CHAPITRE XXV

Une déconvenue de Richelieu. — L’attentat de Damiens: c’est le Maréchal qui fait arrêter l’assassin. — Démarche adroite de Richelieu auprès de Mme de Pompadour. — Son intervention, inutile, mais désirée par le roi, auprès de l’archevêque de Paris. — Réconciliation publique de la Marquise avec Richelieu. — Elle vaut au Maréchal de remplacer, à l’armée de Westphalie, le comte d’Estrées, le vainqueur d’Hastembeck.

L’année 1757 s’était ouverte pour le Maréchal sur une pénible impression. Quoique légèrement estomaqué par une réception répondant mal à son espoir d’une rentrée triomphale, l’adroit et ambitieux courtisan n’avait point abdiqué ses prétentions au poste de premier ministre, prétentions qu’il croyait plus justifiées que jamais, sans toutefois les avouer trop hautement. Aussi, quelle ne dut pas être sa déception, quand il vit ses espérances, sinon anéanties, du moins ajournées par une nomination imprévue! Les Mémoires de Bernis nous tracent, le 2 janvier, un amusant croquis de la scène:

«Le Maréchal de Richelieu qui remplissait cette année la charge de premier gentilhomme de la Chambre, me dit, un quart d’heure avant que le roi lui ordonnât de m’appeler pour me faire asseoir au Conseil:

—«Mais, pourquoi, ayant tant d’affaires à traiter avec le roi et ses ministres, ne demandez-vous pas les entrées de la Chambre? Si vous voulez, je me chargerais d’en faire la proposition au roi. Je lui répondis, en riant, que j’acceptais volontiers ses offices. Il fut fort étonné, un instant après, d’entendre le roi me dire:

—«L’abbé de Bernis, prenez place au Conseil[483]

[483] Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis (édition Frédéric Masson), 2 vol., 1878, t. I, p. 312. Bernis ne fut secrétaire d’État aux affaires étrangères que le 27 juin 1757.—Richelieu, dans ses Mémoires authentiques, consacre une notice des plus curieuses à Bernis, qu’il appelle une «comète qui avait bien une queue très longue, mais à qui il manquait une tête» capable de tenir dignement sa place dans le Conseil. Richelieu signale les origines du ministre, ses liaisons féminines, surtout avec Mme de Pompadour, dont il était, à l’occasion, le teinturier.

Le protégé de Mme de Pompadour, que Louis XV voulait déjà nommer ministre d’État, dans les derniers jours de décembre 1756, aurait pu écrire stupéfié, pour ne pas dire indigné. Eh quoi! ce prestolet d’abbé, parce qu’il avait su plaire à la favorite, entrait tout droit au Conseil, alors que lui, duc de Richelieu, Maréchal de France, illustre par sa naissance et par ses victoires, restait une fois de plus dans l’antichambre ministérielle!

Trois jours après, un coup de théâtre, autrement inattendu, devait surprendre et bouleverser la Cour de Versailles. Le 5 janvier, à la tombée du crépuscule, Louis XV allait quitter le palais pour se rendre à Trianon. Son carrosse l’attendait sous la voûte; et le prince, assez mal éclairé par la lueur incertaine de deux flambeaux, atteignait déjà la dernière marche, quand il s’écria:

—«Duc d’Ayen, on vient de me donner un coup de poing.» Grand émoi. Le Maréchal de Richelieu, qui était derrière le roi, s’écrie à son tour:

—Qu’est-ce que c’est que cet homme avec son chapeau? Le roi tourne la tête, il porte la main à son côté, la retire pleine de sang et dit:

—Je suis blessé: qu’on l’arrête et qu’on ne le tue pas.»

Damiens, qui avait frappé Louis XV, «était rentré si vivement par la trouée qu’il avait faite que personne n’avait vu le coup[484]».

[484] Journal du duc de Croÿ (édit. de Grouchy et Cottin, 1906), t. I, p. 365. Les relations de l’attentat de Damiens sont fort nombreuses, et, sauf quelques variantes sans intérêt, concordent assez bien dans tous leurs détails. Nous avons choisi de préférence celle de Croÿ qui met plus directement en scène Richelieu.—Le Maréchal ne put témoigner au procès; il était parti pour l’armée.

Mais lui seul était resté couvert; et ce fut la remarque de Richelieu qui le fit arrêter aussitôt par un valet de pied et par un garde du corps.

Avec une présence d’esprit qui ne l’abandonnait pas dans les circonstances les plus critiques, le Maréchal, malgré son dépit et ses rancœurs, comprit tout le parti qu’il pouvait tirer de la situation; et, comme s’il eût été, par destination, le conseil et l’appui des favorites dans l’embarras, il s’échappa du chevet du roi pour aller trouver Mme de Pompadour qu’on avait éloignée et lui offrir, avec ses consolations, le réconfort d’un absolu dévouement[485].

