Les revenus de la tontine.
Quand Louaisot l'ancien le prenait sur ce ton-là, il ne faisait pas bon continuer de rire. Le fils Jacques alla se coucher l'oreille basse.
Le fils Jacques est devenu avec le temps le grand M. Louaisot de Méricourt que nous voyons un peu tombé dans sa boutique de renseignements, mais qui a eu vraiment son jour,—un jour où il a pu croire que Louaisot l'ancien était une ganache.
Au pays, là-bas, il n'y avait pas beaucoup de gentilshommes qui eussent une posture meilleure que le jeune M. Louaisot, notaire, membre du conseil général, maire de Méricourt, tuteur de Mlle Olympe et oracle de toutes les familles à vingt lieues à la ronde.
Ce jour-là ne dura pas. Le pied de M. Louaisot glissa parce qu'il avait voulu grimper trop vite, mais il se raccrocha lestement aux branches.
Il ne tomba pas plus bas que mi-côte.
Et jusqu'à ce moment, la prophétie de Louaisot l'ancien ne s'est pas encore réalisée. Le fils Jacques a passé souvent auprès de la cour d'assises et n'y est pas entré.
Mais il continue sa route le long de cette haie dangereuse. Il n'a pas atteint son but. Il y marche sans que rien l'en puisse détourner.
Il se peut encore que Louaisot l'ancien se trouve avoir été bon prophète.
Cette combinaison, en apparence si folle, dont j'entendis l'exposé sans le comprendre, ce fut la première idée de M. Louaisot de Méricourt.
Il n'a jamais eu que cette idée-là en toute sa vie.
C'est ce qu'il appelle l'affaire par excellence.
Quand il parle «d'engraisser l'affaire», il s'agit de cette idée là.
Elle a déjà marché considérablement entre ses mains. Elle est parvenue, on peut le dire, aux trois quarts et demi de la route qui conduit au succès.
Mais le dernier demi-quart restant est toujours le plus difficile à faire.
Voyez au mât de cocagne! Combien dégringolent au moment même où ils avancent la main pour saisir la montre ou la timbale?
J'ai aidé—que pardonne au pauvre esclave!—j'ai aidé parfois à faire avancer l'idée de quelques pas, mais en ce moment je suis en train de lui passer la jambe, comme on dit dans les milieux vulgaires.
Ceci, j'espère, servira d'expiation à cela.
Je la connais sur le bout du doigt, l'affaire. Elle est loin d'être aussi absurde que Louaisot l'ancien le supposait. Elle est une dans sa complication et si le principal rouage de la mécanique—la femme—ne s'était pas montré rétif dans une certaine mesure, l'idée serait peut-être parvenue à exécution depuis longtemps.
Elle peut encore réussir. Si je n'étais pas là, moi que je désignerai—l'expression est assez heureuse—par le nom de vermisseau providentiel, je dirais qu'elle doit réussir.
En somme, n'exagérons rien: étant donnée la valeur intellectuelle de M. Louaisot, on pouvait trouver mieux comme idée.
Mais l'idée étant admise pour ce qu'elle vaut, tous ceux qui connaissent un peu la partie vous diront, s'ils sont de bonne foi, que M. Louaisot de Méricourt a dépensé pour la réaliser des trésors de patience, d'audace, d'activité et de scélératesse et même de génie. Vous allez voir.
Le fils Jacques partit pour l'École de droit sans se réconcilier avec son père. Son absence ne fit ni chaud ni froid à ma situation, qui était celle d'un petit noir dans les colonies, avant l'émancipation. Tout y était, même le fouet. Louaisot l'ancien aimait à donner le fouet quand sa digestion ne réussissait pas comme il voulait.
Je ne sais comment exprimer cela: je ne me déplaisais pas chez lui—à cause de la tontine.
La conversation entre le père et le fils m'avait ouvert l'esprit d'une façon singulière. Je ne prenais plus la tontine pour une vieille dame. Je savais que c'était un tas d'or qui allait grossissant incessamment—comme les boules de neige qu'on roule au dégel.
Elle valait déjà, la boule de neige, en l'année où nous étions alors—1843,—plus de quatre millions.
Avais-je, du fond de ma misère, une notion bien exacte de ce que pouvait être un million, je n'en sais rien, mais on peut affirmer que chez les enfants l'idée du million est plutôt au dessus qu'au-dessous de la réalité.
La première fois qu'on essaie de l'évaluer, on a peur que le monde ne contienne pas assez d'or pour parfaire cette énormité.
