Le Codicille
Depuis deux semaines environ, les bulletins de Louette constataient que la santé de M. de Chambray déclinait.
Selon Louette, le médecin augurait très mal de la maladie, dont il ne désignait point clairement la nature.
Moi qui n'étais ni médecin, ni présent sur les lieux, j'aurais pu aider le médecin, je connaissais la maladie de M. le marquis. M. le marquis avait tout uniment changé une vie tranquille et un peu végétative contre une existence pleine d'humiliations, de désappointements, et de douleurs.
La maladie de M. le marquis s'appelait le chagrin. Louaisot, en lui révélant le funeste secret d'Olympe, l'avait frappé au cœur. Et cette blessure, la froideur d'Olympe l'avait envenimée au lieu de la guérir.
M. le marquis aimait sa femme à l'adoration, mais il la haïssait à la folie.
On meurt de cela.
Personne ne me demandant mon avis, je le gardai pour moi.
Un dimanche du mois de novembre au matin, l'employé du télégraphe apporta la dépêche suivante:
«Marquis plus mal a mandé Pouleux. Testament dicté. Madame ne veut s'occuper de rien. Arrivez. Signé: Louette.»
Bien entendu, le patron ne me communiquait pas ses dépêches, mais je les lisais tout de même.
M. Louaisot ne réfléchit pas longtemps. Il me fit faire sa valise. Pendant que j'y travaillais, il se promenait de long en large et je l'entendais qui pensait tout haut:
—Olympe a tout gâté! Ce sera dur. Plus dur encore que l'histoire de l'enfant!
Ordinairement M. Louaisot ne faisait jamais allusion à l'histoire de l'enfant. En parlant ainsi il était tout défait, comme ce soir où il m'avait demandé: Petiot, est-ce que je suis bien pâle? Mais sa physionomie exprimait une indomptable résolution. Tout à coup, il me dit:
—Mets une chemise à toi et une paire de bas dans la valise. Je t'emmène.
Je ne sais pas pourquoi je me mis à trembler comme la feuille. Je n'aurais pas pu expliquer mon impression, mais j'avais idée qu'il allait se passer là-bas quelque chose de terrible.
—Patron, répliquai-je humblement, je ne suis pas bon pour les choses où il y a du danger.
—Qui t'a dit qu'il y aurait du danger?
Sa voix menaçait. C'était rare. Je ne l'avais jamais vu bon, mais il ne se montrait pas souvent dur. Comme je ne répondais pas il ajouta:
—Est-ce que tu as à choisir ta besogne à présent?
—Pour ce qu'on me paye... murmurai-je.
Il s'approcha de moi et m'attrapa par le cou avant que je pusse me garer. Il était agile comme un tigre sous son air de lourde bonhomie.
—Petiot, me dit-il en faisant de ses deux mains un collier, j'ai l'intention de t'assurer une jolie aisance quand je vais être un homme riche. Je serai un homme très riche. J'ai de l'affection pour toi. Je suis une bête d'habitude, et voilà longtemps que tu es dans la boutique. Ne me résiste pas, vois-tu petit, parce que, tu sens bien que je ne peux pas te mettre à la porte, tu en sais beaucoup trop pour cela.... Et alors, je serais obligé de te placer dans le coin où ceux qui savent trop ne peuvent plus rien dire.
Il me parlait posément, mais son œil m'aveuglait. Je me mis à grelotter convulsivement.
—N'aie donc pas peur! reprit-il. Tu sais bien que je suis un bon enfant. Mais il y avait ta soupente là-bas dans la chambre du papa; et puis, je cause quelquefois tout seul: et puis ta Stéphanie bavardait dans tous les coins avec Pélagie et Louette, après cette nuit de Noël... tu sais?
Je ne peux pas dire jusqu'où m'entraient ses yeux.
—Tu sais? répéta-t-il. C'est dangereux de savoir.... Et puis il se trouve justement que nous avons à faire là-bas une besogne pour laquelle tu es particulièrement propre. Tu m'entends: tout particulièrement. C'est-à-dire qu'il n'y en a pas six dans tout l'univers qui soient aussi propres que toi à cette besogne. Et, sois juste, petiot, je suis pris de trop court pour me mettre à courir ce matin après un des cinq autres.
Il me tenait toujours à la gorge, mais sans me faire aucun mal.
—Tu n'es pas sans intelligence, petiot, poursuivit-il encore, tu comprends tout ça parfaitement, j'en suis sûr. Voyons, sois sage, dis-moi: «Patron, je ferai tout ce que vous voudrez», sinon....
Il n'acheva pas la phrase, mais il resserra ses mains—un peu.
Et il vous a des mains!
C'était la terreur qui m'empêchait de répondre, car je déclare que je n'avais pas la moindre idée de lui résister.
—As-tu vu, gronda-t-il, tandis que ses sourcils se rabattaient sur ses yeux, mettant du noir dans ses lunettes, as-tu vu tordre le cou d'un canard?
—J'irai, j'irai! m'écriai-je!
Car j'étais positivement certain qu'il allait m'assassiner Il lâcha prise aussitôt et me donna un petit coup sur la joue.
—À la bonne heure, fit-il. Tu ne seras pas fâché de ton expédition, c'est moi qui te le dis. Je mettrai la main à la pâte comme toi, plus que toi, et ce sera excessivement curieux.
Il jeta un trousseau de clefs dans la valise au moment où j'allais la fermer. Je reconnus très bien ces clefs pour celles qu'il portait quand il était notaire à Méricourt.
Nous fîmes le voyage en train express. Il pouvait être quatre heures du soir quand nous descendîmes à la station de Méricourt.
Je fus chargé d'aller chercher la marquise au château où M. Louaisot ne voulut pas entrer de jour.
Mme la marquise quitta le chevet de son mari pour me suivre; Louaisot et elle se rencontrèrent dans le parc, au milieu d'un fourré.
Je faisais sentinelle.
Louaisot dit en commençant:
—Le petit Lucien ne va pas mal, je viens de le voir en passant. C'est un beau gamin. La bonne femme prétend que vous l'aimez comme une folle. Moi, je refoule un peu mes sentiments, c'est une nécessité de situation. Mais j'ai le cœur tendre au fond, Madame et chère ancienne pupille.
Olympe demanda d'une voix sourde:
—Que voulez-vous de moi?
—D'abord des nouvelles de ce bon M. de Chambray.
—Il se meurt.
—Bien. Nous en arriverons tous là un jour ou l'autre. Savez-vous quelque chose du testament qu'il a fait?
—Je ne sais rien.
—C'est un tort. Il faut toujours savoir. Votre ignorance rend notre présente entrevue inutile. Avant de vous dire comme vous m'avez fait l'honneur de me le demander, ce que je veux de vous—il appuya fortement sur ces mots,—il faut de toute nécessité que je sache le contenu de ce divin testament. Vous pouvez donc retourner à votre pieux devoir, Mme la marquise. J'aurai l'avantage de vous revoir dans la soirée, ou dans la nuit.
Il salua. La marquise Olympe se retira sans répondre.
Elle n'avait pas du tout changé pendant notre absence de plus de deux ans. C'était toujours la même beauté incomparable mais froide et triste.
Aussitôt qu'elle fut partie, Louaisot me dit:
—Je n'ai pas menti de beaucoup, car nous allons maintenant faire une visite au gamin et à la bonne femme.... Bonjour Louette, comment va?
Le brun de nuit tombait. Une femme venait de paraître au détour du sentier. Le patron m'ordonna de m'éloigner et de me remettre en faction. Cette fois, on causa tout bas et j'entendis seulement ça et là quelques paroles.
Louette dit:
—Monsieur a trop souffert. Il se serait tué de ses mains si la maladie n'avait pas pris les devants.... Elle n'a plus de goût à rien. Je ne crois pas qu'elle ait revu ce Lucien Thibaut, qui est revenu au pays et qui vraiment est un beau brin d'imbécile. Il n'y a que l'enfant, sans l'enfant, ce serait une morte.
Louaisot bâilla.
