CHAPITRE III.
Sans avoir la conscience de son origine, Dona Barbara était un rejeton de cette race civilisée qui rendit la liberté à des prisonniers par admiration pour les vers d'Euripide. Le culte de l'éloquence est inné en Sicile, et le guide qui fait un marché avec un étranger ne croirait pas mériter son pourboire s'il ne l'enlevait par un effort de rhétorique.
—Seigneur notaire, dit la vieille, vous dont la sagesse est fameuse dans le monde entier, vous qui exercez la noble profession de donner des conseils aux mères de famille, prêtez-moi les lumières de votre esprit.
—Volontiers, interrompit Mast'-André; mais il faut me payer mes consultations, car j'ai acheté fort cher mon privilège. Si vous avez quatre tari à m'offrir, je vous donnerai tant de bons avis que vos affaires en iront bien.
—Ce serait grand dommage, reprit la vieille, si, faute de quatre tari, ma bouche se fermait et vos oreilles refusaient d'entendre des révélations qu'il vous importe de connaître. Apprenez, seigneur notaire, qu'une jeune fille de cette ville est éperduement amoureuse d'un garçon de nos montagnes. Le père de la demoiselle ne voudra point d'un gendre sans argent, et la mère du jeune homme craint pour son fils la corruption des villes. Cependant l'amour va croissant, et si les parents ne s'entendent, ils perdront leurs enfants et se trouveront seuls sur la terre. Que doivent-ils résoudre, sage Mast'-André? prononcez vous-même, et ce que vous ordonnerez sera fait.
Liona Barbara employait le subterfuge par lequel Annibal avait annoncé à son gouvernement sa première défaite; mais le notaire, au rebours du sénat de Carthage, ne donna point dans le piège oratoire:
—Que la mère, dit-il, retienne son fils dans les montagnes, et que le père enferme sa fille dans un couvent. Voilà ce que ma sagesse ordonne. Payez-moi ma consultation, et que Dieu vous conduise.
—Point d'argent, s'écria la vieille avec véhémence; point d'argent pour un avis aussi mauvais, car le jeune homme est Cicio, le beau chevrier, et la jeune fille est la tendre Cangia, cette douce colombe blessée que rien ne saurait plus guérir de son amour.
—Je m'en doutais, reprit Mast'-André; mais il y a remède à tout, hormis à la mort. J'enverrai ma fille à Taormine, et je donnerai tant de coups de bâton à l'amoureux que je le guérirai de sa passion.
Cicio, qui venait d'entrer dans la cour avec ses chèvres, entendit cette sentence accablante, et la belle Cangia, debout derrière son père, se mit à pleurer.
—Qu'on m'enferme dans un couvent, s'écria la jeune fille, qu'on me creuse une tombe et qu'on m'arrache le coeur, je t'aimerai encore, ô mon cher Cicio. Tu es trop beau, tu as trop de grâce, ton parler est trop doux pour que je t'oublie jamais.
—Moi, dit Cicio en levant une main vers le ciel et posant l'autre sur son coeur, je veux qu'on me pende à un gibet, que tous les fusils de Naples soient ajustés sur ma poitrine, qu'on me brûle tout vif, qu'on me mette à la question, et que mon corps soit partagé en mille portions; je veux que l'on me tue, et je sortirai du cimetière pour répéter aux oreilles de mes bourreaux: J'adore la charmante Cangia.
C'est la chose la plus commune du monde, dans les fictions du théâtre et la plus rare dans la réalité, que de voir deux amants se jeter dans les bras l'un de l'autre, et se tenir embrassés jusqu'à ce que leurs tyrans les séparent. Il faut que la passion soit bien grande pour que la jeunesse en vienne à cette extrémité de surmonter le respect, la crainte et la pudeur; mais, sous le 38e degré, les coeurs sont brûlants, et l'amour, les yeux couverts de son bandeau, marche guidé par un autre aveugle, le délire. La belle Cangia courut à son amant; Cicio la reçut éperdue entre ses bras, et tous deux pleurèrent à chaudes larmes, en se prodiguant les serments et les caresses. Mast'-André criait comme un aigle en furie, et la vieille montagnarde riait aux éclats en dansant un pas de sorcière.
