Changement de règne.
Pendant que le baron éblouissait ainsi le Quartier latin par ses fredaines, la pauvre petite baronne restait toute seule à la maison. Il n'y avait aucune mésintelligence entre elle et son mari. Celui-ci ne l'avait jamais vue que pour l'adorer à genoux.
C'était bien le mari le plus aimable qui se puisse imaginer.
Seulement à quarante et quelques années, il avait juste dix-huit ans, et je ne sais pas si il y a au monde une infirmité plus fâcheuse que celle-là.
Il fut dix ou onze mois à manger la dot de Fanchette. Quand il revint, la jeune baronne avait mis au monde une jolie petite fille que le baron dévora de baisers.
Il était comme cela, le cœur sur la main.
Quand Mme Barnod voulut lui faire des reproches, il pleura à chaudes larmes, et je crois qu'elle lui donna dix louis pour qu'il eût du moins de l'argent de poche.
Il promit du reste, sur son honneur, de faire six cents francs de pension viagère à Fanchette—qu'il allait voir avec Mme Barnod et à qui il ne gardait pas la moindre rancune.
Pendant les années qui suivirent, il venait comme cela de temps en temps voir la petite baronne qu'il aimait beaucoup et Mme Barnod à qui il témoignait son estime en acceptant d'elle quelques cadeaux. Il embrassait Fanchette et Jeanne du même cœur innocent et ouvert aux joies de la nature.
Je ne sais ce qu'il avait conté à sa petite femme, mais c'était généralement celle-ci qui venait porter à l'étude les deux semestres de 300 francs constituant la pension de Fanchette.
Je me souviens de Jeanne Péry, en ce temps-là comme d'un petit chérubin de trois ou quatre ans. Elle était gentille à croquer. Mme Barnod la suivait partout à la promenade pour l'embrasser.
Le fait est qu'on aurait dit Fanchette, habillée en petite demoiselle.
Fanchette était toujours chez maman Hulot sa nourrice, et portait des habits de paysanne.
Aux environ de 1850, la petite baronne et Jeanne quittèrent le pays. Le bruit courut que le cher baron les avait saignées à blanc et qu'elles avaient gagné du côté de Rouen pour cacher la grande gêne où elles étaient.
Chez nous, les choses avaient bien changé, non pas pour moi: je ne sais pas quelle révolution il aurait fallu pour qu'on me donnât mon content de soupe, mais pour les maîtres.
Louaisot l'ancien baissait, le fils Jacques haussait.
La bonne femme tenait son ancien niveau, juste, qui l'avait mise autrefois au-dessous de l'ancien, au-dessus du fils Jacques, et qui la mettait maintenant au-dessous du fils Jacques, au-dessus de l'ancien.
Cela ne s'était pas produit sans de terribles batailles intérieures. Le vieux était titulaire, en définitive et tenait ferme à son autorité. Je crus un instant qu'il allait gagner la partie.
Mais voyez ce qui se passe quand un roi tombe ou qu'une république s'en va. C'est toujours de l'intérieur de la boutique que part le mauvais coup. Et qui nous trahirait si ce n'étaient les nôtres? Quand la bonne femme vit que l'ancien dégringolait et que le fils Jacques montait elle se mit à taper sur l'ancien pour le compte du fils Jacques.
Le vieux se débattit puis resta tranquille. On se comporta du reste décemment avec lui. La bonne femme lui ravaudait toujours ses bonnets de coton et il restait le maître à la condition de faire tout ce que le fils Jacques voulait.
La dernière fois que l'ancien se mit en colère pour tout de bon, ce fut un soir ou le fils Jacques apporta une robe de soie à la bonne femme.
La bonne femme en robe de soie! Le fait est que ça me parut une drôle d'idée. Du premier coup le vieux parla de les jeter tous deux à la porte.
Le fils Jacques dit à sa mère de s'en aller, et resta seul avec son père.
—Papa, demanda-t-il tranquillement, qu'est-ce que vous fîtes jadis quand feu mon grand-père tomba en enfance?
Le vieux leva la main. Le jeune la lui prit et la serra sans méchanceté.
—Il n'y a rien de bête comme de se fourrer des attaques d'apoplexie foudroyante, lui dit-il. Voilà vos deux grosses veines qui se gonflent et votre cou qui enfle comme celui d'un dindon.... Vous dites à feu mon grand-père, c'est ma grand'mère qui me l'a raconté: «Papa, chacun son tour. Vous avez mené l'attelage tant que vous avez eu bon œil et bon poignet. Maintenant vos lunettes n'y voient goutte et votre moignon tremble. Vous verseriez la diligence, papa, je prends les guides et le fouet.» Il paraît tout de même que c'était vrai car le père mit son menton dans son giron.
—Moi je ne vous dis pas ça, papa, reprit le fils Jacques, parce que je vaux mieux que vous. Je vous dis: restez sur votre siège, mais laissez-moi manier le fouet et tenir les chevaux en bride. Comme ça, vous vivrez et vous mourrez tranquillement.
L'ancien ne répondit pas tout de suite. Il savait bien que la résistance était impossible à cause de la défection de sa bonne femme. Aussi sa rancune alla contre la bonne femme.
—Je veux bien que tu mènes les affaires, Fanfan, dit-il, mais pourquoi acheter de la soie à la vieille?
Le fils Jacques se redressa.
—Papa, fit-il, vous n'avez jamais été en état de me comprendre. Vous souvenez-vous d'un soir où vous me refusâtes trente sous d'une mécanique que j'avais inventée? C'était pour la tontine.... Oui? Vous vous en souvenez, pas vrai? C'est vrai qu'il y manquait quelque petite chose. Un premier jet n'est pas complet. Mais voilà sept ans que j'y travaille et que je la perfectionne. C'est déjà un joli ouvrage maintenant et ça deviendra encore un plus joli ouvrage plus tard. Le temps importe peu quand on est jeune. J'y mettrai tout le temps qu'il faudra, et toutes les herbes de la Saint-Jean aussi pour que l'affaire devienne la reine des affaires. La robe de soie que j'ai donnée à Mme Louaisot, mon papa, est une herbe de la Saint-Jean destinée à nourrir l'affaire.
