II.
—Comprenez-vous cela? me dit-il, en se tournant vers moi. J'offre à cette femme une chose qu'elle devrait accepter avec enthousiasme.... Bien sûr, elle s'imagine que je me moque d'elle.
—Je le crains, fis-je.
—Voilà sa seule excuse de me traiter ainsi.... reprit-il; mais celui qui a redressé des femmes complétement bossues et sa propre femme entre autres, peut à plus forte raison incliner de deux ou trois lignes les épaules d'une femme, très bien faite d'ailleurs.
—Vous êtes orthopédiste? dis-je en examinant ce bizarre personnage auquel sa perruque mal appliquée et laissant voir par place la peau de la tête, ses longs favoris ressemblant à des poils de sanglier, son nez cassé et ses petits yeux atones, mobiles et contournés donnaient l'aspect d'une caricature.
—Orthopédiste! pas du tout; au moins comme cela s'entend d'habitude. Je suis statuaire; mais depuis longtemps je ne travaille ni la glaise, ni la pierre, ni le marbre. Je modèle les corps humains eux-mêmes, ou plutôt je les remodèle quand la Nature les a mal modelés.
—Ah! vraiment!....
C'est un pauvre fou, pensai-je. Il n'a pas l'air méchant. Il ne faut pas le heurter.
—Et de quel instrument vous servez-vous? repris-je.
—D'aucun instrument!.... Je n'ai qu'à promener mes mains sur le corps de quelqu'un, avec un dessein prémédité; aussitôt il prend les formes qu'il me plaît de lui imprimer. C'est un don tout personnel, car jusqu'à présent je n'ai pu faire d'élèves.
—Donc, répondis-je en tenant mon sérieux le plus possible, quand il vous plaît de changer un homme en femme et réciproquement, c'est la chose la plus aisée du monde?
—Ah! cela non, reprit-il; mon pouvoir ne va pas si loin. Il se borne à remanier le système osseux et l'étoffe charnelle sur les bases mêmes du sexe, de l'âge et de la quantité animale. Je ne saurais faire passer un individu d'un sexe à un autre, ni le rajeunir, ni le vieillir, ni rien ajouter ou rien ôter à ses molécules constitutives. Seulement, qu'on me livre un don Quichotte, un Sancho Pança, et je m'engage à en tirer deux hommes bien proportionnés par le développement de l'un en largeur et de l'autre en hauteur.... Saisissez-vous?
—Parfaitement, monsieur, fis-je, ébahi de voir un fou raisonner avec une telle précision.
—Vous, par exemple, continua M. Bread, vous avez la figure un peu longue....
—Hélas! monsieur, j'en conviens.
—Eh bien, je ne demande que quelques secondes pour vous la raccourcir.... tenez, comme cela....
Et en même temps, avant que je puisse me garer, il me porta une de ses mains au menton et l'autre au front, et pressa rapidement, sans me causer, du reste, la moindre douleur.
Dans le mouvement, mon chapeau était tombé; il s'empressa de le relever et de me le tendre avec une politesse exquise.
Pourtant j'étais furieux que ce fou m'eût ainsi manié le visage, et je trouvais que l'expression de sa folie passait les bornes.
—Je vous prie de finir, m'écriai-je.
—Certes, répondit-il d'un grand sang-froid, je ne vais pas vous laisser dans cet état. Il faut bien que je finisse ce que j'ai commencé. Vous n'avez encore que l'ébauche de la nouvelle figure que je vous destine, et quand je dis l'ébauche, je suis bien honnête, car en vous débattant, vous avez fait dévier mes mains de telle sorte, qu'involontairement je vous ai beaucoup trop déprimé le visage entre le front et le menton.
—N'importe, lui dis-je avec un sourire de pitié, je me contente de cette ébauche, si imparfaite qu'elle soit. Adieu, monsieur.
Il me retint par la manche.
—C'est une chose impossible, s'écria-t-il, que je vous laisse une figure pareille; vous êtes horrible.
—Cela m'est égal....
—Je vois; vous répugnez à vous donner en spectacle. Voulez-vous que je vous accompagne chez vous?
Décidément, pensai-je, qui est cet animal-là? Est-ce un fou? Est-ce un escroc? Est-ce autre chose?
—Je veux, dis-je énergiquement, que vous me laissiez à l'instant.
—Tant pis pour vous, reprit-il; mais voici mon nom et mon adresse. Je suis convaincu que vous ne tarderez pas à venir me voir.
Je pris sa carte machinalement, et je ne fis qu'un bond jusque chez moi.