—Ils seront unis, chantait Barbara, ils seront unis les jeunes amants. Bénissez-les, sainte Venus; protégez-les, sainte Proserpine! ô merveille de l'amour: la fille d'un puissant notaire pressée sur le coeur d'un simple chevrier! A la mort seule il n'est point de remède; il en est à tous les autres maux. Le notaire l'a dit lui-même, et c'est la vérité; car il mourra, l'injuste père, et je mourrai aussi, vieille Barbara; mais les enfants vivront pour s'aimer, et la marmite sera toujours pleine, et les jeunes époux danseront à se briser les reins, tandis que je dormirai avec une grosse pierre sur l'estomac. Aujourd'hui on crie et on pleure; mais la mort ramènera le silence et puis la paix et le bonheur.—Partons, mon fils; retournons dans nos montagnes, et si ton coeur est malade, console-toi en songeant que ta maîtresse a bu comme toi dans la coupe empoisonnée.
—Va-t-en, Cicio, dit la belle Cangia, car mon père pourrait te battre, et j'en mourrais de douleur.
La jeune fille tira violemment l'épingle d'argent qui ornait ses cheveux, détacha le ruban de sa ceinture et donna ces gages de sa tendresse au petit chevrier; puis elle remonta dans sa chambre en poussant des sanglots à fendre les pierres. Cicio, emporté par son désespoir, se sauva en courant comme un fou, et chercha un coin solitaire où il pût se lamenter commodément. La chose n'était pas difficile à trouver: depuis quelque mille ans on n'a pas vu de foule dans les rues de la pauvre Syracuse. Notre héros souleva des tourbillons de poussière en passant le long des remparts; des chiens couchés à l'ombre d'un mur aboyèrent après lui; des enfants qui jouaient sur le seuil d'une maisonnette délabrée le suivirent du regard avec étonnement, et il arriva au bord de ce bassin tout encombré de ruines qui porte encore le nom de fontaine Arétuse. Deux nymphes en chemise, plongées dans l'eau jusqu'aux genoux, lavaient du linge qui avait grand besoin de cette opération. Cicio reprit sa course et acheva le tour de la ville, toujours éperonné par son désespoir. Il tomba enfin accablé de douleur dans l'enceinte du Prytanée. Quand il eut bien pleuré, la face contre terre, le petit chevrier se sentit touché à l'épaule. Il releva la tête et vit auprès de lui sa chèvre jaune qui le regardait d'un air de blâme et de reproche.
—Tu as raison, Gheta, lui dit-il: cette conduite est indigne de ton maître. Ce n'est pas en pleurant comme une femme que j'apprivoiserai la fortune. Courons ensemble après elle. Cherchons-la dans les grandes villes qu'elle habite. Fuyons bien loin de l'ingrate Syracuse. Voyageons par tout l'univers, c'est-à-dire d'un bout à l'autre de la Sicile, et nous reviendrons peut-être aussi riche que Mast'-André lui-même.
L'espérance s'étant glissée dans le coeur de Cicio, il se releva plus calme et s'achemina vers son village en préparant dans sa tête les entreprises les plus hardies.
Pendant ce temps-là, Mast'-André, ému par sa querelle avec la vieille Barbara, laissait ses clercs et sa boutique, et prenait son chapeau pour aller se distraire. Chez un limonadier qu'il fréquentait depuis dix ans, il rencontra un juge ordinateur de ses amis, qui lui proposa une partie de bazzica, et comme Mast'-André poussait des soupirs en mêlant les cartes, le seigneur juge lui demanda la cause de son chagrin. Le notaire raconta en confidence le sujet de ses peines et la triste obligation où il était d'envoyer sa fille à Taormine pour l'éloigner d'un misérable chevrier qu'elle aimait follement.
