Récit fait par Lucien de ce qui se passa sur le Quai de l'Horloge

J'avais pris la même voiture que la veille. Le cocher était déjà habitué à la manœuvre. Je lui avais dit qu'il s'agissait d'un enlèvement et je le payais en conséquence. Depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à onze heures de nuit, nous fîmes quatre stations en gardant notre distance de cinq ou six cents pas autour de la Conciergerie. Notre dernière station fut au coin du quai de l'Horloge et du Pont-Neuf, vis-à-vis de la maison Lerebours. Il faisait un temps froid et noir. La neige tombait par intervalles. Quoique ce fût dimanche, le pont était presque désert. Mon cocher me dit:

—C'est à ne pas jeter un étudiant dehors!

Moi, je remerciais le hasard. Pour nous, c'était un bon temps.

Vers minuit moins le quart, les voitures roulèrent. La sortie de l'Odéon mit une cinquantaine de groupes grelottants sur le pont, puis les autres théâtres vinrent en sens contraire.

Cela dura une demi-heure. Les cafés de la rue Dauphine et du quai de l'École s'étaient fermés. À minuit et demi, il ne passait pas une âme devant la statue.

Ce fut juste à ce moment, l'horloge des bains sonnait la demie de minuit, que cinq ou six jeunes gens qui me parurent être des étudiants ou des commis, ayant passé leur soirée du dimanche dans un lieu de plaisir, arrivèrent de la rue Dauphine, longèrent le pont et tournèrent l'angle de la maison Lerebours pour prendre le quai de l'Horloge.

Ils allaient le nez dans leurs collets relevés, et ne semblaient pas du tout d'une gaieté folle.

Ils passèrent. Un seul d'entre eux parut remarquer la voiture.

Moi, je remarquais tout. Je crus voir qu'ils s'arrêtaient le long d'une maison en réparation, située à égale distance de la rue Harlay-du-Palais et du magasin Lerebours.

Ils étaient entrés quelque part, peut-être, car j'eus beau écouter et regarder, je ne vis plus aucun mouvement, je n'entendis plus aucun bruit.

Dix minutes tout au plus s'écoulèrent.

Au bout de ce temps, et précisément à la hauteur de cette maison du quai de l'Horloge qui était en réparation, et où j'avais vu les jeunes gens disparaître, des cris de femmes retentirent.

Un homme s'élança hors de la place Dauphine, dit en passant près de la voiture: «Ce sont elles!» et disparut au détour du pont, dans la direction de la rue de la Monnaie.

Cet homme était enveloppé dans un manteau. Je ne suis pas sûr d'avoir reconnu le Dr Schontz.

Il n'avait pas fini de parler que j'étais déjà hors de la voiture.

Deux femmes, toutes deux vêtues de noir, arrivaient en courant, poursuivies de près par les six jeunes gens qui se donnaient maintenant des airs de gens ivres.

L'une des femmes était bien ma Jeanne, car sa pauvre chère voix, brisée par l'épouvante, criait:

—À moi, Lucien! au secours!

Je n'avais pas d'armes. Je n'ai jamais d'armes. Je méprise et je hais les armes.

J'aurais donné dix ans de vie, non pas pour tenir en main un pistolet, mais une massue.

L'autre femme ne criait pas. Elle était voilée. Je savais que c'était la quêteuse.

Je m'élançai en avant, la tête basse et les poings fermés.

Il me semblait simple et facile de tuer ces six jeunes gens avec mes mains.

La quêteuse était serrée d'un peu plus près que Jeanne. Son voile volait au vent derrière elle.

La main de celui qui la poursuivait put saisir la dentelle.

Il tira—mais la dentelle lui resta dans les doigts.

Et la figure de la quêteuse fut découverte.

Elle arrivait juste sous le réverbère.

C'était Jeanne!

Et pourtant, l'autre Jeanne qui venait de trébucher contre un tas de neige criait de sa pauvre douce voix en détresse:

—Lucien! au secours! au secours!

J'hésitai l'espace d'une seconde, ne sachant à laquelle aller.

Le son peut tromper.

Celle qui avait appelé entra à son tour dans la lueur du réverbère.

C'était Jeanne aussi!

Je les vis toutes deux pendant un instant.

Il y avait deux Jeanne!

Je me crus fou, mais cela ne m'arrêta pas.

Jamais je ne m'étais battu. Je pense que je ne me battrai plus jamais.

Je plantai ma tête dans la poitrine de celui qui avait arraché le voile. Il fut enlevé de terre et retomba en poussant un râle sourd.

Je me retournai sur celui qui allait atteindre l'autre Jeanne, et je le précipitai le front sur le pavé.

En ce moment, je me souviens bien que j'entendis la voix de la quêteuse qui disait, à moi, sans doute:

—Nous sommes trahis! c'est un guet-apens!

Je ne la vis plus après cela.

Je ne vis plus que ma petite Jeanne, entourée par trois hommes.

Le quatrième, car ils restaient quatre debout, me barrait le passage.

Je bondis à sa gorge comme un loup. Nous luttâmes. Il était fort. Il me mit dessous.

Pendant que nous luttions,—et que je ne voyais plus rien, car le corps de mon adversaire me couvrait,—j'entendais la voix de Jeanne qui s'éloignait, criant:

—Au secours, Lucien, au secours!

Mes doigts se crispaient autour de cette gorge que j'avais entre les mains. Je ne me défendais pas, j'essayais d'étrangler.—La gorge râla.

J'entendis le pavé qui sonnait sous les roues d'une voiture.

Les mains qui me garrottaient se lâchèrent et le corps devint plus lourd.

Je parvins à le soulever. Il retomba inerte....

Je me remis sur mes pieds.

—Jeanne! Jeanne! où es-tu?

Pas de réponse.

—Jeanne! Jeanne!...

Le silence.

Tout était désert autour de moi.

La voiture elle-même était partie et c'était elle sans doute qui avait servi à emmener Jeanne.

Il n'y avait plus là que l'homme mort—et moi dont le cerveau chancelait comme une ruine.

Ma dernière lueur de raison fut d'écouter attentivement pour saisir au loin le bruit des roues.

