CHAPITRE XXII
Voltaire entretient une correspondance plus suivie avec Richelieu: comment il félicite son «héros» de son esprit de tolérance. — Préoccupations de Richelieu en matière de théâtre. — Mme Favart, le Maréchal de Saxe et le Maréchal de Richelieu. — Conflit avec l’archevêque de Paris. — Richelieu fréquente volontiers à l’Académie. — Un incident de séance. — Brouille passagère du Maréchal avec Voltaire. — Élections académiques: nomination du Maréchal de Belle-Isle. — Réforme des statuts académiques. — Intervention de Louis XV contre Piron. — Difficultés de Richelieu avec l’abbé d’Olivet. — Roueries électorales.
Par une coïncidence digne d’être notée, la correspondance, jusqu’alors très espacée, de Voltaire avec Richelieu, devient plus fréquente et plus suivie, depuis l’heure où le Maréchal, en froid avec la Cour, ne fait plus mystère à son adulateur de ses griefs contre elle. Mais, si nous avons les lettres que Voltaire adressait à son «héros», celles qu’il en recevait (et elles étaient encore assez nombreuses) ont disparu, comme tant d’autres documents précieux, des papiers du «Vieux Malade de Ferney». La perte est regrettable; car, bien qu’incorrecte et négligée, le peu de prose—non officielle—qu’on possède de Richelieu, n’est pas dépourvue d’intérêt, d’originalité, ni même d’esprit.
Le Maréchal avait un fonds sérieux d’affection pour Voltaire, qui lui ressemblait (celui-ci l’a souvent écrit), «si fort en laid»; mais cette tendresse était agressive, à la façon de l’amitié de ces hommes illustres qui caressaient leurs familiers en leur pinçant l’oreille jusqu’au sang. Voltaire se plaignait d’ordinaire doucement; mais parfois aussi la griffe léonine emportait le morceau; et la colère du blessé, s’exhalant dans le sein d’amis discrets, traitait le bourreau de «vieille poupée», sans préjudice d’autres aménités du même goût.
Donc, à partir de 1751, et pendant vingt-cinq années consécutives, cette correspondance ne chômera pas, au moins du côté de Voltaire, correspondance trop souvent monotone, car le poète réclame perpétuellement de son grand ami qu’il fasse jouer un peu partout son répertoire tragique, ou bien se répand en lamentations, comme un autre Jean-Jacques, sur les persécutions dont il est accablé. Mais, en revanche, il apporte une contribution importante à la biographie de Richelieu, nous renseigne sur la vie provinciale du gouverneur du Languedoc et de la Guyenne, sur ses goûts littéraires et artistiques, sur sa famille et ses amis.
La lettre du 31 août 1751 est démesurément longue comme celle de 1750. «Vous avez, dit-elle, les mêmes bontés pour mes musulmans que pour vos calvinistes des Cévennes. Dieu vous bénira d’avoir protégé la liberté de conscience. Faire jouer le prophète Mahomet à Paris et laisser prier Dieu en français chez vos montagnards du Languedoc, sont des choses qui m’édifient merveilleusement!»
C’était à peu près la réponse prêtée à Richelieu, quand on s’étonnait à Montpellier qu’il n’adoptât pas les mesures mesquines et vexatoires prescrites par le ministre Saint-Florentin contre les protestants: «Je m’embarrasse fort peu que les hommes prient Dieu à leur manière, pourvu qu’ils ne troublent pas l’ordre public.»
A cette époque où la tolérance n’avait pas encore pris racine dans les sphères gouvernementales, le mot pouvait paraître hardi; et l’on se demande s’il n’était pas un écho des causeries voltairiennes.
La lettre du 31 août rappelle encore les prétendues persécutions (il en était cependant de réelles) exercées contre le philosophe et sur lesquelles il revient toujours si complaisamment; mais il donne une place autrement considérable à son futur Siècle de Louis XIV où, dit-il, aucun contemporain «vivant» n’est nommé, sauf Richelieu et Belle-Isle. C’est une de ses formes de flatterie indirecte à l’adresse du Maréchal: il sait cependant lui plaire bien plus encore, quand il lui écrit: «Vous me dites que vous devenez vieux, vous ne le serez jamais... Vous êtes aussi respectable dans l’amitié que vous avez été charmant dans l’amour.» Mais Richelieu, toujours taquin, avait renouvelé sa question: «Pourquoi êtes-vous en Prusse?» Et Voltaire de reprendre son antienne sur la clef de chambellan, la croix, la pension et surtout «la vie délicieuse» à Berlin, chez Frédéric. Puis aussitôt la contre-partie dont il est facile de saisir le sous-entendu: «Qu’importe à un roi de France un atome de plus ou de moins comme moi?» Et, cette fois, il n’est plus question de ces salamalecs qu’il priait Richelieu de mettre aux pieds de Mme de Pompadour. Il a dû deviner ou apprendre que le «héros» et la favorite étaient en délicatesse.
