Le Fils Jacques.
Avis pour M. de Rœux.—Vous êtes prié de commencer par le commencement, dans votre propre intérêt, quand même vous seriez alléché par quelque titre particulier, comme par exemple l'Aventure du codicille ou l'Histoire de l'enfant d'Olympe. Ça viendra à son tour, et vous y gagnerez de mieux comprendre.
Je suis natif des environs de Dieppe, dans le département de la Seine-Inférieure. Mon père était un vieil homme qui s'était marié sur le tard à une femme presque aussi âgée que lui. Mon père tenait l'emploi de clerc-expéditionnaire chez M. Louaisot l'ancien. Ma mère polissait des couteaux à papier d'ivoire en chambre.
Je ne leur en veux pas de ce qu'ils me firent chétif. On va selon ses moyens. Les voisins croyaient qu'ils ne m'auraient pas fait du tout, et ma naissance fut regardée comme un tour de force.
Voilà déjà où vous pouvez juger que je ne suis pas un charlatan de romancier ordinaire, puisque je ne me donne pas une taille de cinq pieds six pouces, sans souliers et la figure agréable d'un archange.
Le mariage ne réussit pas à mon père qui laissa là au bout d'un an son buvard et ses fausses manches pour s'en aller en terre. Je l'ai peu connu à vrai dire. J'avais trois mois quand il décéda; mais je respecte sa mémoire.
Ma mère, infirme, obtint un lit à l'hôpital et je fus mis dans un asile de petits pauvres. Ce début-là n'est pas gai, mais j'ai mangé mon pain encore plus dur par la suite, et plus sec aussi.
M. Louaisot l'ancien vint un fois à notre hospice chercher un petit saute-ruisseau «pour le pain» comme on dit à Dieppe. Je n'avais jamais vu d'homme si imposant que lui, quoiqu'il portât un bonnet de coton blanc par-dessous son chapeau et que ce bonnet ne fût pas propre.
On fit ranger les petits de huit à dix ans dans la cour et M. Louaisot l'ancien nous passa en revue. Quand il arriva à moi, il me donna un soufflet parce que je me mouchais avec ma manche.
—Comment s'appelle ce polisson-là?
—Jean-Baptiste Martroy.
—Martroy! J'ai été pendant quarante ans le bienfaiteur de ton père. Jean-Baptiste, à ton tour, je vais te donner une position. Veux-tu venir avec moi?
Ça m'était bien égal. Je ne pensais pas qu'on pût être plus mal quelque part qu'à l'asile. On me fourra dans la carriole de M. Louaisot l'ancien qui dormit pendant toute la route, parce qu'il avait déjeuné deux fois et dîné trois—chez des clients.
Moi, j'avais faim, aussi on m'envoya coucher sans souper.
M. Louaisot l'ancien était notaire royal au gros bourg de Méricourt-lès-Dieppe. J'entrai chez lui maigre comme un coucou et j'y devins étique. Il faisait de nombreuses affaires dans les campagnes. Il trouvait toujours que je mangeais trop et que je ne voyageais pas assez. J'étais en route depuis le point du jour jusqu'au soir. Cela ne me fit pas grandir à cause de mon ordinaire, qui était le jeûne.
Après avoir tiré la jambe toute la semaine, on me mettait le dimanche, pour me reposer, à «curer l'étable», comme le bonhomme appelait lui-même son étude.
Je suppose qu'il pensait aux écuries d'Augias, car il était facétieux et instruit, autant que pas un notaire de la campagne normande, où ils sont tous pétris d'esprit.
Le fils Jacques, héritier unique de M. Louaisot, était en ce temps-là au collège. C'était un grand et beau garçon d'une quinzaine d'années, très luron, très gai, très gourmand, très voleur, et que les clercs regardaient comme un demi-dieu.
Le bonhomme l'adorait. Je l'ai vu lui donner dix sous pour son dimanche!
Il lui donnait, mieux encore que cela: il le comblait de leçons dont le fils Jacques a bien profité depuis.
Je ne comprenais pas beaucoup ces leçons où l'on parlait d'honnêteté; mais, petit à petit, j'en vins à regarder l'honnêteté comme l'art d'être filou sans qu'il en résultat aucun désagrément.
Il y avait un nom qui revenait presque aussi souvent que le mot honnêteté dans les leçons du bonhomme: la Tontine.
Quand le fils Jacques eut fini ses humanités, vers ses dix-huit ou dix-neuf ans, il vint passer ses vacances à Méricourt, avant de partir pour l'école de droit, car il fallait qu'il fût reçu capax pour prendre l'étude de son père.
