CHAPITRE XXIV
L’alliance de l’Autriche et de la France. — Débuts de la Guerre de Sept ans; la Prusse alliée de l’Angleterre. — Mariage de Septimanie, fille de Richelieu, avec le comte d’Egmont. — Départ du Maréchal pour Minorque: prise de Citadella; travaux de siège; vaillance du soldat français. — Prise de Port-Mahon. — Enthousiasme de Mme de Pompadour pour «le Minorquin». — Vaine intervention de Voltaire et de Richelieu pour l’amiral Byng. — Malveillance du comte d’Argenson. — Le retour, acclamé, de Richelieu. — Les figues de Minorque.
Le 10 octobre 1756, Voltaire écrivait, des Délices, au Maréchal de Richelieu:
«Souvenez-vous, mon héros, que, dans votre ambassade à Vienne, vous fûtes le premier qui assurâtes que l’union des maisons d’Autriche et de France était nécessaire et que c’était un moyen infaillible de renfermer les Anglais dans leur île, les Hollandais dans leurs canaux, le duc de Savoie dans ses montagnes et de tenir enfin la balance de l’Europe.»
Richelieu fut-il jamais, et de bonne foi, partisan d’un système d’alliance[451] si fort en contradiction avec la politique avunculaire[452], qui, d’ailleurs, était celle d’Henri IV et dont la tradition s’était continuée sous le règne de Louis XIV? C’est assez peu vraisemblable, surtout en 1725, à l’époque où il avait pour mission de soustraire l’Espagne à l’influence autrichienne—moyen détourné, mais sûr, de contribuer à la pacification de l’Europe. A vrai dire, un fait nouveau venait de s’imposer à la méditation des diplomates. Depuis environ trente ans, une puissance, jusqu’alors sans prestige, presque une quantité négligeable au lendemain du traité d’Utrecht, s’était peu à peu formée, constituée, organisée, affirmée en un mot, devant l’Europe, où elle prétendait prendre place au Conseil des Nations, en attendant qu’elle fît, comme elle l’a, depuis, si souvent répété, «sa trouée dans le monde».
[451] Dans ses Mémoires authentiques, Richelieu dit, au contraire, que le traité de Vienne, œuvre de Bernis «engagea la France dans une guerre où les généraux et les ministres firent tant de sottises que l’on fut obligé de faire la paix et de perdre comme à l’ordinaire».
[452] Alors que, fidèle à la sage politique du chef de la dynastie bourbonienne, le Cardinal de Richelieu poursuivait, en s’assurant le concours de divers princes allemands, l’abaissement de la maison d’Autriche, si dangereuse pour la sécurité et pour l’unité de la France, la puissance de la Prusse n’existait qu’à l’état embryonnaire. Mais depuis longtemps, la rapacité des Hohenzollern, ses souverains, en avait agrandi peu à peu le misérable domaine par l’annexion, inique et féroce, de provinces voisines. Car la Prusse, quoiqu’elle ait toujours protesté de son dévouement désintéressé à la cause de la nationalité allemande, «n’a jamais vécu, suivant la forte expression de M. Lavisse, (Études sur l’histoire de Prusse) que de l’Allemagne et non pour l’Allemagne». Avec Frédéric II, elle devenait l’autre danger. Mme de Pompadour l’avait découvert... sans le savoir.
