—Trois invalides.—

—Quoi donc! disait Niquet, le sergent,—n'y en avait pas un seul comme Roger dans toute la brigade!

—Ah! mais non! appuya l'adjudant Palaproie.

Niquet était un grand bouffi aux cheveux blancs, jadis blonds, aux yeux à fleur de tête sous des sourcils incolores, à la langue épaisse, mais trop active, bredouillant le lieu commun soldatesque avec un aplomb imperturbable,—rond comme une boule, malgré ses infirmités, et fervent adorateur de Bacchus.

Palaproie avait la gravité de l'ivrogne émérite. Sa moustache encore noire couvrait complétement sa bouche mince et démeublée.—Il était obligé de la pousser de côté pour boire. Sa capote d'invalide, propre partout excepté aux coudes où trop souvent elle essuyait les tables des cabarets, faisait des plis si bizarres sur ce corps maigre et déjeté, qu'on eût dit qu'elle enveloppait une planche. La guerre et la petite vérole l'avaient balafré cruellement. Il gardait cependant quelques prétentions au titre d'ancien bourreau des cœurs.

Roger était le plus grand des trois, le plus jeune et le mieux conservé. Il ressortait entre ces deux caricatures comme un troupier héroï-comique de Charlet.

Palaproie et Niquet, les vieux braves, étaient un peu Picards. Ils mettaient depuis quelques jours Roger en coupe réglée et n'avaient qu'à s'entretenir un peu le matin à leurs frais, pour ne jamais rester entre deux vins.

C'était devant un admirable massif de lilas en pleines fleurs. Il y avait une table de jardin en fer avec cinq ou six siéges rustiques alentour. Sur la table, on voyait une double canette et trois verres, flanqués, chacun, d'une blague. Les pipes étaient en bouche.

Les blagues du sergent et de l'adjudant étaient vides systématiquement. Il y avait du tabac pour trois dans celle du capitaine.

Nos trois amis se carraient sur leurs siéges et semblaient être les plus heureux gaillards du monde. Ils avaient choisi le meilleur endroit du jardin. Le massif de lilas auquel ils s'adossaient, les protégeait contre le soleil et ne leur masquait point la vue. Ils avaient à leur droite une belle allée de tilleuls qui conduisait à l'hôtel, à leur gauche un labyrinthe dont les arbres au feuillage encore rare laissaient voir les hôtels voisins, donnant rue de Grenelle. Au-devant d'eux s'étalait la grande pelouse, entourant comme une mer l'archipel capricieux des petits îlots de fleurs. Après la pelouse, c'était l'esplanade qu'on apercevait à travers la grille.

—Hein! fit Niquet, c'est-il une chose étonnante que nous nous retrouvons tous les trois après tant d'années de traverses, et juste dans le quartier où était casernée la septième!

—Ah! mais oui! dit Palaproie.

Niquet avait une voix de ténor; Palaproie était baryton; Roger, basse-taille, fournit aussi sa note avec plaisir.

—C'est étonnant et ce n'est pas étonnant, prononça-t-il sentencieusement.—Paris est le rendez-vous de l'univers.

—Ça y est, dit Palaproie.

—Jamais embarrassé, Roger Bontemps! ajouta Niquet.

Et Palaproie conclut.

—Ah! mais non!

Ainsi étaient faites généralement les conversations de ce valeureux trio. Niquet poussait une flatterie, Palaproie l'approuvait à l'unanimité. Roger discutait un petit peu; le sergent et l'adjudant se rangeaient aussitôt à son opinion avec cette rigueur et cet ensemble qui distinguent les exercices militaires.

—Nous étions tout de même trois fameux lurons! reprit Niquet,—quoique Roger Bontemps nous fît la barbe à tous deux.

Palaproie: Ah! mais oui!

Niquet: Il buvait mieux, il se battait mieux, il plaisait davantage aux femmes, ce coquin de Roger!

Palaproie: Coquin! coquin!... ça y est!

Roger ôta sa pipe de sa bouche, et il se fit un grand silence.

