La nourriture de l'affaire
Avant de passer à la dernière série de ces récits où je n'avais plus le patron sous la main, mais où je le suivais toujours comme un espion honoraire, aidé dans ma tâche par Stéphanie, qui resta encore un peu de temps chez la bonne femme Louaisot, je veux rassembler ici quelques faits et quelques observations utiles.
J'ai toujours idée que ceci servira soit à M. L. Thibaut, soit à Jeanne Péry, les deux principales victimes vivantes de ce merveilleux scélérat.
Je suis à peu près sûr que la mort des trois premiers membres de la tontine, Jean-Pierre Martin, Simon Roux dit Duchesne et Vincent Malouais, lui est étrangère.
Vincent Malouais décéda, du reste, dans un lit de l'hôpital général de Rouen. Son cas fut regardé comme curieux par les professeurs:
Il avait la morve du cheval.
En sa qualité d'ancien maquignon, devenu vagabond et presque mendiant, il couchait souvent dans des écuries de village.
Mais lors de la visite du corps, on trouva deux petites cicatrices, une derrière chacune de ses oreilles. Toutes les deux étaient noires et environnées d'un cercle gangréneux.
Ce pouvaient être des piqûres de mouches à cheval.
Un interne de l'hôpital fit observer néanmoins que les deux plaies originaires, très petites, étaient en long et avaient des lèvres comme celles que produit la lancette du médecin qui vaccine....
Joseph Huroux commençait à se former, et le patron avait raison de craindre pour son vieux Jean Rochecotte.
D'autant mieux que, du côté du vieux Jean, le patron était dès lors parfaitement en règle.
Le codicille établissait à chaux et à sable la position de Mme la marquise et de son fils.
Or, dans l'idée de Louaisot, il était chef prédestiné de cette famille, composée de lui-même, d'Olympe et du petit Lucien.
Et je suis bien loin de dire qu'il n'en arrivera pas à réaliser ce plan.
Il a exécuté, Dieu merci! des tours de force bien plus difficiles.
Il est l'Encyclopédie vivante de la science scélérate.
C'est le docteur, le grand docteur polytechnique du crime!
L'affaire du codicille produisit sur moi un effet de terreur que je suis incapable d'exprimer. Je me demandai en moi-même à quelles besognes cet homme-là que rien n'arrêtait ne pouvait pas me destiner, et je trouvai le courage de fuir.
Il restait entre M. Louaisot et les millions de la tontine d'abord Joseph Huroux, scélérat comme lui, et qui pouvait, soit d'un coup de couteau, soit à l'aide d'une pilule, déchirer sa toile d'araignée en envoyant le vieux Rochecotte dans l'autre monde.
Jean Huroux aurait été alors le dernier vivant, et adieu paniers! la vendange était faite.
Il y avait ensuite Jean Rochecotte lui-même qu'il fallait garder précieusement, mais dont, en somme, dans un temps donné, il fallait hériter.
En troisième lieu, entre le vieux Jean et M. Louaisot, il y avait:
1° La famille des comtes de Rochecotte, représentée par le jeune M. Albert qui venait de perdre son père.
2° La famille Péry de Marannes, représentée par trois têtes: le baron, la baronne et Jeanne.
Le baron achevait sa vie dans l'ornière où il l'avait versée. La baronne, attaquée de la poitrine, et minée par le chagrin, ne devait pas, selon l'apparence, fournir une bien longue carrière.—Mais Jeanne était toute brillante de jeunesse et de santé.
Il y avait enfin, toujours entre le patron et le trésor, objet de sa passion, deux personnes qu'il faut bien faire entrer en ligne de compte pour éclairer le jeu extraordinaire de cet homme:
La marquise Olympe qu'il tenait par l'enfant, mais dont la fière nature était susceptible de révolte, et M. Lucien Thibaut pour qui la même Olympe conservait au fond de son cœur un amour entêté et—selon M. Louaisot—absolument inexplicable.
Moi, telle n'est pas mon opinion. Je comprends très bien l'obstination d'une sympathie enfantine qui a pour objet un homme remarquablement beau, noble d'intelligence, grand de cœur et n'ayant contre lui qu'une candeur de caractère qui peut inspirer de la pitié à M. Louaisot mais caresser au contraire ce qu'il y a de tendre dans l'imagination d'une femme.