—J'ai des crampes d'estomac, dit-il. Je vais me faire une bonne soupe normande par maman. Dépêchons! Le testament....
Ici on baissa la voix tout à fait. Le premier mot que je pus entendre vint au bout de deux ou trois minutes seulement. Louette disait:
—.... Il a été nommé président du tribunal d'Yvetot. Il est venu voici quinze jours. Il a supplié M. le marquis de ne pas déshériter Mme la marquise....
—Et le marquis a répondu? demanda Louaisot.
—Le marquis a gardé le silence.
—On n'a pas parlé du gamin?
—Pas un mot.
—Le testament a-t-il été long à faire?
—.... M. Pouleux l'a emporté. Il est à l'étude j'en suis sûre.
—Nous ne dormirons pas beaucoup d'ici demain matin, ma bonne Louette!... Impossible qu'il passe la nuit.
—En route petiot!
C'était à moi que ce dernier ordre s'adressait.
Louette avait disparu. Nous nous éloignâmes à grands pas.
La vieille mère Louaisot était maintenant une manière de grosse momie lourde et impotente, mais elle buvait toujours du cidre avec plaisir. Elle avait repris ses habits du temps de Louaisot l'ancien: un costume qui ressemblait beaucoup à celui d'une paysanne.
Elle fut contente de voir son fils qui mangea un morceau sous le pouce avec elle à la cuisine sans préjudice du plantureux souper qu'il commanda pour neuf heures du soir. Louaisot prit sur ses genoux le petit Lucien, qui était un charmant démon. Il lui chanta des chansons et le fit aller au pas, au trot, au galop sur sa cuisse. Avant d'entrer, il avait ordonné qu'on mît le cheval à la carriole. Quand on vint le prévenir que c'était fait, la bonne femme demanda:
—Où vas-tu donc si tard, garçon?
—Faire une promenade au gamin, répondit Louaisot.
Le petit Lucien se mit à danser de joie. La vieille mère ne questionna pas davantage. Quand je me levai pour suivre le patron, il me dit:
—Reste et repose-toi. Tu vas fatiguer plus tard.
Et il partit emportant le petit Lucien dans ses bras.
Dès qu'il fut dehors, l'idée me vint de me sauver. J'aurais bien fait. Mais ma bourse était si plate! Et puis, où aller dans ce pays? À Paris, quand on fuit, il suffit de tourner le coin de la rue pour être dans un autre monde.
À Méricourt, il fallait des lieues pour être hors du voisinage.
L'hiver me fit peur.
M. Louaisot revint comme il l'avait annoncé, entre huit et neuf heures du soir.
Il n'avait plus l'enfant.
Personne ne lui demanda ce qu'il en avait fait, parce que la bonne femme seule aurait eu ce droit, et qu'elle s'était endormie, sous le manteau de la cheminée.
Quand elle s'éveilla pour souper, c'était l'heure où le petit Lucien était couché depuis longtemps d'ordinaire.
Elle le crut au lit, ou plutôt elle ne s'inquiéta point de lui. Et ce fut tout.
Louaisot mangea comme un ogre et but à proportion. C'était un vrai souper cauchois. Le patron me soignait et me caressait à ce point que je connus une fois ce que c'est que de quitter la table avec un poids sur l'estomac.
Après le repas, Louaisot me mena dans sa chambre et me donna un cigare à fumer. Je prenais une espèce d'importance.
Il était agité, inquiet.
Il avait absolument besoin de parler à quelqu'un.
—Est-ce que tu serais bien à plaindre, petiot, me dit-il, d'épouser cette bonne Stéphanie, avec mille écus de rente à vous deux? Elle bambane comme un canard en marchant, mais tu n'es pas le plus bel homme de ton siècle, dis donc! Eh bien, c'est possible que, sous trois ou quatre mois d'ici, on te flanque soixante mille francs dans le creux de la main.
J'essayai de me réjouir à cette proposition vraiment féerique, mais je ne pus pas. J'avais sur la poitrine un poids qui m'étouffait,—indépendamment même de mon premier souper de Gargantua. Le patron ne parlait point de se coucher. Qu'allions-nous faire cette nuit? Au moment où onze heures sonnèrent à la pendule, M. Louaisot se leva brusquement, rabattit son gilet, remonta son col et donna le coup de doigt à ses lunettes.
Chacun a sa façon de «retrousser ses manches».
—En avant marche! dit-il, c'est l'instant, c'est le moment! le spectacle va commencer!
Il prit dans la valise le trousseau de clefs et une petite trousse microscopique qu'il glissa dans sa poche, puis nous sortîmes.
Maman Louaisot habitait l'ancienne maison de campagne de la famille, située à quelque distance du bourg.
L'étude, occupée maintenant par Me Pouleux, était sur la place de la mairie.
Ce fut vers cet endroit que Louaisot dirigea notre course.
La nuit était très noire. Il n'y avait pas une seule fenêtre éclairée dans tout le village.
Comme nous passions au bout de l'avenue de Chambray, nous vîmes au contraire des lumières briller à la façade du château.
Louaisot pressa le pas, mais il s'arrêta tout à coup en me faisant signe de l'imiter: on courait précipitamment sur les feuilles sèches de l'avenue.
C'était Louette qui se jeta presque sur nous, tant elle était troublée.
—Où vas-tu? lui demanda M. Louaisot.
—Jésus Dieu! Jésus Dieu! fit la chambrière, quelle nuit!
—Est-ce que ce serait déjà fini, ma fille?
—Je viens chercher le vicaire pour la veillée des morts.
Elle voulut poursuivre sa route, tout essoufflée, et tremblante qu'elle était. Louaisot l'arrêta par le bras.
—Ta commission est faite, dit-il. Retourne au château.
—Et que dirai-je à Mme la marquise?
—Tu lui diras que tu m'as rencontré et que je t'ai dit: il n'est pas temps encore d'amener le vicaire.
—Mais il est mort! s'écria Louette, faisant effort pour se dégager, vous ne me comprenez donc pas: il est mort! mort!
Je pense que Louaisot lui serra le bras un peu dur, car elle ajouta en baissant la voix:
—Vous savez bien qu'on fera ce que vous voulez!
Louaisot l'attira sur le bord de la grande route et se mit à lui parler tout bas.
C'était par habitude de cachotterie ou pour la frime, car, cette nuit, je devais avoir sa confidence toute entière.
Pour mon malheur, il le fallait bien. J'étais un outil. Le voleur ne peut rien cacher à la clef qui lui sert pour forcer la serrure.
J'étais la clef cette nuit.
Louette était une fille forte qui ne s'épouvantait de rien, sauf de la mort.
Mais l'idée de la mort la tenait à la gorge.
—Quand Madame est revenue du bois, dit-elle, elle l'a trouvé sur son séant, tout dressé. Il cherchait sur ses draps des deux mains, ramenant, des choses invisibles.... C'est la fin cela, vous savez bien: quand ils ramassent leurs draps, c'est pour se raccrocher à quelque chose. Que Dieu ait pitié de nous quand nous en serons-là!
Madame lui a donné sa potion et l'a recouché plus tranquille. Puis elle s'est assise à sa place.
Le grolet[2] a commencé vers huit heures, et le bain de sueur en même temps. Il n'y voyait plus rien depuis le midi.
On ne pouvait pas savoir s'il avait perdu la parole, car voilà bien huit jours qu'il n'avait prononcé un mot, sauf pour son testament et sa confession.
À dix heures le grolet a cessé. Il a essayé encore de se mettre sur son séant et il a parlé.
Ça peut-il s'appeler parler? Jésus Dieu! ce que c'est que de nous! J'ai vu cet homme-là si vivant! J'ai compris qu'il demandait le grand tiroir où il mettait ses médailles. J'ai couru le chercher. Il n'a pas vu. J'ai dit: «Voilà le médailler.» Il n'a pas entendu.
Il a pris ses draps à poignées.
Sa figure a ressuscité un petit peu et il a soulevé sa tête à plus d'un pied de l'oreiller; alors il a dit presque avec sa voix de vivant: «—Madame, Dieu me fait la grâce de ne pas vous maudire!»
