III.

Mon concierge, qui était tout près de l'escalier, en train de cirer mes bottes, m'arrêta au passage par ces mots:

—Qui demandez-vous, monsieur?

Je regardai mon concierge, qui me regardait.

—Ah! çà, père Sauvage, vous raillez-vous des gens? Vous ne me connaissez plus, maintenant?

—Je connais bien votre voix, et votre pardessus noisette, et votre bague d'argent à chaton noir, et votre grosse canne jaunâtre, et les bottines que vous avez aux pieds et que j'ai cirées hier, mais jamais de la vie je ne vous ai vu une tête pareille.

—Il est certain, père Sauvage, que je dois avoir les traits un peu bouleversés. J'ai rencontré tout à l'heure un fou dont j'ai eu toutes les peines du monde à me dépêtrer.

—Comment?.... les traits un peu bouleversés?.... C'est-à-dire que c'est vous et que ce n'est plus vous; c'est vous avec la tête d'un autre.

—Vieux farceur, allez! dis-je à mon concierge.

Et je montai l'escalier au pas de course.

J'entrai chez moi, en sifflotant gaiement un air de Thérésa; je posai, selon l'habitude, mon chapeau sur le secrétaire, ma canne dans le coin de la cheminée, et mon pardessus sur le lit; puis je jetai un coup d'œil à la glace.

Aussitôt, je poussai un cri d'horreur. A moins que je n'eusse aussi moi la berlue comme mon concierge, à moins que je ne fusse devenu fou comme le correcteur de la Nature, il me paraissait absolument sûr que je n'avais plus du tout ma tête habituelle.

Tandis qu'auparavant, elle mesurait dix pouces de haut sur cinq de large environ, elle aurait mesuré, à cette heure, le contraire, cinq pouces de haut sur dix de large; une vraie tête de poisson; une de ces têtes ridicules et odieuses comme vous en font certains miroirs mal réglés.

Quoique j'eusse éprouvé déjà cent fois et plus que celui-ci était bien réglé, je me regardai à celui de ma toilette, puis à un autre encore.

Toujours la même tête!

Alors j'essayai de la serrer à deux mains sur les côtés afin qu'elle reprît sa forme première.

Vains efforts!

J'avais une égale envie de rire et de pleurer.

De rire, parce que ma tête actuelle me rappelait celle d'un notaire de ma connaissance.

De pleurer, quand je pensais qu'elle était encore pire que la sienne.