—Chacun, dit-il, naît avec les avantages variés que la nature lui a communiqués. J'étais d'un tempérament vigoureux et même robuste; j'avais du courage, je possédais une tournure séduisante. C'est de quoi se pousser dans sa carrière, si l'on sait s'en servir, et jouir de plus d'agrément que le commun des martyrs.

Niquet: Il en a eu, de l'agrément, ce Roger Bontemps!

Palaproie: Ah! mais oui!

Niquet: Sans compter les épaulettes.

Palaproie: Ça y est!

Niquet: A la santé de l'ami Roger!

Palaproie: Des deux mains, par exemple!

Roger: Cartouchibus! les vieux, vous êtes de bons enfants!

Palaproie: Ah! mais oui!

Niquet, après avoir bu: C'est froid, la bière.

Palaproie: Il y a bière et bière, quant à ça.

Niquet, frappant sur l'épaule de Roger: En voilà un qui est l'heureux des heureux, quoi!... S'il trouve la bière trop froide, eh bien, il se fait servir du vin.

Palaproie: Ah! mais oui.

Niquet: Et il serait bien bête de se gêner!

Roger se mit à sourire en caressant à poignée sa grosse moustache.

—On a un gendre ou l'on n'en a pas, dit-il avec fatuité.

—Un gendre, appuya le sergent Niquet, qu'est la fleur des pois de l'ancien régime et qui a des millions de milliasses.

Palaproie dit:

—Ça y est!

—Et bon diable! reprit Roger, pas fier du tout... Moi, quand ça me rit, je lui tape tout uniment sur le ventre.

—Dame, fit Niquet, c'est comme qui dirait un enfant à toi, ce comte-là... Et dire que nous avons vu ce Roger petit tambour de la septième.

Roger: Tu étais déjà caporal, toi, Niquet.

Palaproie: Ah! mais oui.

Roger: Et toi, fourrier, je crois.

Palaproie: Ça y est!

Niquet, joignant les mains: Comme il nous a marché sur le corps, ce galopin-là, tout de même... mais je n'ai pas de rancune... Tu as monté parce que tu étais digne de ton sort... n'y a pas eu de passe-droit...

Palaproie: Ah! mais non!

Niquet: A la santé de Roger Bontemps... quoique ça soit dommage de porter ça avec de la petite bière... Si j'avais un gendre, moi...

Palaproie: Ah! ah!... et moi donc!

Roger: Qu'est-ce que vous feriez si vous aviez un gendre?

Niquet, caressant: Dame, vieux... un gendre a une cave ou il n'en a pas...

Palaproie: Ça y est!

Roger: La cave de mon gendre, foutrimaquette! Les anciens, il y a de quoi noyer dedans les invalides depuis le premier jusqu'au dernier!

—Oh! oh!... fit le sergent Niquet d'un air de doute.

Palaproie souffla dans ses joues et sa longue figure s'enfla comme une vessie. On put voir clairement que ce genre de mort ne lui était point du tout antipathique.

Roger se renversa sur sa chaise pour lancer au ciel une orgueilleuse bouffée de tabac.

—J'y suis descendu, reprit-il en scandant chaque syllabe,—histoire d'inspecter tout ça... car ils sont mariés, pas vrai?... La chose appartient à ma fille aussi bien qu'à mon gendre.

—Parbleu! fit Niquet.

—Ah! mais oui! ajouta Palaproie.

—Ça tombe sous le sens, continua Roger;—j'ai donc jeté un coup de pied jusqu'à la cave avec le sommelier, un jour que j'étais de bonne humeur... On dirait un chais du quai Saint-Bernard, ma parole! Il y a des perspectives de tonneaux, des horizons de planches à bouteilles... un caveau tout entier, rien que pour le rhum!

—Rien que pour le rhum! répéta le sergent.

L'adjudant répéta:

—Rien que pour le rhum!

Et tous deux ajoutèrent ensemble:

—Un caveau tout entier!

—Et pour le cognac aussi, poursuivit Roger,—et pour le kirsch de la forêt Noire... Ça vous a un flair quand on entre là dedans!

Les narines des deux invalides se gonflèrent.

—Le fait est, dit Niquet,—que ça doit sentir fièrement bon!

