CHAPITRE XXI
Richelieu a trop l’amour du théâtre et la servitude de l’étiquette pour ne pas entrer en conflit avec Mme de Pompadour. — Disgrâce de Maurepas; son quatrain; l’attitude de Richelieu. — De dépit de n’être pas premier ministre, Richelieu part pour le Languedoc. — Spectacles de la Cour pendant son absence. — Correspondance de Voltaire, autre mécontent, avec Richelieu. — Retour du Maréchal, plus aigri que jamais, à Versailles: ses propos de frondeur.
D’Argenson, qui suit si minutieusement l’agitation incessante de la Cour, qu’il semble avoir l’œil armé d’une loupe pour ne pas perdre un seul des mouvements de ces infiniment petits, D’Argenson s’égare parfois dans le dédale de leurs manœuvres et finit même par y fourvoyer sa psychologie. Cependant, sa perspicacité n’est pas en défaut, quand elle note que «Richelieu est trop attaché à la bagatelle du théâtre et des ballets». Et, de fait, si, sur ce terrain, le Maréchal a souvent pour lui le droit, la justice et la raison, il n’a pas toujours le sens de l’opportunité. En multipliant des spectacles dont elle revendique l’initiative, la Marquise poursuit une politique personnelle. Atteinte d’un mal qui la mine sourdement, la fait maigrir à vue d’œil et «venir à rien», Mme de Pompadour s’est rendu compte qu’elle ne peut répondre qu’insuffisamment aux exigences sensuelles du roi; aussi s’est-elle efforcée à le retenir auprès d’elle par la piquante nouveauté de divertissements inédits. Et voici qu’un homme lui contrecarre son plan de campagne, au nom des lois de l’étiquette, quand il lui eût été si facile de ne pas assister à des représentations qui offusquent son amour-propre.
C’est alors que le roi pose à ce gêneur la fameuse question, si fort commentée par ses entours:
—«Combien de fois êtes-vous allé à la Bastille, Monsieur le Maréchal?
—«Trois fois, Sire.»
Peu de jours après, le cœur gros de rancune, Richelieu dansait, trépignait, faisait vacarme, à la Muette, dans sa chambre au-dessus de l’appartement de la Marquise. Mais il est trop fin pour ne pas se rendre compte qu’il «n’a rien à gagner à se buter contre la maîtresse du roi». Louis XV peut l’appeler «son cher Richelieu», l’emmener pendant des heures dans son carrosse, prendre son avis sur toutes choses, ce favori, que hante le rêve de la première place dans l’État, doit se résigner, s’il veut l’atteindre, à ne plus rester en guerre ouverte avec la favorite[397]. Sans doute, pour le principe (car il faut sauvegarder les droits du protocole; et Richelieu, hier encore, avait à lutter contre les prétentions subversives du prince de Conti), ce sera toujours lui qui disposera des musiciens et autres gagistes de la Chambre, qui leur donnera des ordres ainsi libellés: «Un tel se rendra à telle heure pour jouer à l’Opéra de Madame de Pompadour.» Mais les deux théâtres, montés par le duc de la Vallière, n’en subsisteront pas moins: pendant les représentations, l’ami de la Marquise se tiendra derrière le fauteuil du roi pour recevoir les ordres du maître; et la blessure faite à son amour-propre par l’algarade du premier gentilhomme se cicatrisera sous le Cordon bleu.
[397] D’Argenson: Mémoires, t. V, pp. 357 et suiv.
Ce qui influa peut-être encore le plus sur les résolutions de Richelieu, ce fut la disgrâce foudroyante de Maurepas; non pas, comme a pu le croire un instant le duc de Luynes[398], que ces deux mortels ennemis se fussent enfin réconciliés; mais tous deux suivaient des voies parallèles pour parvenir à débusquer l’adversaire commun; seulement, Richelieu apportait à ses attaques «tant d’art, tant d’esprit, tant de politesse et même de galanterie pour Mme de Pompadour[399]», que celle-ci hésitait encore, pour s’en débarrasser, sur le choix des moyens. Mais, Maurepas, cependant si courtois d’ordinaire, se montrait plutôt sec et dur avec la Marquise. Il avait le génie de l’épigramme, et comme on l’a si souvent répété à propos de gens d’esprit, il eût sacrifié son meilleur ami à un bon mot. Aussi bien, pour n’en pas perdre l’habitude, il se sacrifia lui-même. Il décocha donc, un jour, ce quatrain contre la maîtresse du roi qui, en offrant une touffe de roses blanches au Bien-Aimé, les avait laissé s’éparpiller à terre:
Par vos façons nobles et franches,
Iris, vous enchantez nos cœurs.