La Prusse, reconnue, par grâce, comme royaume, en 1701 et 1713, d’abord faible et incertaine dans ses alliances en 1725, avait dû, à la science politique, au génie militaire et surtout à la fourberie impudente du monarque qui dirigeait ses destinées depuis 1740, de faire apprécier son importance et redouter son ambition par les peuples voisins. Car c’était une nation de proie, dont Frédéric II flattait, par ses conquêtes, des appétits qu’il partageait. Il avait profité de la lutte qui s’était engagée entre la France et l’Autriche, pour arracher à celle-ci une de ses provinces et attendait impatiemment l’heure de l’affaiblir, elle ou l’Allemagne, par de nouvelles spoliations. Puis c’était (la France ne le savait que trop) un allié d’une fidélité douteuse, d’ailleurs peu scrupuleux sur le choix des moyens et très inquiétant même pour ses amis. Aussi ses agissements avaient-ils provoqué une coalition d’États intéressés à repousser des prétentions que rien ne justifiait. Se targuant de principes philosophiques qui n’étaient bien souvent que des poussées de cynisme, le roi de Prusse avait cruellement offensé Mme de Pompadour par des propos d’une grossièreté inexcusable, pendant que l’impératrice Marie-Thérèse prodiguait à la Marquise ses plus flatteuses attentions. Le résultat d’une politique si contrastée ne se fit pas attendre. Louis XV laissait plus que jamais sa maîtresse tenir les rênes du gouvernement; et Mme de Pompadour eut vite décidé son amant à signer un traité d’alliance avec l’Impératrice-reine contre Frédéric II.
Ainsi débuta cette campagne, si désastreuse pour la France, qui porte, dans l’Histoire, le nom de Guerre de Sept ans.
Le roi de Prusse fut seul, d’abord, avec la Grande-Bretagne, à soutenir la lutte. Celle-ci avait commencé, à la fin de 1755, par la capture de bateaux français dont se saisirent les Anglais, dans la mer du Nord, avant même que la guerre fût déclarée.
On décida de répondre à cette félonie en s’emparant de l’île de Minorque occupée alors par l’Angleterre. Et Richelieu qui commandait les côtes de la Méditerranée fut désigné comme chef de l’expédition projetée.
Il venait de marier, en février 1756, sa fille Septimanie avec le comte d’Egmont-Pignatelli. La nouvelle épousée, dit le duc de Luynes, était «grande et bien faite»; elle avait «le visage agréable et un très bon maintien[453]». Mais, comme elle l’écrivait elle-même, elle «avait le cœur triste[454]». Elle avait échangé les plus tendres serments, sous les yeux indulgents de sa tante l’abbesse du Trésor, avec le comte de Gisors, l’aimable et noble fils du Maréchal de Belle-Isle[455]. Mais en ces temps où l’orgueil nobiliaire entendait ignorer les questions de sentiment, la duchesse d’Aiguillon, née Crussol, qui avait élevé Septimanie comme sa propre fille, avait arrêté en conseil familial (et on la nommait la Sœur du Pot des philosophes!) que les maisons de Richelieu et de Lorraine devaient s’opposer à tout projet d’union avec l’arrière-petit-fils de Fouquet, le ministre prévaricateur.
[453] Journal de Luynes, t. XIV, p. 429, février 1756.
[454] Comtesse d’Armaillé: La comtesse d’Egmont, p. 23.
[455] Ibid., p. 39.
Richelieu, dont la sécheresse de cœur nous est connue, ne s’embarrassa pas autrement de la douleur qu’allait laisser dans cette âme de vierge l’abandon de son beau rêve: l’amour chaste et pur était un mythe pour un tel libertin! Ce père égoïste et vaniteux[456] ne vit dans l’alliance princière qu’il imposait à sa fille qu’une illustration nouvelle pour la maison de Richelieu. Et il témoigna, en cette occurrence, de son esprit de gloriole, par une manifestation des plus mesquines, mais qu’approuve énergiquement le duc de Luynes, en admiration perpétuelle devant ce premier gentilhomme, qui faisait, chaque jour, du moindre manquement à l’étiquette, une affaire d’État.
[456] Il ne savait même pas respecter sa fille, s’il faut en croire Dugas de Bois-Saint-Just, dans son livre Paris, Versailles et les provinces. A l’Opéra, un masque s’acharne après la comtesse d’Egmont. Il la pousse à bout et ne craint pas de lui dire qu’elle a une fraise sur la cuisse gauche: «Arrêtez cet homme», ordonne la comtesse indignée au garde de service. Le masque se découvre: c’est le Maréchal.
