IV.
Là-dessus, l'on frappe à ma porte trois petits coups secs.
Grand Dieu! je les connais ces trois petits coups-là. Et quand je les entends, mon cœur s'épanouit d'ordinaire. Mais où vais-je cacher ma tête, car je n'ose plus la montrer à la dame de mes pensées, comme on disait autrefois, ou, comme on dit aujourd'hui, à la dame de mes dépenses.
Eh bien! si!
Je la lui montrerai, afin de juger en dernier ressort si je suis, oui ou non, métamorphosé.
J'ouvre ma porte et mes deux bras.
Elle regarde, interdite.
—Pardon, monsieur, je me trompe....
—Hélas! non, tu ne te trompes pas, ange de ma vie? C'est bien moi, ton ami. Ne reconnais-tu pas ma voix. Entre sans crainte. Rien n'est changé ici, hormis ma tête; et encore, sois-en persuadée, ce n'est qu'une tête de transition que j'ai là.... Je puis me faire la tête que tu voudras. Tu n'auras qu'à choisir.... Tiens! voici la carte de l'animal qui s'est ingénié de me rendre joli garçon..
MONSIEUR JOHN BREAD,
STATUAIRE AMÉRICAIN.
124, rue de Vaugirard.
Elle restait pétrifiée.
Puis tout à coup:
—Non ce n'est pas possible que ce soit toi.... adieu, monsieur?
Et la voilà qui descend les marches de l'escalier quatre à quatre. Je lui crie par-dessus la rampe:
—Rosa, Rosa, comment veux-tu que soit ma nouvelle tête? Je t'en conjure, réponds-moi.... Il n'en coûtera pas plus à M. Bread.... Veux-tu que j'aie le nez retroussé et le menton fourchu?.... aimes-tu ce genre-là.... Veux-tu que ma petite barbe folle soit rassemblée en une moustache et une impériale imposantes?.... Rosa?....
Mais Rosa était déjà loin.
Je me mis à tempêter contre M. Bread qui était cause que j'allais passer une soirée détestable quand je m'en aurais pu promettre une charmante.
Il se faisait trop tard pour relancer ce maudit statuaire américain, rue de Vaugirard, et, d'ailleurs, il n'était guère probable qu'il fût chez lui.
Suffisamment édifié sur la réalité du changement qu'il avait opéré en moi, je ne jugeai point à propos de montrer à d'autres mon horrible tête.
Aussi je me privai de dîner, comme je le fais d'habitude, avec quelques-uns de mes amis, et je fus dîner tout seul dans un restaurant où personne ne me connaît, puis je rentrai me coucher.