Mais, pour le courtisan qu’était le Maréchal, l’éloignement, qu’il s’était imposé, d’un foyer d’intrigues *—hier encore son véritable élément—lui semblait le plus cruel des maux. Aussi, pour tromper son ennui et donner libre carrière à ce besoin d’activité, qui était pour lui une seconde nature, se dépensait-il en besognes de toutes sortes, avec plus de fougue que d’esprit de suite, au gré de cette humeur tatillonne, dont les boutades déconcertaient ses plus zélés partisans. Il avait le goût des lettres et des arts: le théâtre surtout avait ses préférences et Voltaire le savait bien, quand il l’entretenait jusqu’à satiété de ses pièces, qu’il lui en soumettait le plan, les scènes et les actes, qu’il lui demandait ses conseils ou sa critique et qu’il finissait par les lui faire jouer à Paris, à Versailles, ou à Fontainebleau. Bien mieux, il en obtenait l’interdiction des parodies de ses tragédies, comme, par exemple, celle de Sémiramis, qui devait être représentée sur le théâtre de la Cour[411].
[411] Lettres de Mme du Châtelet (édition Asse, 1875). Lettre de Cirey, du 13 janvier 1749.
Depuis que Mme de Pompadour s’était improvisée ordonnatrice des spectacles des Petits Appartements, Richelieu s’était rejeté sur les scènes parisiennes qui étaient sous la surveillance des premiers gentilshommes de la Chambre. C’est ainsi qu’il avait eu à connaître des désordres survenus à la Comédie Italienne, après la détention de Mme Favart, victime des persécutions et des violences du Maréchal de Saxe. Ce glorieux soudard n’avait pu pardonner à la sémillante actrice de lui résister. Il l’avait fait suivre, traquer et finalement enlever par l’inspecteur de police Meusnier qui l’avait internée dans un couvent[412]. Les habitués de la Comédie Italienne, dont Mme Favart était pensionnaire, sur la recommandation de Richelieu, avaient attribué l’infortune de l’étoile à la jalousie d’une de ses compagnes, Coraline, et, pour punir celle-ci, avaient monté contre elle une formidable cabale. Dans une lettre qu’il écrivait à Mme Favart, Maurice de Saxe lui représentait Richelieu exaspéré contre elle, le lieutenant de police lui ayant affirmé qu’elle était l’auteur de tout ce tumulte; mais ce bon apôtre de Maurice de Saxe en avait pris, disait-il, la défense et raconté au Maréchal que Mme Favart avait cherché, au contraire, à calmer les spectateurs de l’amphithéâtre par ce «fort bon propos»:
—«Messieurs, je vous suis obligée, mais vous me faites plus de mal que de bien.»
[412] Meusnier: Manuscrit trouvé à la Bastille, 1789.
Et Richelieu, persuadé par Maurice de Saxe, avait mis l’émeute sur le compte de Coraline, mais plutôt encore sur celui du comédien Rochard qu’il se proposait d’envoyer au For Levêque, dès son retour de Fontainebleau[413].
[413] Mémoires et correspondance de Favart, édités par son petit-fils et par Dumolard (1808), t. I, préface, pp. LV et suiv.
Il faut reconnaître toutefois que si les exigences de son humeur capricieuse et de son esprit pointilleux rendaient souvent difficiles ses rapports avec ses justiciables du théâtre, il savait défendre, à l’occasion, non moins obstinément, leurs intérêts professionnels. En février 1751, l’archevêque de Paris vint supplier le roi d’accorder, comme droit des pauvres, à l’Hôpital Général, le quart des recettes de l’Opéra et des Comédies, soit cent mille écus. Richelieu, alors premier gentilhomme en exercice, s’y refusa: il voulait que cette somme fût mise en réserve pour les embellissements des trois théâtres et les gratifications du personnel. Louis XV, afin de trancher le conflit, abandonna les cent mille écus au prélat, mais prit sur d’autres fonds la restitution réclamée par Richelieu[414].
[414] Journal de Luynes, t. XI, p. 37.—Favart raconte, dans une de ses lettres au comte de Durazzo (25 décembre 1761), une scène à peu près semblable qui se passa au «Conseil des dépêches, où se discutait la grande affaire de l’Opéra-Comique».