Et sa tête a retombé comme coupée, car elle a rebondi sur le traversin deux fois.
—Et bonsoir! il n'y avait plus personne? interrompit Louaisot qui avait donné des marques d'impatience pendant le récit. Louette se détourna pour faire un signe de croix.
—Que Dieu ait pitié de nous à notre heure! répéta-t-elle.
—Mais d'ici là, ma grosse, interrompit encore Louaisot, faisons notre ouvrage comme de jolis enfants. Tu n'as qu'à retourner à la maison. J'espère que Mme la marquise sera sage. Si elle n'est pas sage, tu lui diras que j'ai fait une petite course en carriole avec l'enfant, ce soir.... Un joli petit gars, ma parole!
—Et où l'avez-vous mené?
—Voilà ce que je dirai moi-même, si ça me plaît de le dire. Pour le moment, il lui suffira de savoir que son garçonnet n'est plus à Méricourt.
—Elle qui disait déjà, soupira Louette, que l'enfant coucherait au château demain soir!
—Ça dépendra d'elle. Dans une heure d'ici, j'aurai fait une fière besogne. Je verrai Mme la marquise dans une heure. Qu'elle m'attende. Va.
Louette remonta l'avenue.
Je n'étais pas sans me douter de l'endroit où nous allions, car j'avais reconnu le trousseau de clefs: nous étions sur le chemin de l'étude.
Mais au lieu d'y arriver par-devant, du côté de la place de l'Église où sont les deux écussons dorés. M. Louaisot fit un grand détour par les ruelles. Il aborda ainsi le mur du jardin. La clef de la petite porte de derrière était dans le trousseau, nous entrâmes. La nuit se gâtait. Il tombait une neige fine qui fondait à mesure. M. Louaisot regarda le jardin et dit:
—C'est mal tenu. Cet imbécile-là a abîmé mes espaliers! Et il haussa les épaules avec une véritable colère.
Nous traversâmes le jardin sans bruit. Un chien aboya.
—Loup! fit Louaisot assez haut, ici, mâtin!
Quelque chose rampa entre les buissons et une vieille, vieille bête vint se frotter contre Louaisot en remuant la queue.
—Je n'y avais pas pensé, tout de même! dit-il, si l'animal avait été remplacé, nous étions frits. Est-ce que je baisse?
Il caressa le chien et passa.
Le trousseau ouvrit encore deux portes. Nous montâmes un escalier de service, puis une quatrième clef joua. Nous étions dans l'étude.
Je reconnus l'odeur de renfermé qui emplissait d'un bout de l'année à l'autre cette grande pièce poudreuse où j'avais passé des heures si tristes. Le portrait de M. Louaisot l'ancien, œuvre d'une cliente qui avait eu le prix de dessin aux Oiseaux de Rouen, pendait encore à la place d'honneur. Nous le vîmes dès que le patron eût allumé de la lumière.
Car aussitôt entré, il fit comme chez lui.
Et réellement, il courait peu de risques. Toutes les chambres à coucher étaient de l'autre côté de la maison.
Quant à la lumière, les volets bien clos de l'étude la mettaient à l'abri de tous regards venant du dehors.
Louaisot fit un signe de tête amical au portrait et lui dit:
—Salut, papa. C'est cette nuit qu'on va voir lequel de nous deux avait raison pour la mécanique.
Nous connaissions les êtres de l'étude. Sur l'ordre du patron, j'atteignis le carton de la famille de Chambray qui fut ouvert et fouillé. Nous n'y trouvâmes pas l'ombre d'un testament.
—Je m'en doutais fit Louaisot. C'est trop récent. La pièce est encore dans le tiroir de Pouleux.
Une cinquième clef fit jouer la serrure du cabinet. Louaisot, que l'impatience commençait à prendre, marcha droit au bureau du titulaire et introduisit la sixième clef dans la serrure d'un tiroir. Elle entra franc,—mais elle tourna sans rien rencontrer. Un juron gros comme toute la maison jaillit de la bouche de Louaisot. Ses deux bras tombèrent.
—Gredin de sort! s'écria-t-il avec un désespoir mêlé de rage: l'imbécile a changé la serrure! Ce n'était pourtant pas la plus grande preuve de sottise que pût donner ce Pouleux.
Si un regard flamboyant pouvait incendier un meuble en noyer, je jure que le bureau de Pouleux aurait pris feu. Mais les terribles lunettes eurent beau lancer des chandelles romaines, le bureau ne fuma même pas. Et ce puissant Louaisot restait là, jurant et geignant comme un simple apprenti.
Il avait bien une petite trousse, mais nous allons voir tout à l'heure que ce n'était point un nécessaire de serrurier. Le bon La Fontaine a montré dans ses fables le rat venant au secours du lion. Je ne me vante pas d'être un homme de génie comme le patron, mais je sais regarder autour de moi.
—Sous la pomme!... dis-je.
Je désignais en même temps du doigt une pomme de marbre qui avait servi de presse-papier à la dynastie des Louaisot de père en fils.
Les yeux du patron ne firent qu'effleurer la pomme. Il se précipita sur moi, il m'enleva dans ses bras et me serra sur son cœur.
Il y avait, en effet, sous le presse-papier et dissimulée par un fragment de lettre destiné à la protéger contre la poussière, une large enveloppe scellée de trois cachets: celui du centre aux armes de Chambray, ceux des côtés au timbre de l'étude.
Ce fut alors que vit le jour la trousse qui ne contenait pas d'outils de serrurier.
C'était un nécessaire de décacheteur. Louaisot prétendait l'avoir acquis d'un employé du Cabinet Noir, ce laboratoire mystérieux situé dans le septième dessous de l'hôtel des postes, cet autre que les républiques reprochent à bon droit aux monarchies et les monarchies aux républiques avec la même juste raison.
La politique est une belle chose pour laquelle on a bien raison de se faire tuer!
Il y avait dans cette trousse tout ce qu'il fallait pour faire l'autopsie d'une enveloppe et recoudre le cadavre.
En dix minutes, Louaisot, qui était maître à ce jeu comme à tous autres, eut mis à jour et fermé de nouveau le testament dont il me montra l'enveloppe qui paraissait intacte et toute neuve.
Le testament déshéritait, dans toute la mesure du possible, Mme la marquise et son fils. Il disposait en faveur de la jeune Jeanne Péry, fille de M. le baron Péry de Marannes, qui était la nièce de M. de Chambray à la mode de Bretagne.
Il spécifiait «que les droits éventuels à la succession des Rochecotte et des Péry étaient dans sa volonté, réservés exclusivement à ses véritables héritiers, les collatéraux».
Or, les droits éventuels à la succession des Rochecotte et des Péry, c'était précisément ce que voulait M. Louaisot, puisque les Rochecotte d'abord et les Péry ensuite se trouvaient placés entre M. le marquis de Chambray et ce futur-contingent, encore enveloppé de nuages: les millions du vieux Jean Rochecotte-Bocourt, dernier vivant présomptif de la tontine.
La machine Louaisot craquait misérablement, attaquée dans ses œuvres vives.
Et pourtant Louaisot ne paraissait pas malheureux du tout; quand il eut replacé l'enveloppe sous le presse-papier, il se frotta les mains en me regardant.
—Hein! fit-il. Si nous avions découvert ce pot aux roses après l'arrivée du vicaire! On n'éloigne pas ces oiseaux-là comme on veut. Nous allons fabriquer de la bonne besogne cette nuit, petiot, et demain matin ta fortune sera faite.
Le cabinet fut refermé, la lumière éteinte et nous laissâmes l'étude dans l'état exact où nous l'avions trouvée.
Quand Louaisot repassa la petite porte du potager après avoir donné une dernière caresse au vieux Loup, minuit sonnait à l'horloge de la paroisse. Notre expédition avait duré un peu plus d'une demi-heure. Méricourt tout entier dormait comme un seul Normand. Nous prîmes par la traverse et en cinq minutes nous avions atteint le château. Louette vint nous ouvrir à la grille du parc. Louaisot se fit introduire aussitôt auprès de la marquise Olympe qui était dans la chambre du mort.
