CHAPITRE IV.
Dans le sud de la Sicile, les routes n'existent point. On passe à travers des bras de mer, des torrents et des ravins, et le voyageur est étonné de trouver au bout de ces déserts des villes considérables, d'où on ne sort pas sans péril. Quant aux modes de transport, ils se réduisent à deux, les mulets et la lettiga, espèce de boîte incommode, exposée à verser, et qu'on suspend sur le dos des mules au moyen de deux traverses. La seule manière vraiment sûre d'aller d'un lieu à un autre c'est de se servir de ses jambes. Cette manière étant aussi la plus économique, ce fut celle que le seigneur juge adopta pour expédier le petit chevrier à Noto entre deux fantassins.
Quand une passion ne trouble point son caractère, le Napolitain est le meilleur homme du monde. Si son naturel n'est pas endommagé par la vengeance, ni par le fanatisme, ni par la cupidité, ni par l'instinct du vol et de la fourberie, ni par l'intérêt personnel ou les préjugés de l'ignorance, vous le trouvez toujours gracieux, ouvert, et volontiers disposé à lier conversation. La facilité de moeurs est telle dans le royaume de Naples, que les galériens eux-mêmes vivent doucement et familièrement avec leurs gardiens; sauf l'obligation de porter l'habit jaune et la chaîne au pied, les condamnés mènent la vie de tout le monde, et il n'est pas rare de voir des soldats attendre patiemment devant un café que le galant'uomo confié à leur garde ait achevé de prendre une glace.
Les deux fantassins chargés de conduire le petit chevrier n'avaient pas contre le prévenu la même animosité que les gendarmes. On ne leur avait point défendu de parler à leur prisonnier, et d'ailleurs, c'eût été une recommandation inutile, attendu que la langue d'un bon Napolitain ne se repose jamais. Le voyage était de huit lieues, et déjà, au bout d'une heure de marche, les deux soldats causaient avec Cicio, en riant bonnement de la peine qu'ils avaient à comprendre son dialecte mélodieux.
De Syracuse à Noto, le rivage de la mer sert à la fois de guide et de chemin. On ne voit devant soi que des sables, coupés par des rivières qui descendent des montagnes.
Les sons d'une cornemuse ou les clochettes des vaches vous indiquent de temps à autre que ce pays n'est pas absolument abandonné; mais vous ne trouvez pas une maison ni un arbre pour vous abriter contre l'ardeur du soleil. Cicio, suivi de sa chèvre, marchait résolument entre les deux fantassins par vingt degrés de chaleur, et faisait sortir des touffes d'herbes, dont la plage était marquetée, des milliers de lézards et d'insectes bourdonnants. La mer, endormie, traînait mollement ses lames sur le sable en produisant un bruit semblable à l'explosion d'une fusée volante. L'un des soldats napolitains, entendant des grelots résonner derrière lui, dit à son camarade d'un air satisfait:
—Nous allons avoir de la compagnie.
En effet, un vieux muletier de Noto, qui avait conduit du monde à Syracuse la veille, retournait chez lui avec ses deux mules chargées d'une lettiga. Quand il eut rejoint les trois voyageurs, il marcha au pas militaire à côté d'eux, et dit gaîment aux soldats:
—Signori, je vous souhaite une heureuse journée. Il me paraît que vous menez ce joli garçon où il n'a pas envie d'aller.
—Eh! répondit l'un des fantassins, nous faisons ce qu'on nous commande.
—Vous avez raison. Quel crime a donc commis ce bambin?
—Il dit qu'il ne sait point son crime; mais la chose est consignée sur des papiers que j'ai dans ma poche, et je connaîtrais déjà le cas si je savais lire. Que voulez-vous? Un fantassin n'est pas un docteur?
—Et les docteurs seraient de mauvais fantassins. Afin d'amuser le chemin, je vous conterais bien l'histoire de la dame Coletta, pour peu que vous m'en fissiez la demande.
—Contez-nous cela, quoiqu'un verre de limonade fût plus à propos qu'une histoire.