L’Archevêque de Paris était intervenu en faveur du spectacle forain, appuyé par le Procureur général et les administrateurs des hôpitaux. Et comme le roi s’étonnait, sur le mode badin, qu’un prince de l’Église devînt l’avocat d’histrions qu’il avait l’habitude d’excommunier, Richelieu dit à son tour: Ne trouvez pas mauvais, Monsieur l’Archevêque, que les Comédiens italiens et l’Opéra-Comique vous fassent assigner pour déduire vos raisons. Un instant déconcerté, le prélat finit par avouer qu’un spectacle de plus était un supplément de bénéfices pour les pauvres, au profit desquels on prélevait le quart des recettes. Choiseul, qui assistait à l’entretien, s’y montrait aussi indifférent que le roi. «J’ai fait mon incorporation militaire, dit-il; qu’on fasse, si l’on veut, l’incorporation comique.» (Il s’agissait de la fusion de l’Opéra-Comique avec le Théâtre Italien, réalisée en 1762.) Et Favart conclut que «le sublime projet» a dû échouer.
Chez cet homme, qui s’estimait l’héritier de la pensée du Cardinal, s’était ancrée, comme le sentiment du véritable devoir, la préoccupation d’assurer la conservation des idées et des œuvres de l’illustre ancêtre. Il savait de quelle protection le premier ministre de Louis XIII avait encouragé le développement des lettres et des arts, et combien il aimait les jeux du théâtre. Son petit-neveu leur fut propice. Par la même raison, il se crut indispensable aux destinées et à la gloire de l’Académie Française. Il en suivait aussi assidûment que possible les travaux, se mêlait aux discussions de ses collègues, partageait et même provoquait leurs querelles. Il recherchait l’honneur d’être leur interprète, quand il s’agissait de présenter au roi les compliments de l’Académie; mais il ne remplissait pas toujours brillamment cet office. Chargé, en 1749, de féliciter le Souverain à l’occasion de la paix, il avait prié Voltaire de lui rédiger une harangue appropriée à la circonstance; et, par réciprocité, il lui avait promis de remettre au prince le Panégyrique de Louis XV, flatterie délicate du poète qui lui vaudrait peut-être de rentrer en grâce. Au jour dit, le 21 février, Richelieu commence, d’une voix assurée, son compliment: il parle des «bouches de la Renommée qui publient les victoires du roi[415]», mais, soudain, il pâlit, balbutie et reste court[416]; il entend murmurer, à côté de lui, et avant même qu’il ne les prononce, les phrases de son propre discours; il voit la figure de Maurepas s’éclairer d’un sourire narquois[417]. Mais cette défaillance ne dure que quelques secondes; il improvise une autre harangue, soufflé par son confrère l’abbé d’Olivet; et d’Argenson reconnaît qu’il se tire adroitement de ce mauvais pas: «Ce grand courtisan témoigne par là qu’on ne s’avance auprès du roi qu’en lui montrant beaucoup d’amour[418].»
[415] Journal de Luynes, t. IX, p. 338.
[416] Mémoires d’Argenson, t. V, p. 396, 22 février.
[417] [418] Desnoiresterres: Vie de Voltaire, t. III, p. 254.
Toutefois il se garde bien de présenter au roi le Panégyrique de Louis XV, qu’il retourne à l’auteur avec un mot acerbe. Voltaire, furieux, arrache de son cabinet une apothéose de Richelieu, exécutée par Baudouin, la piétine et la livre aux flammes. Une explication devenait nécessaire: le Maréchal apprend que Mme de Boufflers avait eu l’indiscrétion de prendre copie du discours chez la belle Émilie et d’en communiquer étourdiment le texte. Et bientôt, réunis dans une maison tierce, les deux compères s’embrassaient le plus cordialement du monde[419].
[419] Desnoiresterres: Vie de Voltaire, t. III, p. 254.
Richelieu se donnait corps et âme aux élections académiques; son esprit d’intrigue y trouvait un aliment nouveau. Dans le mois de juin de cette même année 1749, il avait proposé à l’Académie de choisir son ami le Maréchal de Belle-Isle pour succéder à feu Amelot: et Belle-Isle, sans se déranger autrement, avait écrit au Directeur qu’il était très flatté du grand honneur, etc., etc... Mais, déjà, en ce temps-là, les Immortels aimaient qu’un candidat se dérangeât pour solliciter leurs suffrages: démarche qu’avaient consentie deux concurrents, Poncet de la Rivière, évêque de Troyes et Montazet, évêque d’Autun. La Cour les avait départagés en fixant son choix sur Belle-Isle. Duclos, le secrétaire perpétuel, souvent bourru jusqu’au cynisme, prétendit que personne «ne connaissait» le Maréchal, attendu que celui-ci n’avait écrit, pour poser sa candidature, qu’au seul Directeur. Belle-Isle n’en fut pas moins élu à l’unanimité[420].
[420] Journal de Luynes, t. X, p. 158.