«M. de Richelieu n’a pas voulu donner part du mariage de sa fille par des billets imprimés que l’on envoie à toutes les portes, mais seulement par des billets à la main envoyés aux parents; c’est, en effet, la règle.
«C’est un véritable abus que d’envoyer des billets imprimés partout; on en reçoit tous les jours sur toutes sortes de mariages et auxquels on n’a aucune raison de prendre part. Lempereur, fameux joaillier, a marié sa fille depuis peu et a envoyé des billets imprimés à toutes les portes[457].»
Une mode, qui, par extraordinaire, dure depuis deux siècles!
[457] Journal de Luynes, février 1756, t. XIV, p. 429.
Richelieu partit, en mars, avec son gendre et son fils, le duc de Fronsac, dont le régiment venait d’être supprimé, un beau régiment, hélas! en son «habit blanc à revers jonquilles, avec tricorne orné d’un pompon rose et d’une cocarde à ganse blanche sur le côté gauche[458]».
[458] Comtesse d’Armaillé: La comtesse d’Egmont, p. 12.—Ce régiment de Septimanie avait été formé par Richelieu. Le roi en avait nommé Fronsac colonel, malgré l’opposition du prince de Dombes, opposition dont le Maréchal niait la légitimité (Journal de Luynes, t. V, p. 339).
C’était sur les instances de l’abbé de Bernis[459], à qui le Maréchal devait en grande partie, sa nomination, que celui-ci se rendait à Marseille, pour presser les préparatifs de l’expédition, fort retardés à Toulon, du fait de la Marquise, prétend Soulavie.
[459] Frédéric Masson: Mémoires et Correspondance du cardinal de Bernis (Paris, 1878, 2 vol.), t. I, p. 253.—Aussi Richelieu écrivait-il à Bernis, le 5 mai 1756, une lettre en partie autographe sur son expédition à Minorque (Appendice du t. I, p. 450. Archives des affaires étrangères, France, Série brune. T. DCXI).
Sans doute, quand Richelieu avait parlé à la Cour de prendre d’assaut Port-Mahon, ses ennemis l’avaient traité «d’étourdi et de présomptueux qui voulait la fin sans les moyens[460]».
[460] Mémoires d’Argenson, t. IX, p. 235.—D’après Campardon: Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV, p. 207, la marquise aurait dit, en parlant de Richelieu: «Il lui faudrait quelque bonne disgrâce pour lui apprendre à ne douter de rien.»
Mais Mme de Pompadour tenait trop au succès d’une guerre, qui était la sienne, pour chercher à le compromettre, dans le seul but de ridiculiser le général chargé de diriger les opérations. Jusqu’alors, par une fatalité constante, Richelieu avait vu chacune de ses expéditions navales entravée, ou arrêtée, à l’heure même de son embarquement. Dans la circonstance présente, «il avait jeté feu et flammes, car il craignait, avec raison, d’être prévenu par les Anglais[461]». D’Argenson, et peut-être Belle-Isle, devaient être tenus pour responsables d’une telle négligence. Mais, heureusement, l’activité des Marseillais avait su rattraper le temps perdu; et, le 9 avril, Richelieu prenait la mer pour débarquer le 18, à Citadella, capitale de l’île[462]. Les grenadiers lui avaient réclamé l’honneur, suivant leur droit, de descendre les premiers à terre[463]. Et pendant que, au grand étonnement du gouverneur, Sir Blackney, demandant le motif d’une telle agression, les troupes françaises débarquaient sur la plage, «les députés, les magistrats et tous les corps de la ville» s’entassaient dans des chaloupes, «pour venir faire leur soumission» au Maréchal, qui avait envoyé M. d’Albaret, avec un tambour et quelques grenadiers, sommer Citadella de se rendre. Le matin, à la vue de la flotte, trois cents soldats anglais avaient quitté la ville[464], pour se renfermer dans le fort Saint-Philippe qui commandait la position de Port-Mahon, «place imprenable, s’il pouvait y en avoir», écrivait plus tard Richelieu.
[461] Mémoires et lettres de Bernis, t. I, p. 255.