On causa de la Tontine depuis le matin jusqu'au soir.
Qui donc était cette Tontine dont les fonds étaient déposés chez M. Louaisot? Cela m'intriguait au plus haut point. Vingt fois, j'avais entendu le bonhomme dire au fils Jacques:
—Il faut que la Tontine fasse ta fortune.
Je pensais que ce devait être une vieille rentière, facile à paumer.
Le plus ancien de mes souvenirs date de cette époque. Je pouvais bien avoir douze ans. Le fils Jacques était en vacances depuis une quinzaine. La veille, son père lui avait dit:
—Trouve une combinaison, Fanfan, tu me la soumettras et je te la corrigerai. Ces mécaniques-là, c'est comme les versions et les thèmes.
Le fils Jacques avait répondu:
—Je chercherai.
Donc, ce soir-là, je venais de monter dans ma soupente, où j'étais à portée de la voix du vieux. Le vieux s'occupait à compter sa recette après souper. Tout à coup le fils Jacques fit irruption dans sa cabine en criant:
—Papa, je viens de trouver le joint!
Le bonhomme ferma sa caisse et rabattit son bonnet de coton sur ses oreilles en regardant son héritier du coin de l'œil.
—Si tu as vraiment inventé une mécanique, garçon, dit-il d'un ton encourageant, je n'y vas pas par quatre chemins: je te flanque trente sous pour ton dimanche! Le fils Jacques répondit avec fierté:
—Je veux trente francs!
Pour le coup, le vieux se mit à rire. Mais le fils Jacques frappa du pied, disant:
—Ça vaut un million comme un liard! deux millions! trois millions! et le reste!
—Alors, garçon, on t'écoute!
—Le saute-ruisseau dort-il dans son trou?
—Comme une marmotte. Cause, je te dis!
J'étais en effet bien près de m'endormir, mais quand je vis qu'ils craignaient d'être entendus, je me frottai les yeux et j'écoutai de toutes mes oreilles.
Le fils s'assit auprès de son père. C'était vraiment un joli gars. Il avait de la flamme dans les yeux.
Ce qu'il conta, je ne le comprenais pas bien alors, et pourtant je m'en souvins mot pour mot quand il fut temps pour moi de le comprendre.
—Papa, dit le fils Jacques, les jeunes ramassent ce que les vieux laissent tomber. Tu baisses et moi je monte.
—Prends garde de glisser, Fanfan, dans l'escalier!
—Allons donc! j'ai étudié l'affaire à fond et je la sais mieux que toi. Sur les cinq membres il n'y en a qu'un de commode pour mon idée. Le bedeau, le pauvre, le maquignon et le déserteur ont des familles auxquelles le diable ne connaîtrait goutte. Quand on aurait bien travaillé, quelque va nu-pieds de cousin ou quelque drôlesse de cousine sortirait de terre au moment où l'on s'y attendrait le moins, et adieu mon argent!
—Le fait est, Fanfan, que les familles des malheureux sont bien gênantes à cause de ça. On les croit seuls ici-bas. Dès qu'ils meurent, vous voyez tout un régiment autour de leur paillasse,—quand il y a quelque chose dedans.
—Au contraire, poursuivit Jacques, Jean Rochecotte, tout facteur rural qu'il a été, est sorti d'une maison de gentilhommerie. Ses parents sont connus. On les compte, et puis on se dit: «Voilà, c'est tout, il n'y en a pas d'autres.» Le vieux fit un signe de tête qui voulait dire: «Fanfan, tu m'étonnes par ta capacité.» Il demanda tout haut:
—Et combien en comptes-tu de parents au facteur rural?
—Rien que trois têtées. C'est avantageux.
—Tu trouves?
—Un marquis, un comte, un baron.
—C'est vrai, pourtant! grommela le vieux.
Le fils Jacques poursuivit:
—Première têtée, première ligne, le comte de Rochecotte, à Paris; seconde ligne et seconde têtée, le baron Péry de Marannes, à Lillebonne; troisième ligne, M. le marquis de Chambray, à la porte de chez nous.
—Juste, Fanfan, je vois le château de Chambray de ma fenêtre, quand il fait jour. Après!
—Ça tombe sous le sens, papa. Pour le bien de la combinaison, il faut que Jean-Pierre Martin, le bedeau; Vincent Malouais, le maquignon; Simon Roux, dit Duchêne, le déserteur; et Joseph Huroux, le mendiant, passent de vie à trépas avant Jean Rochecotte.
Le vieux se gratta l'oreille sous son bonnet de coton et dit:
—Diable! diable! tu en juges quatre d'un coup!