Mais je n'entendis rien, sinon ce murmure uniforme que rendent les quatre aires de vent dans les nuits de Paris.

Je retombai sur le pavé et je restai assis dans la neige à côté du mort.

Je ne tâtai pas si son cœur battait.

Je me souviens que j'entendais sonner les heures.

Quand le jour vint, j'étais encore là. Je vis la figure du mort.

Il me regardait.

Je m'enfuis pour éviter ce regard qui me blessait. Je marchai longtemps dans les rues,—et je vins tomber au seuil de ma porte où je m'évanouis.

Pièce numéro 121

(Écriture de Lucien.)

30 février.

Je ne reçois aucune nouvelle.

Le plus étrange pour moi, c'est que je n'ai plus entendu parler de cette femme: La quêteuse.—S'ils l'avaient tuée!

Tu comprends bien que j'ai méfiance de moi-même et que je ne crois pas complètement au témoignage de mes sens.

Je viens de relire ce récit qui a déjà deux semaines de date. Je n'avais pas espéré l'écrire si clair, mais ai-je vu réellement deux Jeanne?...

Geoffroy, la question qui va suivre, te l'es-tu adressée?

Si j'ai vu deux Jeanne, l'une d'elles est Fanchette.

L'une d'elles a poignardé Albert de Rochecotte, son amant.

L'une d'elles a réfugié son crime derrière l'innocence de l'autre!

À quoi croire? À qui se fier? Où porter son regard et sa pensée? Le cercle des menaces se resserre.

Je ne sais rien de plus mortel que de découvrir un ennemi sous l'apparence d'un bienfaiteur.

S'il y a du sang aux mains de la quêteuse, si elle est Fanchette, qu'a-t-elle fait de Jeanne?

Pièce numéro 122

(Même écriture que les deux billets anonymes, attribués à la quêteuse de Notre-Dame des Victoires. Sans signature.)

Londres, 30 février 1866.

À M. L. Thibaut.

Il se peut, il se doit même que vous ayez défiance de moi. Vous avez vu mes traits. C'est un très grand malheur pour vous,—et pour elle.

Vous en savez assez pour condamner. Vous ignorez trop pour juger.

J'avais accompli un acte très difficile, presque impossible, dans la nuit du 7 au 8 décembre. On m'a volée du résultat de mes efforts.

Ce qui avait été fait pour elle a tourné contre elle.

Je ne me suis pas découragée. Mon devoir reste le même: mon devoir impérieux.

J'arrive de New York. Une fausse indication m'avait dirigée sur l'Amérique où je croyais trouver Jeanne.

Jeanne n'a pas quitté la France, peut-être même n'a-t-elle pas quitté Paris. J'y retourne.

Ne craignez aucune catastrophe immédiate. Quelque chose protège Jeanne.

Et quelqu'un aussi.

N'avez-vous pas des amis? N'avez-vous pas au moins un ami? Personne n'est sans avoir un ami.

Appelez à votre aide. Tout n'est pas désespéré.

Il serait de la plus haute importance de trouver un homme du nom de J.-B. Martroy, qui doit être à Paris en ce moment.

J'ai lieu de croire qu'il se cache. Encore une fois, appelez à votre aide. Efforcez-vous.

La protection qui couvre Jeanne peut faiblir—ou disparaître.

Mention de la main de Lucien.—Cette lettre fut trouvée par moi à mon ancien logement, lors de ma première sortie. On m'y demandait si j'avais un ami, Geoffroy, je songeai à toi.

Pièce numéro 123

(Écrite et signée par Lucien.)

Belleville, rue des Moulins, maison de santé du Dr Chapart.

4 avril 1866.

À M. le chef du personnel au ministère des Affaires étrangères, à Paris.

Monsieur,

J'ai recours à votre obligeance pour connaître la résidence actuelle de M. Geoffroy de Rœux, récemment attaché à l'ambassade de Turquie.

J'aurais une communication importante à lui adresser. L'affaire est urgente.

Veuillez agréer, etc.

Pièce numéro 124

Du ministère des Affaires étrangères. Division du personnel (2e bureau).

Paris. 9 avril 1866.

M. L. Thibaut, avocat.

Monsieur,

En réponse à la demande que vous m'avez adressée, j'ai l'honneur de vous informer que M. Geoffroy de Rœux, attaché à la légation d'Italie, est rappelé à Paris, où il a reçu l'ordre de se tenir à la disposition de S. Exc. M. le ministre des Affaires étrangères. Veuillez agréer, etc.

Pièce numéro 125

(Écrite et signée par Lucien.)

Paris, 10 avril 1866.

À M. Geoffroy de Rœux, attaché à la légation d'Italie, rue du Helder, à Paris.

Mon cher Geoffroy,

J'ai grand besoin de toi. Tu m'entends: besoin, besoin! Viens tout de suite ou écris-moi un mot qui me dise où je pourrais te trouver. La chose presse, malheureusement. Viens vite.

Note de la main de Geoffroy.—Cette lettre, exactement semblable à celle que je reçus en Irlande et qui interrompit mes excursions autour du lac Corrib, ne fut pas envoyée, puisque je la retrouvais au dossier. Si elle eût été envoyée chez moi, elle m'eût rencontré lors de mon passage à Paris où je touchai barre en revenant de Turin, vers le 15 avril. Ce retard va être expliqué dans la suite de la correspondance.

Pièce numéro 126

(Écriture de Lucien.)

14 avril.

J'ai eu trois jours de crise. La crise va revenir. Elle n'est pas loin, je la sens, elle me guette.—Depuis quinze jours, j'en ai souvent.

Je n'étais pas assez misérablement impuissant! Il me faut ce surcroît.

Ta lettre est encore sur mon bureau: la lettre que je t'ai écrite.

Que vais-je te demander, si tu viens? que peux-tu faire? Tu as une carrière. Puis-je exiger de toi que tu me donnes ta vie?

Et sur quels indices te mettrais-je en campagne?

Un billet anonyme, écrit par cette femme qui m'a déjà trompé....

Je suis découragé jusqu'à l'agonie.

Ta lettre est là. Elle y reste....