[462] Journal de Luynes, t. XV, p. 39.—Raoul de Cisternes: La Campagne de Minorque, d’après le Journal du Commandeur de Glandevez (1899).
[463] Dugas de Bois-Saint-Just: Paris, Versailles et les Provinces (3 vol., 1817), t. II, p. 82.
[464] Journal de Luynes, t. XV, pp. 39-40.
Les épisodes du siège sont restés célèbres. La Cour en recevait un «journal» et des «relations» fréquentes, auxquels Luynes a fait de notables emprunts. C’étaient souvent des actes d’héroïsme tout à la gloire du soldat français, témoin ce canonnier, ancien déserteur, qui se réhabilita par son adresse et sa vaillance devant l’ennemi[465]; puis l’ingénieuse idée, suggérée à Richelieu par Beauvau[466], pour combattre l’ivrognerie qui déshonorait l’armée. Le généralissime arrêta que tout soldat, convaincu de s’être enivré, serait déclaré indigne de monter à l’assaut: ce fut le salut du corps expéditionnaire[467]. Beauvau rend encore au Maréchal cette justice qu’il avait su s’entourer d’un état-major, aussi remarquable par son intelligente bravoure que par sa parfaite distinction. Lui-même, Richelieu donnait l’exemple du sang-froid et de l’intrépidité.
[465] Raoul de Cisternes: La Campagne de Minorque, p. 360. Lettre de Richelieu au comte d’Argenson, 19 juin 1756.
[466] Souvenirs de la Maréchale de Beauvau et du Maréchal (1872), p. 55. Appendice, p. 68.
[467] On a toujours mauvaise grâce à se citer; nous ne voudrions pas cependant laisser ignorer que, pendant l’occupation de Minorque, on joua la Comédie au Camp français, avec cette belle humeur qui caractérise si bien nos soldats. Voir, à cet égard, dans le Moliériste de 1888, notre étude sur le répertoire et les acteurs de ce théâtre improvisé.
La Galissonnière, le chef d’escadre qui avait transporté les troupes à Citadella, contribua singulièrement à l’issue heureuse de la campagne. Le hasard avait fait tomber entre ses mains le tableau des signaux de l’escadre ennemie. En conséquence, le 19 mai, à la hauteur de l’île d’Aire, il attaquait, avec ses douze vaisseaux, les quatorze de la flotte anglaise; et bientôt, pour éviter un désastre, les amiraux Byng et Vouel, déjà fortement éprouvés, étaient obligés de se réfugier sous les canons de Gibraltar. Mais, quoique cette victoire eût permis au Maréchal de resserrer plus étroitement Saint-Philippe, il n’en réclamait pas moins, lui qui avait cru l’enlever en un tour de main, de nouveaux envois de troupes, de munitions et de vivres. Il reconnaissait d’ailleurs que d’Argenson les lui expédiait très exactement. Mais ses ennemis de Cour ne s’en montraient que plus âpres à critiquer les opérations et à s’en gausser librement. Puis, la plaisanterie tournait au tragique; on allait jusqu’à prétendre que Richelieu cherchait la mort, pour ne pas survivre à son déshonneur. Tout le monde n’était pas de cet avis, puisque Mme de Pompadour, elle-même, adressait, le 28 mai, à Richelieu, ce billet dans le style familier qui lui était personnel:
«On nous a mandé de Toulon les plus jolies choses du monde: je les aimerais mieux de vos pattes de chat... Bonsoir, Monsieur le Minorquin, j’espère bien fort que vous êtes actuellement en pleine possession. Je rouvre ma lettre pour vous complimenter sur la bonne opération de M. de la Galissonnière... Nous attendons la nouvelle d’un second combat[468].»
[468] Correspondance de Mme de Pompadour (édition Poulet-Malassis, 1878). Lettres à Richelieu.