Ici, et pour la première fois, je cesse d'être un témoin ayant vu de ses propres yeux, entendu de ses propres oreilles.
La lacune va être courte et ne comprendra que la scène entre la marquise Olympe et Louaisot.
Je la raconte sommairement, d'après ce que je sus par Louaisot lui-même que son émotion et l'extrême besoin qu'il avait de moi rendaient communicatif, cette nuit.
Le défunt était sur son lit, la tête couverte d'une mousseline.
Olympe restait assise à la place qu'elle avait tenue fidèlement pendant la maladie.
En entrant, Louaisot lui dit:
—Chère Madame, je viens de prendre connaissance du testament: ceci entre nous, car je me suis passé de l'aide de M. Pouleux. Vous et votre fils, vous êtes déshérités.
La marquise resta froide. Louaisot ajouta:
—Chère Madame, je ne veux pas que cela soit.
—Et comment pourrez-vous l'empêcher maintenant? demanda Olympe.
—Maintenant? répéta Louaisot. Vous voulez dire: Maintenant qu'il est mort, je suppose?
Elle répondit oui d'un signe de tête.
—Voilà, fit le patron. Je suis un garçon de ressources. Ce n'est pas pour le roi de Prusse que j'ai empêché le vicaire de venir.
Elle leva sur lui son regard inquiet où il y avait déjà de l'horreur.
—Vous comprenez bien, reprit Louaisot, que si ce pauvre homme qui est là ne m'avait pas forcé de vendre mon étude et chassé du pays, tout se serait passé autrement. D'abord, je vous aurais guidée de mes conseils, et je veux être pendu si vous eussiez commis la faiblesse de vous faire prendre en grippe par un si excellent mari! Mais ne parlons point du passé. Ce qui est fait est fait. Il s'agit uniquement de faire autre chose—à côté—qui nous remette dans la très bonne position où nous étions avant ce scélérat de testament.
—Expliquez-vous, prononça tout bas la marquise. Sa voix tremblait.
—Je n'ai pas besoin de m'expliquer, répartit le patron. Je vous demande seulement de quitter cette chambre et de m'y laisser libre pendant une heure ou deux.
Olympe frissonna.
—Vous allez commettre un sacrilège! balbutia-t-elle.
—Je vais commettre ce que je voudrai. J'ai mon plan établi, ma route tracée, un obstacle la barre, je l'écarte.
Olympe demeurait immobile.
—Qu'avez-vous fait de mon fils? demanda-t-elle avec des larmes dans la voix.
—Vous le saurez demain matin, si vous m'obéissez tant que durera cette nuit.
—Et qu'aurai-je à faire?
—Rien.
—Et si je ne vous obéissais pas?
—Le petit Lucien est frais comme une rose. C'est pitié de voir comme ces chérubins sont emportés par le croup....
—Jacques! fit la marquise qui se leva toute droite, l'éclair de la haine dans les yeux, vous venez de l'enfer!
—Non pas! je viens de la rue Vivienne où j'ai monté un établissement utile pour remplacer mon étude que je vous ai sacrifiée. Je veux que mon fils soit riche, Mme la marquise, je veux que vous soyez riche, et je veux être riche. C'est réglé. Riches, entendez-vous, et heureux, ensemble, tous les trois!
Olympe se dirigea vers la porte avec lenteur.
—Je crois au mal que vous sauriez me faire, dit-elle avant de passer le seuil, j'ai peur de vous. Mais si jamais j'ai la main sur vous, ne me demandez pas pitié!
Louaisot salua et sourit.
—Feu Mlle Rachel, de la Comédie-Française, n'aurait pas mieux piqué cette menace! dit-il. Chère Madame, ayez la bonté, je vous prie, de ne pas vous coucher. J'aurai absolument besoin de vous dans une heure.
Louette vint me chercher dans la cuisine où j'attendais en cassant une croûte. On me comblait, cette nuit-là.
À mon tour, je fus introduit dans la chambre du mort.
Je trouvai M. Louaisot occupé à découper un drap de lit avec des ciseaux. Il y taillait des fentes disposées selon une certaine fantaisie bizarre et il rapprochait ces fentes de trous, taillés, également aux ciseaux, dans une chemise de nuit et dans un gilet de laine marqués au chiffre du défunt.
—Allons! allons! fit-il en me voyant, a-t-on bien pansé ce bijou-là? Apporte-nous une bouteille de vieille eau-de-vie, Louette, mon trésor. Il faut de l'avoine aux bons chevaux.
Louette apporta de l'eau-de-vie et voulut se retirer.
Ce n'était pas le compte du patron qui lui dit:
—Ma poule, tu vas mettre la main à la pâte, ou tu diras pourquoi! Nous jouons pour gagner ou pour perdre. Je payerai bien, mais je ne veux pas qu'on raisonne!
Il tira de sa poche, à demi, un revolver de bonne taille.
Je crois bien que Louette était comme moi, sûre qu'il ne lui en coûterait pas plus de faire sauter une cervelle humaine que de casser les reins à un lapin. Elle fit pourtant meilleure contenance que moi:
—Pas besoin de menacer, M. Louaisot, dit-elle. C'est la fortune de Mlle Olympe et de l'enfant. J'appartiens à Mlle Olympe.
Louette appelait souvent la marquise par son nom de demoiselle.
Louaisot lui envoya un baiser et demanda:
—Combien y a-t-il de temps que tu as fait coucher le dernier domestique?
—Au moins une heure.
—C'est bien, tout le monde ronfle. Travaillons!
Je suis un pauvre misérable. Je n'ai pas reçu d'éducation. Je n'ai pas connu mon père; c'est à peine si ma mère m'a dit, quand j'étais tout enfant: ceci est bien ou ceci est mal.
J'ai vécu depuis ma plus petite jeunesse dans cette maison de notaire campagnard où personne n'avait ni foi ni loi. Le père était un coquin prudent, le fils un scélérat audacieux, voilà toute la différence. Je ne connais pas d'être qui ait été plus cruellement abandonné que moi.
Et pourtant, si le patron m'avait dit tout de suite à quel rôle il me destinait dans cette téméraire, dans cette extravagante tragédie où la profanation allait être poussée jusqu'à l'incroyable, j'aurais tendu mon front au canon de son revolver.
Mais il se garda bien d'expliquer son plan tout de suite. Cela vint petit à petit, et tout le temps il me fit boire de l'eau-de-vie.
D'abord, on ne parla que de changer les draps du mort.
Pourquoi? Louette s'en doutait peut-être, moi je ne devinais pas.
On se mit à cette tâche avec une activité singulière. Le corps du marquis fut pris par Louaisot et Louette qui le déposèrent sur un sopha.
Mais au lieu de changer les draps tout simplement, les matelas furent enlevés et Louette fut chargée de les échancrer tous les deux selon un dessin que Louaisot traça sur la toile avec de la craie.
Je puis donner une idée de ce crénelage en le comparant au trou semi-circulaire pratiqué dans certaines tables de travail de l'état de peaussier.
L'ouvrier peut agir ainsi au centre de la table. Il est encastré dans la table.
Aussitôt que cet ouvrage fut fait, on mit le drap découpé sur les matelas recousus et reposés en place, de façon à ce que l'échancrure fût à la tête du lit.
Le traversin et l'oreiller étant aussi replacés, l'échancrure laissait un trou dépassant l'oreiller qui fut lui-même évidé dans une proportion correspondante.
Ces diverses retouches mettaient une véritable ouverture sous le corps de la personne couchée. Cette ouverture prenait à un pied de la chute des reins et remontait jusqu'au dessus de la nuque.
Le traversin était jeté comme un pont sur ce trou, et maintenu par-dessous à l'aide d'une planchette pour qu'il ne s'infléchît pas au milieu sous le poids d'une tête.
Cela fait, on étendit le drap taillé qui était le drap inférieur, bien entendu, et dont les découpures restèrent béantes aux deux côtés du trou, celle de droite plus large que celle de gauche.