[485] Faur: Vie privée, t. II, p. 173.—D’après Soulavie (Mémoires de Richelieu, t. IX, p. 159), Mme de Pompadour se serait plainte, au contraire, que, dans cette période critique, le Maréchal n’avait pas eu pour elle «tous les égards qui lui étaient dûs».

La blessure du roi était insignifiante. Et l’amant revint à sa maîtresse, comme il était déjà revenu à Mme de Châteauroux.

La Marquise, plus que jamais en crédit, obtint l’exil de d’Argenson[486] aux Ormes et de Machault, qui l’avait trahie, dans sa terre d’Arnouville.

Mais le plus difficile restait à faire.

[486] Les Mémoires authentiques contiennent de très piquants détails sur la disgrâce de ce ministre, qui «se croyait sûr de faire chasser Mme de Pompadour, parce que, pensait-il, le roi ne le renverrait jamais»; tel ce dialogue entre Richelieu et Maillebois, neveu de d’Argenson: Maillebois, d’un ton joyeux: «Le Machault vient de partir.—Richelieu: Et votre oncle aussi.»

La situation intérieure de la France était singulièrement troublée depuis cinq ans. Les querelles religieuses l’emportaient, par moments, sur les conflits politiques, quand elles ne les déterminaient pas. Le jansénisme, en majorité au Parlement, luttait contre le haut clergé, qui, depuis les premières années du XVIIIe siècle, entendait imposer à tous les fidèles, d’accord avec le Gouvernement, une adhésion sans réserves à la Constitution Unigenitus, œuvre de la diplomatie Vaticane. La résistance s’était surtout accentuée en 1752. Pour la vaincre, les évêques avaient interdit aux curés de donner les sacrements aux jansénistes. Versailles avait pris parti pour l’épiscopat. Et cependant nombre de courtisans—Richelieu tout le premier—étaient plutôt imbus de l’esprit philosophique, en opposition avec l’intolérance cléricale. Mais il fallait sauvegarder quand même le principe d’autorité, partant la religion officielle, puisque le Gouvernement approuvait la campagne des évêques. Or, le Parlement la combattit et bientôt, devant le refus du roi d’accueillir ses remontrances, cessa de rendre la justice (5 mars 1753). Les conseillers, exilés à Pontoise, ne furent rappelés qu’en 1754, mais ils n’avaient pas désarmé; et quand la guerre éclata en 1756, ils se défendirent d’enregistrer les nouveaux impôts réclamés par le ministère. Il fallut recourir à de nombreux expédients pour trouver les ressources qu’exigeaient les circonstances. Mais, après l’attentat de Damiens, le Gouvernement dut passer par de nouvelles épreuves.

Beaumont, l’archevêque de Paris, voulait alors faire d’une pierre deux coups. Devant l’effroi du monarque qui s’était cru, sur l’heure, mortellement frappé, il s’était demandé s’il ne pouvait recommencer l’éviction de Metz; et d’autre part il n’avait pas craint de dire que «le crime avait été commis par trahison et de dessein prémédité dans le Palais». Le Parlement n’aurait su être mieux visé[487].

[487] Mémoires historiques et anecdotes de la Cour de France, par Soulavie, 1802, p. 335.

Mme de Pompadour, qui se sentait atteinte, obtint du roi l’exil de l’archevêque. Mais Louis XV, avant de le faire signifier au prélat, avait envoyé auprès de lui Richelieu en négociateur. C’était déjà, en cette qualité, qu’il avait été accrédité par le roi auprès du premier président, lors de l’exil des parlementaires à Pontoise. Et cette mission, qui réussit, n’avait pas laissé que d’être laborieuse. Les procureurs généraux, que le Maréchal avait choisis comme intermédiaires, répétaient à l’envi que le roi s’était compromis par son coup d’autorité.

Richelieu fut moins heureux avec Beaumont. Il le pria, au nom du prince, de se montrer plus conciliant, de donner la paix à l’Église et de ne plus insister sur la production des billets de confession qu’on exigeait des agonisants; il lui promit, en échange, de réprimer les écarts du Parlement.

—«Qu’on dresse un échafaud au milieu de ma cour, répliqua fièrement le prélat, et j’y monterai pour soutenir mes droits... car ma conscience ne me permet aucun accommodement.»

Richelieu riposta à l’archevêque que sa conscience était une lanterne sourde qui n’éclairait que lui.—Et Louis XV «abandonna Beaumont à son conseil[488]».

[488] Mémoires historiques et anecdotes de la Cour de France, par Soulavie, 1802, p. 335.—Soulavie: Mémoires de Richelieu, t. VIII, pp. 306 et suiv.