—De la limonade, reprit le muletier, par cette chaleur, ce serait fait pour vous ôter les jambes. Prenez cette gourde, et vous y trouverez un vin del Greco qui vous pousse un homme fatigué à quinze milles sans qu'il sache comment.
Les deux soldats burent quelques gorgées de vin et passèrent la gourde à Cicio, après quoi le muletier commença le récit diffus et incompréhensible de l'aventure de la dame Coletta. Lorsqu'il vit les deux fantassins occupés à suive avec application le fil embrouillé de son histoire, le narrateur, qui n'avait point encore regardé Cicio, tourna son visage du côté du prisonnier en fermant son oeil gauche, ce qui voulait dire:
—Je me moque de tes gardiens. Entendons-nous ensemble.
Cicio abaissa imperceptiblement l'une de ses paupières, et ce fut comme s'il eût répondu:
—J'ai compris.
Le muletier, regarda les montagnes, comme pour demander au prisonnier s'il voulait tenter de s'évader, et Cicio frappa sur son genou pour assurer qu'il avait de bonnes jambes. Après ce dialogue muet, l'histoire de la dame Coletta se trouva finie un peu brusquement.
—Signori, dit le muletier, quand nous serons à deux milles d'Avolo, il ne faudra point bavarder, car le passage est mauvais. On y a tué un de mes confrères la semaine dernière.
Les soldats ouvrirent de grand yeux, et le nez du muletier, en se tordant d'un air narquois, dit clairement à Cicio que ses gardiens n'étaient pas fort braves.
—Mais, reprit le vieux Sicilien, je ne vous quitte point, et je passerai à l'ombre de vos fusils. Ça, dites-moi: sont-ils animés, ces fusils?
—Le mien, répondit l'un des Napolitains, est animé par une charge de poudre et une balle; mais celui de Giovanni est endormi.
—Eh bien! signor Giovanni, je vous avertirai du moment où il sera prudent de briser une cartouche.
Un oiseau de mer s'approchait de la côte en volant lourdement; le muletier le coucha en joue avec la longue perche qui lui servait à aiguillonner ses mules.
—Signor soldat, dit-il, voilà une bonne pièce à faire bouillir dans un pot. Tirez un peu en ajustant l'oiseau à la tête, et vous le toucherez dans les ailes.
Le Napolitain tira sur l'oiseau et le manqua.
—Par Bacchus! s'écria le Sicilien, la balle a glissé sur les plumes, aussi vrai comme il l'est que je m'appelle Trajan. Armes à feu, armes peu sûres; il y a toujours dans une charge de poudre vingt grains qui appartiennent au hasard.
Cicio, qui ne perdait pas un mot de la conversation, voyant l'occasion favorable, interrogea le muletier du regard pour savoir s'il devait tenter de s'enfuir; mais don Trajan lui fit signe d'attendre encore; le muletier posa le bout de sa perche sur le numéro de la lettiga, ce qui signifiait: «Il ne faut pas me compromettre», et il entonna la chanson catanaise: Talé cornu mi penninu, que tout le monde chantait alors en Sicile. La chèvre jaune, habituée à danser sur l'air de cette popolana, se dressa sur ses pieds de derrière en secouant ses cornes. Don Trajan s'arrêta, comme frappé d'étonnement, et prit à part les deux soldats.
—Signori, leur dit-il, vous ne savez pas qui vous menez à Noto. Ce garçon-là est un sorcier, et sa chèvre n'est autre que le diable auquel il a vendu son âme.
Le muletier appuya cette révélation d'un signe de croix.
—Jeune homme, dit-il ensuite à Cicio avec un clignement d'yeux significatif, je gage que tu n'as pas fait asperger ta chèvre d'eau bénite le jour de Pâques, comme le doit un chevrier bon chrétien.
—Il est vrai, répondit Cicio, ma chèvre est savante et n'a pas besoin d'aller au catéchisme. L'eau bénite l'incommode: mais, si je voulais traverser la mer Ionienne sur son dos, ce serait l'affaire d'un moment.