Puis on reprit haleine.
Louette dit en caressant un verre de cognac:
—Si le diable veut savoir son métier, il n'a qu'à venir ici à l'école!
Elle suait à grosses gouttes, mais elle allait bravement. Moi, le cœur me manquait. Commençais-je à comprendre? En vérité, je ne sais.
Mais était-il besoin de comprendre? je m'en fiais au patron pour être sûr qu'il s'agissait de quelque effrayant blasphème, mis en scène comme une charade.
En tous cas, si je ne comprenais point encore, l'intelligence n'allait pas tarder à me venir.
—Les fers au feu! cria le patron qui ne perdit pas un seul instant son entrain satanique. Nous avons assez soufflé. Ôte-moi encore ce traversin, Louette. Ce n'était que pour essayer; toi, petiot, apporte la boîte aux outils.
Louette avait monté une boîte de menuisier en même temps que l'eau-de-vie.
—Donne ici, petiot, et reste là. Tu me serviras de coterie. Tu vas voir comment on saborde un lit d'ébène de mille écus sans le faire crier. Belle pièce, parole d'honneur! et curieuse! Ce vieux marquis-là va bien manquer à nos marchands de bric-à-brac!
Je tenais la boîte. Il pratiqua d'abord au ciseau et au marteau un trou carré, juste assez large pour laisser passer la lame d'une scie à main. Et tout en coignant il disait:
—Ceux qui s'éveilleront croiront qu'on cloue déjà le cercueil. Minute! nous n'y sommes pas encore, mes mignons! M. le marquis a encore quelque chose à faire ici-bas.
Il prit la scie à main et la fit jouer avec une vigueur, avec une précision qu'un maître ouvrier lui aurait enviée. Il était bon à tout excepté au Bien.
En quatre traits de scie qui ne prirent pas un demi-quart d'heure, une large ouverture quadrangulaire fut pratiquée au bois du lit, immédiatement au-dessous de la place où s'appuyait l'oreiller. Il me demanda en retirant le carré d'ébène qui était net comme un dessus de table.
—Petiot, je suppose que tu pourras entrer par cette porte-là? Oh! pour le coup je compris.
Et tout mon sang se figea dans mes veines:
—Moi! là! balbutiai-je.
—Est-ce que tu n'auras pas assez de place?
—Mais je serai sous le corps!
—Juste, c'est ce qu'il faut.
Je me laissai aller sur un siège.
Louaisot et Louette se mirent à rire tous les deux.
Cela me transporta de fureur.
—Par le nom de Dieu! m'écriai-je, vous avez raison de rire! Je suis un lâche! Eh bien! frayeur pour frayeur, j'aime mieux avoir la tête écrasée que d'entrer là-dedans quand le mort y sera! Tuez-moi, patron, je ne vous obéirai pas!
Il me pinça la joue avec bonté.
—Mais fais donc attention, petit bêta, me dit-il du ton que prend un papa pour extirper une erreur enfantine du cerveau d'un bambin, que nous serons là, autour de toi, nous tes bons amis, et qu'il ne pourra rien t'arriver du tout. Parbleu! il y aura de la société assez, va! Que diable veux-tu que le mort te fasse? Voyons, nous n'avons pas le temps de nous amuser. Tu es précisément la petite bête qu'il faut pour manœuvrer dans ce trou à rat. Je pourrais te remplacer à la rigueur en élargissant le trou, mais d'abord, j'ai mon rôle aussi dans la comédie, et ensuite, je ne pourrais pas te reprendre mon secret. Il faut être complice ou avaler ta langue.
Il prit un verre d'eau-de-vie d'une main et son revolver de l'autre.
Si j'avais réfléchi, j'aurais bien pensé qu'il ne pouvait s'exposer à réveiller toute la maison en tirant un coup de pistolet à cette heure de la nuit. Mais il m'aurait tué autrement, voilà tout. Ses yeux le criaient.
J'eus peur. Que ceux qui liront ces tristes lignes aient compassion d'un pauvre petit malheureux. L'image de Stéphanie passa devant moi...; enfin pas tant de paroles! J'eus peur. Et je bus le verre d'eau-de-vie.
Boire, c'était accepter le rôle qu'on m'imposait. Le patron fit disparaître son revolver et me dit:
—Voilà un garçon raisonnable!
On remit en place lestement drap, traversin, oreiller, puis on fit la toilette du mort qui fut recouché avec sa chemise et son gilet, percés de fentes qui correspondaient avec celles du drap. J'entrai dans le trou où j'étais à l'aise.
Je passai mes deux mains dans les fentes et ma tête s'appuya sous la planchette qui soutenait le traversin. Comme cela je pouvais faire mouvoir les deux bras du défunt, avec mes bras—et sa tête aussi, avec ma tête. Ma main droite qui était complètement libre, d'après la disposition des fentes, pouvait même faire verser le corps sur le côté gauche et le tourner vers la ruelle.
On fit une répétition. Cela allait bien. M. Louaisot pourtant dit qu'on pouvait faire mieux.
Il replia le bras du défunt sous le corps, et ce fut ma propre main droite qui entra dans la manche de la chemise.
—Comme ça, tu pourras signer, dit Louaisot, à tâtons, c'est vrai, mais qu'importe? Dans l'état où est le pauvre monsieur, on n'a pas une belle écriture. Plus tu barbouilleras, mieux cela vaudra. D'ailleurs, je te tiendrai la main.... Sors de là, petiot, tu n'as pas besoin de te fatiguer d'avance.
Si j'avais de l'imagination, j'aurais arrangé toute cette histoire-là, et je n'aurais pas montré les ficelles de mes marionnettes avant de les mettre en scène, mais je ne sais pas raconter autrement qu'en suivant l'ordre et la marche de ce qui se passa sous mes yeux.
Louaisot paraissait content. Il passa un instant derrière le rideau, et nous entendîmes quelqu'un qui appelait Louette d'une voix faible.
Louette tenait je ne sais quoi à la main et cela tomba.
Elle se mit à trembler si fort que sa jupe allait et venait, et son bonnet se souleva sur ses cheveux qui se hérissaient.
—Jésus Seigneur! fit-elle, notre monsieur a parlé!
Moi, je me doutais bien que c'était le patron, mais la voix était si miraculeusement imitée et sortait si bien de la bouche entrouverte du marquis que tout mon corps n'était qu'un frisson.
Je me souvins de la leçon que le patron avait prise avec le ventriloque et qu'il avait payée un billet de mille francs.
Il ressortit de derrière le rideau. Louette et moi nous reculâmes.
C'était un vieil homme à cheveux blancs qui venait à nous d'un pas vénérable et nous demanda:
—Pensez-vous que cet imbécile de Pouleux me reconnaisse?
—Le diable! dit Louette. Le diable en personne! À quel métier pourra-t-on faire pénitence après tout ça!
—Alors, reprit le patron, vous pensez que je ne vas pas trop mal jouer mon petit bout de rôle.... Quelle heure avons-nous? La pendule marquait deux heures et demie après minuit. Il y avait deux grandes heures que nous étions au travail.
—Nous avons du temps devant nous, dit Louaisot. En cette saison, il ne fait pas jour avant sept heures. Voyons! avant de lever le rideau, une dernière fois, Louette, ma commère, tu n'avais dit à personne au château que ton maître avait passé?
—Je ne suis pas sortie par la cuisine pour aller au presbytère, répondit Louette.
—Et tu es bien sûre de n'avoir rencontré personne en chemin?
—Personne que vous.
—Nous sommes des bons! alors, va me chercher ta maîtresse, et toi, petiot, à ton poste!
Quand Mme la marquise de Chambray rentra dans la chambre de son mari. Louaisot était debout auprès du lit.
Louette avait prévenu sa maîtresse sans doute, car celle-ci ne se méprit point au déguisement de Louaisot, qui était parfait, je l'affirme, au point de tromper sa propre mère, si elle l'eût vu costumé ainsi.
Olympe dit dès le seuil:
—M. Louaisot, qu'est-ce que c'est que cette farce infâme?