Te souviens-tu? Ce Martroy dont parle la quêteuse s'est présenté à moi de lui-même au moins deux fois, peut-être trois fois....

Je viens de feuilleter tout le dossier: c'est trois fois.

La dernière fois, qui est assez récente, il prenait le nom de J.-B. Calvaire et me disait de lui écrire poste restante. C'était vers la fin de septembre.

J'ai écrit ce matin poste restante et j'ai mis un bon dans la lettre.

Mais de septembre en avril! sept mois! Il a dû se fatiguer d'aller au bureau de poste sans y jamais rien trouver.

J'ai remords de ma négligence. Que de fautes il y a dans mon malheur!

Et d'un autre côté, puis-je accorder confiance à un avis qui me vient de cette femme!

Que le bon Dieu ait pitié de moi!

Pièce numéro 127

(Écriture de Lucien.)

16 avril.

Je me suis levé avec l'idée d'aller chez toi, rue du Helder. Cela vaudrait bien mieux qu'une lettre. Pourquoi ne l'ai-je pas tenté plus tôt?

Ma détresse a quelque chose de misérable et de ridicule à cause de ma lâcheté. Je ne m'aide pas. Quand je pense que tu es peut-être à deux pas de moi, et que j'ai un si ardent désir de te voir!

J'ai demandé une voiture. M. le Dr Chapart est venu lui-même. Il m'a tâté le pouls. Défense de sortir. Double dose de sirop-Chapart. Calme absolu. Rien que des potages. Le fait est que je suis cruellement malade, Geoffroy. Je n'aurais pas pu aller, ma tête se brouille. Je n'ai pas reçu réponse de J.-B. Martroy.

Pièce numéro 128

(Écriture de Lucien.)

30 avril—Rien de ce Martroy. Plus rien de la quêteuse. La lettre à ton adresse est toujours là. Mes crises se rapprochent d'une façon effrayante.

Il me semble que je me sauverais moi-même si je pouvais travailler à la sauver.

Je ne peux pas. Je ne peux rien. J'ai toujours été un être faible. Même quand je tue un homme, cela ne sert à rien.

L'homme que j'ai tué, je le revois quelquefois dans la neige, avec sa face terreuse et presque noire. Il était tout jeune. Il avait les cheveux blonds. Les journaux ont dit que c'était un malfaiteur. Tant mieux. Je n'aurais pas eu de remords, même sans cela.

Voici juste vingt jours que ta lettre est là. Je n'ai plus l'idée de te l'adresser. À quoi bon?

Pièce numéro 129

(Écriture de Lucien.)

1er mai.

À quoi bon! Oh! tu es jeune, toi, tu es fort, tu connais la vie—et tu as des amis!

Je me déchirerais la poitrine avec mes ongles! À quoi bon? C'est moi qui ai écrit cela! Mais elle se meurt, peut-être!

Je suis dans mon lit. J'ai soif, je brûle. Je la vois si pâle! Où s'est envolé son sourire? Il y a de grosses larmes qui roulent lentement le long de ses joues. Je les vois.... De mon lit je vois Paris par ma fenêtre. Elle est là. Où? Il y a des moments où mon œil se dirige comme si une voix l'appelait. C'est qu'elle m'appelle, va, Geoffroy!

Vais-je mourir sans combattre! Ma force! Ma jeunesse! Moi, je ne me sers pas d'armes. Que Dieu me montre l'ennemi de Jeanne, j'irai à lui, fût-il Satan, et je l'étranglerai!

Pièce numéro 130

(Écriture de Lucien, mais pénible et altérée.)

17 mai.

Ces deux semaines ont été comme un rêve douloureux.

Ma mère est venue hier, toute seule. Elle a pleuré en me voyant. Je dois être bien changé. Elle m'a demandé si je répugnerais à voir un prêtre. J'ai écrit à Jeanne, comme je t'écris à toi, pour laisser mon cœur parler. Si nous devions nous retrouver dans l'autre vie....

Voilà maintenant dix-neuf jours que je ne me suis levé. Mes yeux faiblissent; je ne vois plus bien Paris.

Quand ma mère est partie, elle a parlé au docteur dans l'antichambre. J'ai entendu qu'il lui disait: «Ça peut durer un mois, deux mois, mais ça peut finir brusquement.» Il me semble que Jeanne est morte. J'ai hâte de mourir aussi.

Pièce numéro 131

(Écriture de Lucien.)

18 mai.

Je suis debout! je vois Paris! Jeanne y est. Jeanne m'a écrit, Jeanne m'a parlé. Bonté de Dieu! moi qui désespérais!

Ce matin, on a laissé entrer chez moi un beau jeune garçon de douze à treize ans. J'ai cru au premier aspect que c'était Olympe déguisée, tant il lui ressemble.

Il venait de la part de M. Louaisot de Méricourt, dont il est le neveu.

M. Louaisot m'envoyait des compliments, et désirait avoir de mes nouvelles.

Le beau jeune garçon n'est pas resté plus de deux minutes. J'étais à me demander pourquoi M. Louaisot me l'avait envoyé lorsque j'ai vu une petite enveloppe sur ma table de nuit. Je l'ai prise. Il n'y avait rien à l'extérieur.

J'ai déchiré le cachet. Tout ce qui me reste de sang s'est précipité vers mon cœur. J'avais reconnu l'écriture de ma Jeanne.

Rien que deux pauvres petites chères lignes:

Je ne peux pas te dire où je suis. Je me porte bien. Je t'aime de tout mon cœur. Je ne serais pas malheureuse, si je n'étais loin de toi....

Cette lettre ne peut avoir été apportée que par le jeune garçon!

Avant son arrivée je suis sûr qu'il n'y avait aucun papier sur ma table de nuit.

Olympe n'a pas de frère—ni de fils. Elle est d'ailleurs trop jeune pour avoir un enfant de cet âge-là.

Il lui ressemble étrangement!

A-t-il apporté cela de lui-même?

Est-ce un envoi de Louaisot qui voyait de loin que la lampe allait s'éteindre?...

Je crois être sûr qu'il a besoin de moi vivant—pour nourrir l'affaire.