Depuis ce soir-là, le vieux ne remua plus. Je n'y gagnai pas, car n'ayant plus personne à mener il prit l'habitude de me battre. Le fils Jacques et la bonne femme pensèrent qu'on ne pouvait lui refuser cette satisfaction-là.
Mais d'un autre côté, comme je fus bientôt seul à le servir, l'idée me vint de lui voler une part de son manger, et je ne m'étais jamais vu à pareille fête. Je sus vers cette époque ce que c'était qu'un blanc de poulet!
Le fils Jacques menait l'étude quoique Louaisot l'ancien fût toujours assis devant son grand bureau de bois noir. Mais le fils Jacques faisait encore bien d'autres choses.
Depuis son retour au logis, il s'amusait assez bien avec des mauvais sujets venus de Dieppe: cela ne l'empêchait pas de travailler beaucoup. Il était savant. Je l'ai vu passer des nuits entières sur des livres de philosophie ou de mathématiques. Il lisait cinq ou six langues aussi couramment que le français. La bonne femme qui l'adorait, le grondait souvent au sujet de ses veilles. Il répondait:
—Les gens qui dirigent les fouilles dans les mines sont obligés d'aller à l'École polytechnique; moi, je fouille quelque chose de bien plus profond et de bien plus riche qu'une mine. Pour installer ma mécanique, il faut tout savoir. Je saurai tout!
Sa chambre était encombrée de livres, il y en avait un grand nombre dont je ne peux pas dire les titres parce qu'ils étaient en langues étrangères, mais je me souviens d'un tas de bouquins sur la police, de la collection complète des causes célèbres—j'y fourrais bien, moi aussi, le nez quelquefois,—de traités allemands et anglais sur l'Induction, la Déduction, le Calcul des probables et l'Échelle des présomptions.
Il avait usé à force de le lire un ouvrage écrit en anglais, par un auteur dont j'ai vu le nom, longtemps après affiché aux devantures des libraires parisiens: Edgar Poe.
C'était pour faire le Mal qu'il étudiait ainsi, mais il n'y a pas beaucoup d'hommes qui se donnent autant de peine pour faire le Bien.
J'ai vu depuis des jeunes savants qui travaillaient pour passer leurs examens. Ce n'était rien auprès du fils Jacques. Aussi quand il était de bonne humeur, il disait:
—Je passe mes examens vis-à-vis de moi-même. Rien ne me résistera. Quand il en sera temps, je ferai dire au diable qu'il peut venir, et il me recevra docteur.
M. Louaisot l'ancien mourut tout seul et sans secours un soir que j'étais en course. Sa bonne femme, qui avait bu trop de cidre, s'était endormie auprès du feu de la cuisine.
On trouva le vieux à moitié hors de son lit. Il avait crié, puis il avait essayé de se lever. C'est la fin ordinaire des rois dégommés.
L'enterrement fut superbe: la vieille mit sa robe de soie pour la première fois pour recevoir les visites du deuil.
Le fils Jacques se fit nommer titulaire sans difficulté. Il devint Me Louaisot. Dans le pays, on vit bien tout de suite qu'il irait plus vite que son père.
Au bout de dix mois la bonne femme fut installée à la moderne et tint maison. Ça ne lui allait pas beaucoup dans les commencements, mais peu à peu elle s'habitua à boire du bordeaux au lieu de cidre.
—On se fait à tout, disait-elle.
Nous verrons bien plus tard pourquoi le nouveau Louaisot régnant donnait toutes ces belles façons à sa reine-mère.
Le voisinage ne se fit pas du tout prier pour venir chez nous. En définitive, nous étions une vieille boutique. Les secrets de tout le pays dormaient dans nos cartons. On s'étonna bien un peu de voir M. Louaisot prendre tout à coup un train de gentilhomme, mais on pensait qu'il était bien assez riche pour cela. M. Barnod était mort, je ne saurais pas trop dire quand, car les gens comme lui vont et viennent sans qu'on s'en aperçoive. Je me souviens seulement que sa collection minéralogique fut vendue à l'encan parce qu'elle encombrait trois chambres. Il avait employé sa vie à la former. On en eut 25 fr. 50 c.
Mme Barnod fut tutrice d'Olympe, selon le droit. On nomma pour subrogé tuteur M. le juge Ferrand.
Olympe était une petite demoiselle. Il n'y a jamais eu rien au monde de si joli qu'elle en ce temps-là. Bien entendu. Louaisot ne pouvait plus jouer au professeur avec elle, mais il avait gagné entièrement la confiance de Mme Barnod, qui le consultait en tout. Il avait pris un air grave et tout à fait notaire. Ses ennemis eux-mêmes disaient qu'il aurait pu épouser n'importe qui dans le pays.
Mais souvenons-nous de la mécanique expliquée au vieux pendant que je faisais semblant de dormir dans ma soupente.
Pour la mécanique, Louaisot ne pouvait épouser qu'Olympe.
Non pas Olympe Barnod, mais Olympe, veuve de M. le marquis de Chambray.
C'était écrit.—Seulement, M. le marquis de Chambray vivait comme un loup, et Olympe ne sortait guère de l'enclos de sa mère.
Olympe et le marquis ne s'étaient jamais vus.
Patience. Il y avait autre chose à régler avant cela.
Qui dit mécanique parle naturellement de précision et surtout de régularité. Ce n'est pas dans ces choses-là qu'on peut mettre la charrue avant les bœufs.
Mme Barnod mourut au mois de juin 1852. Olympe avait seize ans.
On raconta, dans le pays, que M. Louaisot avait mené au lit de mort de la bonne dame une petite fille de six ou sept ans, du nom de Fanchette. Le fait est probable, mais je n'en eus point connaissance personnelle.
Ce qui est sûr, c'est que le testament donna une preuve bien certaine de la confiance que la défunte avait en M. Louaisot.