—Belle dame, répondit le patron, vous êtes sévère dans vos expressions. Je ne suis pas M. Louaisot. Je suis le célèbre médecin de Paris que toute autre marquise dans votre position aurait mandé par le télégraphe. Il est bon de pouvoir se dire plus tard: Je n'ai rien négligé!
—Si j'ai commis une faute... commença Olympe.
—La voilà réparée! interrompit Louaisot. Le célèbre médecin de Paris est arrivé à temps, Dieu merci! M. le marquis de Chambray n'est pas mort!
La marquise voulut parler. Je crois que son indignation était sincère, mais Louette lui dit tout bas:
—C'est pour votre bien... et songez à l'enfant!
—Madame, reprit Louaisot, il va se passer ici quelque chose de solennel. Nous ne craignons ni les témoins ni la lumière. Il faut que tous les domestiques du château et les gens de la ferme soient éveillés à l'instant même pour assister à la cérémonie....
—Et vous avez cru que je me prêterais à cela! s'écria Olympe qui repoussa Louette loin d'elle.
—Oui, Madame, j'en suis sûr. Ce soir, votre petit Lucien me l'a promis de votre part.
Olympe courba la tête. Louaisot poursuivit:
—Il faut que Me Pouleux, le notaire de Méricourt soit mandé, à l'instant même aussi; qu'on le fasse lever de force s'il est besoin, qu'on l'arrache de son lit. La mort n'attend pas et M. le marquis est bien malade! Il m'a confié son désir de changer quelque chose à l'acte authentique qui contient ses dispositions dernières.
La poitrine d'Olympe rendit un gémissement, mais elle ne fit aucune résistance.
—Avant de partir pour faire exécuter avec la plus extrême diligence, les ordres de Mme la marquise, dit Louaisot à Louette, je vous serais obligé, ma bonne fille, de m'apporter une légère collation; n'importe quoi: de la viande froide et un verre de vin. Les glaces de l'âge, figurées par ma perruque, ont rendu mon estomac exigeant.
Louette sortit et revint l'instant d'après avec un plateau.
Quand elle fut partie définitivement pour accomplir les ordres qu'elle avait reçus, nous restâmes seuls dans la chambre mortuaire la marquise, Louaisot et moi.
Du fond de mon trou, j'entendais la marquise, sangloter et Louaisot manger.
Il mangeait avec cette sonore activité de mâchoires qui appartient aux ruminants et aux bonnes consciences.
Aucune parole ne fut échangée entre la marquise et lui.
Elle connaissait bien son Louaisot: elle n'essaya ni menaces ni prières.
Au bout de dix minutes à peine, les premiers valets arrivèrent effarés, inquiets—surtout curieux.
Les larmes de la marquise faisaient bien. Louaisot avait brusqué la fin de son réveillon.
Il se tenait debout au chevet de son malade. Les bonnes gens le regardaient avec une superstitieuse terreur. Louette leur avait dit: «Vous verrez un médecin de Paris!»
Valets et servantes faisaient le signe de la croix en entrant. Quant aux gens de la ferme ils s'agenouillèrent sur le plancher. Et de tout ce monde qui allait sans cesse augmentant, car on avait prévenu les voisins comme pour une fête, un murmure sourd se dégageait disant:
—Il est comme s'il était déjà un défunt!
Le célèbre médecin de Paris se pencha et demanda d'une voix basse, mais intelligible:
—M. le marquis, sentez-vous l'effet de votre potion?
Le marquis ne répondit pas, mais sa tête remua si ostensiblement que la foule des serviteurs et des fermiers ondula. Il y eut une paysanne qui dit:
—Ça a l'air d'un bon sorcier tout de même, ce vieux-là.
Me Pouleux arriva, suivi de son clerc et d'une fournée de paysans qu'on avait réveillés en route.
Dans la campagne normande, l'agonie d'un être humain est un irrésistible attrait. Ces braves gens, hommes et femmes, étaient tous reconnaissants du service qu'on leur avait rendu en les amenant.
Me Pouleux avait sa grosse face couleur de chandelle toute bouffie de sommeil. Il traversa la foule des assistants avec l'air d'importance que lui donnait sa position sociale et vint s'aplatir devant le fauteuil de la marquise, qui avait sa tête entre ses mains et ne le voyait pas.
—C'est donc bien pressé? demanda-t-il.
Olympe le regarda d'un œil égaré et resta muette. Me Pouleux se retourna du côté du lit et dit:
—Eh bien! M. le marquis, vous voilà qui avez meilleure mine....
Il s'arrêta bouche béante parce qu'il venait de rencontrer l'œil vitreux du cadavre.
Les notaires sont comme les prêtres et les médecins: ils connaissent intimement la mort.
—Mais... mais... mais... fit-il par trois fois.
Les paysans comprirent. Il y en eut qui dirent.
—Oh! allez, il bouge encore bien!
Le médecin de Paris s'était incliné jusqu'à mettre son oreille sur la bouche du mort. En se relevant il dit:
—M. le marquis demande qu'on éloigne un peu les lumières. Et la tête de M. le marquis remua en signe d'assentiment.
—Ma foi, oui, ma foi oui, dit Pouleux, il bouge encore bien.
La voix du célèbre médecin ne ressemblait pas à celle de M. Louaisot. Il la prenait je ne sais où dans sa tête. C'était la voix que les ténors ont en parlant. Me Pouleux appela son clerc qui portait sous le bras une serviette de cuir.
—Alors, Madame, dit-il, M. le marquis a manifesté le désir de me voir?
—Me Pouleux! appela en ce moment le marquis.
Ce fut un son très faible, mais on l'entendit de toutes les extrémités de la chambre. Dans mon trou, je reconnus la voix du mort.
Le notaire s'était vivement retourné.
Le marquis ne parlait plus, mais sa main droite, qui était sur le devant du lit, fit un mouvement comme pour désigner le docteur de Paris.
Celui-ci prit aussitôt la parole.
—Mme la marquise, dit-il depuis mon arrivée, est dans un état de prostration qui doit inquiéter. Quand on m'a montré pour la première fois le malade, j'ai cru qu'il était trop tard, mais le spasme a cédé à une médication énergique.
—Puis-je demander le nom de M. le docteur? interrogea timidement Pouleux.
—Chapart, Dr Chapart, directeur de la maison Chapart, rue des Moulins à Belleville. C'est un établissement qui jouit de quelque notoriété.
—J'en ai beaucoup entendu parler, dit Pouleux qui salua d'un air aimable.
Le médecin de Paris rendit le salut et reprit.
—Au lieu et place de Mme la marquise, dont la santé personnelle va nécessiter tout à l'heure de grands soins, puis-je rendre compte de ce qui a nécessité l'envoi d'un message à M. le notaire? Est-ce légal?
—Mais parfaitement, mais parfaitement, répondit Pouleux. Ah! je crois bien! Pourquoi pas?
—D'ailleurs poursuivit le médecin, Mme la marquise pourra me rectifier si ma mémoire s'égare. Et il y avait en outre ici une servante... je ne la vois plus.
—Si fait présent! dit Louette en masculin.
—Très bien. Voici donc les faits: Aussitôt que M. le marquis de Chambray a repris connaissance, c'était il y a une heure environ, il a regardé tout autour de lui, disant—si on peut appeler cela dire,—murmurant plutôt:
—Ai-je rêvé que j'ai fait mon testament?
Je ne pouvais pas répondre, puisque je l'ignorais. D'un autre côté, Mme la marquise restait muette et insensible, comme vous la voyez. C'est la servante qui a répondu:
—Vous n'avez pas rêvé M. le marquis; vous avez fait votre testament.
Je serais bien aise que la servante déclarât si mon souvenir est fidèle.
—Ça y est! fit Louette.
—Merci, ma fille. Mon rôle ici est délicat. Je me mêle de choses qui ne me regardent absolument pas, mais je le fais dans le pur intérêt de la vérité.