Ce qui est certain, c'est que les deux lignes sont de Jeanne.

Je les défie bien de me tromper en contrefaisant son écriture? Je les ai baisées, ces deux lignes, cent fois, mille fois. Il reste quelque chose de son âme à mes lèvres.

Je suis ressuscité.

J'ai recopié ta lettre—ta lettre qui attendait là depuis trente-huit jours. Je te l'ai adressée.

Elle est à la poste. Tu l'as déjà peut-être.

Tu vas venir, je le devine, je le sens. Un bonheur n'arrive jamais seul.

Ma mère est revenue. J'étais si mal hier qu'elle avait peur de ne pas me retrouver vivant.

Quand elle m'a vu, elle a crié au miracle.

Le Dr Chapart a brandi la bouteille de médicament qui est toujours sur ma commode.

—Madame, s'est-il écrié, vous avez dit le mot: c'est un miracle. J'espère que vous répandrez parmi vos amis et connaissances qu'il est dû au sirop-Chapart!

C'est une effrontée boule de chair que ce gros petit homme! Il sait que son sirop me sert à arroser la plate-bande qui est sous ma fenêtre,—et qu'il n'y vient jamais rien....

Voilà midi. Tu as ma lettre. Je suis seul. Je veux préparer notre causerie de tantôt.

Car tu vas être ici vers deux heures. C'est si loin, Belleville! Je changerai de logement pour me rapprocher de toi, quand même je devrais perdre le sirop Chapart.

Je te disais l'autre jour que j'ignorais ce que tu pourrais faire pour moi. J'étais mort. Je suis vivant aujourd'hui. Je sais ce que tu feras.

Ou plutôt ce que nous ferons, car je veux travailler avec toi nuit et jour.

Il y a une Fanchette! Nous possédons un point de départ.

Mais d'abord, retrouvons Jeanne. C'est facile. Quand je tiens quelqu'un à la gorge, c'est un collier de fer. Louaisot sait où est Jeanne. Je le lui demanderai dans le langage que j'ai tenu à l'homme étranglé.

Tu verras le trésor de renseignements que j'ai amassé. Nous sommes dans les délais pour former opposition à l'arrêt du 2 décembre. Jeanne sera réhabilitée,—quand je devrais traîner Fanchette aux pieds de la Cour!

Et quand même rien de tout cela ne serait possible, quand notre dernière ressource serait la fuite, partout où elle sera, j'aurai ma patrie.

Deux heures qui sonnent! la route est longue et la grande rue monte. Je t'attends.

J'ai fermé ma fenêtre. L'air est froid. Ou bien, c'est moi peut-être qui ai des frissons....

Deux heures et demie! Aujourd'hui tu viendras trop tard, Geoffroy. Je sens l'autre moi qui pousse ma pensée hors de mon cerveau. Le voilà. Ma plume tombe....

Pièce numéro 132

(Écriture de Lucien.)

19 mai.

Tu n'es pas venu Geoffroy. Je fais ce que j'aurais dû faire dès hier: j'envoie chez toi.

Je suis bien, très bien. J'ai la lettre de Jeanne....

Ma crise d'hier a été longue, mais elle ne touchait que l'esprit. Le corps ne souffre plus.

Pourtant, je ne retrouve pas toute ma vaillance d'hier. Les ennemis que nous aurons à combattre toi et moi sont bien résolus et bien puissants....

Mon messager revient de chez toi. Tu n'es pas à Paris. Où ma lettre te trouvera-t-elle?

Ces gens sont de bien habiles faussaires. Il y a des moments où je me demande si ma chère lettre est bien de Jeanne....

Le temps est sombre. Ma crise vient à l'heure ordinaire.

Je crois que j'ai espéré pour la dernière fois.

Pièce numéro 133

(Écriture de Lucien.)

7 juin.

Je n'écris plus, même pour moi. Tu étais mon prétexte. Je te parlais....

Je n'aurais jamais cru que mon appel pût rester sans réponse. J'attends depuis trois semaines!

Pièce numéro 134

(Écriture de Lucien.)

29 juin.

Je n'attends plus.... Adieu!

Fin du dossier de Lucien.

Note de Geoffroy.—Ceci était la dernière feuille. Je m'endormis en la tenant dans mes mains. Il était cinq heures du matin, et c'était ma seconde nuit sans sommeil. Au moment où je perdais connaissance, je me souviens que je répétais en moi-même cette parole de Lucien ayant trait au fait qui m'avait le plus frappé dans ma lecture de cette nuit:—Elles sont deux Jeanne!


[Récit de Geoffroy]

Je m'éveillai avec la même pensée. En rassemblant les pièces du dossier, passablement en désordre, pour les remettre dans leur chemise, je me surpris à parler tout haut, disant:

—Elles sont deux, c'est certain....

—Parbleu! fit une voix de basse-taille qui partait de l'embrasure de ma fenêtre.

Je me retournai vivement et je reconnus avec surprise M. Louaisot, assis commodément à côté de la croisée, et dont les lunettes mettaient deux ronds de lumière sur le journal qu'il lisait.

—Je n'ai aucune espèce de droit à en user familièrement dans votre domicile, mon cher Monsieur, me dit-il d'un ton beaucoup plus «homme du monde» que je ne l'aurais attendu de lui. C'est à peine si je pourrais me vanter d'être au nombre de vos connaissances, mais comme votre valet de chambre était absent et que je vous apportais de la pâture....

Au lieu d'achever sa phrase, il allongea le bras et mit un paquet d'épreuves sur ma table de nuit.

J'avais tôt réprimé un mouvement de fierté blessée.

Ce n'est pas pour peu de chose que j'eusse consenti à me brouiller avec M. Louaisot!

Il reprit en se levant pour retourner son fauteuil.

—J'ose espérer que vous m'excuserez.

—Mais très volontiers.

—Je vous rends grâce.... Alors nous avons achevé notre lecture?

—Comme vous voyez.

—Et nous n'y avons rien compris du tout?

—Mais, si fait, M. Louaisot. Je crois pouvoir dire au contraire....

—Quant à cela, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez!

—Permettez....

—Je permets. Seulement vous n'y voyez goutte.