Ce testament désigna expressément M. Louaisot comme devant être le tuteur d'Olympe.
La chose était évidemment en dehors du droit; aussi le conseil de famille avait à sanctionner ou à repousser ce désir maternel.
M. le juge Ferrand, qui était subrogé-tuteur du vivant de la mère, se posa ici tout franchement en adversaire de M. Louaisot. Il fit valoir devant le conseil de famille, dans un discours où perçait quelque rancune de n'avoir pas été désigné par la mère,—lui, l'ancien subrogé-tuteur,—il fit valoir un assez grand nombre de considérations parmi lesquelles l'âge du jeune notaire était placé en première ligne.
Mlle Olympe Barnod était maintenant une fille nubile. Comment lui donner pour retraite la maison d'un jeune homme qui atteignait à peine ses trente ans?
Cette considération parut impressionner assez vivement le conseil.
Mais M. Louaisot prit la parole à son tour, disant qu'il croirait manquer à son devoir envers la défunte s'il désertait sans combattre le poste d'honneur qu'elle lui avait confié.
M. Ferrand était connu comme orateur; personne ne savait encore si M. Louaisot parlait bien ou mal. Son succès fut d'autant plus grand que l'étonnement de l'entendre discourir beaucoup mieux que M. Ferrand vint à tout le monde.
Il rendit justice tout d'abord aux excellentes intentions de son adversaire qui parlait uniquement, sans doute dans l'intérêt de la mineure, et ajouta tout de suite que, si sa maison était choisie par le conseil pour y abriter Olympe, il supplierait M. Ferrand d'en apprendre bien vite le chemin.
Ayant ensuite combattu les diverses considérations présentées par le juge et qu'il écarta comme en se jouant, il arriva à la question d'âge.
—Messieurs, dit-il, faisant comme s'il n'eût pu retenir un sourire, les choses se présentent en vérité comme si M. Ferrand et moi nous étions deux compétiteurs. Prenons-le donc ainsi. Il sera tuteur de Mlle Barnod, au cas où vous me jugeriez indigne de l'être moi-même. Eh bien! M. Ferrand est garçon comme moi, à moins qu'il ne nous déclare aujourd'hui un mariage secret; M. Ferrand est jeune comme moi, car une différence de quatre ou cinq ans est insignifiante dans l'espèce. M. Ferrand aurait-il donc à présenter des garanties que je ne puis fournir?
Il en est une, Messieurs, la meilleure de toutes. L'un de nous deux peut l'offrir, en effet, mais il se trouve que ce n'est pas M. Ferrand.
Moi, j'ai une mère, avec laquelle je vis et vivrai jusqu'à ce que Dieu me la prenne, une mère respectable, femme du monde, entretenant des relations avec les premières familles de la contrée, une mère qui gouverne ma maison, qui éclaire ma conduite et qui sera pour ma pupille non seulement un guide, mais un porte-respect.
J'en suis fâché pour M. Ferrand. Il mettrait donc sa pupille au couvent, puisque pour la garder il n'a ni femme ni mère!
Louaisot l'ancien n'avait pas deviné cela, mais vous comprenez maintenant pourquoi le fils Jacques avait acheté de la soie à la vieille.
À l'unanimité, le conseil de famille adjugea la tutelle à M. Louaisot.
La justice ratifia cette décision. C'était un grand pas de fait.
La mécanique inventée par le fils Jacques commençait à dessiner ses rouages. Un homme habile aurait déjà deviné son mouvement. Le juge Ferrand était un homme habile, mais il eut le tort de bouder. Il se retira.
M. Louaisot resta seul en face d'Olympe.
Voici que nous entrons dans le vif de l'affaire.
Jusqu'à présent M. Louaisot avait travaillé comme un nègre on peut le dire, autour de la tontine, sans se préoccuper autrement de la tontine elle-même.
Il établissait, à des distances inouïes, les premiers travaux d'un siège régulier qui menaçait non pas le dernier vivant quelconque de la tontine, ou du moins son héritage, mais un dernier vivant dénommé, qu'il avait choisi entre les cinq.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer que si le cours de la nature ou la volonté de la Providence venait à déranger l'ordre des décès fixé par M. Louaisot lui-même, la mécanique dudit M. Louaisot se détraquait aussitôt et n'était plus bonne qu'à mettre au grenier.
Il n'avait pas l'air, en vérité, de craindre le moindre achoppement de ce côté. On eût dit qu'il avait fait un pacte avec la destinée.
Il laissait les membres de la tontine végéter comme ils l'entendaient au fond d'une misère, devenue si normale qu'elle n'excitait même plus la curiosité.
Peu de jours après l'entrée d'Olympe à la maison, j'appris dans mes courses que le premier des cinq fournisseurs associés avait payé son tribut à la nature.
Jean-Pierre Martin, l'ancien bedeau, avait été trouvé mort dans le fossé de la grand'route qui mène d'Yvetot à Rouen. Les constatations médicales dénonçaient une congestion au cerveau, occasionnée par l'ivresse.
Je me hâtai de rentrer chez nous pour apprendre la nouvelle au patron.
—Tiens, tiens, fit-il, on ne parle pas de traces de lutte?
—Quelque chose comme une poussée entre ivrognes, mais pas de blessures ayant pu occasionner la mort.
Louaisot réfléchit un instant, puis il dit:
—Ça commence! Joseph Huroux est un malin. Je le surveillerai.
J'étais dépossédé de ma soupente parce qu'on avait donné l'ancien appartement du vieux Louaisot à Mlle Olympe-Barnod.
Elle reposait là, bien tranquille, sous l'aile même de la vieille mère Louaisot dont la chambre à coucher s'ouvrait à deux pas du lit de la fillette.
Toutes les convenances étaient du reste gardées admirablement. La bonne femme ne bougeait pas de la maison et c'était un va et vient perpétuel des familles du voisinage qui avaient décidément adopté le salon Louaisot comme centre de la bonne compagnie du canton.
Olympe était triste de la mort de sa mère, mais ce n'était pas une de ces tristesses qui fuient le bruit. Elle aimait le monde. Il est vrai que le monde l'adorait.