—Je ne parle pas des liqueurs, poursuivit encore Roger;—si quelqu'un s'amusait à aligner les bouteilles de curaçao et d'anisette qu'il y a, ça irait d'ici jusqu'au perron.

—C'est moi qui voudrais bien jouer à ce jeu-là, avoua Palaproie.

—Quant aux vins, dame, vous entendez. Le père du comte était un gourmet; le comte ne boit pas beaucoup, mais il a la gloriole de sa cave.

—A-t-il du beaune? demanda Niquet.

—Oh! le beaune! fit Palaproie avec mélancolie.

Roger haussa les épaules.

—Pour ces gens-là, dit-il,—le beaune est vin ordinaire, le médoc aussi... C'est une rangée de grands fûts qui n'en finit pas... Ce qu'il faut voir, c'est la chambre des hauts-bordeaux: le beranne-mouton, le cos d'Argelès, le château-laffitte, le château-margaux... tout bonnes années... un beaune!... Le chambertin et consorts ont aussi leur chapelle tout auprès de la première cave aux vins blancs.

—Eh! eh! dit Niquet,—le petit blanc!

—Sauterne à vingt francs la bouteille, riposta Roger.

L'adjudant et le sergent faillirent tomber à la renverse.

—Mais ce qui est curieux pour les connaisseurs, continua Roger,—ce sont les pierres à fusil, le vin du Rhin; corbleu! le plus beau vin du monde! Le comte a habité Aix et Cologne. Le cellier où sont ses rheinwein et ses moselwein est un palais. Il a de l'eucharinsberger de 1799, dont chaque bouteille vaut vingt thalers.

La langue de Niquet vint caresser ses lèvres. Palaproie but avec tristesse le reste de son verre de bière.

—Il a, reprit Roger,—du drohnerhofberger des crus du prince de Wagram, qui ressemble à de l'or liquide; il a du schwarzhofberger nonpareil, que les dieux de la Fable n'auraient pas pu se procurer... Je ne parle pas de son marckbrunner ni de son rüdesheimer, c'est du nectar... mais son rauenthaler-hinterhaus est au-dessus de tout,—et, quand M. le prince de Metternich vint goûter son schloss-johannisberg, à Cologne, en 1827, Son Altesse avoua qu'elle n'en avait pas de pareil!

—Mais c'est un paradis que c'te cave-là! s'écria Niquet.

—Ça y est! approuva Palaproie.

Roger se prit deux poignées de moustaches.

—On a un gendre, dit-il en souriant avec orgueil,—qui n'est pas absolument piqué des chenilles.

—Et tu nous auras mis comme ça l'eau à la bouche..., commença le sergent.

—Le vin, rectifia l'adjudant.

—Pour nous servir un méchant verre de bière! acheva Niquet;—ça n'est pas gentil!

—Ah! mais non! fit Palaproie.

Un léger embarras se peignit sur les traits du brave capitaine.

—C'est que..., dit-il,—M. le comte de Mersanz...

—Il te refuserait une demi-douzaine de bouteilles?

—Les convenances, mes braves, les convenances!... Vous n'êtes pas très-forts là-dessus, je le sais bien, parce que vous n'avez pas fréquenté la grande société... mais...

—On a un gendre ou l'on n'en a pas! s'écria Niquet,—c'est toi qui l'as dit.

—Ah! mais oui! soutint Palaproie.

—Est-ce boire que vous voulez? dit Roger;—on peut faire venir du blanc et du rouge de chez le débitant ici près.

Palaproie et Niquet se regardèrent.

—En voilà une situation! grommela Niquet;—avoir un comte pour gendre... un comte qui possède une cave comme celle de la Société œnophile! et envoyer chercher son vin au cabaret!

—C'est que ça y est! ricana Palaproie.

Roger fronça le sourcil.

—Ne te fâche pas, vieux, reprit Niquet;—tu as peur de ton gendre. Ça se voit, ces choses-là... on ne t'en veut pas.

—Cartouchibus! s'écria Roger piqué au vif, vous allez voir si j'ai peur de quelqu'un.