—Par le Christ! vous n'êtes guère ingénieux, Mast'-André, s'écria le juge, de ne pas savoir vous défaire d'un chevrier qui vous gêne, lorsque vous avez pour ami un homme puissant. Ignorez-vous que si je dis à un gendarme: «Faites ceci; arrêtez telle personne; mettez-la en prison; serrez-lui les pouces jusqu'au sang,» à l'instant la personne est saisie, appréhendée au corps, mise au secret, et que le sang jaillit de ses pouces selon mon commandement? Regardez-moi là, entre les deux sourcils, et vous verrez celui qui a le pouvoir de vous délivrer de votre inquiétude. La belle Angélica n'ira pas à Taormine; c'est votre chevrier qui sera conduit sous bonne escorte à Noto, où est le siège de l'intendance.
—Mais, dit le notaire, encore faudrait-il accuser Cicio de quelque délit.
—Vous commencez à comprendre, reprit le juge. Ne suis-je pas votre compère et votre ami, et de plus un homme serviable et accommodant? Choisissez vous-même le délit: voulez-vous que j'accuse ce drôle de vous avoir séduit votre fille? de l'avoir ensorcelée? Dans l'intérêt de l'aimable Angélica, il serait mieux d'imaginer un vol. Ne manque-t-il rien chez vous? une pièce d'argenterie, un mouchoir de poche, ou quelque autre objet?
—J'y songe, s'écria Mast-André: ce pendard possède l'épingle d'argent que ma fille portait dans ses cheveux, plus un ruban de ceinture, mais la vérité est que Cangia lui a donné volontairement ces deux objets comme des gages de son amour.
—Nous y voilà, reprit le seigneur juge: adressez-moi une lettre en manière de plainte, et je me charge du reste.
Depuis le postillon qui menait l'ordinario, jus-qu'au gouverneur-général, tous les fonctionnaires de la Sicile étaient des Napolitains et se considéraient comme en pays conquis: c'était un excellent moyen d'entretenir la haine entre deux peuples qui auraient pu s'entendre et s'aimer. Mast'-André goûta fort l'expédient du seigneur juge. Il demanda une feuille de papier sur laquelle il écrivit une plainte en bonne forme, et Cicio fut accusé d'avoir volé une épingle d'argent et une ceinture, en s'introduisant dans la maison du seigneur Mast'-André, notaire privilégié, sous le prétexte de fournir du lait de chèvre.
Le lendemain, dona Barbara se chauffait au soleil sur son balcon de bois (car la plus chétive chaumière de la Sicile est encore ornée d'un balcon) lorsqu'elle aperçut de loin trois gendarmes qui montaient par un sentier. La vieille montagnarde appela Cicio à grands cris, et, grimpant sur un escabeau, elle décrocha la carabine de son défunt mari, qu'elle chargea elle-même, en femme exercée au maniement des armes:
—Mon fils, dit-elle, jamais les uniformes ne viennent dans ce désert. N'en doute pas, tu vas être arrêté. Il y a là dessous une vengeance et une machination des étrangers. Tu as le temps de tuer les trois Carthaginois par cette fenêtre. Ne perds pas une minute, ajuste d'abord celui qui marche devant, et qui paraît conduire les deux autres.
Cicio prit la carabine et courut la cacher dans un grenier:
—Je ne suis point coupable, dit-il à sa mère, et ne le deviendrai pas, à moins qu'on ne me pousse à la dernière extrémité. Si c'est à moi qu'en veulent ces uniformes, je saurai jusqu'où peut aller l'injustice des étrangers.
Au bout d'un quart-d'heure les gendarmes entrèrent dans la maisonnette.
—Tu vas nous suivre, dit le sergent à Cicio. Où est ta chèvre jaune?
—La voici.
—Il faut qu'elle nous accompagne.
—Est-elle accusée d'un crime?
—Assurément. Elle amuse les gens tandis que tu fais tes coups.
—Et quels coups est-ce donc que je fais?
—Les ordinateurs te l'apprendront. Je vais examiner un peu l'intérieur de cette armoire.
