.
La Pouplinière, toujours jaloux, toujours sur le qui-vive, épiant les moindres démarches de sa femme, avait conscience qu’il était trompé et ne pouvait prendre les coupables sur le fait. En vain la trahison d’une camériste de Mme de la Pouplinière, à qui Richelieu avait négligé de régler la pension viagère qu’il lui avait promise[385], avait révélé au mari les apparitions soudaines de l’amant chez sa maîtresse. Et le fermier général, exaspéré, se demandait comment le bourreau de son honneur parvenait à pénétrer dans son hôtel, sans que personne s’en aperçût. Enfin, un jour (le 28 novembre 1748), pendant que Mme de la Pouplinière assistait à une revue des uhlans du Maréchal de Saxe, passée dans la plaine des Sablons par leur commandant, le financier se décida à fouiller minutieusement l’appartement de sa femme, en compagnie de son avocat Balot et du fameux physicien Vaucanson[386]. Les deux maisons étant contiguës, il fallait, de toute nécessité, que Richelieu traversât, en quelque sorte, le mur mitoyen pour accéder à la chambre de sa maîtresse. Mais par quel passage?
[385] Journal de Barbier, IV, 327.
[386] Marmontel: Mémoires (édition M. Tourneux), t. I, p. 237.—Marmontel était un familier du fermier général.
Les investigateurs procédèrent par déduction (la méthode, comme on voit, n’est pas nouvelle), et leurs perquisitions les amenèrent devant la plaque de cheminée, qui, sous la canne de Vaucanson, sonna le creux. Le physicien, s’approchant pour mieux examiner, put constater que «la plaque était à charnière et que la jointure en était presque imperceptible».
—«Ah! le bel ouvrage! s’écria-t-il avec admiration[387].»
[387] Marmontel: Mémoires, t. I, p. 237.
Avisée aussitôt, Mme de la Pouplinière était retournée, en toute hâte, à l’hôtel, accompagnée des Maréchaux de Saxe et de Löwendahl[388]. Mais elle eut beau supplier, vainement ses deux amis intercédèrent pour elle, le financier resta inflexible; il refusa de recevoir sa femme; il s’engageait simplement à lui servir une pension de 8.000 livres. Alors Mme de la Pouplinière voulut donner l’explication de la plaque... tournante:
—«C’était pour me sauver de vos fureurs!
—«Allons donc! la glace s’ouvrait du côté de l’autre maison! Et puis vous ai-je jamais donné une chiquenaude?
—«Voyons! Monsieur, il faut en finir; embrassons-nous; aussi bien je suis exténuée de fatigue et de faim.
—«Pas du tout, je ne veux plus vivre, ni manger avec vous.
—«Où irai-je?
—«Eh! chez M. le Maréchal, si bon vous semble et s’il le veut[389].»
[388] La plainte de Mme de la Pouplinière (nov. et déc. 1748) ne signale, comme témoin des outrages qu’elle subit de son mari, que le Maréchal de Saxe.
[389] Collé: Journal, t. I, pp. 25-26.
On sait le dénouement de cette scène de ménage.
Les 28 novembre et 12 décembre, Mme de la Pouplinière déposait deux nouvelles plaintes contre son mari qui «la calomniait, l’expulsait de sa maison et la laissait dans un dénuement absolu[390]».
[390] Campardon: La Cheminée de Mme de la Pouplinière (Charavay), p. 120.
Elle avait pris un appartement rue Ventadour; et ce fut, sur la menace d’être dépossédé de son privilège de fermier général[391], que son mari se décida, en novembre 1749, à lui assurer sa pension de 8.000 livres. Elle avait déjà un viager de 4.000, et Richelieu lui avait servi une rente mensuelle de 1.200 livres[392], en attendant que La Pouplinière tînt ses engagements.
[391] Revue de Paris (15 mars 1912), article Cucuel.—Mémoires d’Argenson, t. VI, p. 73.—Collection Leber à Rouen.
[392] Mémoires d’Argenson, t. VI, p. 73.—Tant qu’elle vécut, elle fut soignée par le chirurgien de Richelieu, «lequel n’a cessé de la voir jusqu’à son dernier moment».
Elle mourut, en 1752, des suites d’un cancer au sein. Elle l’attribuait aux mauvais traitements de son mari. Déjà, en janvier 1748, dans une lettre à Richelieu, elle s’inquiétait de glandes devenant chaque jour plus volumineuses et plus douloureuses. On a prêté ce propos à son amant (et Casanova le répète) qu’elle avait imaginé une affection cancéreuse, pour apitoyer sur son sort le fermier général et le pousser à une réconciliation, dont il eut grand’peine à se défendre[393]. Supposition qui nous paraît toute gratuite; car comment admettre, si ce cancer n’avait pas existé réellement, que Richelieu eût continué, jusqu’à la mort de la malheureuse, la comédie de l’envoyer panser par son chirurgien?
Mme de Pompadour avait été, la première, à encourager des commérages et des médisances qui jetaient un fâcheux vernis sur le duc de Richelieu[394]. Quand ces bavardages devinrent un bel et bon scandale, confirmé par des constatations indéniables, elle applaudit à toutes les manifestations satiriques destinées à lui donner un plus rapide et plus large essor. On fit circuler cet Avis au public qui ne semble pas avoir été poursuivi bien sévèrement par la police:
Messieurs, vous êtes avertis
Qu’on fait fabriquer dans Paris,
En perçant la maison voisine,
Fond de cheminée à ressorts,
Où l’amant peut passer le corps,
Sans que personne le devine.
On pourra voir cette machine
Chez certain fermier général,
Chez Madame La Pouplinière,
Qui s’en est servi la première.
[393] [394] Article Cucuel dans La Revue de Paris.—Bibliothèque de l’Arsenal. Archives de la Bastille 11774. (Gazette inédite de Bousquet de Colomiers, 21 septembre 1752): «Il n’a tenu à rien que M. le Maréchal de Richelieu n’ait réuni M. et Mme de la Pouplinière.»
Puis, le 31 décembre, les camelots parisiens proposaient, comme une actualité d’étrennes, le jouet du jour, «des petites cheminées en carton, avec une plaque qui s’ouvrait, derrière laquelle on voyait un homme et une femme qui se guettaient[395]».
[395] Journal de Barbier, t. IV, p. 336.
Enfin, s’inspirant de cette nouveauté qui fit fureur, la Marquise avait commandé, pour mieux ridiculiser son ennemi[396] par une création moins éphémère, «un modèle de cheminée tournante en bois d’acajou, d’environ deux pieds, avec la plaque en cuivre», appelée à figurer un jour dans le Catalogue des objets d’art du marquis de Marigny, frère de la favorite.
[396] Une raison qui, paraît-il, avait motivé plus que toute autre, l’intervention, aussi haineuse que persistante de la Marquise, c’était, d’après la Correspondance de Grimm, que Richelieu avait eu l’intention de donner sa maîtresse à Louis XV. Aussi, prétend toujours le gazetier, Mme de Pompadour avait-elle écrit à Mme de la Pouplinière, pour la menacer de sa vengeance, si elle continuait à vouloir plaire au roi. D’après une autre version, ce fut la seconde femme de La Pouplinière qui eut cette prétention et s’attira ainsi les foudres de la favorite.