Sur nos pas vous semez des fleurs,
Mais ce ne sont que des fleurs blanches[400].
[398] Journal de Luynes, t. X, p. 117.
[399] Ibid., p. 118.
[400] Maurepas qui cite le quatrain dans ses Mémoires (t. IV, p. 265) se défend de l’avoir composé; il l’attribue même à Richelieu et l’accuse tout au moins de l’avoir répandu à la Cour et à la Ville, après l’avoir... oublié sur la cheminée du roi.
Maurepas ne pouvait pas offenser plus cruellement sa victime. Il lui rappelait une infirmité qui l’éloignait souvent du roi et dont la continuité l’obligeait à chercher des distractions toujours nouvelles pour cet amant toujours blasé.
L’ordre d’exil qui, vers la fin d’avril, envoyait à Bourges le ministre disgrâcié, frappa la Cour de stupeur; et Richelieu ne put échapper à cette impression, comme le note le Journal de Luynes, à la date du 25:
«A cette même heure de huit heures du matin, M. de Richelieu était au Parlement pour la réception de M. de Belle-Isle. Il arrivait du petit château où il avait couché. Un homme d’esprit que je connais beaucoup et de qui je tiens ceci, trouva au Parlement un de ses amis qui lui dit: Regardez bien M. de Richelieu: il a l’air d’un homme qui n’est pas à lui-même; je ne serais point étonné qu’il y eût quelque chose sur M. de Maurepas. L’homme qui m’a conté ce fait, est très véridique et sans ostentation...»
Assurément le Maréchal ne fut pas autrement attristé de la catastrophe; mais elle lui donna à réfléchir[401]. Et d’Argenson signale le résultat de cette méditation d’un courtisan sur les vicissitudes de la bienveillance royale: «La réconciliation du favori avec la favorite est entière, cordiale, édifiante.» Mais celle-ci suspectait encore la sincérité de celui-là. Elle prétendait que Richelieu avait colporté l’épigramme incriminée. Et lui, quelques jours après, de s’écrier, devant l’insistance que Mme de Pompadour mettait à présenter le malencontreux quatrain comme la cause réelle de la chute de Maurepas: «Eh quoi! Madame, voulez-vous dire que le roi n’a chassé un ministre qu’à cause de ce qui vous était personnel et non à cause de sa mauvaise administration[402]?»
[401] Journal de Luynes, t. X, p. 117.—Les Mémoires authentiques de Richelieu qui consacrent tout un chapitre à la disgrâce du Comte d’Argenson, gardent le silence sur celle de Maurepas.
[402] D’Argenson: Mémoires, t. V, p. 457.
Il est certain que le secrétaire d’État au département de la marine avait assez mal rempli ses fonctions: sa légèreté n’avait d’égal que son scepticisme; et l’abandon, dans lequel il laissa les intérêts qui lui étaient confiés, ne fut pas étranger aux catastrophes navales qu’allait entraîner pour la France la guerre de Sept ans.
Et Richelieu connaissait si bien son Maurepas qu’il avait rédigé à l’adresse du roi un mémoire où il dénonçait l’indignité de son ennemi. Pour être plus sûr de l’atteindre, il avait confié son factum à la Marquise, en la priant de le remettre au prince. Or, Louis XV n’aimait pas à voir des figures nouvelles dans ses conseils de Cabinet, et Maurepas raconte que le roi lui donna ce réquisitoire en le qualifiant de «libelle[403]».
[403] Le «libelle» est inséré tout au long dans les Mémoires de Maurepas, t. IV, pp. 213-221.
Mais, lui aussi, Richelieu, est «taxé de grande étourderie[404]»; et, malgré toutes les concessions qu’il a pu faire, il n’est pas encore parvenu au but de ses désirs, à ce poste de premier ministre dont «il se croit la capacité». L’année touche à sa fin; et dans l’espoir d’une nomination imminente, il retarde de jour en jour, d’heure en heure, son départ pour les États[405]. Enfin, il se décide, le 20 janvier 1750, à quitter Versailles. La stérilité de ses efforts l’a rendu maussade; et cependant il a hâte de regagner la Cour; il ne veut rester en Languedoc, afin d’y recevoir l’infante Antoinette, dont le passage est annoncé pour le mois de mars ou d’avril, que si on lui promet la Toison d’Or. En attendant, il est entré en conflit avec les États qui refusent l’impôt du vingtième, Richelieu n’ayant su leur donner l’assurance que la province conserverait ses privilèges; et on blâme sa conduite à la Cour parce qu’il a souffert les remontrances des États. Mais bientôt il a rompu avec eux: il l’écrit à Versailles et demande qu’on le rappelle; or les États lui donnent pleins pouvoirs pour terminer l’affaire du vingtième et des privilèges; car il est «aimé et adoré de toute la province»; et quand, de retour à Versailles, en avril, il reparaît, le lendemain, à Choisy, il se présente «tête haute» et fort bien accueilli par le roi[406].