—Quand ce ne serait que ce fait de l'existence des deux sœurs?

—Elles sont trois, cher Monsieur.

—Comment, trois!

—Pas une de moins!

Je le regardais avec inquiétude, ne sachant s'il se moquait de moi.

—Trois, répéta-t-il, je dis trois sœurs: une, deux, trois! et toutes trois de beaux brins, quoi qu'il y en ait une qui n'ait plus ses dix-huit ans.... Et que pensez-vous de l'incident Ferrand? L'histoire de la quêteuse? et celle de ce douceâtre Dr Schontz?

—Je pense, répondis-je en le couvrant de mon regard fixe, car j'avais recouvré tout mon sang-froid, je pense que vous avez mis tous ces pauvres gens-là en avant, vous, M. Louaisot, et qu'ils ont tiré les marrons du feu pour vous.

Ses lunettes laissèrent passer un rayon de triomphante vanité.

Il ébaucha même le geste de se frotter les mains.

—Moi, M. Louaisot, répéta-t-il, surnommé de Méricourt, je n'aurais pas du tout honte de vendre des marrons, si ce métier-là était de ceux où l'on fait fortune. M. Louaisot croisa ses jambes l'une sur l'autre, en homme qui prend position définitive, et fredonna tout bas, non pas:

Ah! vous dirais-je maman,

c'était bon pour chez lui, mais la romance sentimentale de Bérat:

J'aime à revoir ma Normandie,
C'est le pays qui m'a donné le jour.

Ce qu'il trouvait sans doute plus habillé.

C'était vraiment un scélérat de bien bonne humeur.

—Rien, rien, rien, cher Monsieur, reprit-il tout à coup, je vous dis que vous n'y comprenez rien! L'affaire est simple, voilà ce qui vous déroute au milieu de toutes les complications dont on l'a entourée. Ce pauvre bon garçon de Lucien a pourtant raison quand il dit qu'il y a un homme de talent là-dedans. Mais pourquoi le désigne-t-il sous le nom de docteur ès-crimes et autres appellations injurieuses? Pourquoi? Je vais avoir l'honneur de vous le dire. Les gens à courte vue détestent ce qu'ils ne conçoivent pas. Et ce cher excellent M. Thibaut, avant d'arriver à l'état de ramollissement où nous avons le chagrin de le voir réduit, n'avait pas inventé la poudre!

—Lucien, dis-je, n'est pas un adversaire aussi méprisable que vous le pensez.

—Il étrangle bien! dit M. Louaisot. Ah! saperlotte, quand je me suis permis de mettre mes lunettes dans son grimoire, j'ai distingué ce passage. Le gredin du quai de l'Horloge fut proprement étranglé; mais voilà: cela donne la mesure exacte de son intelligence. Il étrangle un détail et il laisse le fait principal passer son chemin.

—Quand vous êtes seul contre six, M. Louaisot, tout docteur que vous êtes....

—Jamais il ne faut être seul contre six!... Mais sur cette pente, notre discussion deviendrait un assaut de pensées philosophiques, et nous ne sommes ni l'un ni l'autre des fainéants.... Vous n'avez pas été en Russie?

—Non. Pourquoi?

—Parce que vous avez inspiré de l'intérêt à la plus jolie femme du monde, et qu'il manque un attaché à l'ambassade de Saint-Pétersbourg.

—Si on me nomme, je peux donner ma démission.

—Vous êtes nommé, mon cher Monsieur.

Je gardai le silence.

—Voulez-vous que je vous dise? s'écria M. Louaisot en haussant les épaules. Voilà de la guerre bêtement faite! La femme la plus intelligente est toujours un très petit homme. Vous n'avez pas cru à la mort de Jeanne Péry, j'en suis sûr. Quand vous jouez à l'écarté, marquez vos points, c'est la mode, mais il est d'autres jeux....

—M. Louaisot, interrompis-je, je voudrais avoir une affirmation ou une négation sur ce sujet: Jeanne est-elle morte?

Il piqua ce coup de doigt qu'il donnait à ses lunettes et il me regarda d'un air de franche supériorité.

—Quand vous réfléchiriez une fois en votre vie, cher Monsieur, dit-il, vous n'en mourriez pas. Selon vous, depuis déjà du temps, Jeanne est entre les mains du démon, n'est-il pas vrai? Eh bien, quand une pauvre colombe languit dans les griffes du vautour, la question de savoir si elle a été mangée hier ou si elle sera mangée demain est parfaitement oiseuse. Cela dépend du vautour.... Je vous dis, moi, que le brave Thibaut est beaucoup moins convaincu de nos scélératesses qu'il ne le croit. Nous sommes à Paris, que diable! La France est le pays de l'univers où il en coûte le moins pour raconter à la justice les bourdes les plus pitoyables. Suis-je un prince pour qu'on n'ose me dénoncer? Non. Il y a un fou, là-dedans, voyez-vous, et tout participe un peu de sa folie. Mme la marquise elle-même, à force d'aimer ce fou, est très gentiment un peu folle. Mais je suis sage, moi....

Ici, M. Louaisot s'arrêta et prêta l'oreille. On marchait dans mon antichambre.

J'arrive à raconter un fait qui paraîtra peut-être peu important et même trivial.

C'est alors que je n'aurai pas su le rendre, car il me frappa singulièrement.

Il y a des hommes-limiers. Je ne le savais pas, je le vis.

Juste au moment où M. Louaisot s'arrêtait, la porte s'ouvrit lentement et sans bruit aucun. La maigre figure de J.-B. Martroy se montra sur le seuil, humble et souriante.

Sur ses lèvres, on devinait qu'il allait dire:

—Mon bienfaiteur, vous voyez que je suis fidèle au rendez-vous!

Mais il ne parla point, parce que son regard rencontra, entre lui et moi, la titus touffue de M. Louaisot, qui lui tournait le dos.

Jamais je n'ai vu décomposition chimique plus rapide. Il n'y a pas de poison foudroyant qui puisse produire un semblable effet.

Instantanément, Martroy devint couleur de mort.

Il se retint au chambranle pour ne pas tomber, puis il disparut, fermant la porte sans bruit, comme il l'avait ouverte.