La tontine, quand je voulus la définir, fut donc pour moi une bourse de quatre millions, devant doubler dans une période de quinze années et qui avait cinq propriétaires.
Était-ce bien cela? Si c'eût été cela, les cinq propriétaires auraient pu partager. Or, les cinq propriétaires mouraient de faim en regardant au loin ce festin, gardé par une barrière magique et auquel leurs longues dents ne pouvaient atteindre.
Non, ce n'était pas cela. L'essence de la tontine est de n'appartenir qu'à un seul. Tant qu'ils étaient cinq ayant droit, elle n'appartenait donc à personne.
Ou plutôt elle appartenait à M. Louaisot l'ancien, dragon de ce trésor, qui avait mission de le garder captif sous une demi douzaine de clefs.
Mais j'ai déjà dit combien ce vieux Normand de notaire qui faisait entrer la cour d'assises dans la définition de l'honnêteté, était fanatique partisan du travail. Je ne me couchais jamais le soir sans être à moitié expirant de fatigue.
M. Louaisot usait du même système vis-à-vis de ses autres clercs. Pourquoi, faisant exception pour l'argent de la tontine, l'aurait-il laissé honteusement se reposer?
Comme il ne se mettait jamais en dehors d'une certaine régularité, rogue comme le puritanisme coquin, il faisait grand bruit de l'immaculée candeur de sa caisse. Je penche à croire que sa caisse était en état, mais il s'y faisait des affaires à la petite semaine sur une échelle vraiment imposante. On venait lui chercher des sous jusque de l'autre côté de Rouen.
Les paysans normands sont très fins, mais très nigauds. L'idée de posséder les affole; ils ne savent pas résister aux attraits d'un lopin de terre. Aussitôt qu'un paysan a emprunté vingt écus, il est pris. M. Louaisot le tient par la patte et ne le lâche plus. En Normandie, M. Louaisot l'ancien se nomme légion. Je ne veux même pas dire ce qu'une pièce de 5 francs peut rapporter au bout de l'an à ces monts-de-piété campagnards. On ne me croirait pas.
Mais, soit qu'on les nomme banques, études, agences, soit même qu'on les appelle cabarets, si le titulaire vend du cidre, échoppes s'il raccommode des savates ou s'il fait la barbe en foire, je puis bien constater que ces boutiques de liards pullulent à tel point chez nous qu'il faut compter au moins un bourreau pour chaque douzaine de victimes.
Aussi les bourreaux eux-mêmes commencent à maigrir. On rencontre de ces sangsues toutes plates et qui languissent. Le métier ne va plus.
Le métier allait toujours pour Louaisot l'ancien qui était le dieu de cette arithmétique rabougrie. Il faisait en grand. Banquiers, perruquiers, agents, rebouteurs, usuriers de tout poil et de toute engeance étaient ses tributaires. C'était moi qui faisais circuler les capitaux, et sous ma petite houppelande en guenilles, je portais une vieille sacoche où il y avait parfois plus que la recette d'un garçon de banque.
J'ai souvent galopé derrière la diligence en demandant un petit sou, avec des paquets de billets de banque entre ma houppelande et ma peau,—car Louaisot l'ancien disait que les chemises enrhument la jeunesse.
Quoique le principal du métier soit de prêter aux pauvres, les pauvres étant la seule espèce humaine qui puisse payer trois ou quatre cents pour cent d'intérêt par an. Louaisot l'ancien aussi prêtait aux riches. Je garantis que l'argent de la tontine ne moisissait pas.
Il y avait pourtant quatre gaillards de mauvaise mine à qui M. Louaisot ne prêtait jamais. Quand ils venaient, on les mettait à la porte, quoiqu'ils offrissent de donner vingt francs pour cent sous. Je fus du temps à apprendre leurs noms, parce que ma vie se passait par vaux et par chemins.
Mais je finis bien pourtant par savoir que ces quatre déshérités à qui Louaisot l'ancien ne voulait pas prêter—même à la demi-semaine—étaient Jean-Pierre Martin, l'ancien bedeau, Vincent Malouais, le maquignon démissionnaire. Simon Roux, dit Duchesne, le soldat déserteur et Joseph Huroux, le seul des quatre qui eût gardé un état, car il tendait la main sur les routes:
C'est-à-dire quatre des ayant droit aux millions que M. Louaisot tenait sous son pressoir et dont il tirait tant de bon jus!
Le cinquième membre de la tontine. Jean Rochecotte, vivait heureux en comparaison des autres. Son cousin, le Rochecotte de Paris lui faisait une pension de sept francs par semaine, qui se payait chez nous. Aussi, à celui-là on avançait tout ce qu'il voulait, jusqu'à concurrence de 3 fr. 30 c, le reste étant pour l'intérêt.