—Quant à ça, c'est certain, dit-on de toute part. Il ne lui en reviendra ni froid ni chaud à ce vieux bonhomme-là! Avant de poursuivre, le médecin tâta le pouls du malade,—c'est-à-dire mon propre pouls, à moi, J.-B-. M. Calvaire.
—Il y a des moments dit-il à Pouleux, où la circulation est presque normale. Voyez! On ne voyait qu'un coin de mon poignet, ma main était sous la couverture.
Pouleux me tâta le pouls d'un air entendu.
—Quel pauvre poignet maigre! chuchotait l'assistance. Lui qui était si bien en point quand il venait fureter pour les bahuts ou les vieux plats.
—Ma parole, ma parole! s'écria Pouleux, ça bat encore assez raide!
—Parlez moins haut, je vous prie, continua le docteur. Où en étais-je? à la réponse de la servante. Bien. Cette idée d'avoir fait un testament paraissait préoccuper M. le marquis excessivement; je dirai presque jusqu'à l'angoisse. Cela ne valait rien. Il fallait le calmer. Je lui demandai s'il voulait du papier, une plume et de l'encre. Il secoua la tête. Alors je songeai au notaire....
—Il faut toujours en venir là! dit Pouleux. Pensez-vous qu'on puisse adresser une question au malade?
—Attendez!
Le docteur prit dans sa poche une petite fiole et un pinceau.
Il trempa le pinceau dans la fiole après l'avoir secoué énergiquement et promena les poils de blaireau ainsi humectés sur les lèvres du malade.
Dans la chambre tous les yeux étaient ronds à force de s'écarquiller.
Pouleux cligna de l'œil en regardant l'assistance.
Toute sa physionomie disait:
—Les docteurs de Paris sont comme ça!
—Interrogez! dit alors le médecin.
En même temps, il se pencha pour mettre ses deux mains en bandeau sur le front du marquis, dont la figure fut ainsi plongée dans l'ombre.
—Voilà le notaire demandé, dit aussitôt Pouleux. J'ai le testament avec moi. M. le marquis voudrait-il y ajouter ou en retrancher quelque chose? Le mot codicille partit comme une explosion faible et sourde. On voyait que ce pauvre homme de marquis avait fait grand effort pour le prononcer. Olympe se leva. Tout le monde crut qu'elle allait parler.
Mais le docteur parisien se tourna vers elle, et Olympe retomba sur son fauteuil.
Il y a des mots qui chantent dans l'oreille des notaires. Du moment que le mot codicille eût été prononcé, Me Pouleux ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Son clerc et lui étaient déjà à la besogne. Le testament fut ouvert. Le clerc se mit à une table et trempa sa plume dans l'écritoire.
—Permettez! dit le médecin de Paris, Mme la marquise vient de faire un mouvement qui pourrait être interprété comme une protestation. Je marche ici à l'aveugle. Je suis arrivé de cette nuit. Peut-être le testament qu'il est question de changer était-il en faveur de Mme la marquise....
—Mais du tout! mais du tout! interrompit Pouleux. Au contraire! y sommes-nous?
Le docteur renouvela la scène du pinceau. L'assistance était positivement aux anges. Chacun retenait son souffle pour écouter mieux. De mémoire de Normand méricourtin, jamais personne n'avait pénétré dans la chambre d'un marquis à l'heure où il testait. Et ici tout le monde y était. Liesse!
—Parlez, Monsieur dit le médecin qui imposa les mains de nouveau, remettant ainsi tout naturellement le visage du malade dans l'ombre. Il y eut un silence.
—Il ne peut pas! Il ne peut pas! disaient les bons Cauchois dont le cœur battait.
—La paix! fit le notaire. Eh bien! M. le marquis... un peu de courage!
—Je donne... et lègue, prononça faiblement, mais nettement le malade, tout... tout... à ma femme... et à mon fils. Un immense soupir souleva les poitrines.
—La paix, bonnes gens, répéta le notaire, on va rédiger.
La plume du clerc grinça sur le papier et il lut d'une petite voix aigrelette qu'il avait, la formule qui précède le codicille, puis le codicille lui-même, ainsi conçu: «.... A déclaré donner et léguer par le présent à la dame Olympe-Marguerite-Émilie Barnod, marquise de Chambray et audit mineur légitimé Lucien de Chambray, la totalité de ses biens meubles et immeubles.»
—Est-ce bien cela? demanda Pouleux.
M. de Chambray ne répondit pas.
—Diable! fit le notaire, s'il est parti, ce sera comme on dit, de la bouillie pour les chats!
—Est-ce cela que vous voulez, M. le marquis? demanda le docteur à son tour.
Et il se pencha pour approcher son oreille de cette bouche immobile qui était froide déjà depuis longtemps. Il écouta faisant signe à tous de retenir leur respiration,—et tous obéirent.
La partie que jouait ce Louaisot était audacieuse à un degré qui dépasse la raison. Il eût suffi d'une main qui eût frôlé le cadavre par hasard pour faire écrouler tout l'échafaudage de ses supercheries.... Oui, nous pouvons croire cela.—Mais je parie bien qu'à cette botte-là ou à toute autre, ce démon de Louaisot aurait eu la parade. Quoi qu'il en soit, il dit en se relevant, et au milieu du silence absolu qui régnait dans la chambre:
—M. le marquis est las. Il demande qu'on ajoute après «biens, meubles et immeubles» les mots «présents et à venir».
Pouleux sourit finement.
—Ça n'a pas grand sens grommela-t-il, mais je sais bien ce qu'il veut dire.... C'est la Tontine... et, de fait, ils ne sont plus que deux. Vincent Malouais est décédé hier.... On va mettre la chose puisqu'il le désire. Mais pourra-t-il signer, seulement?
—Je l'espère, répondit le médecin.
Ce galant homme avait tressailli visiblement à l'annonce du décès de Malouais, mais ce mouvement avait passé inaperçu.
Il demanda, en se penchant au-dessus du malade:
—M. le marquis, voulez-vous signer?
M. le marquis remua la tête affirmativement.
Il n'y eut pas dans la salle une seule paire d'yeux qui ne le vit.
Le clerc se leva de son tabouret.
C'était ici l'instant critique.
L'assistance n'était plus agenouillée. Elle se tenait au contraire sur ses pointes. Tout le monde voulait voir la main de «notre monsieur» qui devait être si maigre!
Jamais les cœurs simples qui étaient là rassemblés ne s'étaient tant amusés que cette nuit. Il y en avait pour longtemps à raconter aux veillées.
C'était le cas ou jamais de faire usage du pinceau et du petit flaconnet que les cœurs simples appelaient déjà «la bouteille à la malice».
Toutes les ménagères, toutes les jeunesses à bonnet de coton auraient donné un péché mortel pour voir de près ce brimborion-là.
Et pour savoir au juste ce que ça coûtait d'argent pour faire venir de Paris un médecin pareil!
Le célèbre docteur arrêta le clerc d'un geste et opéra sa mise en scène du blaireau avec un redoublement de gravité.
Dès que les lèvres du malade furent imbibées, sa main remua.
Tout le monde aurait bien pu en jurer au tribunal: la main remua comme si elle allait sortir de dessous la couverture.
Néanmoins le docteur fut obligé d'aider un peu.
On la vit enfin, cette main. Elle était très suffisamment maigre, car en ce temps-là comme aujourd'hui, je n'avais que la peau et les os.
—Elle est déjà grise! dit-on tout bas. Lui qui l'avait si blanchette!
Presque tout le monde avait vu cette main-là de près, car M. le marquis allait souvent dans les fermes marchander un coucou du temps de Louis XIII, un bahut à personnages ou quelque saladier de vieux-croyant. Ils la trouvaient rapetissée. Ils disaient:
—Ce que c'est que la fin d'un quelqu'un!
Telle qu'elle était, cette main-là fut tirée tout doucement hors du lit et on lui mit entre les doigts la plume trempée dans l'encre.
Le clerc fit à haute voix la lecture du codicille.
Puis le papier timbré fut étendu sur la chemise de cuir que le clerc agenouillé tint juste sous le poignet du malade.
Vous eussiez entendu une mouche voler et même marcher au plafond! Toutes les respirations étaient arrêtées, tous les yeux s'écarquillaient.