Ce noble ermite du château voisin, le sauvage marquis de Chambray s'était attiré hors de son trou petit à petit. Il était venu d'abord sous prétexte d'affaires, car tous ses dossiers de famille étaient à l'étude. Maintenant il ne se passait pas de semaine sans qu'il arrivât au salon avec un gros bouquet cueilli dans sa serre magnifique.
La première apparition du marquis fit à Louaisot l'effet joyeux que produit sur l'araignée la mouche imprudente effleurant de sa patte un fil de la toile tendue, précisément à son intention.
Certes, la mort de Jean Pierre Martin ne l'avait pas frappé si agréablement.
Les rouages s'engrenaient. On allait voir le premier tour de manivelle.
Souvenez-vous que j'avais entendu le plan explicatif de la machine. Je possédais la clé, je pouvais juger.
Olympe n'entretenait de correspondance avec personne, sinon avec un jeune garçon, ami de son enfance et dont j'ai dû parler déjà: M. Lucien Thibaut qui faisait alors ses études à Paris. La veille de Noël de cette année 1852, elle avait reçu une lettre de ce Lucien, et elle était tout heureuse.
Entre eux, je ne saurais pas dire si c'était de l'amour, mais Olympe l'a aimé plus tard avec passion. Elle l'aime encore.
Dans la maison Louaisot, depuis son arrivée, elle était traitée comme une petite reine. Personne ne lui demandait compte de ses actions et tout le monde s'attachait à lui plaire. Elle était gardée mieux qu'un trésor: la bonne femme couchait d'un côté d'elle et Louette de l'autre.
Ce soir là, Mme veuve Louaisot fit la partie d'aller à la messe de minuit. Louette demanda la permission de l'accompagner. Elles partirent vers onze heures parce que l'église était loin. On mit pour gardienne, à la place de Louette, une jeune paysanne des environs d'Yvetot qui était depuis peu au service des Louaisot et qui s'appelait Pélagie.
Olympe était heureuse d'être seule, parce qu'elle voulait répondre à Lucien. Vers minuit, au moment où elle appartenait tout entière au plaisir de sa correspondance, elle entendit le parquet de sa chambre craquer.
Elle leva les yeux avec un sentiment de frayeur irréfléchie et vit un homme debout devant elle.
Elle appela Louette, sans songer que Louette était absente.
Un ronflement sonore lui répondit de la chambre voisine où Pélagie dormait à triple carillon.
Du reste, Olympe ne renouvela point son cri, car elle avait reconnu M. Louaisot son tuteur.
Si elle ne l'avait pas reconnu tout de suite, c'est que le beau notaire était, en vérité, ce soir, différent de lui-même. Un gros paletot de campagne l'alourdissait et l'épaississait. Au lieu du galant jeune homme qui l'entourait, tant que durait le jour, de courtoisie et de respects affectueux, elle voyait ici quelque chose comme un surveillant fâcheux: un vrai tuteur de comédie.
—Ma chère demoiselle, dit Louaisot d'un ton qu'elle trouva sévère, je suis rentré tard. On m'a dit que vous receviez des lettres d'un jeune homme.... Olympe se mit à trembler. Peut-être était-ce de colère, car c'était une impérieuse enfant.
M. Louaisot se rapprocha comme s'il eût voulu saisir la lettre qu'elle écrivait. Elle la retira avec indignation.
Louaisot se mit à sourire. Je ne sais comment le lourd paletot écarta ses revers laissant voir un élégant costume de ville.
Ceux qui me lisent auront occasion bientôt de voir à quel point cet homme était comédien.
—Vous voilà toute bouleversée, ma chère enfant, dit-il avec douceur. Vous retirez votre lettre comme si vous aviez crainte de me voir vous l'arracher. Avez-vous donc eu à vous plaindre de la manière dont vous êtes traitée chez moi?
Olympe rougit et courba la tête. Louaisot prit un siège auprès d'elle.
Ceci était joué supérieurement. L'effet voulu était produit. Olympe, déroutée, n'avait pas trouvé le joint pour dire: «Monsieur, que venez vous faire chez moi à cette heure?»
Et c'était exactement tout ce que Louaisot voulait.
Quand Louaisot fut assis, le campagnard avait disparu avec le gros paletot, jeté sur le dos d'une chaise. Le beau jeune homme était revenu.
—J'ai donc l'air d'un tyran? demanda-t-il avec sa gaieté ordinaire, où il mettait une nuance de sensibilité. De mes droits cependant, je ne réclame que celui de dire à ma chère pupille que la nuit est faite pour dormir et que notre bel étudiant Lucien Thibaut peut bien attendre sa réponse jusqu'à demain.
—Je n'avais pas sommeil... balbutia Olympe qui n'avait qu'une pensée: excuser son empressement.
Puis prise de ce besoin particulier aux femmes qui nient comme elles respirent; elle ajouta:
—Ce n'est pas ce que vous croyez, Monsieur!
—Est-ce que vous savez ce que je crois, Olympe? demanda Louaisot.
Il souriait toujours. Il avait des yeux comme je n'en ai vu à personne. Il se pencha un peu en avant. Les boucles brillantes de ses cheveux jouèrent autour de son sourire.
Olympe se sentit rougir.
Ceux qui connaissent maintenant cet homme-là et qui ne l'ont pas connu au temps dont je parle, croiront que je me moque. Il était beau jusqu'à produire chez la jeune fille un sentiment de malaise magnétique.
Pélagie ronflait, mais elle ne dormait pas.
Il y avait trois femmes à la maison, et Dieu sait que cette aventure extraordinaire leur fut un sujet de conversation pendant bien des jours.
J'ai vu ce que je raconte par ma pauvre Stéphanie qui faisait tous les soirs la veillée avec Louette et Pélagie.
—Je crois, reprit Louaisot dont la voix grave vibrait comme les cordes basses d'une harpe, que vous êtes belle, divinement pure, et que votre cœur va s'éveiller. Vous n'avez plus de mère, et c'est moi que votre mère a choisi pour la remplacer.