Il prit le pot de bière vide et frappa à tour de bras sur la table de fer. La table ainsi maltraitée rendit ce son éclatant qui sort parfois des ateliers de taillanderie.

En ce moment, la fenêtre de l'hôtel de Tresnoy qui donnait sur le jardin s'ouvrit; plusieurs dames parurent sur le balcon et de petits éclats de rire s'élevèrent. En même temps, une cavalcade passa devant la grille, quatre ou cinq parfaits gentlemen, bien à cheval et merveilleusement montés.

L'un d'eux s'arrêta.

—Voici Achille qui déjeune en plein air, dit-il avec étonnement.

Il salua de la main.

—Prends ton lorgnon, vicomte! lui cria un de ceux qui étaient en avant.

Le vicomte, suivant ce conseil, mit son lorgnon à l'œil.

—Charmant, charmant! s'écria-t-il en riant de tout son cœur,—j'aurais dû m'en douter, c'est le fameux beau-père!

Il rejoignit ses compagnons, qui riaient aussi.

—Ah çà! dit-il,—ce pauvre Achille est affligé là d'un bien terrible inconvénient!... Où diable a-t-il pêché un pareil entourage?

—Achille est un original, répondit M. Frémieux, gentleman bourgeois, ennobli par le commerce des bêtes.

—Et la comtesse Béatrice est ravissante! ajouta le baron Montmorin, qui se baissa jusqu'à la crinière de son cheval pour saluer le groupe de femmes que nous venons de voir au balcon de l'hôtel du Tresnoy.

Les autres cavaliers firent de même.

Le vicomte de Grévy, celui qui avait pris le vieux Roger pour Achille, demanda:

—Qui donc saluons-nous là-bas?... Les dames du Tresnoy ne sont pas seules.

—Ma parole d'honneur! s'écria Frémieux,—la myopie de Grévy devient intéressante! Il ne reconnaît plus sa femme!

—Dangereux! fit observer Montmorin;—Grévy nous donnera quelque jour un sujet de comédie: il fera la cour à sa femme sans le savoir.

Le vicomte salua de nouveau ces dames et riposta:

—Frémieux me chercherait querelle!

—Outre la vicomtesse, reprit Montmorin,—nous avons là-haut une revenante et un astre nouveau... Madame la marquise de Sainte-Croix, qui rentre dans le monde pour présenter sa fille.

—On la dit adorable! s'écria Grévy.

—Un miracle de beauté, tout simplement, répliqua Frémieux.

—Est-elle plus belle que la comtesse Béatrice?

—Elle est plus neuve... C'est une figure qui promet un esprit de démon!

—D'où sort cette comète?

—D'un horizon un peu bourgeois, la pension Géran.

—Peste! dit Montmorin,—bonne provenance! C'est de là que sort aussi la petite Césarine de Mersanz, un astre blond, rieur... ou plutôt un bouton de rose; car la métaphore céleste est naturellement fatigante...

—Un bouton de rose, interrompit Frémieux,—dont la tige a huit cent mille livres de rente!

—Chère fleur! conclut le vicomte de Grévy en soupirant.

—Ne parle-t-on de rien pour ces demoiselles? reprit-il.

Ils arrivaient au boulevard des Invalides. Montmorin mit son cheval au pas; les autres firent comme lui.

—Serez-vous discrets? demanda-t-il.

—Parbleu! lui fut-il répondu à l'unanimité.

Il sembla hésiter.

—Allons! fit la cavalcade,—fallait-il te promettre d'être indiscrets?

—C'est que, dit Montmorin,—la chose est grave.

—Voyons! voyons!

—Eh bien, il y a des bruits étonnant, voilà!

—Quels bruits?

—Vous savez qu'Achille s'est marié en Belgique.

—A Namur, dit Frémieux,—qui était alors au roi de Hollande.

Montmorin arrêta tout à fait son cheval et prononça tout bas:

—En Belgique, ils ont le divorce.

—Chansons! s'écria Grévy.

—Chansons! répéta Frémieux,—en ce sens que les nouvelles de Montmorin sont de l'eau sucrée à côté des miennes... Pour épouser la belle Maxence, Achille n'aurait pas même besoin de la loi belge ni du divorce...