Louaisot s'était remis à parler en disant je ne sais quoi d'insignifiant.

Il avait, j'en étais sûr, entendu la porte s'ouvrir, puis se refermer.

Il ne s'était pas retourné. Aucune glace n'était posée de manière à lui montrer les objets placés derrière lui.

La physionomie d'un interlocuteur peut servir de miroir, mais j'étais sûr de n'avoir pas bronché.

Il cessa de nouveau de parler deux ou trois secondes après la fermeture de la porte,—juste le temps qu'il aurait fallu au fumet d'un animal,—d'un gibier pour arriver de l'antichambre jusqu'à lui. Ses yeux devinrent vagues derrière ses lunettes éteintes. Son nez ondula positivement, puis ses narines se gonflèrent avec force.

—C'est un fumeur, dit-il, et c'est un pauvre.

—Qui donc? demandai-je.

Sa figure avait déjà repris son aspect ordinaire. Il souriait.

—Je suis docteur, vous savez? fit-il avec bonhomie. Nos examens comprennent des quantités de matières, et votre baccalauréat n'est rien auprès du nôtre. Avez-vous remarqué que chaque pipe a son odeur?

—L'odeur d'une pipe, oui.

J'essayais de rire, mais ma poitrine se serrait.

—Je m'exprime mal à ce qu'il parait, reprit M. Louaisot. Je voulais dire qu'un homme qui fume la pipe est reconnaissable par l'odeur particulière de sa pipe comme il est reconnaissable par sa voix, par son pas, par son écriture, par toute chose enfin qui lui est propre. J'ai beaucoup étudié ces choses-là. Les sauvages d'Amérique ont des rocamboles encore plus subtiles.... Voilà longtemps que je n'avais senti cette pipe-là.

J'eus froid pour ce pauvre petit diable de Martroy.

—Guzman! appelai-je.

—Vous souhaitez quelque chose? me demanda M. Louaisot.

—Je voudrais voir si vous connaissez la pipe de mon valet de chambre.

—Ne prenez pas cette peine-là, dit-il en se levant. Guzman est un garçon bien nourri. Le tabac et la misère combinent un coquin de parfum qu'on n'oublie plus quand on l'a respiré.... Je vais avoir l'honneur de prendre congé, car l'estomac me tire. Je vous laisse mes épreuves; le roman va bien: nous allons faire une réputation à ce vieux cancre, le Dernier Vivant.... Résumons-nous: vous pataugez, mon cher Monsieur, parce que vous prenez les almanachs d'un homme qui barbotte. Vous voyez des démons où il n'y a que d'estimables industriels, et des victimes dans ceux ou celles qu'on essaye de sauver.

Et puis, je savais bien que j'avais quelque chose à vous dire! et puis, tout diplomate que vous êtes, vous conservez d'enfantins préjugés. Voltaire s'entendait quand il voulait inventer le bon Dieu. Vous, «vous croyez que c'est arrivé», comme dit le militaire de Pélagie.

Le titre de magistrat, de président, de conseiller vous fait quelque chose. Vous hésitez à vous dire tout franchement à vous-même: «Celui-là est une canaille!» Pardonnez-moi l'expression. Elle a le mérite de la simplicité.

Mon cher Monsieur, je ne donnerais pas dix centimes de vos dossiers, ni de toutes vos instructions pour rire.

Quand vous voudrez savoir le fin mot, j'en tiens boutique. Mais ça coûte bon. Au plaisir de vous revoir. Il me salua et prit la porte. J'entendis sa basse-taille dans l'antichambre qui chantait:

Quand tout renaît à l'espérance
Et que l'hiver fuit loin de nous....
Toujours
Ma Normandie du feu Bérat.

Je restai sous l'impression d'un sentiment qui ressemblait à de la peur. M. Louaisot avait-il vraiment reconnu Martroy? J'appelai Guzman.

—M. Louaisot a-t-il parlé?

—Il m'a demandé si je voulais faire trente points en fumant ma pipe!

—Qu'as-tu répondu?

—Que j'en sortais, et que je ne fume que des petits bordeaux.

—Et l'autre, où est-il passé?

—Quel autre? Je n'ai vu personne.

L'habitude de faire trente points ne peut être rangée dans la catégorie des forfaits qui ne méritent pas de merci, mais elle empêche de bien garder une maison. Je renvoyai Guzman en lui recommandant de faire entrer Martroy aussitôt qu'il viendrait.

J'avais ressenti tout à l'heure une impression véritablement pénible et comparable à celle qu'on éprouverait à voir une bête féroce s'approcher d'un enfant endormi. Cela s'effaçait peu à peu. Je me taxais moi-même d'exagération. Et j'essayais de démêler, parmi les discours de Louaisot, le motif réel de sa visite.

Ce motif se cachait-il dans le post-scriptum de notre entrevue? Il en voulait beaucoup à M. Ferrand. Cela me rangeait à l'opinion de Lucien, qui déclarait ce galant magistrat homme d'honneur.

Je pris les épreuves du roman commencé dans Le Pirate: La Tontine des cinq fournisseurs. J'en avais maintenant trois gros paquets à lire.

Au moment où je mettais les feuillets en ordre sur ma couverture, Guzman introduisit Martroy.

Le pauvre petit homme gardait bien quelque chose de l'aspect effarouché d'une chouette qui vient d'échapper à l'épervier, mais sous son désordre, il y avait un naïf triomphe.

—Tout de même, me dit-il en entrant, M. Mouainot de Barthélémicourt n'y a vu que du feu! Est-ce qu'il vient souvent? Ça rendrait mes visites plus rares.

J'étais à m'interroger pour savoir s'il fallait l'avertir ou lui laisser sa sécurité.

—Où vous êtes-vous caché, Martroy? demandai-je. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous a point reconnu sous la porte cochère ou dans la rue?

Il cligna de l'œil d'un air malin.

—Quand on est costumé comme cela, répliqua-t-il en touchant sa pèlerine de toile cirée blanche, il ne faut pas se cacher à moitié. Le patron est le meilleur chien de chasse que je connaisse, mais je suis son élève et nous pouvons faire notre partie, tant qu'il ne m'a pas vu. Ce n'est pas avec lui qu'on se dissimule derrière un fiacre ou dans une allée.