La main se «mit en mouvance» pour employer l'expression d'une ménagère qui n'aurait pas donné sa place au spectacle pour dix potées de cidre.
J'étais plus mort que vif au fond de mon trou; mais quand le docteur eût dit: «Signez, M. le marquis», je fis aller mes doigts du mieux que je pus,—puis ma main retomba, comme épuisée par ce suprême effort, et je laissai aller la plume.
Pour le coup, il fut impossible de retenir la curiosité générale: on rompit les rangs, et tout le monde se précipita pour voir.
Pour voir cette signature qui venait presque de l'autre monde!
Il n'y avait pas à espérer qu'elle ressemblât beaucoup à celle du marquis en bonne santé. Il avait écrit son nom à tâtons, puisque sa tête n'avait pu quitter l'oreiller.
Elle ne ressemblait pas, en effet, au seing large et hardi du vieux gentilhomme, elle ne ressemblait même à rien du tout, sinon à la maculature que laisserait sur un papier blanc la griffe noircie d'un chat.
Et pourtant, il se trouva là, nombre de gens pour la reconnaître, surtout ceux qui ne savaient pas lire, et Me Pouleux lui-même, essuyant ses bésicles en amateur, déclara qu'il y avait «quelque chose».
Mais le savant médecin de Paris fut plus sévère.
—Puisque je me suis mêlé de cette affaire-là, dit-il, je veux qu'elle soit bien faite. Nous avons ici les témoins et le notaire. Je désire, et ce sera l'opinion de M. le marquis, qu'un acte de notoriété soit dressé pour appuyer cette informe signature. Ces braves gens ne refuseront pas d'affirmer par écrit ce qu'ils ont vu.
—Ah! dame non! firent trente voix empressées, pour quant à ça, je sons des vrais témoins pour du coup! Me Pouleux ne put faire d'objection, c'était un article de plus à ajouter à son mémoire.
Le clerc se remit à sa place et bâcla un acte à joindre au testament qui était une sorte de procès-verbal et certifiait véritable la signature hiéroglyphique de M. le marquis de Chambray. Après lecture, tous ceux qui savaient signer signèrent. Les autres firent leur croix. Seule, Mme la marquise repoussa l'acte en détournant la tête.
—Êtes-vous satisfait, M. le marquis? demanda le célèbre docteur.
M. de Chambray remua la tête.
Puis on vit son corps verser lentement sur le côté gauche, tournant son visage vers la ruelle, comme s'il eût donné congé à tous ceux qui étaient là. La foule s'écoula lentement et silencieusement, mais elle retrouva la voix dans l'escalier qui retentit d'exclamations normandes. Ah! dame! Ah! dame! on n'espérait pas se divertir davantage, même à l'enterrement de «Notre Monsieur!»
Pouleux et son clerc se retirèrent à leur tour, après avoir souhaité meilleure santé à M. le marquis et témoigné au célèbre médecin le plaisir qu'ils avaient eu à faire sa connaissance.
Nous restâmes seuls, Mme la marquise, Louaisot, Louette et moi.
J'étais sorti de mon trou aux trois quarts asphyxié et complètement abêti par l'excès de ma terreur.
Ce que je viens de raconter vient surtout de Stéphanie ma femme, qui était parmi les assistants.
Pendant toute la cérémonie—qui avait duré trois heures d'horloge!—Mme la marquise était restée morne comme une pierre. Louette avait les joues défaites et les yeux creux comme après un mois de maladie.
Pour n'avoir point changé, il n'y avait que le patron et le mort. M. Louaisot était frais comme une rose.
—Mes petits enfants, dit-il, voilà une histoire qui a joliment marché! J'avais peur que notre chère belle Olympe ne commît quelque inconséquence, mais quand je la regardais, je mettais quelque chose dans mon œil qui disait: «Amour, vous tenez dans vos jolies mains la vie et la mort de votre Lucien!» Le jeune, s'entend, car le grand dadais du même nom vient d'être nommé substitut à Yvetot, et je ne l'ai pas si complètement sous ma coupe..., mais il y viendra.... Dites donc, je grignoterais bien quelque chose, vous autres!
Louette sortit.
Le patron me prit l'oreille amicalement.
—Toi, petiot, me dit-il, tu as été superbe! On fera quelque chose de toi. Seulement, tu as mis trop de force quand tu as retourné le pauvre monsieur dans la ruelle. Un gaillard qui se relève comme ça tout seul aurait pu s'asseoir sur son séant et signer quatre douzaines de codicilles. Mais une autre fois mieux.
Quand Louette fut revenue, M. Louaisot recommença son éternel repas. Rien ne diminuait jamais son implacable appétit.
—Mes enfants, reprit-il la bouche pleine, nous allons régler nos comptes. Je vous ai promis beaucoup, mais je ne vous dois rien parce que désormais vous êtes mes complices et que vous ne pouvez rien contre moi sans vous casser les reins à vous-mêmes; j'ai mis un très grand soin à tout cela: je suis l'homme qui ne néglige aucun détail. Un clou mal attaché peut faire tomber toute une charpente.
Il alla vers le secrétaire de M. de Chambray. La clef était à la serrure. Il ouvrit en disant:
—Ce soir, on mettra les scellés. Il y a un mineur. Chère Madame, vous n'êtes donc pas contente de voir ce bébé-là un des héritiers les plus calés du département Je ne sais pas pourquoi ces gens-là trouvent toujours le tiroir où est l'argent.
—Chère Madame, continua-t-il, je prends cinq mille francs pour moi, pas un centime de plus. J'ai un peu négligé nos tontiniers depuis quelque temps pour m'occuper de vos intérêts plus prochains, mais ces braves-là y vont trop bon jeu, trop bon argent! Peste! Vincent Malouais mort, il n'en reste plus que deux. Il ne faut pas que ce gueux de Joseph Huroux nous mange notre oncle Jean, dites donc! Nous ne sommes pas les héritiers de Joseph Huroux!
Il fit sonner des pièces d'or dans le creux de sa main.
—Avance! me dit-il.
J'étais incapable de lui désobéir en face. Je m'approchai.
—Je t'avais promis trois mille livres de rentes, poursuivit-il, ce qui au denier vingt doit nous donner un capital de soixante mille francs. Je te rachète ça pour cinq louis, et une augmentation d'appointements de cinq francs par mois.... Tiens donc!
Il frappa du pied parce que j'hésitais. Je pris les cinq louis, et je les mis dans ma poche.
—Est-ce que vous comptez vous moquer de moi de la même manière? demanda Louette qui mit les deux poings sur ses hanches.
Louaisot referma le secrétaire.
—Toi, dit-il, tu es une bonne fille et une madrée commère. Je te promets que si les huit millions nous viennent, tu auras un bureau de tabac. Louette l'appela coquin. Il éleva un billet de mille francs au-dessus de sa tête et Louette sauta comme une levrette pour l'avoir. Puis il revint vers la marquise Olympe dont il prit la main.
—Chère Madame, dit-il d'un ton sec, si vous êtes bien sage, dans quarante-huit heures, je vous amènerai notre Lucien. Je me nomme moi-même son subrogé-tuteur, arrangez-vous pour que ce soit ratifié par le conseil de famille. Je ne vous fatigue pas de la peinture de mes sentiments pour vous, mais vous voilà veuve....
Il porta la main d'Olympe jusqu'à un pouce de ses lèvres.
Elle ne leva point les yeux sur lui, mais il me semblait que je voyais sourdre le feu sombre de ses prunelles à travers ses paupières baissées.
S'il serre trop fort, la lionne le mordra, un jour ou l'autre....
Nous sortîmes du château, M. Louaisot et moi, une demi-heure avant le jour, mais il arriva tout seul à la maison de la bonne femme.
En chemin je m'enfuis et jamais depuis lors, il ne m'a revu.
Mais j'ai le privilège de ceux qui sont tout petits: il m'arrive parfois de voir ceux qui ne me voient pas.
Moi, j'ai revu M. Louaisot.