Ce fut seulement un mois après, le 28 juin, que Richelieu emporta d’assaut Saint-Philippe: «Cette entreprise téméraire, écrit Bernis, lui réussit par la valeur extraordinaire des troupes, par la mollesse des assiégés et surtout par l’inexpérience de M. de Blackney, à qui cependant la nation anglaise éleva une statue pour consacrer sa belle défense[469].»
[469] Mémoires et Lettres du Cardinal de Bernis (édit. Fr. Masson, 1878), t. I, p. 253.—Mémoires authentiques du Ml de Richelieu (inédits).
Richelieu dépêcha aussitôt son gendre à Versailles avec les articles de la capitulation. En même temps, un laquais, parti en chaise de poste, apportait à Mme d’Egmont la nouvelle que son mari venait de débarquer à Marseille. Septimanie se trouvait à la Comédie italienne quand le courrier lui remit la dépêche. Elle faillit s’évanouir; et dès que le bruit de la victoire se répandit dans la salle, ce furent des «batteries de mains» et des acclamations sans nombre[470]. Aussitôt les acteurs, qui évidemment avaient pris leurs précautions, entonnèrent des chansons en l’honneur de la maison de Richelieu.
[470] Journal de Barbier, t. VI, p. 335.
Fronsac gagna au triomphe de son père la croix de Saint-Louis et la survivance à la charge de premier gentilhomme de la Chambre.
L’allégresse fut générale dans tout le royaume, et Mme de Pompadour manifesta, la première, sa joie très vive de ce beau fait d’armes[471].
[471] Mémoires de Mme du Hausset (édition Barrière), p. 60.
Voltaire en délira presque. Il avait entretenu avec Richelieu, pendant la durée du siège, une correspondance suivie, dans laquelle il n’imaginait jamais de formules assez élogieuses, pour célébrer la gloire future de son héros. Mais, en homme pratique qui n’entend pas laisser au hasard le soin de régler ses affaires, en historien soucieux de sa documentation, il demandait au Maréchal, comme il l’avait déjà fait, en 1752, pour «ses Siècles[472]», un «petit journal de son expédition, qu’il «enchâsserait dans son Histoire générale qui va de Charlemagne jusqu’à nos jours[473]». Il avait une foi absolue dans le succès de l’entreprise. Il avait parié vingt guinées contre un Anglais qui voyait déjà Richelieu prisonnier de guerre[474]... Aussi Voltaire avait-il adressé au Maréchal un compliment en vers qui disait précisément le contraire[475], «prophétie» en train de courir tout Paris, du fait peut-être d’un «secrétaire bel esprit» de Richelieu[476]. Depuis la victoire du général en chef, il a déjà reçu des poèmes pour lui: «Je suis, s’écrie-t-il, le bureau d’adresse de vos triomphes[477].»
[472] [473] [474] [475] [476] [477] Correspondance de Voltaire, 28 mars, 16 avril, 3 mai, 14 juin, 16 juillet 1756.
Mais ce qui fait encore le plus d’honneur à Voltaire, dans ce débordement de panégyrisme à outrance, c’est le noble empressement qu’il apporte à solliciter l’intervention de Richelieu en faveur du malheureux amiral Byng, traduit devant la Cour martiale qui l’enverra au supplice le 14 mars 1757. Voltaire écrit, dit-il, au nom d’un Anglais (c’était peut-être bien lui) qui réclame pour le vaincu le témoignage du vainqueur: «Un seul mot de vous pourra le justifier... Vous avez contribué à faire Blackney pair d’Angleterre; vous sauverez l’honneur et la vie de l’amiral Byng.» Richelieu ne se déroba pas à cette généreuse mission. Mais ce fut en vain[478]. L’Angleterre traitait ses amiraux battus, comme plus tard la Convention ses généraux en déroute. Le pacte avec la victoire ou la mort!
[478] Correspondance de Voltaire, 20 décembre 1756.