La Marquise eût donc été mal venue à maintenir d’anciens griefs contre un galant homme qui paraissait avoir oublié tous les siens[489], puisqu’il venait de servir avec un tel désintéressement la cause et les intérêts de Mme de Pompadour si violemment attaquée par de puissants ennemis. Ne devait-elle pas, au contraire, le payer de retour? Et l’occasion s’en présentait, personne n’ignorant que Richelieu brûlait d’aller conquérir de nouveaux lauriers au-delà du Rhin. On prétendait que la duchesse de Lauraguais cabalait, sans relâche, en faveur de son amant, furieux[490] de la nomination du Maréchal comte d’Estrées, comme généralissime des troupes françaises en Allemagne; mais une influence, autrement prépondérante, était acquise à Richelieu[491], celle du fournisseur des armées, Pâris-Duverney. Ce «général des farines», ainsi que l’avait appelé le Maréchal de Noailles, était très écouté dans les Conseils du roi, d’autant qu’il était grand ami de Mme de Pompadour[492]. Il se piquait de connaissances militaires que faisait valoir une éloquence ardente et persuasive; c’était son plan dans l’expédition de Minorque qui, paraît-il, avait été adopté; et, naturellement, il en proposait un autre pour la guerre contre la Prusse et ses alliés, auquel Richelieu accordait ses préférences, et qu’il suivrait, sans nul doute, s’il remplaçait d’Estrées.

[489] Le seul reproche qu’il lui faisait, c’était «d’avoir été trop faible pour ce monstre de d’Argenson.» (Soulavie: Mémoires de Richelieu, t. IX, p. 162.)

[490] Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis (édit. Frédéric Masson), t. I, p. 391.

[491] Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis (édit. Frédéric Masson), t. I, p. 392. «Pâris-Duverney, depuis la mort des Maréchaux de Saxe et de Löwendahl, et la prise de Minorque, s’était mis en tête que le Maréchal de Richelieu était aussi homme de guerre qu’homme de cour et d’intrigue.»

[492] «L’homme de confiance», dit Mme du Hausset (Mémoires, p. 126).

Mais, pour que le projet aboutît, il fallait, de toute nécessité, une réconciliation publique, partant éclatante, entre la Marquise et son ancien adversaire.

Le... cérémonial en fut réglé, de manière à ménager l’amour-propre des deux parties:

«Il fut convenu qu’à Choisy le moment où le roi serait debout, environné de sa Cour, pendant le café, serait celui du raccommodement. Le Maréchal de Richelieu, debout et dans le cercle, se présenterait alors vis-à-vis de Mme de Pompadour. Stainville (le futur duc de Choiseul) irait causer une minute avec elle et viendrait prendre par la main M. le Maréchal de Richelieu.

«Ce qui fut fait avec toute l’authenticité convenable[493]...» Soulavie ajoute que la Marquise montra «beaucoup d’embarras...», le Maréchal ayant désiré la publicité de cette réconciliation, «pour qu’il ne fût pas douteux que c’était Mme de Pompadour elle-même qui avait demandé le raccommodement».

[493] Mémoires de Richelieu (édition Soulavie), t. IX, pp. 162-163.

Nous nous en tenons à notre version première: tous deux avaient trop d’intérêt à ce rapprochement, pour en avoir subordonné la sanction aux exigences de l’étiquette ou aux satisfactions d’une vanité puérile.

D’autre part, s’il faut en croire Faur, Mme de Pompadour avait de profondes rancunes contre le Maréchal d’Estrées[494] qui aurait fait pendre un «vivrier» protégé de la Marquise, convaincu de prévarication[495]. Mais, elle-même, n’était-elle pas accusée, depuis longtemps[496], par l’opinion publique, de s’être effrontément enrichie par des gains illicites sur les fournitures de l’armée et par la vente de tous emplois au plus offrant et dernier enchérisseur? Et, par la nomination de Richelieu, ne s’assurait-elle pas, pour de futures opérations du même genre, la complicité du silence, chez un homme si peu scrupuleux, lui aussi, en pareille matière[497]?

[494] D’Estrées aurait eu de graves démêlés avec le prince de Soubise, favori de la Marquise (Journal de Barbier, t. VI, p. 551).

[495] Faur: Vie privée, t. II, p. 175.

[496] A la fin de 1751, la voix publique s’était élevée, si menaçante, contre de tels agissements, que la police reçut l’ordre de rechercher l’origine et la source de ces imputations scandaleuses. L’enquête fut confiée à cet intelligent et adroit inspecteur que nous avons déjà signalé, Meusnier; et son rapport conclut, comme bien on pense, au mal fondé de toutes ces récriminations, mais il faut savoir lire entre les lignes de ce document, chef-d’œuvre de diplomatie policière, qui débute ainsi: «Il serait assez difficile de dissuader tout Paris que la plupart des grâces, qui s’obtiennent, soit à la Cour, soit dans la finance, par le crédit de Mme la Marquise, ne soient conditionnelles, c’est-à-dire que tel qui n’a pas d’offres à faire pour exprimer sa reconnaissance, est sûr d’échouer.» (Nouvelle Revue rétrospective de M. Paul Cottin du 10 oct. 1892.)—Bibl. de l’Arsenal, mss. 10251.