[404] D’Argenson: Mémoires, t. VI, p. 86.
[405] [406] Mémoires d’Argenson, t. VI, passim.
Pendant son absence, ses adversaires n’étaient pas restés inactifs. Huit jours après son départ, le théâtre de Mme de Pompadour avait représenté le Préjugé à la mode, qui datait de 1735 et dans laquelle l’auteur La Chaussée montrait «un mari amoureux de sa femme, mais qui n’osait faire paraître ces sentiments, parce que l’amour conjugal est devenu un ridicule dans le monde[407]...».
[407] Journal de Luynes, t. X, p. 403.
«M. de Richelieu d’aujourd’hui, qui était le héros de son temps pour la galanterie, est, en quelque manière, ajoute le Journal de Luynes, le premier qui ait donné occasion à cette comédie. Sa première femme (Mlle de Sansac) n’était rien moins que jolie. Elle l’aimait, mais il ne pouvait la souffrir; et de là il s’est établi parmi la jeunesse brillante que c’était un ridicule d’aimer sa femme.
«M. de Melun pensait différemment... Nous avons vu depuis M. de la Trémoïlle se conduire de même avec sa femme (une Bouillon) qu’il aimait passionnément.
«Tous ces caractères différents ont été vraisemblablement le modèle de ceux que La Chaussée a peints dans cette comédie. Le ridicule que l’on y voit donner à l’amour conjugal a fait naître quelques réflexions sur la présence de la reine à un spectacle, où Mme de Pompadour joue avec toutes les grâces et toute l’expression qu’on peut désirer.»
C’était, en effet, une énorme bévue que d’avoir produit devant la reine le Préjugé à la mode; et la responsabilité pouvait en retomber sur Richelieu qui, même absent, était censé l’ordonnateur de ces représentations, en réalité dirigées par La Vallière.
L’Histoire ne dit pas comment le Maréchal prit la chose. On remarqua seulement, à son retour, son étonnement peu dissimulé, lorsqu’il fut informé de la grande faveur dont jouissait le contrôleur général, Machault, un protégé de la Marquise. Mais on nota en même temps qu’il était plus poli et moins hautain: à peine «osait-il parler au roi en particulier»; encore le prince semblait-il se dérober à ces entretiens. Décidément (et c’est toujours d’Argenson qui enregistre ces échos de la Cour) «on ne trouvait plus rien au Maréchal de ce qui peut faire un ministre» (juillet 1750). Et Richelieu, de dépit, s’en allait bouder, au mois d’octobre, dans son château de Touraine.
Il était alors en correspondance avec un autre mécontent, Voltaire, qui lui avait écrit, dans le courant d’août, une lettre fort longue et fort importante pour sa biographie, lettre datée de Berlin, où il était l’hôte, choyé, de Frédéric dont il faisait le plus pompeux éloge. Louis XV et Mme de Pompadour lui reprochaient vivement cette «désertion». Richelieu l’en avait avisé. Mais Voltaire estimait que l’indifférence du roi et de la Marquise à son égard justifiait «la clef d’or, la croix et la pension de 20.000 francs» qu’il avait acceptés de Frédéric, à la grande indignation de son «héros». Il rappelait à celui-ci toutes les persécutions qui l’avaient accueilli en France et qui l’avaient réduit à son exil volontaire, alors qu’il aurait voulu passer le reste de sa vie à Richelieu, auprès du maître de ce beau domaine. En 1736, le théatin Boyer l’avait forcé à se réfugier en Hollande, à cause de l’inoffensive plaisanterie du Mondain, badinage poétique que le garde des sceaux poursuivit avec le dernier acharnement, à l’instigation de cette «vieille mie» qu’on appelait le cardinal Fleury. Voltaire pouvait déjà se retirer en Prusse; mais il avait juré de ne jamais quitter Mme du Châtelet, dont la mort seule l’avait séparé.
Pendant qu’il était à Lunéville, le roi Stanislas avait composé le Philosophe Chrétien, et fait tenir le manuscrit à sa fille. La reine le lui retourna, en lui disant que c’était l’œuvre d’un athée, que Voltaire en était sans nul doute l’auteur et qu’il «pervertissait», de concert avec Mme du Châtelet, le roi Stanislas, pour l’ «étourdir» sur sa liaison avec Mme de Boufflers. Le Dauphin avait été fâcheusement impressionné, lui aussi, sur le compte de Voltaire; et les gens de lettres ne cessaient d’être hostiles au philosophe.