—Comment avez-vous fait?

—Au lieu de descendre, j'ai monté. J'ai été m'asseoir dans le petit escalier du grenier, au sixième étage. Je n'étais pas sans inquiétude, car il a un nez de possédé. Mais heureusement, j'en ai été quitte pour la peur. Il s'en est allé tout droit et je l'ai vu par la lucarne qui tournait tranquillement le coin du boulevard. Il prit à la place ordinaire, sous sa toile cirée, entre sa chemise et son unique bretelle, un gros paquet de papiers, noués avec une faveur rose qu'il déposa sur mon lit.

—Tiens! fit-il en voyant les épreuves du Pirate, vous donnez là-dedans?

—Est-ce que vous connaissez cet ouvrage?

—C'est du Louaisot. Pas besoin de connaître. Une cuisine faite avec une miette de vérité, sautée dans un tas de mensonges!...

—Tandis que moi, poursuivit-il en pointant ses manuscrits du bout du doigt, rien que du vrai. Pas d'imagination pour un sou!

—Voulez-vous être payé tout de suite? demandai-je.

—Ça me flatterait, rapport à Stéphanie que je veux mettre sur un pied étonnant! Il y a du temps que je la vois en rêve avec des falbalas! Elle est toute fraîche relevée de ses couches. Elle voiturera le petit à la promenade dans une brouette à ressorts, avec une robe en mérinos tout laine et un tartan, tout laine aussi, rouge, vert, bleu et jaune, que j'ai lorgné au grand magasin de nouveautés du faubourg du Temple.

J'avais préparé d'avance la somme que je voulais lui allouer. Il prit sans compter. C'était une manière de petit gentilhomme. Et il m'appela son bienfaiteur.

De poche, il n'en avait point, mais il avait installé un nœud coulant à sa bretelle qui servait à tout. Il passa mes quatre billets de cent francs dans le nœud, donna un tour à la ficelle, et tout fut dit.

—C'est là, déclara-t-il, comme dans une sacoche de la Banque de France!

—Quant à ça, reprit-il en montrant les épreuves que j'étais en train de mettre de côté pour prendre ses papiers, c'est son fort, la tontine. Il la connaît comme personne. Il est né dedans. C'est son papa qui l'avait faite. Au lieu de lui conter des histoires de ma mère l'Oie, le bonhomme le berçait avec la tontine. La première fois qu'il a pensé, il a pensé à la tontine. La première fois qu'il a parlé, il a parlé de la tontine. C'est sa vie, quoi! Il appartient à ça, et ça lui appartient. S'il voulait dire la vérité... mais je t'en souhaite!

Il fit son geste favori, mettant sa main au-devant de sa bouche, pour bien marquer le caractère tout confidentiel de l'exclamation.

—Vous en verrez plus dans deux de mes pages, reprit-il, que dans tout le fatras qu'il a dicté ou commandé à cet écrivailleur du journal. Au moins, moi, je n'ai pas d'imagination.... Et j'ai été dans la tontine presque autant que lui, puisqu'il m'y tenait noyé jusque par-dessus la tête. C'est un homme habile, c'est un homme savant, c'est un homme terrible! Pas méchant, quand il ne s'agit pas de la tontine... mais capable de mettre le monde à feu et à sang pour la tontine. Il y en a là-dedans, du sang!

Son doigt pointait le manuscrit.

—Ah! fit-il en baissant la voix, c'était un joli ange que Mlle Olympe Barnod, la première fois que je la vis. Entre nous deux, on peut lâcher de côté les pseudonymes raisonnés. Mais M. Louaisot l'a choisie pour arriver à l'argent de la tontine, et l'ange est devenue une diablesse. Vous allez voir, vous allez voir! Je ne veux pas vous gâter la lecture de mes ouvrages en vous disant d'avance ce qu'il y a dedans. Et puis, je ne le cache pas, je suis pressé de porter à Stéphanie le bénéfice de ma littérature.

En l'écoutant, un scrupule me prenait.

J'avais d'abord pensé à ne point troubler sa joie, mais n'était-il pas plus dangereux de le laisser ainsi dans l'ignorance?

Le lecteur devine que je veux parler des théories de M. Louaisot de Méricourt touchant l'odeur de la pipe.

À supposer que j'eusse accordé trop d'importance à ce qui n'était peut-être qu'une fantaisie, Martroy devait être mis au fait. Il était le meilleur juge.

—Je crois devoir vous prévenir, commençai-je, d'un fait qui vient de se passer ici.

Le petit homme, qui avait déjà fait un pas vers la porte, revint tout tremblant.

—Vous n'avez pas prononcé mon nom devant lui! s'écria-t-il.

—Non certes.

—Ni mon pseudonyme analogique.... Il est si rusé!

—Non. Écoutez-moi.

Son regard faisait le tour de la chambre.

—Il n'y a pourtant pas de glace où il ait pu me voir! murmura-t-il, et le bois du lit ne mire pas.

Je lui racontai la chose exactement comme elle avait eu lieu. À mesure que je parlais, le sang abandonnait ses pauvres joues. Il devenait vert.

Quand j'eus fini, il dénoua la ficelle qui tenait ses billets.

—Vous enverrez ça à Stéphanie, me dit-il. Je suis un homme mort.

—Voyons, voyons, Martroy....

—Oh! fit-il, c'est réglé... à moins... avez-vous un coin de cave où me cacher?

—S'il le faut, certainement.

—Non, cela ne se peut pas. Stéphanie m'attend. Il était en proie à une agitation inexprimable.

—On avait loué notre grenier à d'autres, murmura-t-il. Je ne sais pas s'il y a beaucoup de malheureux pour avoir souffert comme nous. C'est vrai que j'avais commis des péchés.... Nous couchions dans la basse-cour depuis deux semaines. Hier, quand on m'avait vu de l'argent, on m'avait permis de mettre le lit sur le carré pour que Stéphanie soit un peu à l'abri. Je vous l'ai dit: elle n'est pas belle, c'est une estropiée, mais nous nous aimons bien.... Et maintenant elle allait revoir une chambre! J'étais riche!... Et voilà la mort!