—C'est vrai, murmura Olympe. Ma mère avait confiance en vous.
—C'est qu'elle savait le fond de mon âme, et que tous deux—votre mère et moi—nous avions causé bien souvent de ce qui arrive aujourd'hui.
—Quoi! de Lucien?
—Non pas de Lucien... ou plutôt, si fait, je crois bien que le nom de votre jeune camarade d'enfance est venu, et même plus d'une fois dans nos entretiens....
—Ma mère l'aimait, interrompit Olympe.
—Je crois me souvenir de cela. Et il parait que le jeune homme le mérite à tous égards.
—Oh! oui, fit Olympe.
—Oh! oui! répéta Louaisot, contrefaisant l'accent de sa pupille avec une moquerie tout imprégnée d'exquise bonté. Moquerie de jeune mère ou de sœur aînée.
Olympe qui avait les larmes aux yeux se mit à sourire.
Elle lui tendit la main.
M. Louaisot la toucha du bout de ses doigts.
—Mais ce n'était pourtant pas, continua-t-il, de M. Lucien en particulier que nous causions, votre chère mère et moi, quand nous étions seuls le soir et que notre veillée se prolongeait si tard. Nous causions—en général—de celui qui serait assez heureux pour mettre entre vos paupières la première larme.
Olympe essuya ses yeux précipitamment.
—C'est vous qui m'avez fait pleurer! dit-elle avec vivacité.
Les cils du beau tuteur s'abaissèrent pour cacher l'éclair de son regard. Ceci était-il un augure de triomphe?
Il venait de parler du premier pleur d'amour et l'enfant s'était écriée: «C'est vous qui l'avez fait couler!»
Elle devait être plus tard une femme habile et redoutable, précisément par le fait de ce maître qui allait lui donner des leçons.
Mais ce n'était alors qu'une petite fille. Le maître la dominait de toute sa funeste science.
Il avait amené l'entretien juste au point où il le voulait. Désormais l'entretien lui appartenait.
—Admettons donc que ce soit M. Lucien, poursuivit-il, et si c'est Lucien, enfant chérie, Lucien devient aussitôt le plus aimé de mes amis. Je n'ai qu'un but dans la vie: me dévouer à vous, remplacer pour vous celle qui vous aimait si tendrement.
—Ma chère! ma bonne mère! murmura Olympe.
—Et ce n'est pas au hasard, ma fille que je suis venu près de vous à l'heure où personne ne m'écoute. Personne ne doit écouter les confidences qu'une fille fait à sa mère.
Olympe devint froide. On n'est pas parfait. Louaisot avait dépassé le but. Mais son adresse de chat le rattrapa aux branches.
—Les mamans grondent, dit-il en quittant le ton sentimental. Les petites filles raisonnent. Il n'est pas bon que tout le monde entende ces choses-là.
Olympe réconciliée, lui tendit la main en disant:
—Soyez mon frère. Je sens que ma mère a bien fait de se confier en vous.
...Les messes de Noël sont longues en Normandie. Une grande heure s'était écoulée. Le jeune tuteur et sa pupille étaient toujours assis l'un auprès de l'autre.
Seulement on n'entendait plus Pélagie ronfler parce que la porte qui communiquait avec sa chambre avait été fermée.
Cela s'était fait dans un de ces jeux de scène auxquels Louaisot excellait.
La porte avait été fermée sur le désir exprimé par Olympe elle-même.
On est ému parfois même auprès d'une sœur, même auprès d'une mère, quand on s'entretient de certains sujets. Olympe était émue très émue. Son cœur avait ce spasme charmant et inquiet qui étonne si doucement les jeunes filles. Mais son émotion ne l'effrayait plus. Elle se sentait en sûreté comme si elle eût été auprès de sa mère ou de sa sœur.
Encore une fois Louaisot avait produit avec une exactitude mathématique l'impression qui lui faisait besoin.
Cette impression là et non pas une autre. C'était un savant coquin et le diable avait bien pu le recevoir à tous ses examens.
—Olympe, si vous l'aimez, reprit-il au bout de cette heure qui avait passé comme une minute, à quoi sert de discuter? C'est moi qui le prendrai par la main pour l'amener dans vos bras. Votre mère aurait fait cela, je le ferai; c'est ma mission. Est-ce que j'aurai seulement une seule pensée pour moi, chère, chère enfant? Non, vous ne saurez même pas qu'au fond de mon cœur... mais, pour que vous ne le sachiez pas, je dois me taire.
Il réprima un soupir.
—Lucien! continua-t-il, c'est Lucien! Lucien mérite d'être heureux, puisqu'il a su vous plaire. Était-ce lui que votre mère rêvait? je n'en sais rien. Qu'importe? C'est de vous qu'il s'agit. Vous seule devez choisir.—Oh! certes, elle se faisait un tableau délicieux de votre bonheur, votre excellente mère. Si elle ne songeait pas à Lucien, c'est qu'il n'est qu'un enfant à côté de vous: l'homme reste toujours plus jeune que la femme. Elle voyait, elle voulait votre tête charmante appuyée contre un sein viril, contre un cœur fort! Les mères savent la vie. Les mots: Je t'aime quand ils sont dits par un homme doivent venir d'en haut et non pas d'en bas....
—Lucien est un noble cœur, dit Olympe sans colère. Lucien est au-dessus de moi. J'aime Lucien.
—Qu'il soit donc le plus heureux des hommes! mais qu'il vous aime, Olympe, comme vous méritez d'être aimée! qu'il vous donne ce paradis d'amour auquel nulle femme autant que vous n'a droit sur la Terre! qu'il sache entraîner votre jeunesse dans ces jardins de volupté où Dieu veut que soit consommée la sainte union des cœurs! Olympe, Olympe, il faut un divin amour pour une divine créature! Olympe! fille du ciel!...
Il était pâle et ses yeux brûlaient.
Elle était plus pâle que lui.
Quelque chose de plus fort qu'elle-même rivait sa prunelle à ce regard de serpent qui pénétrait jusqu'au fond de son être.
