Pièce numéro 57

(Écrite et signée par la marquise de Chambray.) Yvetot, 1er août 65.

À M. L. Thibaut,

Lucien, je ne sais pas pourquoi j'ai mieux aimé capituler devant cette enfant que devant vous.

Avec elle je n'ai pas eu de peine. Il n'y a rien de sa faute. Sait-elle seulement le mal qu'elle m'a fait?

Et vous, Lucien, et vous, saurez-vous jamais à quel point vous m'avez méconnue?

On n'est pas frappée deux fois ainsi. Du premier coup vous m'avez brisée. Hier encore je vivais par l'ambition, par l'amour, partout ce qui fait vivre, aujourd'hui, je suis morte.

Ambitieuse, ai-je dit? C'est vrai, mais non pas pour moi: ambitieuse pour un autre.

À cet autre j'avais lié en rêve mon avenir. Nous sommes des folles, oui, toutes, même les plus sages. À cet autre j'avais sacrifié ma jeunesse. Pour lui, pour lui seul je m'étais vendue, presque enfant que j'étais, à l'homme respectable que j'ai servi, soigné, aimé comme un père.

Cet autre-là, en effet, je le voulais riche, brillant, heureux, le plus riche, le plus brillant, le plus heureux—tout cela par moi.

On ne doit jamais se vendre. Je suis punie justement. Mais était-ce par vous que je devais être punie?

Lucien, ceci est ma dernière plainte. Ne craignez plus rien de moi, pas même un reproche. Je suis morte—morte. Vous avez brisé tout ce qui était en moi, espoir ou désir. J'ai l'âme broyée, Lucien. Je n'y saurais même plus trouver de haine.

Ne vous défiez pas de mes offres à cette enfant. C'est à vous que je les fais, et c'est de l'obéissance. J'agis selon que vous avez ordonné. Et je n'ai pas de peine à cela. J'abdique mon restant de jeunesse, ma fortune qui m'a coûté si cher, ce qu'on appelle mes succès du monde, je renonce à tout cela, Lucien, en renonçant à ma dernière espérance.

Il n'y avait que cette espérance en moi. Le reste n'est rien, je le donne.

Non pas en apparence comme vous le souhaitiez pour fléchir la résistance de votre chère mère, je le donne en réalité.

C'est elle—je n'ai pas encore pu écrire son nom—c'est elle qui me succédera, non pas après ma mort, mais de mon vivant.

Votre mère l'acceptera, je me charge de cette tâche.

En échange de ce que je vais souffrir, je ne vous demande qu'une seule chose: Lucien, connaissez-moi enfin.

Regardez ce qu'il y avait pour vous dans mon cœur!