—Voulez-vous rester ici, Martroy?

Il eut des larmes en me prenant les deux mains.

—Merci, mon bienfaiteur. Vous l'auriez fait comme vous le dites, mais ça ne se peut pas. Nous sommes les derniers des derniers. Nous n'avons rien, pas même notre conscience. Vous verrez dans ces papiers là que j'ai été un malheureux enfant... et coupable.... Mais que voulez-vous, on s'aime comme il faut... et on a beau trembler, on est brave tout de même, allez! Ce que je voudrais, si c'était un effet de votre bonté et que ça se pourrait, c'est quelques vieilles hardes pour me déguiser un petit peu.

Je sautai hors de mon lit. Je ne voulais pas mettre Guzman dans l'affaire. J'étais d'ailleurs à peu près sûr qu'il était à faire trente points quelque part. J'entrai dans ma garde-robe et j'en ressortis avec une brassée d'effets.

C'était quelque chose de touchant que de voir sur les traits du petit homme le combat de la détresse et de la joie. Il était, j'en suis sûr, bien plus coquet que Stéphanie.

Du reste, il n'y mit point de façon; il se dépouilla nu comme un ver et passa un de mes costumes, considérablement trop grand pour lui, mais dans lequel il se trouvait le supérieur d'Apollon. J'héritai du pantalon déguenillé, de la bretelle, de la toile cirée blanche et des bottes à la poulaine. En s'habillant et en acceptant mes soins de valet de chambre sans aucune espèce de cérémonie, il me disait:

—Si vous vous intéressez à M. Lucien Thibaut et à sa petite femme, c'est sûr que vous serez récompensé de votre bonne action, car il y a dans mes ouvrages de quoi tourner la face du procès sans dessus dessous.... Voilà une culotte qu'on dirait taillée pour moi si elle n'était pas si longue... et si large! Voyez-vous il ne mangera pas, lui qui est si gourmand, il ne dormira pas, lui qui aime tant son traversin, avant de m'avoir mis la main dessus! Ah! c'est un homme de talent! Il est là quelque part à me guetter. Pas tout seul: il a une demi-douzaine de bassets et sa mule qui est une rusée commère... ma meilleure chance c'est qu'il doit croire que j'ai pris mes jambes à mon cou après l'avoir vu ici: alors ils doivent me chercher entrant et non pas sortant. C'est un point à marquer de mon côté; mais il y en a tant à marquer du sien!

—Martroy, mon garçon, dis-je en admirant sa toilette achevée, le Diable ne vous reconnaîtrait pas!

—J'aimerais mieux avoir affaire au Diable qu'à lui, me répondit-il.

Pourtant, quand il se fut regardé dans la grande glace de ma psyché, qui le montra à lui-même du haut en bas, il ne put retenir l'expression de sa complète satisfaction.

—Voilà pourquoi on était laid, dit-il, c'est qu'on n'avait pas de toilette! Avant de lui poser un chapeau presque neuf sur l'oreille, je lui époussetai les joues avec de la poudre de riz.

—C'est la vie que vous me sauvez, mon bienfaiteur, reprit-il en se lorgnant toujours du coin de l'œil. Puis, avec un éclair de gaieté et en dessinant son geste confidentiel:

—Stéphanie ne va pas oser m'embrasser!

Je me plaçai à distance pour le dernier coup d'œil:

—Martroy, prononçai-je avec solennité, si vous marchez posément, les pieds en dehors et que vous ne ramassiez pas de bouts de cigare, je réponds de votre traversée!

Il prit ma main et la porta rapidement à ses lèvres.

—Puisque vous le dites, je le crois, répliqua-t-il. En tous cas, ils ne me feront rien aujourd'hui. Pas si bêtes! Ils me suivront, et, en passant, ils remarqueront le bon endroit....

Le bon endroit, c'est là-bas, à deux cents pas du village de l'Avenir... il y a un terrain qui s'appelle la Carrière....

Si vous voyez dans les journaux, demain ou après, qu'on a fait un mauvais coup par là, n'oubliez pas Stéphanie. Je lui donnai une bonne poignée de main. J'étais entièrement rassuré. J'affirme que je l'aurais croisé dix fois dans la rue sans le reconnaître.

Dès qu'il fut parti, je fermai ma porte à clé. J'étais vraiment curieux de parcourir son manuscrit. Je dénouai la faveur rose qui manquait peut-être au dernier bonnet de la pauvre Stéphanie et j'ouvris le premier cahier qui portait pour titre:

Œuvres de J.-B.-M. Calvaire
romancier sans imagination

Il y avait d'abord un préambule en forme d'avis au lecteur pour établir que les drames réels sont généralement bien supérieurs à ceux que les auteurs prennent la peine d'inventer.

Martroy partait de là pour jurer ses grands dieux qu'il n'y avait pas un seul fait dans «ces pages» qui ne fût de la plus plate exactitude.

Dans chaque scène, il avait été témoin ou acteur.

Il s'excusait en parlant du rôle assez peu recommandable qu'il jouait dans certaines parties de la pièce, alléguant sa misère, sa faiblesse et son esclavage.

Il n'avait jamais rien tant désiré en sa vie, prétendait-il, que d'être un honnête homme à son aise et vivant de ses rentes.

Bien entendu, il expliquait compendieusement son système de pseudonymes analogiques raisonnés, inventés par lui pour éviter des désagréments qu'il ne spécifiait point.

Tout cela était d'une belle écriture ronde de copiste, aussi facile à lire que de l'imprimé.

Pour faire, moi aussi, mon petit bout de préambule, j'annonce que je supprime le système des pseudonymes analogiques et que je modifie légèrement le style de J.-B. Martroy, dans l'intérêt raisonné du lecteur.

Et j'ajoute que nul poète, en le supposant même juge d'instruction, n'aurait pu résoudre d'une façon plus lumineuse les énigmes posées par le dossier de Lucien.

Cela dit, je donne son œuvre telle quelle.


[Œuvres de J.-B.-M. Calvaire]


[I]