Il avait glissé son bras derrière la taille d'Olympe. Le savait-elle?
Il ne parlait plus. Elle écoutait encore ce nom de Lucien, si ardent et si doux quand il tombait des lèvres de cet homme.
Lucien! Lucien! sa pensée entière était à Lucien.
—Je me sens mal, murmura-t-elle. Pourquoi me regardez-vous ainsi? Vos yeux me blessent....
Elle porta la main à son front, puis à son cœur. Louaisot se pencha en avant et les boucles de leurs cheveux se touchèrent....
Elle eut comme un grand effroi qui était le réveil.
Elle voulait s'enfuir. Les bras de Louaisot l'enlaçaient en même temps que sa prunelle l'enveloppait comme un incendie.
Il approcha lentement,—lentement ses lèvres.
Pour fuir, elle se renversa dans ses bras....
La fascination est-elle une violence?
Quand la bonne femme Louaisot revint de la messe de minuit, Olympe était seule dans sa chambre auprès de sa table où s'éparpillaient les morceaux d'une lettre déchirée.
Louette rencontra Louaisot dans le corridor.
Louaisot lui donna dix louis.
À l'automne suivant, Olympe fit une absence. Elle n'avait plus jamais écrit à Lucien Thibaut.
M. Ferrand avait repris à la venir voir quelquefois.
C'était celui-là qui avait pour elle le cœur d'un père.
Mais Olympe ne dit son secret à personne.
Haïssait-elle Louaisot? Elle lui obéissait.
L'absence d'Olympe se prolongea deux semaines seulement, et nul n'y put rien trouver à redire. Mme Louaisot mère l'avait accompagnée.
Dans la ferme même où la petite Fanchette avait été élevée, un enfant du sexe masculin resta après le départ d'Olympe et fut nourri par maman Hulot.
Nul ne s'aperçut dans le pays qu'Olympe allât jamais le voir.
Jusqu'à l'hiver, Olympe resta triste mortellement. M. Ferrand était comme une âme en peine. Il eut des inquiétudes pour sa vie.
À l'hiver, Olympe retourna tout à coup dans le monde.
M. Ferrand la revit sourire.
Pour voir Olympe, M. Ferrand était forcé de voir Louaisot.
Je ne sais pourquoi ce fut à M. Ferrand que le marquis de Chambray s'adressa quand il prit la détermination de solliciter la main d'Olympe. M. Ferrand le trouva trop âgé. Ils étaient amis, le marquis et lui.
M. Ferrand parla à Louaisot qui porta parole à Olympe. Stéphanie sut par Louette qu'Olympe ne voulait pas épouser le marquis, mais Olympe dit oui tout de même parce que Louaisot le voulait.
Il y avait l'enfant, désormais Louaisot était le maître.
Le fils Jacques avait dit à Louaisot l'ancien, dix ans auparavant: Olympe aura un enfant du marquis de Chambray, son premier mari.
Olympe avait un enfant,—car toutes les portions du plan s'exécutaient une à une avec une rigueur mathématique.
Rouage à rouage, la machine se montait.
Il fallait maintenant que M. de Chambray fût le mari d'Olympe et que l'enfant fût à M. de Chambray.
L'enfant de Louaisot. C'était là le principal. Dans la main de Louaisot l'enfant était un nœud coulant, passé autour du cou d'Olympe.
L'enfant se nommait Lucien, par une effrayante moquerie—et il ressemblait à Lucien Thibaut, en même temps qu'à Olympe.
C'était le fils d'un rêve.
M. le marquis de Chambray était déjà un vieillard, mais un très beau vieillard. Par sa naissance et par sa fortune il avait droit à être considéré comme le personnage important du pays. Sa passion pour Olympe datait de plusieurs mois déjà. Il aimait Olympe jusqu'à l'excès, comme on aime à son âge quand on aime une Olympe. Tous les préliminaires du mariage furent réglés aisément. Le marquis ne demandait qu'à combler sa fiancée.
La veille de la signature du contrat Louaisot me mit entre une fenêtre et lui et me demanda:
—Petiot, est-ce que je suis bien pâle?
—Oui, patron, bien pâle.
C'était vrai. Sauf son regard qui restait clair comme celui d'un aigle, il avait l'air d'un condamné à mort.
—Je ne peux pourtant pas me farder! grommela-t-il entre ses dents.
Puis il ajouta:
—J'ai beau faire, je sais que cette fois, je risque ma peau!
On sonna à la porte de l'étude.
—C'est lui, fit Louaisot qui se redressa de son haut, tout tremblant qu'il était. Jouons serré. Jacques ma vieille....
Il s'interrompit pour me dire rudement:
—Allons! ouvre et file!
J'ouvris—mais je restai à portée de voir et d'entendre.
Pour se cacher, c'est commode d'être gros comme un rat.
C'était M. le marquis de Chambray. Il tendit la main à Louaisot qui retira la sienne.
Et comme le marquis s'étonnait, Louaisot tomba sur ses deux genoux, disant:
—M. de Chambray, faites de moi ce que vous voudrez, je vous appartiens!
Le vieillard resta tout interdit.
—Je vous supplie de parler, M. Louaisot, dit-il, si je devais la perdre, il ne me resterait qu'à mourir. Louaisot murmura d'une voix sourde:
—C'est moi qui dois mourir.
Et il ajouta en courbant la tête jusqu'à terre.
—Il y a un enfant....
Le marquis chancela. Je crus qu'il allait tomber à la renverse.
Dans sa stupéfaction, cependant, il ne comprenait pas tout à fait, car Louaisot fut obligé d'ajouter:
—Si on ne reconnaît pas l'enfant, elle se tuera!
Le marquis s'appuya au dossier d'un fauteuil et resta muet.
La foudre l'avait touché.
Tout à coup. Louaisot entrouvrit sa redingote, prit un pistolet sous le revers et le mit dans la main du vieillard en criant:
—Punissez-moi!