—Comment? comment?

—Expliquez-vous!

—Oh! devinez! dit Frémieux, qui poussa son alezan et prit un temps de galop.—La comtesse Béatrice reçoit ce soir; allez-y: vous verrez!...

Sur le balcon de l'hôtel du Tresnoy, on causait aussi. Madame la vicomtesse de Grévy, charmante blonde un peu passée, aussi clairvoyante que son mari était myope, jalouse de la comtesse Béatrice parce que celle-ci est plus jeune qu'elle et plus belle, tournait de bien bon cœur en ridicule la position du comte Achille. Les dames du Tresnoy, la mère et deux demoiselles, faisaient chorus tant qu'elles pouvaient. Maxence écoutait, silencieuse et froide; madame la marquise de Sainte-Croix n'ouvrait la bouche que pour placer quelque douce et bonne parole.

C'était là qu'on pouvait bien voir si le faubourg Saint-Germain avait raison de regarder la marquise de Sainte-Croix comme la meilleure personnification de la charité chrétienne embellie et parée de tout l'esprit du monde.

Madame du Tresnoy, veuve de l'illustre jurisconsulte, pair de France, qui présida dans les dernières années de la Restauration à la police parisienne, était fort lancée dans les bonnes œuvres. Son mari ne lui avait laissé qu'une fortune modeste: c'était un vrai gentilhomme de robe, austère en ses mœurs, probe jusqu'au scrupule et généreux de son labeur. Ceux-là n'atteignent que bien rarement les jours de la vieillesse; ils ne font jamais fortune. Madame la marquise de Sainte-Croix, en se retirant du monde, avait gardé avec la baronne du Tresnoy des relations de bienfaisance. Aujourd'hui qu'elle désirait produire sa fille, madame du Tresnoy était sa première visite.

Les deux demoiselles du Tresnoy étaient laides, grandes et très-élégantes. Au bal, elles ne dansaient pas toujours autant qu'elles l'eussent voulu. Cela les rendait un peu libres avec les hommes qu'elles voulaient attirer et très-peu charitables vis-à-vis des femmes. Elles accablaient, ce matin, Maxence de compliments et de gentillesses. Elles la détestaient déjà. On la regardait très-spécialement parmi leurs connaissances comme de la graine de vieilles filles. L'aînée avait vingt ans, la cadette dix-huit. Elles s'appelaient Juliette et Dorothée.

—Est-ce qu'il y a longtemps qu'il se passe ainsi de joyeuses choses à l'hôtel de Mersanz? demandait madame la vicomtesse de Grévy.

—Au moins trois semaines, répondit Dorothée;—nous ne nous serions jamais doutés que ce brave homme fût le père de madame la vicomtesse.

—Oh!... fit madame de Grévy;—j'ai toujours pensé... il y a en elle quelque chose...

—C'est une des plus charmantes femmes que j'aie eu occasion d'admirer en ma vie, dit très-simplement la marquise de Sainte-Croix.

Madame de Grévy sourit avec malice en mordillant le coin de son mouchoir brodé.

Vous ne l'eussiez pas reconnue, cette marquise de Sainte-Croix. Si quelqu'un vous eût dit, quelqu'un de sérieux et de croyable: «J'ai vu cette femme dans un bouge du boulevard extérieur, attablée devant une bouteille d'eau-de-vie,» vous auriez répondu: «Vous mentez, ou vous êtes fou.» Elle était belle, mais sans aucune arrière-nuance de prétentions à plaire; elle était belle de la sereine et grave beauté des mères. Sa beauté se complétait et s'éclairait en quelque sorte par celle de Maxence.

Les deux demoiselles du Tresnoy s'étaient déjà dit en regardant celle-ci:

—En voici une qui n'a pas l'air embarrassé!

Par le fait, l'air pensif et un peu triste de cette belle Maxence ne se mêlait à aucune apparence de timidité.—Elle semblait indifférente à ce qui l'entourait, et ces petits émois qui prennent les fillettes à leur entrée dans le monde ne se montraient point en elle.