Je raisonne, moi aussi, et Stéphanie m'aide: Mme la marquise de Chambray, étant donnés le secret de son adolescence, les douleurs, les dangers de sa jeunesse, devait laisser précisément son cœur aller vers ce rêve d'amour pur qui, pour elle, s'appelait Lucien Thibaut....
Quoi qu'il en soit, M. Thibaut, à son insu, était dans l'affaire.
Son nom se trouvait couché sur la liste des obstacles vivants qui gênaient la mécanique de M. Louaisot.
Mais en même temps, comme le fils d'Olympe lui-même, il pouvait être utile en qualité de mors à fourrer dans la bouche de la belle révoltée.
Aussi Louaisot, donnant les cartes d'une main sûre, a servi parfois des atouts à ce pauvre M. Thibaut, qui jouait à l'aveuglette.
Et maintenant que penser d'Olympe, ce miraculeux trésor de beauté? Faut-il la plaindre comme une martyre? Faut-il l'exécrer comme la principale complice du bourreau?
Voilà qui passe un peu ma philosophie.
Il y a de ceci et de cela dans son fait.
Louaisot reçut un jour des mains de Mme Barnod mourante, cette enfant chez qui toutes les généreuses passions étaient en germe.
Il fit évidemment plus que la flétrir. Il la perdit.
J'ai surpris dans ce temps-là des lambeaux de leur correspondance.
Louaisot était le maître, Olympe était l'élève.
Élève qui combattait, c'est vrai, les tendances empoisonnées de son professeur, mais qui ne refusait pas d'apprendre de lui cette escrime dont on se sert pour parer les coups du monde.
Du monde qu'on lui avait représenté comme une immense caverne de brigands.
Olympe possédait des talents qui salissent. Je n'en citerai qu'un: Olympe avait plusieurs écritures; j'ai vu de ses lettres tracées de la main gauche....
Cette éducation diabolique devait porter ses fruits.
Un jour, poussée par la jalousie qui devenait torture, Olympe, pour tuer sa rivale, profita d'un crime commis et commit un autre crime, plus grand peut-être: elle favorisa l'erreur des juges dans une cause où il s'agissait de vie ou de mort.
Oui, ce crime-là est, à mes yeux, plus grand même que le brutal assassinat!
S'arrête-t-on dans cette voie?
On essaye quelquefois. Olympe a eu de cruels remords.
Mais elle ne s'est pas encore arrêtée.
Il me reste à parler du fils d'Olympe, le petit Lucien, et de Fanchette, avant de reprendre ces récits dramatiques qui ne sont autre chose que le procès-verbal de faits accomplis.
Deux mots seulement:
L'enfant de la nuit de Noël grandit. Il marche vers l'adolescence. C'est une charmante et douce créature qui aime son père jusqu'à l'adoration.
Son père, c'est Louaisot.
Quant à Fanchette, la sœur aînée de Jeanne Péry, femme Thibaut, la main du patron doit être là-dedans pour beaucoup ou pour peu.
Elle devint jeune fille. Elle avait 600 francs de pension qui lui étaient servis, Dieu sait comme, par le baron Péry, son père.
Le baron l'aimait énormément, à ce qu'il disait, et l'abandonnait du meilleur de son cœur. Il la faisait dîner quelquefois au restaurant et je ne pense pas qu'il l'inondât de morale au dessert.
Fanchette était toujours marchande de plaisirs. C'était une intelligence assez remarquable. Elle s'était fait toute seule une manière d'éducation. Beaucoup plus tard, je l'ai vue dame un instant.
Et par l'apparence c'était une vraie dame.
M. Albert de Rochecotte avait tort quand il disait, comme cela a été rapporté dans l'acte d'accusation:
«On n'épouse pas Fanchette.»
Si fait vraiment. Il y a des Fanchette qu'il faut relever et épouser. Quand on meurt pour avoir payé avec une moquerie la tendresse d'une jeune fille, c'est bien fait, M. le comte! Je ne vous plains pas.
Fanchette était encore marchande de plaisirs quand Albert de Rochecotte la vit et l'aima.
La rencontra-t-il par hasard, ou par les soins de M. Louaisot, qui prenait les mécaniques de loin, nous le savons, ou bien par l'imprudence de ce vieil étourneau de baron? Je l'ignore....