—Toi! fit le marquis, reculant comme s'il avait en devant lui un reptile. Ce serait toi.... Elle!!!
—C'est moi, mais je suis plus infâme que vous ne le croyez.... C'est moi... moi seul... elle est pure comme les anges!
Le marquis dont la main tremblait convulsivement, appuya le pistolet sur la tempe de Louaisot.
En sentant le froid de l'acier, Louaisot eut une grimace autour de la bouche, cela ne dura pas la dixième partie d'une seconde. Il se redressa, regarda le marquis en face et croisa ses bras sur sa poitrine. Le souffle me manqua.
Je ne croyais pas qu'une chose pareille fût possible.
Et pourtant, Louaisot devait faire encore plus fort que cela dans l'affaire du codicille. C'était un grand, un immense comédien! Au moment où j'attendais l'explosion, voyant déjà la cervelle du patron jaillir contre la muraille. M. de Chambray jeta au loin le pistolet.
Louaisot avait joué son va-tout avec une audace sans nom.
Mais il avait gagné.
Le fils d'Olympe allait être le légitime héritier du marquis.
Et les huit millions de la tontine marchaient, lointains encore, mais se rapprochant à vue d'œil.
Le marquis resta un instant silencieux, puis, sans demander aucune sorte d'explication, il dit:
—Vous allez vendre immédiatement votre étude.
—Oui, répondit Louaisot.
—Donner votre démission de maire.
—Oui, M. le marquis.
—Et de conseiller général.
—Oui, M. le marquis.
—Quitter le pays....
—Oui, M. le marquis.
—La France....
—Oui, M. le marquis.
M. de Chambray aurait pu continuer sa litanie, Louaisot n'eût rien refusé. Mais M. de Chambray se borna à conclure:
—Et si jamais vous reparaissez, je vous tue comme un chien!
—Oui, M. le marquis.
Voilà pourquoi Louaisot n'assista point au mariage d'Olympe. Il avait conquis ce qu'il voulait. Son étude et le reste lui importaient peu.
Ce fut M. Ferrand qui servit de père à Mlle Barnod.
Quand le marquis reconnut et par conséquent légitima l'enfant, Olympe resta froide comme un marbre.
Il n'y avait eu aucune explication auparavant, il n'y en eut aucune après.
Olympe fut avec son mari indifférente et douce. Elle ne remercia même pas.
La chose fit du reste peu de bruit. Les efforts de M. de Chambray pour l'étouffer réussirent dans la mesure du possible.
Le soir des noces, M. Ferrand dit tout bas à Olympe en l'embrassant:
—Soyez maintenant une bonne femme. Elle répondit:
—Mon père n'était pas là pour me défendre.
Et M. Ferrand chancela comme si une main l'eût frappé au visage. Olympe dansa. On ne l'avait jamais admirée si belle.
Entre les divers concurrents qui se disputèrent l'étude dès que l'intention du patron fut connue, celui qui l'emporta fut un clerc entre deux âges, nommé Pouleux qui passait pour un parfait imbécile.
Le patron avait pensé à moi un instant, car je savais mon affaire sur le bout du doigt et il croyait me tenir dans ses mains. Je n'aurais eu que les inscriptions à prendre et l'examen à passer, mais la bonne femme dit que je ne pesais pas assez lourd.
D'ailleurs, on me destinait d'autres fonctions.
Quand M. Louaisot eût choisi entre tous et pour cause cet imbécile de Pouleux, il exécuta loyalement son engagement. Il laissa la bonne femme à Méricourt, gardienne de l'enfant qui ne mit jamais les pieds au château de Chambray, mais que sa mère, désormais, pouvait voir autant qu'elle le voulait.
M. Louaisot, lui, partit pour Paris, après avoir résigné ses fonctions de maire et de conseiller général.
Il n'emmena que moi et Pélagie.
De nature, c'était un assez bon vivant qui s'amusait de peu. Il se mit d'abord tout uniment à vivre de ses rentes, et les fredaines qu'il faisait ne le ruinaient pas.
Mais son activité le mordit bientôt. Il fonda son bureau de renseignements où j'ai été commis principal et dont je n'ai rien à dire. L'argent qu'on gagne là-dedans n'entre jamais que par les portes de derrière.
C'est du patron lui-même que je veux parler.
J'ai ouï dire que certaines gens se balafraient à coups de bistouri ou se brûlaient le visage avec de l'acide prussique pour changer leur physionomie. Ça ne m'irait pas du tout.
Et ce n'est pas nécessaire.
On avait promis à Louaisot qu'on le tuerait comme un loup partout où on le rencontrerait. Il se doutait bien que la nouvelle marquise ne diminuerait pas par ses caresses la rancune de son mari. En conséquence, Louaisot avait besoin de changer de peau, surtout pour le cas où il voudrait pousser une pointe du côté de Méricourt.
Ce fut pour lui la chose du monde la plus simple. Il ne se fit pas le moindre bobo, n'arbora aucun emplâtre et garda tout jusqu'à son nom.
Le lendemain de notre arrivée, je vis un homme à côté de moi dans ma chambre d'hôtel, et je lui demandai ce qu'il faisait là.
C'était M. Louaisot.
Quand il me l'eût dit, j'eus encore peine à le reconnaître.
C'était M. Louaisot qui avait rasé sa beauté en un tour de main, comme on se fait la barbe.
Il avait arraché son grand air, éteint sa jeunesse, alourdi sa grâce et mis je ne sais quoi d'épais à la place de son élégance.
Tout cela par sa volonté plus que par aucune transformation matérielle.
C'était, en dehors du grimage moral dont l'habitude s'établit chez lui en quelques jours, c'était surtout une affaire de coiffure et de toilette.
Ses yeux seuls se cachèrent derrière des lunettes qui flamboyaient d'une façon singulière. L'éclair même de son regard—par sa volonté,—était devenu ridicule.
Pendant cela, le ménage de M. le marquis allait comme il pouvait. Je ne sais pas si la belle Olympe ignorait une partie de ce qu'elle devait à son mari, mais elle ne pouvait passer pour l'ange de la reconnaissance.