On s'étonnera peut-être que, dans ce pays de tripotage, des héritiers présomptifs de plusieurs millions ne trouvassent pas à emprunter une pièce blanche. Il y avait plus d'une raison pour cela. D'abord Louaisot l'ancien leur tenait la tête sous l'eau tant qu'il pouvait, sachant bien que si la voix leur poussait une fois, ils hurleraient comme des diables autour de sa caisse; ensuite, ils avaient pris soin eux-mêmes d'épaissir un tel brouillard autour de leur association que les trois quarts et demi du monde regardaient la tontine comme une pure menterie.
Ils avaient eu si grande frayeur au début des poursuites du gouvernement! Et M. Louaisot avait exploité si savamment leur épouvante!
«Argent volé ne profite pas», dit le proverbe. Je ne sais pas si jamais on put en rencontrer preuve plus lamentable que celle qui était offerte par ces quatre malheureux.
Excepté Joseph Huroux qui savait son état de mendiant, les autres mouraient littéralement de misère. Quoiqu'on ne crût pas à la Tontine, le souvenir des méfaits qui avaient donné naissance à la rumeur courant depuis tant d'années, au sujet de cette même prétendue Tontine, s'était perpétué de père en fils dans la campagne cauchoise. Ces gens-là étaient, pour tous, des voleurs.
Et non pas des voleurs ordinaires, mais des voleurs sur l'autel!
Des fournisseurs!—chose qui accumule sur soi plus de mépris et plus de haine que toutes les autres infamies rassemblées en monceau!
Je n'en sais pas bien long. J'ignore si cette haine est méritée et si ce mépris est toujours équitable. Je suppose qu'il peut se trouver un honnête homme par ici, par là dans la partie.
Mais quand on songe que dans toutes nos guerres c'est la même farce! L'ennemi est bien nourri et bien couvert: ah ça! ils n'ont donc pas de fournisseurs, les Russes ou les Prussiens?
Nos soldats, eux, arrivent à la bataille sans souliers, sans culottes, l'estomac creux et souvent la giberne vide.
Et c'est bien rare qu'on entende dire qu'il y a eu un fournisseur écartelé à quatre chevaux. Je n'en ai jamais vu.
J'en connais un, un gros, qui passe pour avoir fourni la dysenterie à tout un corps d'armée avec de la viande, mort dans son lit. Eh bien! l'autre jour, il a condamné aux galères, comme juré, un méchant gars qui avait passé une brèche pour tirer un lièvre dans un bois réservé.
Bien sûr le méchant gars avait eu tort, mais le gros fournisseur! Peut-être qu'il n'y aura plus de révolutions le jour où on fera juger les fournisseurs par les braconniers.
Dame! et tenez, je rencontrai, moi, un jour Jean-Pierre Martin, le bedeau, qui dormait au coin d'un mur. Ce ne fut pas bien brave: je lui donnai mon pied quelque part.
Que voulez-vous! Quand je vois ces gens-là c'est comme si j'entendais crier les âmes des tourlourous qui sont morts de froid et de faim tout exprès pour leur fourrer du foin dans leurs bottes!
Il n'y avait pas que moi à taper sur les quatre fournisseurs.
Ordinairement, ces gens-là sont gardés par leur coquin d'argent. Ceux-ci n'avaient pas d'argent pour se garder, on les menait à coups de fourches.
Mais le plus drôle c'est qu'ils se battaient entre eux partout où ils pouvaient se rencontrer. Ils essayaient de s'entretuer, c'est sûr, et ça se conçoit puisqu'ils devaient hériter les uns des autres.
Ils se cherchaient quand ils avaient bu par hasard. C'était chez eux une idée fixe qu'un verre de cidre éveillait. Joseph Huroux qui buvait un peu plus souvent que les autres parce qu'il était bon mendiant, passa trois fois à la police correctionnelle d'Yvetot pour avoir essayé d'assommer avec ses sabots, savoir: Jean-Pierre Martin à deux reprises, et une fois Simon.
Il faut se rendre compte de ceci que la farce durait déjà depuis trente ans, en 1843.
Non seulement il n'y en avait pas un de mort, mais ils se portaient tous comme des charmes, excepté Jean Rochecotte qui s'en allait vieux et qui était tout malingre.
On aurait dit que leur misère les conservait comme du vinaigre.
C'est sûr qu'ils devaient être enragés.