—Et pourquoi te laisses-tu conduire à l'intendance?
—Parce qu'il ne me convient pas de m'échapper; car je le pourrais assurément. Je pourrais être au sommet du mont Rosso, ou de l'Etna dans cinq minutes; je pourrais vous dire, ainsi qu'à ces deux honnêtes militaires, ce que vous avez dans l'esprit, ou bien les noms de vos parrains et marraines, ou encore quelle année et quel jour vous mourrez.
—Quoi! comment! reprit le vieux Sicilien en feignant la plus grande surprise, est-ce que tu saurais me dire ce que j'ai là dans la poche de ma veste?
Don Trajan fit avec ses lèvres la moue d'un homme qui fume; et Cicio, appliquant son oreille contre le museau de sa chèvre, répondit aussitôt:
—Gheta dit que vous avez dans votre poche une pipe.
—O l'étrange chèvre! s'écria le muletier, en montrant sa pipe. En vérité, je n'aime pas ces sortes de prodiges. Cela confond toutes mes idées. Jeune homme, je ne t'envie point tes connaissances; elles te coûteront trop cher. Mais tu ne pourrais pas deviner le nom de mon cousin le contrebandier.
Cicio causa tout bas avec sa chèvre, et dit avec assurance:
—Si votre cousin ne s'appelle pas Joseph, il ne s'en manque pas de plus de deux notes; et, quanta sa profession, Gheta certifie qu'elle est mal vue des gens du roi.
—Vive Dieu! s'écria le muletier, c'est cela même; sauf les deux notes, le nom de mon cousin est bien Joseph, et la contrebande est un métier périlleux, comme le dit la chèvre. Seigneurs fantassins, je vous demande pardon de vous fausser compagnie; mais les chemins sont assez mauvais sans qu'on s'amuse encore à voyager avec le diable. Le gouvernement de là bas vous paie pour avoir plus de courage qu'un muletier. Que le ciel vous conduise! moi je crains la chèvre jaune et je m'en vais.
Le vieux Trajan fit trois signes de croix, piqua ses mules du bout de sa perche, et partit en courant; à peine avait-il cent pas d'avance, que Cicio se tourna vers ses deux gardiens et leur dit avec la fierté d'un véritable magicien:
—Étrangers, si vous n'étiez forcés d'obéir à vos maîtres, je vous changerais en poissons et je vous jetterais dans cette mer. Retournez à Syracuse, et dites au Carthaginois ordinateur qu'on priera Dieu pour lui le jour des Morts de cette année.
Cicio poussa le cri guttural auquel sa chèvre obéissait, et courut de toutes ses jambes vers les montagnes. L'un des soldats voulut le poursuivre; mais en moins d'une minute, il comprit que ses efforts étaient inutiles, et revint vers son compagnon. L'autre soldat essaya de charger son fusil; mais le fuyard était déjà hors de portée. Les deux fantassins s'arrêtèrent paisiblement à regarder le petit chevrier sauter par dessus les buissons et les cactus; ils le virent bientôt grimper parmi des rochers et s'enfoncer dans un ravin, où il disparut, toujours suivi de la fidèle Gheta qui galopait derrière lui.
—Par saint Janvier! dit l'un des soldats, si l'on nous donne un sorcier à mener en prison, et que le diable nous l'enlève, ce n'est point notre faute.
—Le seigneur juge n'avait pas songé que cette chèvre jaune était Satan lui-même, et à présent la chose n'est plus douteuse.
—Si peu douteuse que j'ai vu le sorcier à plus de mille coudées dans les airs, à cheval sur sa chèvre qui avait des ailes longues comme ce fusil.
—Et moi, ne l'ai-je pas vu, comme je te vois, se précipiter du haut des nuages dans un trou d'où sortaient des flammes.
—Notre rapport établira le fait, et si l'on nous met en prison, nous jouerons à la murra.
—Et la petite Cattina nous apportera des figues d'Inde et des graines de citrouille.
