Pièce numéro 58

(Écrite et signée par M. Amyntas Pivert, substitut.)

Cabinet du procureur impérial.

Yvetot, 1er août 1865.

À M. Cressonneau aîné, juge au tribunal de première instance de la Seine, Paris.

Cher Maître,

Je vous ai minuté ce matin la réponse officielle de notre petit parquet à l'espèce de mission rogatoire dont Vos Hautes Puissances parisiennes avaient daigné nous investir, pour l'affaire Fanchette. J'y ajoute quelques lignes moins graves pour me rafraîchir un peu le sang.

Toujours la bienveillance même, notre cher président! Pensez-vous qu'il ait eu vingt ans, à l'époque? Il a la distinction de la momie. Au reçu de votre seconde lettre, qui réclamait un supplément d'enquête, il a dit:

—Voilà un petit Cressonneau qui va bien! mazette! Il veut gagner un galon dans cette instruction-là. Tâchez de lui lever son gibier, Pivert.

Il a regardé ensuite la carte photographique, jointe au dossier et il a ajouté:

—Quelle drôle de petite bonne femme! Ça ne ressemble pourtant ni à Lacenaire, ni à Papavoine. Les temps sont durs, Messieurs! si ces demoiselles se mettent à percer leurs Arthurs comme des écumoires avec leurs ciseaux, le Pays latin ne sera plus tenable. Est-elle assez gentille, au moins, cette perruche!

Il vous dit ces choses-là du ton de Cicéron embêtant Catilina. C'est un original. Nous le verrons sous peu à la cour d'appel.

Mais le fait est qu'elle est à croquer, dites-donc, Cressonneau, cette petite chacalo! Quand vous l'aurez trouvée, n'allez pas vous laisser empaumer!

Foi de gentilhomme! comme nous disions jadis en sortant de la Porte-Saint-Martin, les soirs de Mélingue, je n'avais pas besoin de la permission du patron pour tâcher de vous être agréable. J'ai fait ce que j'ai pu. Le ban et l'arrière-ban de nos observateurs invalides ont été mis sur pied. J'ai armé en guerre toute notre police—pauvre régiment, le Royal-Bancroche! J'ai lâché jusqu'aux gardes-champêtres!

Néant! Royal-Bancroche est rentré bredouille et tout essoufflé. Nous n'avons pas ici une jeune personne, sédentaire ou voyageuse, qui ressemble de près ou de loin à la photographie.

Désolé, cher Maître, de n'avoir pu mieux faire. Je ne veux pas du moins vous leurrer, et je vous dis franchement: il faut chercher ailleurs. Fanchette n'est pas chez nous.

Je suis d'autant plus triste d'avoir si mal réussi—remarquez l'habileté de la transition—que j'avais un service à vous demander.

Voyons! soyez clément, heureux Cressonneau, vous qui fleurissez sous les rayons du soleil, et songez combien il y a loin de notre misérable petit parquet au ministère de la Justice.

Il s'agit de mon pauvre avancement. Je voudrais «gagner un galon» comme dit le président Ferrand en parlant de vous.

L'occasion y est.

Hélas! je ne demande pas encore à me rapprocher de Paris, cœur et cerveau du monde. Mon ambition ne va qu'à gonfler sur place.

J'expose:

Nous avons ici un juge—celui justement qui aurait dû s'occuper de votre affaire, mais qui, depuis des mois et des mois, ne s'occupe plus de rien,—un juge, dis-je, M. Thibaut—Lucien,—assez bon garçon, fort instruit, galant camarade, ayant, dit-on, des protections convenables et suffisamment bien vu de notre président.

Vous allez croire qu'un pareil gaillard est en passe de me laisser son siège en grimpant un échelon?

Pas du tout. Au contraire.

Ce que je viens de vous dire doit être mis au passé. Il était tout cela, il ne l'est plus. Pour le présent, il a reçu sur la tête je ne sais quel coup de mailloche qui le rend propre à s'en aller, et voilà tout.

On peut dire que notre président le soutient ici à bout de bras, car il est brûlé au palais de la tête aux pieds.

Vous me demanderez quel est son crime? Il n'y a pas de crime. Ce qu'il a fait, enfin? Je n'en sais rien, ou plutôt je le sais mal.

Vous n'êtes pas sans connaître, roué que vous êtes, le danger d'avoir mis sa jeunesse dans sa poche avec son mouchoir par-dessus.

Tel est d'abord le cas du pauvre diable. Jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, il a vécu comme un ermite. Encore, les ermites commencent-ils à baisser dans l'opinion, mais le collègue Thibaut était un ermite du bon temps et de la bonne sorte.

Première qualité d'ermite!

C'est gandilleux, vous savez? Un beau jour saint Antoine est tenté, ça ne manque jamais.

Ça débuta comme un roman champêtre. On se rencontra derrière une haie. Il y eut des chèvrefeuilles de cueillis, et l'ermite Thibaut, prenant le mors aux dents, jeta tout à coup son capuchon par-dessus les moulins.

Le modèle de toutes les vertus se mit en goût subit de cabrioles, laissa de côté sa besogne, planta là son métier et fit des fugues jusqu'à Paris pour suivre sa bucolique.

Or, il y a une Mme veuve Thibaut qui voudrait bien marier ce grand fils-là pour le ranger; et il y a une marquise Olympe de Chambray—ne rions plus, Cressonneau. Celle-là est une vraie merveille et marquerait même à Paris,—qui ne demanderait pas mieux que de ranger le même grand gars.

On dit cela et ce doit être vrai, car c'est étonnant comme ces innocents ont toujours les mains pleines d'atouts!

Mais rien n'y fait, l'ancien ermite ne veut absolument pas entendre raison. Il se cramponne à la bucolique qui jouit d'une réputation détestable, et on dit: Voilà le nœud—en latin infandum ou chose qui peut provoquer la retraite forcée d'un inamovible,—on dit qu'il a pris avec lui la bucolique et qu'il la cache à tous les yeux dans le grenier de son domicile légal.

Je n'y ai pas été voir, et je dois même ajouter que personne n'a vu la bucolique.

Mais ce bruit court, on ne parle que de cela dans Yvetot. Mme veuve Thibaut est peut-être la seule qui n'en sache rien.

Cher Maître, vous croyez bien, je suppose, que je ne suis pas capable d'une dénonciation. Je vous répète, à vous qui êtes mon camarade et mon ami, des choses vraies ou fausses, qui sont littéralement la fable de la ville....

J'ai été interrompu par l'arrivée d'un renseignement. La bucolique, qui s'appelle Mlle Jeanne Péry, a quitté le domicile de M. Thibaut pour se retirer dans une ferme des environs—où elle est, en quelque sorte, cloîtrée.

M. Thibaut seul est admis à la voir.

Vous voyez qu'il est difficile de se compromettre plus maladroitement.

Arrivons à la conclusion de cette longue lettre qui vous dira au moins le fond de ma pensée: je n'ai aucun sentiment d'inimitié contre M. L. Thibaut; je me regarderais comme le dernier des drôles si je faisais la moindre des choses, fût-ce un simple nutus pour l'aider à glisser hors de son siège.

Mais enfin, si les événements tournaient contre lui, comme il y a apparence, s'il était forcé de donner sa démission ou même simplement de quitter le ressort....

Je vous rappellerais notre vieille amitié dans un billet courtois et bien senti, en vous disant: «Cher maître, l'heure est venue. Vous qui êtes sur les lieux, donnez-moi un coup d'épaule.»