Deux mois après, autre élection à laquelle Richelieu prend une part encore plus active. L’évêque Poncet s’était représenté contre l’abbé Leblanc, protégé par Mme de Pompadour. Mais, sur le désir de l’Académie, la Marquise abandonnait son candidat; et celui-ci cédait la place à Vauréal, évêque de Rennes, qui était persona grata à ce Boyer, ancien prélat et détenteur de la feuille des bénéfices, auquel Richelieu n’avait pas encore pardonné l’injure faite à sa sœur[421]. Aussi déclara-t-il, avec une singulière énergie, démentie, hélas! par ses propres errements, que la liberté des suffrages n’était plus exactement observée, que «certains se laissaient aller, non seulement à faire espérer leur suffrage, mais même à solliciter des sujets à se présenter, à aller solliciter avec eux les voix et à briguer en leur faveur...» Esclave de la tradition et fidèle au principe d’autorité, il estimait que l’Académie dépendait du roi et que le monarque avait seul qualité pour déterminer un choix. Richelieu demandait en conséquence une nouvelle loi pour réformer de tels abus. Il fallait que chacun déclarât s’il avait promis ou non sa voix, et que les délinquants fussent réprimandés en pleine Académie et suspendus, pendant six mois, de leurs fonctions.
[421] Journal de Luynes, t. X, p. 158.
Le cardinal de Luynes répliqua qu’il suffisait de commenter et d’améliorer la loi existante, d’affirmer surtout qu’un échec n’avait rien de déshonorant: autrement personne ne voudrait plus se présenter. L’Assemblée pencha pour ces mesures d’indulgence; et d’Olivet, qu’avait vivement apostrophé Richelieu, fut désigné pour faire partie d’une commission chargée de légiférer en ce sens. Boyer s’apprêtait à sortir, quand le Maréchal, le prenant par le bras, le ramena dans la salle des séances, pour lui recommander, au nom de l’Assemblée, d’inscrire sur la feuille des bénéfices l’ecclésiastique qui avait prêché, le jour de la Saint-Louis, dans la chapelle du Louvre, en présence de l’Académie.
—«Mais il est trop jeune, fit l’ancien évêque de Mirepoix.»
C’était la même réponse qu’en avait reçue jadis l’abbé de Bernis, alors solliciteur de bénéfices.
La séance avait été si orageuse, que Fontenelle, le directeur (il avait 92 ans), avait dû agiter à maintes reprises sa sonnette[422].
[422] Journal de Luynes, t. X, pp. 157-159.
Néanmoins le coup était porté; et, le 2 mars 1752, «l’Académie souhaitait que ce fût M. le Maréchal de Richelieu qui se chargeât de présenter les nouveaux statuts au roi, pour être par lui approuvés et devenir désormais la loi de l’Académie[423].»
[423] Ibid., t. XI, pp. 457-458.
En juillet 1753, une intervention directe de Louis XV dans une élection, donnait amplement raison à la thèse de Richelieu, mais était suivie de nouveaux conflits. Piron, soutenu par Mme de Pompadour, avait posé sa candidature. Boyer apporta au roi, qui vraisemblablement la connaissait déjà, l’Ode à Priape; et le prince manda aussitôt le président de Montesquieu, directeur de l’Académie, pour qu’il signifiât à ses collègues le veto royal dont était frappée la candidature de Piron. En réponse à cette communication, Richelieu proposa (et son avis rallia la majorité) de remettre l’élection à dix jours: on aurait ainsi tout le temps de choisir un sujet digne de la Compagnie. Mais d’Olivet, son contradicteur habituel, protesta contre une procédure qu’il qualifiait «d’insolite et d’indécente». Le jour de l’élection (ce fut Buffon qui fut nommé), Richelieu rappela les mots insolite et indécent et demanda si, dans les règlements académiques, il n’existait pas de pénalités contre des termes aussi offensants:
—«Corrigé et pardonné», dit Duclos, «voilà la loi».
Et l’Assemblée conclut que d’Olivet n’avait pas eu conscience de la valeur des adjectifs incriminés[424].
Six mois plus tard, quand il fallut choisir un successeur à de Boze, ce fut une autre comédie, où le Maréchal joua le rôle de Scapin. Bougainville avait toutes les chances d’être élu. Or, Richelieu, assis à côté du Président Hénault, lui demande à quel candidat il donne sa voix:
—«A Bougainville.
—«Je parie que non.
—«Vous vous moquez de moi, fait Hénault.»
La discussion continue jusqu’à ce que Mirabaud soit appelé à formuler son vote. Et notre homme sort de sa poche une lettre qu’il lit aux académiciens et par laquelle le comte de Clermont, prince du sang, remercie les Immortels de lui avoir offert la place vacante. C’était la carte ou plutôt le vote forcé. Et Richelieu qui réclamait en 1749 la liberté des suffrages! N’importe, il avait gagné la gageure; car le comte de Clermont l’emportait sur Bougainville qui aurait eu la majorité[425].
[424] Correspondance de Grimm (édition M. Tourneux), t. II, p. 261.
[425] Ibid., p. 311.