—C'est tout simple, papa, puisque Jean Rochecotte doit rester le dernier vivant.
—J'entends bien, mais....
—Il n'y a pas de mais: tout part de là.
—Soit. Voyons d'abord le thème tout entier, nous marquerons les fautes après.
—Il n'y a pas de fautes, papa.
—Et ensuite?
—Ensuite, il faut que j'hérite du dernier vivant.
—Vraiment!
—Dame! Sans ça, ce ne serait pas la peine de se creuser la cervelle!
—Et tu as un moyen d'hériter du dernier vivant?
—Parbleu!
—Quel moyen?
—Un mariage.
—Jean Rochecotte n'a pas de fille.
—Je sais bien, et c'est dommage. D'un autre côté, je ne peux pas épouser M. le comte de Rochecotte à Paris.
—Ça paraît clair, Fanfan. Sais-tu que tu m'amuses?
—Ni le baron Péry non plus.
—Ni le marquis de Chambray, je suppose?
—Celui-là, si fait, papa.
—Comment! s'écria le bonhomme qui se mit à rire.
—Ne riez pas, la langue m'a fourché. Ce n'est pas moi qui épouserai M. le marquis.
—À la bonne heure!
—Ce sera ma petite amie Olympe Barnod.
—Beaucoup plus tard, alors? Elle n'a que six ans.
—Oui, plus tard, papa. Le temps ne fait rien. Je suis jeune.
—Et puis encore?
—Le reste n'est pourtant pas bien difficile à deviner.
—Tu épouses Olympe Barnod, je parie?
—Parbleu!
—Mais il faut au moins qu'elle soit veuve!
—Ça tombe sous le sens, papa. Elle le sera.
Il y eut un silence pendant lequel ils se regardèrent fixement tous les deux. Le bonhomme baissa les yeux le premier.
—Mais, reprit-il, d'une voix que je trouvais singulièrement changée: Olympe Barnod ne sera pas héritière si elle devient veuve.
—Elle aura un enfant, repartit le fils Jacques sans hésiter.
—Si le bon Dieu le veut, oui, mais en ce cas-là même, il y aura toujours deux lignes entre elle et l'héritage du dernier vivant: la têtée Rochecotte et la têtée Péry de Marannes.
—Papa, répondit le fils Jacques, il suffira peut-être du temps pour éteindre ces deux lignes-là.
Le bonhomme, au lieu de répliquer, prit la lampe qui était sur sa table et monta l'escalier de ma soupente.
Heureusement que j'entendis son pas. Je me retournai le nez contre le mur. Cette position ne lui permit point de passer la lampe au-devant de mes yeux.
Il redescendit. Le fils Jacques sifflait auprès de la table. Le vieux se rassit. Il était tout pensif.
—Garçon, dit-il enfin, tu n'es pas de mon école.
—Non, papa, je suis de la mienne.
—J'ai pourtant assez bien mené ma barque, garçon!
—Dans votre mare, oui, papa, mais moi, je veux aller au large.
—Prends garde de te noyer! Tu as de l'intelligence, mais tu n'as pas de sens pratique.
—Qu'est-ce que c'est ça, papa, le sens pratique?
—Fanfan, c'est l'intelligence qui ne s'égare pas du côté de la cour d'assises.
—Tu sais où elle est, papa, la cour d'assises, répondit cet effronté fils Jacques. Alors, selon toi, ma combinaison ne vaut rien?
—Non.
—Moi, je la trouve bonne; qui vivra verra.
Le vieux lui prit la main et l'attira contre lui.
—Voyons, garçon, fit-il en essayant un peu d'attendrissement paternel. Je t'ai pourtant donné des principes. Tu m'affliges véritablement. Tu vas là, et du premier coup en dehors de l'honnêteté, qui est proverbiale dans notre profession! Le fils Jacques se mit à chanter:
Ah! vous dirais-je maman....
—Réponds, au moins, garçon!
—Ah ça! papa, est-ce que vous avez la prétention d'être honnête, vous?
Le vieux se redressa.
—Fils Jacques, fit-il sévèrement, nous ne nous entendons plus tous deux. J'ai une prétention, en effet, c'est de mourir dans mon lit. Je ne suis pas un grand philosophe, moi. J'appelle honnête tout ce qui peut passer à côté d'un gendarme sans mettre un faux nez et des lunettes vertes. Tu finiras mal, fils Jacques. Je te souhaite de n'avoir rien de plus fâcheux en ta vie que les lunettes vertes et l'emplâtre sur l'œil.... Ne répliquez pas! Vous êtes un méchant blanc-bec, allez vous coucher!