—Figurez-vous, reprit Juliette du Tresnoy en s'adressant à Maxence,—que ce bonhomme fait notre joie! On l'entend d'ici raconter ses batailles!

—Il connaît tous les invalides, ajouta Dorothée, la jeune sœur.

—Tous ces vieux, dit madame de Grévy, vont finir par se croire un peu les beaux-pères du comte.

Les deux demoiselles du Tresnoy éclatèrent de rire et la vicomtesse acheva:

—De sorte que M. Mersanz fera pendant à la fille du régiment: ce sera le gendre de l'hôtel royal des Invalides.

—Que vous êtes méchante, chère belle! fit madame du Tresnoy quand la gaieté fut calmée; vous scandalisez madame la marquise.

—Je ne suis plus du monde, madame, répliqua Flavie en souriant doucement;—madame la vicomtesse a la bonne humeur du bonheur et de la jeunesse... A mon âge, on ne voit plus les choses de la même façon: la conduite de M. le comte de Mersanz envers l'homme que vous appelez son beau père me plaît et m'attire... Ne peut-on passer quelques légers ridicules à ces pauvres vieux soldats qui ont été notre gloire?... A juger le fait d'un esprit plus sérieux, depuis quand y a-t-il déshonneur pour un gentilhomme français à épouser la fille d'un soldat?

—Déshonneur, non..., dit la vicomtesse;—je n'emploie guère ces gros mots, madame.

—Ridicule, aurais-je dû dire... Chez nous, le ridicule tue mieux encore que le déshonneur... Si donc M. le comte Achille de Mersanz a pris pour femme la fille de ce pauvre capitaine Roger, je ne vois que le côté honorable et même touchant de sa conduite...

—Notez, dit tout bas la vicomtesse à madame du Tresnoy,—que madame la marquise va beaucoup plus loin que moi, sans avoir l'air d'y toucher... Avez-vous remarqué comme elle parle? «L'homme que vous appelez son beau père... Si M. le comte a pris pour femme...» Le doute est honnêtement exprimé... et je trouve, moi, que la charité chrétienne est une bien admirable vertu!

Dorothée et Juliette avaient des oreilles de mohicans. On avait beau baisser la voix, elles entendaient toujours. Elles se pincèrent les lèvres en échangeant un regard moqueur.

Maxence avait les yeux fixés sur les fenêtres de l'hôtel de Mersanz, qu'on voyait au travers des arbres. Elle rêvait.

—Vous êtes l'intime amie de mademoiselle Césarine? lui demanda Juliette.

—Je l'aime de tout mon cœur, répondit Maxence.

—Quelle ravissante enfant! s'écria Dorothée.

—J'espère, madame la marquise, reprit la baronne,—que nous aurons le plaisir de vous voir à la réunion de ce soir?

—Non, madame, répondit Flavie.

—M'est-il permis de vous demander pourquoi?

La marquise baissa les yeux et joua l'embarras.

—Maxence est si jeune!... prononça-t-elle du bout des lèvres;—voilà trois jours, elle était encore en pension... Notez que je ne crois pas un mot de tout ce qui se dit; mais enfin...

—Qu'est-ce qui se dit? interrompit vivement madame de Grévy.

—Si vous ne le savez pas, madame, répondit Flavie avec une gravité presque sévère,—Dieu me garde de vous en instruire.

Elle prit congé au moment où on apportait des siéges sur la terrasse. Dorothée et Juliette embrassèrent Maxence.

—Quelle poupée! dit Juliette quand madame de Sainte-Croix et sa fille furent parties.

—Et un air de supériorité! ajouta Dorothée.

La mère fronça les lèvres pour les faire taire.

—Mon Dieu! s'écria madame la vicomtesse de Grévy,—je n'ai pas l'âge qu'il faut pour connaître à fond l'histoire ancienne, mais il me semble que cette madame de Sainte-Croix n'est pas en position de donner comme cela des leçons à tout le monde.

—C'est une femme d'une grande vertu, dit la baronne.

Elle ne riait pas, cette présidente, mais on sentait en quelque sorte la pointe du sarcasme entre cuir et chair.