[497] Le duc de Richelieu récompensa le service que lui rendit Mme de Pompadour «en fermant ses yeux sur l’irrégularité du trafic qu’elle faisait de toutes les places dans la partie des fourrages. Elle nommait intendants, commis, etc., ceux qui avaient donné le plus». (Mlle de Fauques: Histoire de Mme la Marquise, p. 110.)

Quelle que fût la cause qui détermina le rappel du comte d’Estrées, celui-ci ignorait sa disgrâce, alors qu’il battait à plate couture, près d’Hastembeck[498], le duc de Cumberland, fils du roi d’Angleterre, commandant en chef des alliés de Frédéric. La nomination de Richelieu, qu’il apprit presque aussitôt, était tenue encore secrète, que les équipages du Maréchal étaient en route pour Strasbourg. Mais cette désignation était, en quelque sorte, pressentie par Voltaire, qui, dans sa correspondance avec son héros, l’appelait de tous ses vœux:

«Vous n’aviez pas déplu à la mère (ce fut un des romans de son ambassade à Vienne), vous serez le vengeur de la fille (8 décembre 1756)...[499]»

[498] Grâce au concours de Bréhan et de Chevert, et sur les instances de Belle-Isle, ami du Maréchal d’Estrées, «qui avait pénétré les intrigues secrètes de Pâris-Duverney, Richelieu et Mme de Pompadour», écrit Duclos (Mémoires, t. II, p. 285), heureux de trouver cette nouvelle occasion de déverser sa bile sur Richelieu, sa bête noire.—«La plate bataille soit dit entre nous», (lettre de Bernis à Stainville, du 1er août 1757).

[499] Faut-il rappeler que, dans la campagne d’ineptes et abominables calomnies, poursuivie contre Marie-Antoinette, on racontait, en 1784, qu’elle était la fille du Maréchal de Richelieu... ou du roi de Prusse? (Bibliothèque Nationale, mss. 10364, de Lefebvre de Beauvray).

Si Voltaire ne craignait «une balle vandale pour l’estomac de Richelieu», il voudrait voir «la furia francese des soldats» du Maréchal, «contre le pas de mesure et la grave discipline» des Prussiens, (3 janvier 1757)...» «Je vous attends toujours dans le Conseil, dit-il, ou à la tête d’une armée (19 février)...»

Et lorsque, enfin, Richelieu est parvenu à son but, Voltaire, après lui avoir rappelé la fameuse machine de guerre, combinée par Florian, le père du fabuliste et par Montigny de l’Académie des Sciences, ces «chars romains», ou «assyriens», qui, avec 600 hommes et 600 chevaux, doivent faucher en plaine une armée de 10.000 combattants, Voltaire s’écrie, le 19 juillet: «Je souhaite que vous preniez prisonnier Frédéric.»

Le 25 août, il affirme encore plus énergiquement son espoir:

«Vous ne traiterez pas mollement cette affaire-là; et, soit que vous ayiez en tête le duc de Cumberland, soit que vous vous adressiez au roi de Prusse, il est certain que vous agirez avec la plus grande vigueur.»

Le 5 août, Richelieu, à la tête de troupes fraîches, avait rejoint l’armée de Westphalie, à Oldenbourg, où Valfons signale, avec enthousiasme, son arrivée et son aménité «caressante pour tout le monde». Son dialogue avec le jeune officier qu’il a reconnu, donne la note de cette entrée en scène:

—«C’est moi qui le premier vous ai mis dans le chemin de la gloire... A présent nous vivrons souvent ensemble.

—«Je le désire, Monsieur le Maréchal, mais à la façon dont je fais mon métier, on n’est pas toujours sûr de la durée de ce bonheur-là[500]

[500] Marquis de Valfons: Souvenirs (2me édition Émile-Paul), p. 282.

D’après les Souvenirs de Mme de Beauvau (p. 60), Richelieu avait consulté son ancien compagnon d’armes à Minorque sur la conduite à tenir en Allemagne, pour faire observer la discipline dans les rangs de l’armée. Il présenta au roi des Mémoires de Beauvau qui concluaient au ravitaillement régulier et complet des troupes privées de vivres et de ce fait indisciplinées. Le Maréchal de Belle-Isle, bientôt ministre de la guerre, ordonna aussitôt d’augmenter la ration des troupes.