Si Voltaire avait écrit, le 16 août, au triomphateur, pour lui rappeler, à propos de «l’envie et de l’ignorance» qui avaient criblé d’épigrammes l’expédition, les injures dont Villars avait été accablé avant Denain, il ne prévoyait guère l’accueil réservé par la Cour à Richelieu, après la prise de Port-Mahon. Quelques jours auparavant, le Maréchal, usant d’un expédient qui lui avait déjà tant de fois servi, écrivait à d’Argenson le ministre, pour lui demander son rappel, sous prétexte que sa «santé était mauvaise[479]». En réalité, Richelieu savait, à n’en pas douter, que sa conduite et ses opérations à Minorque étaient durement critiquées. Sa maîtresse, la duchesse de Lauraguais, lui continuant, mais avec plus de clairvoyance, les bons offices de Mme de Tencin, le tenait au courant des intrigues nouées contre lui.
[479] Journal de Luynes, t. XV, p. 193, 16 août.
Sa dernière lettre est très explicite:
«17 août 1756,
... «Ce monstre de d’Argenson, tout en prônant votre victoire, a grand soin d’ajouter que, sans M. de la Galissonnière, tout aurait échoué. Il fait entendre qu’il a fait plus que vous, comme si le concours des forces de terre et de mer n’avait pas été nécessaire pour cette expédition! Il prétend que vous avez agi en soldat plus qu’en général, et que vous devez vos succès, plus au hasard et à des circonstances heureuses qu’à vos talents. Jugez de ma colère quand on m’a rapporté ces propos. J’ai été chez le garde des sceaux qui pense toujours comme je vous l’ai mandé. Il m’a assuré que le roi lui paraissait déjà moins satisfait qu’il l’avait été: il va se laisser gagner et vous perdrez peut-être tout le mérite d’une superbe expédition.
«Mme de Pompadour qui paraît être maintenant exaltée sur votre compte, peut changer demain. Je sais que d’Argenson a passé hier quelque temps chez elle; et je crains qu’il ne jette son venin sur tout ce qu’il approche. Vous savez par expérience qu’elle vous aime selon l’occasion, et qu’aujourd’hui votre amie, elle sera demain contre vous. Il se présente une foule d’aspirants pour commander; et sûrement Soubise ne sera pas oublié.
... «Je vois qu’en général on est fâché de vous voir victorieux: une bonne défaite les aurait tous rendus contents... Venez promptement: on doit toujours profiter du premier moment... Soyez ici au plus tôt pour dissiper cet essaim de reptiles qui s’assemblent contre vous dans cette pétaudière.
«Brûlez cette lettre[480].»
[480] M. de Lescure, dans ses Mémoires autobiographiques de Richelieu, donne cette lettre comme inédite et absolument authentique. Elle est, au surplus, tout à fait dans le caractère de l’intelligente créature qui l’écrivit; et l’avenir en démontra suffisamment la sagacité.
Richelieu ne tint pas compte de cette dernière recommandation: peut-être ne lui parvint-elle pas en temps utile, car il était de retour à Paris, dans la nuit du 30 au 31 août, au milieu d’un énorme concours de peuple qui l’acclamait bruyamment.
Quand il vint à la Cour, remarque Luynes, «on le trouva maigri, mais d’ailleurs en bonne santé». Le roi l’accueillit assez froidement: il se contenta de lui demander s’il avait mangé des figues de Minorque: «On les dit excellentes», ajoutait Louis XV, qui, à l’exemple de tous les Bourbons, prisait fort les plaisirs de la table.
Quant à d’Argenson, il «chercha querelle» à Richelieu pour son retour, et «rejeta la chose sur Madame, qui en était enthousiasmée et ne l’appelait que le Minorquin[481]». Il donna encore au Maréchal d’autres preuves de sa malveillance, en écourtant «la liste de grâces» que lui avait proposée le vainqueur de Port-Mahon. Celui-ci, prudemment, «se tint alors derrière le rideau pour frapper contre les deux partis», aussi bien d’Argenson que la Marquise et Bernis[482].
L’attentat de Damiens précipita la crise.
[481] Mme du Hausset: Mémoires (édition Baudouin, 1824), p. 75.
[482] Mémoires de d’Argenson, t. IX, p. 348, novembre 1756.