—Bon, bon! fit madame de Grévy,—je sais qu'elle s'est faite ermite, à l'instar du diable devenu vieux...

—Oh! chère belle!...

Dorothée et Juliette étaient aux anges.

—Mais, reprit la vicomtesse,—j'ai ouï dire...

Un regard de madame du Tresnoy l'arrêta.

Juliette et Dorothée restèrent la bouche ouverte. On leur ôtait le pain d'entre les dents.

—Puisque vous m'interrompez, dit la vicomtesse,—c'est que vous en savez plus long que moi... Maintenant, je ne vous tiens pas quitte d'un renseignement que vous pouvez me fournir, j'en suis certaine. Que signifient ses dernières paroles? J'ai vraiment honte d'être si peu au courant! cela m'humilie!... On dit donc quelque chose?

—J'ignore complétement..., commença la baronne.

—Ah! maman!... interrompit Juliette.

Elle ne continua pas et rougit jusqu'aux oreilles sans rire, tandis que sa sœur Dorothée riait en rougissant.

—On n'est jamais trahi que par les siens! s'écria la vicomtesse;—voyons, bonne amie, dites-moi cela à l'oreille, bien bas... Ces demoiselles n'ont pas besoin d'entendre l'histoire, puisqu'elles la savent déjà.

Elle s'inclina de façon à mettre son oreille curieuse au niveau des lèvres de la baronne. Celle-ci se recula en souriant et se fit prier durant une bonne minute. Juliette et Dorothée étaient sur le gril. C'est dans ces moments qu'on sent tout le malheur de l'état de demoiselle.—Si Tantale, fils de Jupiter, eût été une demoiselle, les dieux, pour punir ses forfaits, ne l'auraient condamné ni à la faim ni à la soif; les dieux l'eussent plongée, cette demoiselle Tantale, dans un océan de médisances après lui avoir préalablement coupé la langue.

La baronne prononça enfin quelques mots à l'oreille de la vicomtesse de Grévy. Juliette et Dorothée respirèrent comme si on leur eût ôté un poids de la poitrine.

—Vraiment! fit la vicomtesse;—on dit cela!

—Le monde est méchant, formula mollement la baronne.

—Très-méchant! approuva madame de Grévy;—mais voulez-vous savoir mon opinion? je crois que le monde se trompe.

Les deux demoiselles sourirent d'un air incrédule et madame du Tresnoy se hâta de répliquer:

—Pour ce qui me regarde, je le souhaite de tout mon cœur.

—Je crois que le monde se trompe, reprit la vicomtesse,—parce qu'il y a quelque chose.

—Quelle chose?

—J'admets parfaitement que le comte Achille ait pu braver les bienséances. Il se sent fort, il est de qualité, il a huit cent mille livres de rente... mais je n'admets pas que le comte Achille, fait comme il est, entouré d'un troupeau de lions toujours prêts à rugir la raillerie, ait gardé seulement vingt-quatre heures un beau-père comme celui-ci (elle montrait le bon capitaine Roger), s'il avait un moyen facile de le mettre à la porte. Le comte Achille est de ceux qui craignent le ridicule plus que la mort. Il n'a pas ce qu'il faut de courage pour me faire croire ce que dit ici la chronique...

—Vous sentez bien, chère petite..., voulut dire la baronne.

—Je sais que vous avez bon cœur, vous, madame, interrompit la vicomtesse pendant que Dorothée et Juliette pinçaient leurs lèvres moqueuses; je sais aussi que je suis méchante... c'est convenu: ma langue ne vaut rien... Mais, si Béatrice est malheureuse, je prends son parti, voyez-vous! je me fais son amie, et, toute méchante que je suis, je me mets sans façons entre elles et les bonnes âmes qui sont jalouses d'elle... Croyez que je ne parle pas pour vous: vous savez que je ne me gêne pas.

Elle était jolie en ce moment, cette vicomtesse de Grévy; son teint s'animait, ses yeux brillaient. La jeunesse de son cœur rajeunissait son charmant visage.

La baronne lui serra la main.—Dorothée montra du doigt la table où Roger et ses complices festoyaient. Juliette s'écria:

—S'ils boivent toutes ces bouteilles, nous allons avoir une représentation complète.