—Une épingle d'argent! c'est justement ce que nous cherchons.—Un ruban vert avec une boucle de ceinture!—Ton affaire est claire.
—Que vois-je encore là? Une vieille montre d'argent.
—C'est l'héritage de mon père, dit Cicio.
—Un misérable comme toi possède une montre quand je n'en ai point!
Le sergent mit la montre dans sa poche.
—Qu'as-tu sur toi? dit-il ensuite; un couteau, cela peut figurer au procès; quatre grani, ce sera pour ma peine. A présent, marchons.
Dona Barbara se tordait les bras et reprochait amèrement à son fils de se laisser dépouiller par les Carthaginois; mais, comme le sergent la menaça de l'arrêter si elle ne se taisait, la vieille prit son rouet et se mit à filer en chantant d'une voix lugubre la complainte sicilienne de Dona Carmina.
Le petit chevrier appela sa chèvre jaune, et sortit entouré des gendarmes. En descendant le sentier, il se retourna pour regarder encore une fois sa maisonnette, et il aperçut la vieille Barbara qui, par une lucarne du grenier, essayait de coucher en joue le sergent avec son antique carabine de famille; mais Cicio, sans changer de visage, se plaça derrière l'étranger, de façon à le couvrir de son corps, jusqu'à ce qu'un détour du chemin eût mis les gendarmes à l'abri de tout danger.
Ce n'était pas par résignation ni par faiblesse que Cicio ne murmurait point, encore moins par confiance dans la justice. De la part des étrangers, il n'attendait au contraire que des iniquités. Il n'obéissait qu'à sa dissimulation naturelle, et avant de prendre une résolution, il voulait avoir la mesure de son malheur. Cette conduite prudente fut prise pour de la douceur et lui épargna les mauvais traitements dont les agents de la force publique n'étaient pas avares dans le pays du pauvre Cicio. Il fit donc tranquillement son entrée à Syracuse, au milieu des gendarmes et suivi de sa chèvre jaune. On le conduisit chez le juge ordinateur.
—Scélérat! s'écria impétueusement le seigneur juge, dont la modération n'était pas la plus belle vertu; je te ferai lier avec des cordes; je te ferai donner cinquante coups de bâton, et enfermer dans une prison où tu n'auras point d'eau à boire que tu n'aies avoué ton crime; ainsi parle vitement; je n'ai pas de temps à perdre.
—Excellence, répondit Cicio avec sang-froid, je ne sais pas de quel crime je suis accusé.
—Il ne s'agit pas de savoir si tu connais ton crime, mais bien si tu l'as commis. Entends-tu, impie, brigand, vagabond? Je te commande d'avouer que tu l'as commis, et prends garde à ce que tu vas répondre.
—Votre excellence se trompe en m'appelant impie: je fais mes prières et je vais à l'église. Je n'ai volé personne, et, pour un vagabond, comment le serais je, puisque j'ai une chaumière à cinq milles d'ici, dans la montagne?
—Le gueux m'interroge, je crois! dit le seigneur juge. C'est moi qui dois t'interroger. Dépêche-toi d'avouer, afin qu'on te punisse.
—Je n'ai mérité aucune punition.
—Et qu'importe, pourvu que tu serves d'exemple?
—Je supplie votre excellence d'avoir pitié de moi.
—Ne me fais pas parler de choses étrangères au procès.
—Seigneur, je suis innocent.
—Tu vas bien voir que tu n'es pas innocent. Qu'on le mène en prison et qu'on enferme aussi la chèvre.
Les gendarmes emmenèrent Cicio, et après le départ du prévenu, le seigneur juge, encore agité par la colère, répéta vingt fois, en rangeant ses papiers et ses plumes:
—Qu'on le mène en prison!… Il verra bien qu'il n'est pas innocent…
Qu'on enferme aussi la chèvre…
Au seul accent napolitain de son interrogateur, le petit chevrier s'était senti au pouvoir de l'ennemi, et il avait pensé que son innocence ne lui servirait à rien; aussi ne songea-t-il plus qu'aux moyens d'échapper à la fureur des Carthaginois.