Les deux fantassins retournèrent tout doucement à Syracuse, en préparant leur véridique rapport. Sans trouver leur récit absolument dénué de vraisemblance, le seigneur-juge les appela sots et maladroits. Il envoya le dossier de Cicio à Noto, avec l'épingle d'argent et la ceinture, plus un procès-verbal des circonstances de l'évasion. Les deux soldats furent mis en prison, et la petite Cattina leur apporta des figues d'Inde et des graines de citrouille, qui les consolèrent amplement de leur disgrâce. Mast'-André apprit ces détails chez le limonadier, de la bouche même du seigneur-juge, et il se caressa le menton d'un air satisfait en répétant plusieurs fois:
—Contumace, voleur, sorcier, peu importe le titre que mérite ce pendard de chevrier, pourvu qu'il ne puisse plus reparaître à Syracuse.
—C'est à moi que vous devez votre tranquillité, lui dit le juge. C'est de cette tête-là qu'est sorti l'heureux expédient. Réjouissez-vous donc d'avoir pour ami et compère un homme ingénieux, car, sans moi, Dieu sait ce qu'allait devenir la belle Angélica.
—Seigneur juge, répondit Mast-André, Angélica aurait toujours été ma fille; je dis la fille de Mast'-André, le plus riche notaire de Syracuse. Je l'ai engendrée et fait mettre au monde par ma femme. Laissons à chacun son mérite, s'il vous plaît. Si vous êtes un habile magistrat, je suis un hardi notaire; vous êtes un ami complaisant, et moi un père sage. L'un vaut bien l'autre.
Tandis que les deux compères se décernaient à eux-mêmes ces justes éloges, Cicio était revenu à Floridia. Devant la porte de la chaumière, il trouva la vieille Barbara, chaussée de ses demi-bottes, coiffée de son chapeau d'homme et la carabine sur l'épaule.
—Mon fils, dit la vieille, tu arrives à propos. Je pars pour Syracuse dans le dessein de tuer l'Athénien ordinateur. Le ciel a pitié de nous, puisque tu as réussi à t'échapper. J'ai vendu nos chèvres et notre mobilier, pour la somme de six piastres, au voisin Benedetto. Prends cet argent et va chercher fortune à Catane. Embrasse-moi: dans deux heures nous serons vengés; mais tu vas perdre ta mère.
Cicio connaissait trop bien l'entêtement et l'exaltation de dona
Barbara, pour combattre de front cette belle entreprise.
—J'approuve votre projet, dit le chevrier; mais qui vous indiquera ce Carthaginois que vous n'avez jamais vu? Comment pénétrerez-vous jusqu'à lui? Quelle figure allez-vous faire dans les rues de la ville avec votre carabine? Vous laissera-t-on seulement passer sur le pont-levis? C'est à moi qu'il appartient de tuer un homme, et je saurai m'échapper encore sur les ailes de la vengeance. Gardez les six piastres et partez pour Catane. Vous m'attendrez au village de Priolo, où je vous rejoindrai demain au point du jour. Emmenez avec vous Gheta, et donnez-moi votre bénédiction.
—Oui, s'écria la vieille en battant des mains, tu as dans les veines le pur sang de la Sicile. Prends cette carabine, ces deux balles de plomb, cette boite à poudre et ce couteau. A présent, je te bénis. Et toi, pauvre maisonnette où sont morts mon mari et les aïeux de mon fils, sois aussi bénie de celle qui a dormi sous ton chaume pendant quarante ans. Puisses-tu dire à ceux qui te verront: «J'appartenais à la vieille Barbara: j'étais le patrimoine du jeune Cicio; mais la persécution et l'injustice m'ont fait changer de maîtres.»
Cicio et sa mère descendirent le sentier de Floridia et traversèrent la plaine en silence. Au pied du grand aqueduc, dona Barbara se mit à genoux pour demander au ciel avec ferveur d'accorder à son fils une bonne et facile vengeance; elle prit ensuite le chemin de Priolo en traversant les ruines d'Epipolis, et Cicio se dirigea vers la porte de Syracuse.