Aux yeux du monde elle se conduisait bien, elle rendait même la quantité suffisante de soins à son vieil époux; mais elle ne lui donnait rien de son cœur.
Rien. Quelques-unes font semblant. Elle ne daignait pas.
C'était dans toute la rigueur du terme, une sœur de charité qui s'asseyait au chevet du pauvre homme.
Car au bout de quelques mois, la maladie le mit au lit ou peut-être le chagrin.
Nous recevions des nouvelles fort exactement. Louaisot avait un chroniqueur à Méricourt: Louette, la femme de chambre qui était une peste perfectionnée.
J'ai peu de choses à raconter sur notre vie à Paris. Pélagie me donnait un peu plus à manger que la bonne femme, mais quand elle allait d'un côté et le patron de l'autre, il n'y avait qu'à se coucher sans souper.
Pour me faire partir avec lui, Louaisot m'avait pourtant promis des appointements superbes.
Ce n'est pas qu'il fût avare. Un jour je l'ai vu donner un billet de mille francs à l'Homme à la poupée pour une seule leçon de ventriloquie. Il voulait tout savoir.
Le lendemain de ce jour là il me fit courir cinq fois de suite à la cuisine où j'entendais le porteur d'eau lancer des fouchtrrra!
Aussitôt que j'étais à la cuisine où je ne trouvais personne, une dispute s'élevait dans la salle à manger entre le patron et Pouleux, son successeur à l'étude.
J'arrivais, étonné que Pouleux eût quitté Méricourt et je trouvais le patron mangeant tranquillement son talon de pain avec son veau rôti sous le pouce.
C'était lui qui faisait sur moi l'épreuve de son nouveau talent. Il était trois fois plus fort ventriloque que l'Homme à la poupée.
—À quoi ça pourra-t-il bien vous servir, patron?
—L'affaire mange de tout, petiot. Ça lui fera son souper un jour ou l'autre. Et ça ne manqua pas. Un rude souper! vous verrez bien.
Louette écrivit vers ce temps-là que Simon Roux, l'ancien soldat déserteur, était venu à l'étude dans un triste état. Il avait eu toutes les dents de devant cassées dans une bagarre, et il se plaignait de ses entrailles, disant qu'on l'avait soigné dans une grange où Joseph Huroux venait coucher, et qu'il avait crié deux nuits durant, demandant le repos de la mort, parce que quelqu'un avait jeté du verre pilé dans sa soupe.
Le post-scriptum de la lettre ajoutait que le déserteur n'avait pas été bien loin au sortir de la maison. Il était mort contre le banc qui est au coin de la mairie.
Le bruit courait bel et bien qu'il avait fini empoisonné, mais c'était un si pauvre malheureux qu'on le jeta tranquillement dans la fosse.
«Si on ouvrait tous les chiens crevés pour voir s'ils ont avalé des boulettes, ajoutait gaiement la femme de chambre de Mme la marquise, ça serait encore un bel embarras!»
Louaisot rit de cela, mais il dit:
—Ce Joseph Huroux va bien! Je vais lui mettre un fil à la patte, sans ça il m'abîmerait mon oncle Rochecotte. Voici un autre incident qui me revient.
Une après-dînée que nous traversions le jardin du Palais-Royal, le patron, les mains dans ses poches, et moi chargé comme un mulet, car je portais les registres de sa nouvelle administration, je reconnus tout d'un coup la petite baronne Péry qui était toujours bien jolie, mais toute maigre et toute pâle. Je la montrai au patron qui s'écria en même temps:
—Est-ce que le baron les aurait mises si bas que cela! Voici la fillette qui est marchande de plaisirs!
—Mais du tout, fis-je, sa fillette est avec elle.
À quelques pas de la baronne, la petite Jeanne jouait en effet avec d'autres enfants. Elle était très bien mise, quoique le costume de la mère annonçât déjà quelque gêne,—et jolie! mais jolie à croquer! Le regard du patron suivit mon indication, tandis que le mien cherchait ce qui avait pu causer son erreur. Nous nous écriâmes en même temps:
—Elles sont deux!
Le patron venait de découvrir la petite Jeanne, sautant à la corde comme une fée, et moi, mes yeux étaient tombés sur une petite marchande de plaisirs, coquettement habillée à la cauchoise et portant avec une gracieuse crânerie sa corbeille enrubannée. La petite marchande de plaisirs et Jeanne se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Louaisot s'arrêta et mit la main à son gousset. La petite marchande s'approcha aussitôt. Louaisot prit dans sa corbeille une poignée de plaisirs et lui dit:
—Comment que ça va, Fanchette?
L'enfant le regarda en riant:
—C'est donc que vous êtes aussi de là-bas par chais nous? demanda-t-elle avec le pur accent de la campagne de Dieppe.
Louaisot voulut savoir où elle demeurait et si quelqu'un lui servait de père ou de mère, mais Fanchette prit son argent et alla à d'autres pratiques en chantant.
—Voilà le plaisir, Mesdames, voilà le plaisir!
Le patron prit sa mine de mathématicien qui hache des chiffres.
—Est-ce que c'est encore un souper pour l'affaire cette rencontre-là? demandai-je.
Il me répondit:
—Cette rencontre-là peut fournir un dîner à trois services, petiot, me répondit-il.
Les circonstances qui entourèrent l'événement dont je vais parler n'étaient pas nées. Je ne dis pas même que ce fût M. Louaisot qui les fit naître, car j'affirme seulement ce que je sais.—Mais ce qui est bien certain c'est qu'il emmagasina cette ressemblance dans le tiroir de son cerveau où étaient les provisions à l'usage de l'affaire.
Et qu'un jour venant, cette rencontre au Palais-Royal, soigneusement gardée dans sa mémoire, fut le point de départ de la combinaison diabolique dont Paris n'a vu que les apparences et que tout le monde connaît sous le nom de l'Affaire des ciseaux.
J'aurai à revenir, dans un autre récit, sur l'assassinat du jeune M. Albert de Rochecotte.