Évidemment, dans cette interminable épître, le commensal du roi de Prusse semble atteint du délire de la persécution; c’est, d’ailleurs, une note que cet esprit, cependant si solide, fait volontiers entendre; mais, peut-être aussi, exagère-t-il, avec intention, son état de nervosité, pour prier Richelieu, et avec quelle insistance, de plaider sa cause auprès de Mme de Pompadour. Lui qui a fait nommer Voltaire gentilhomme ordinaire et historiographe du roi, saurait représenter à la Marquise que les ennemis de son protégé sont les ennemis de la favorite; il lui dirait «tout l’attachement» de l’absent pour elle, et «qu’elle seule pourrait lui faire quitter le roi de Prusse».
Comme on voit, Richelieu s’était bien gardé d’apprendre à Voltaire ses déceptions et ses rancœurs; lui répondit-il de ce château, que son correspondant eût si allègrement adopté pour Thébaïde, combien son intervention auprès de Mme de Pompadour aurait peu de chances de succès? Mais un courtisan convient-il jamais de la baisse de son crédit?
L’éloignement et la solitude ne parvinrent pas à cicatriser les plaies de cet orgueil ulcéré. Richelieu revint à Versailles, en janvier 1751, aussi aigri, aussi amer qu’il en était parti, et prit bientôt une attitude de frondeur. Le marin Mahé de la Bourdonnais, embastillé, comme prévaricateur, sur la dénonciation, inexacte, de Dupleix, venait de publier un Mémoire pour se disculper des accusations portées contre lui. Richelieu, chez qui la sensibilité n’avait pas perdu tous ses droits, s’émut d’une telle injustice et s’emporta jusqu’à dire, devant Louis XV et devant la Marquise, qu’un de ces jours «cet accusé innocent commanderait une des escadres du roi». Mme de Pompadour se montra fort irritée du propos; car elle était liée d’amitié avec les Dupleix et les Bacquencourt.
A deux mois de là, Richelieu, dans un cercle d’environ quinze personnes, passait au crible de la critique le dernier traité d’Aix-la-Chapelle: c’était, prétendait-il, «un chef-d’œuvre de stupidité, s’il ne l’était de corruption[408]».
[408] Mémoires d’Argenson, t. VI, 30 mars 1751.—Tout le monde désirait la paix; et personne ne fut autrement satisfait de ce traité, devenu définitif le 18 octobre 1748, sauf peut-être la Hollande, qui râlait déjà sous l’étreinte implacable de Maurice de Saxe. Cette guerre avait mis en feu presque toute l’Europe; elle fut plus particulièrement sanglante et ruineuse pour la France qui n’en devait tirer aucun avantage.
Enfin, dans la nuit du 25 au 26 avril, en sortant de souper, il était venu, flanqué de Cury, l’intendant des Menus, faire abattre les six «petites loges à quatre places», récemment construites par les soins des Comédiens français «dans l’enfoncement de la première coulisse de chaque côté du théâtre». Le duc de Chartres les avait retenues, pour son usage personnel, à La Vallière. Mais Richelieu, toujours prévenu contre cet ami de la Marquise, qu’il accusait d’empiéter sans cesse sur ses fonctions, répliqua par le... coup de théâtre qui lui valut les brocards et les huées du public parisien. On l’affubla du sobriquet de Jacques Desloges; et le lendemain, dans le foyer de la Comédie, Saint-Foix, cet auteur qui maniait l’épée aussi bien que la plume, déclarait le Maréchal de Richelieu plus diligent que le Maréchal de Löwendahl, car celui-ci n’avait enlevé Berg-op-Zoom qu’entre 4 et 5 heures du matin[409].
[409] Collé: Journal, t. I, pp. 309 et suiv.
Collé, qui relate l’anecdote, en profite pour se plaindre, avec raison, mais dans la note acrimonieuse dont il est coutumier, de la tyrannie des premiers gentilshommes de la Chambre, dont la mission devrait uniquement se borner au service du roi et de la Cour.
Louis XV lui-même eut à souffrir de la mauvaise humeur de son ami. La Dauphine venait de lui donner un petit-fils, le duc de Bourgogne. Richelieu s’abstint, non sans affectation, d’«en venir faire sa cour au roi[410]».
[410] Mémoires d’Argenson, t. VII, p. 3, 4 octobre 1751.