Le trio des anciens militaires devenait de plus en plus bruyant. A l'appel de Roger, frappant sur la table avec son pot de bière, un domestique était venu. C'était Martin, l'esclave de M. Baptiste. Roger lui avait dit:

—Monte-moi une bouteille de chambertin, une bouteille de sauterne, une bouteille de romanée, une bouteille de clos-vougeot et une bouteille de marckbrunner...

Et, comme Martin le regardait, ébahi, Roger avait ajouté fièrement:

—J'en tiendrai compte à mon gendre, cartouchibus!

—Allons, pied plat! s'écria Niquet,—en route! on a de quoi payer!

—Oh! mais oui! sanctionna Palaproie.

Martin alla consulter son commandant, M. Baptiste. M. Baptiste manda le sommelier. Celui-ci descendit à la cave et se rendit lui-même au jardin, escorté de deux valets, portant les bouteilles demandées.

Les domestiques de l'hôtel de Mersanz étaient tous aux fenêtres pour voir cela.

—C'est bon! dit Roger au sommelier;—nous allons déguster ça!

—Et nous vous en dirons des nouvelles, l'ami, ajouta Niquet.

Palaproie garda le silence, cette fois, occupé qu'il était à rejeter à droite et à gauche ses immenses moustaches pour faire un passage au liquide généreux contenu dans les bouteilles.

La première fut débouchée: c'était le chambertin.—On déposa les pipes, et la tournée eut lieu.

—Hein? demande Roger en faisant claquer sa langue.

—Ah! fichtre! répliqua Niquet.

—Tonnerre! gronda Palaproie.

—Redoublons!

—C'est du baume.

—Ah! mais oui!

—On a un gendre ou on n'en a pas! conclut Roger.

Madame du Tresnoy venait de serrer la main de la vicomtesse.

—Bonne petite, dit-elle, vous intéressez-vous véritablement à la comtesse Béatrice?

—Depuis dix minutes, passionnément, répondit madame de Grévy;—je ne sais pourquoi il me semble qu'il y a contre elle une ligue sourde et déloyale, formée par les méchants dont les sots se font les complices... Je sens que je déteste les ennemis de la comtesse.

Madame du Tresnoy surprit les regards sournoisement avides de Dorothée et de Juliette.

—Mesdemoiselles, dit-elle,—allez au piano. Vous devez chanter demain, Dorothée, et Juliette ne sait pas l'accompagnement.

Quand elle fut seule avec madame de Grévy:

—Je ne vous ai pas tout dit, reprit-elle,—et moi-même, je suis loin de tout savoir... Vous avez raison: il y a une ligue contre cette pauvre jeune femme... Madame de Sainte-Croix a un rôle là-dedans... On va jusqu'à parler du mariage du comte Achille avec cette belle Maxence que vous venez de voir...

Comme la vicomtesse, étonnée, ouvrait la bouche pour demander de plus amples renseignements, un grand bruit se fit dans le jardin. Les trois vieux compagnons s'étaient levés et criaient tous à la fois en agitant leurs verres. En même temps, madame de Grévy aperçut à l'entrée de la grille un homme d'énorme corpulence, portant la veste étoupée du marchand de vin et coiffé d'une grosse casquette de loutre.

Les trois vieux soldats s'élancèrent vers lui les bras ouverts, Roger en tête. Le gros homme les embrassa tour à tour, et on l'entraîna vers la table chargée de bouteilles.—Ainsi fit son entrée solennelle à l'hôtel de Mersanz Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, maître, après Dieu, du château de la Savate.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.


TABLE DES CHAPITRES.

PREMIÈRE PARTIE.—LA PETITE BONNE FEMME.
(SUITE.)
[IX.]La marquise de Sainte-Croix7
[X.]La Perlette29
[XI.]La première femme du comte Achille53
[XII.]La décadence de Flavie83
[XIII.]Repas de corps107
DEUXIÈME PARTIE.—L'HOTEL DE MERSANZ.
[I.]Une scène d'antichambre145
[II.]Trois invalides173

FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.